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CHAPITRE Il

La grève générale de 1876 à 1894.

SI. Les tâtonnements du socialisme révolutionnaire (1876-1886).

Le mouvement syndical, qui prit naissance en France

vers 1876, fut modéré et respectueux des lois. Les dirigeants de ce mouvement étaient ou mutualistes ou

coopérateurs. Barberet en était alors le principal représentant. Îl était hostile à la grève et écrivait fièrement dans le Rappel que, depuis le début de sa campagne, « aucune corporation formée en chambre syndicale n'avait cessé le travail ». Aussi, les révolutionnaires de la Suisse décoraient-ils du nom dédaigneux de « Barberétistes » les délégués du premier congrès ouvrier qui se tint à Paris en 1876. Le Bulletin de la Fédération jurassienne ne cachait pas sa colère. « Quand on se pidiEtre. (qu'aux)... congrès de l'Internationale a jadis » assisté l'élite du prolétariat parisien et qu'on voit » maintenant patauger à l’aveugle les parleurs du con- » grès de la rue d'Arras, on est forcé de s’avouer que

» la réaction a bien fait son œuvre; qu'en écrasant

TG

» l'insurrection du 18 mars, elle a véritablement déca-

» pité le prolétariat français et qu'il faudra plusieurs

> années encore avant que les ouvriers du Paris actuel

» arrivent à comprendre la question sociale et à juger » la situation de leur classe comme le faisaient les » ouvriers socialistes de la fin de l'Empire » (1).

Le Bulletin ne se trompait pas, l’'Internationale n'était plus qu'un fantôme et lesidées révolutionnaires n'avaient pas la faveur des masses. Au congrès de Lyon, qui suivit celui de Paris et que l’Avant-Garde traitait de « carrément réactionnaire », Ballivet combattit, il est vrai, les candidatures ouvrières et prôna la « destruction de l’état politique juridique, militaire et bourgeois par la révolution sociale ». Mais l'amendement de MM. Dupire et Ballivet fut rejeté par le congrès. Les syndicaux abandonnaïent nettement l’action révolutionnaire et violente pour s'engager dans la voie réformiste.

C'était chez les politiciens que la méthode violente devait trouver pour un instant un terrain plus favorable et un conflit devait bientôt éclater entre syndicaux et collectivistes. Après que le collectivisme eut été acclamé au congrès de Marseille (1879, la scission se produisit au congrès du Havre de 1880. A Marseille, le délégué de Bordeaux avait déjà déclaré que « les » chambres syndicales n'avaient qu'un rôle à jouer :

(4) J. Guillaume, 0p. cit, t. IV, p. 69.

DE

» être le foyer de l’idée révolutionnaire ». Ce rôle n'était pas celui que voulaient leur faire jouer les syndicaux. Ils étaient modérés et patriotes : le délégué de Nancy fit, au milieu des applaudissements de ses amis, la déclaration suivante qui détonait étrangement au milieu des violences du congrès du Havre : « Les col- » lectivistes veulent tuer l’idée de patrie. Or, nos popu- » lations de l'Est ont au cœur une blessure qui saigne » toujours el qui empêche toute fraternité internatio- » nale ».

Les collectivistes, en effet, donnaient, à cette époque, la main aux anarchistes et ne se séparaient pas d'eux au sujet des moyens d'action. Comme il arrive souvent dans ces ententes momentanées entre partis divers, Les idées d'un groupe déteignaient sur l’autre. Ace moment, c'était l'influence anarchiste qui était largement prépondérante et c'est elle qui domina le congrès du Havre. Les résolutions qui y furent prises à l’instigation des anarchistes n'auraient pas été reniées par Bakounine lui-même. On déclara que le prolétariat ne pouvait arriver à son « émancipation » par /a voie pacifique et que « la Révolution sociale par la force restait la seule solution définitive possible; l'appropriation collective » du sol, du sous-sol... n'était considérée que comme » une phase transitoire vers le communisme libertaire ». Enfin, le congrès prit la décision suivante encore inspirée des anarchistes : « Le congrès du Havre déclare

» tenter une dernière expérience aux élections munici-

» pales et législatives de 1881 et, pour le cas où elle » n’aboutirait pas, ne retiendrail purement et simple-

» ment que l’action révolutionnaire ».

M. Guesde n'était pas hostile à la méthode violente.

Dans une brochure écrite en 1879, il proclamait la nécessité de la force pour réaliser la Révolution sociale. « Quant à cette force, ajoutait-il, il se peut, quoique rien

ne permette de l’espérer, qu’elle soit le bulletin de

» vote, comme l se peut qu'elle soit le fusil ». En 1882, il écrivait encore dans l'Égalité : « Ce n’est pas sur la » question de la dynamite que nous nous séparons des » anarchistes, prêts que nous sommes à employer comme » ces derniers toutes les ressources que nous fournit la » science pour l’affranchissement de l'humanité. Tous » les moyens nous paraitront bons qui iront au but, » c’est-à-dire à l’expropriation gouvernementale de la » bourgeoisie, en vue de son exproprialtion économique. » Nous ne sommes pas pour rien les successeurs et les » vengeurs des pétroleurs de 1871 ».

Mais les divisions allaient naître. Cette entente générale sur les moyens d'action ne pouvait être durable. Les congrès de Marseille (1879), de Paris (1880) (1), du Havre (1880) avaient décidé d'employer « tous les moyens possibles » pour arriver à la révolution. La formule était beaucoup trop large. Des scissions allaient se produire. L'amnistie allait apporter dans le monde

(1) Congrès régional,

Ne

des politiciens des germes de discorde, À Saint-Étienne, en 1882, M. Brousse, l'ancien bakouniste, se séparait de M. Guesde et inaugurait la politique des « possibi- » lités ». L'histoire du parti socialiste allait être pour longtemps féconde en querelles de personnes.

Vers 1883, M. Guesde lui-même se déjugeait. C'est cette année-là qu'il fit paraître avec Lafargue le Programme du parti ouvrier. Les idées qui y étaient émises étaient loin de concorder avec celles qui animaient les articles de l’Égalité l'année précédente. M. Guesde y disait en effet : « La révolution ne peut être hätée ni » par la dynamite ou par des prises d'armes partielles,

» ni retardée par des réformes bourgeoises. Aucun

» homme, aucun parti ne peut la précipiter ni la con- » jurer, mais un parti conscient de la transformation » économique nécessaire pourra en prendre la tête; » voilà le rôle qui revient au parti ouvrier » (1). Cette partie du programme était done dirigée à la fois contre les anarchistes et contre les possibilistes. La révolution y prenait un caractère fatal, inévitable (2).

L'action violente perdait donc de nombreux adhérents et était successivement abandonnée par les syndicats et par les partis politiques délivrés du joug anarchiste.

(1) G. Weill, Histoire du mouvement social en France, p. 237.

(2) Sur la cinquième question de son ordre du jour : « Le Parti ouvrier avant, pendant et après la révolution », le congrès de Roubaix (1884) vota une résolution inspirée du même esprit Fataliste que le programme de 1883.

Saulière

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