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$ IV. Le déclin de la grève générale et le relowr à l’action

polilique.

En mars 1874, le Conseil régional belge, siégeant à Verviers, aflirma une fois de plus l'insuffisance des grèves partielles et engagea séricusement les associations ouvrières à examiner « la voie révolutionnaire, » qui seule pouvait amener le triomphe des travail- » leurs » (1).

Dans le Jura, on proclamait toujours la nécessité de résoudre la question sociale par la voie internationale. Une grève générale ne pouvait avoir des chances de succès que par l'entente des travailleurs de tous les pays. « Le seul moyen pour assurer le succès des » revendications ouvrières, c'est de généraliser la lutte, » c'est d’opposer à la ligue universelle du capital la » ligue universelle du travail » (2). Les Jurassiens n'étaient pas découragés par les résultats négatifs des débats du congrès de Genève. Ils espéraient vaincre l'opposition de ceux qui avaient combattu la grève générale. [ls espéraient qu'une fois organisées en fédérations puissantes, les masses seraient capables d'agir, et de s'entendre à travers les frontières. Un article de Schwitzguébel, qui parut à cette époque dans le Bulletin de la Fédération jurassienne, montre bien l’idée que l’on

se faisait de la grève générale.

(1) J. Guillaume, op. cit., t. IIT. p. 171.

(2) J. Guillaume, op. cit., 1. III, p. 475.

« Par suite du peu d'améliorations réelles qui ont été

obtenues par les grèves partielles, malgré les grands

sacrifices qu'ont faits les ouvriers, l'idée d’une grève

ou T

générale des travailleurs, qui mettrait fin aux misères

qu'ils subissent, commence à être sérieusement dis- » cutée par des associations ouvrières mieux organisées » que les nôtres. Ce serait certainement là un acte » révolutionnaire capable de produire une liquidation » de l’ordre social actuel el une réorganisation confor- » mément aux aspirations socialistes des ouvriers. Nous » pensons que cette idée ne doit pas être écartée comme » utopique, mais, au contraire, mürement éludiée chez » nous aussi; et si nous arrivons à nous convaincre de » la possibilité de sa réalisation, il faudrait nous enten- » dre avec les fédérations ouvrières de tous les pays sur » les moyens d'action ».

Mais les souhaits de Schwilzguébel ne furent pas exaucés. Il allait devenir bien difficile de s'entendre au sujet des moyens d'action. Chaque pays allait employer ceux qui lui paraissaient les plus convenables ; déjà, en seplembre 1874, le congrès général de Bruxelles pensait qu'il appartenait à chaque Fédération de décider si l'action politique pouvait être utile à l’avènement de la révolution sociale. Puis, les liens de l’Internationale unissant tous les travailleurs allaient en se relâchant chaque jour davantage.

La Belgique et le Jura restaient les derniers foyers

de la grève générale. Elle était cependant encore admise

Saulière 4

dans les milieux hollandais (1). Mais, en France, le socialisme révolutionnaire avait été tué après la Commune: l'Internationale, privée de ses chefs, en était réduite à la propagande clandestine; le mouvement ouvrier était lent et peu sûr; le syndicalisme qui renaissait était un syndicalisme modéré, respectueux des lois; les idées de l'Internationale ne demeuraient vivantes que chez certains hommes et non dans la masse des travailleurs. En Italie et en Espagne, des troubles éclataient, qui étaient sévèrement réprimés, et la grève générale n’y était guère préconisée. C'était l’insurrection dans toute sa violence et avec tous ses excès, l’insurrection dans le but de détruire et sans aucune idée de reconstruction. Les chefs de l'Internationale étaient, d’ailleurs, arrêtés, emprisonnés et à leur arrestation correspondait un ralentissement du socialisme révolutionnaire. Les masses n'étaient pas assez organisées pour se rendre compte de leur puissance et croire à la possibilité de la grève générale ou à la réussite d'une révolution. Dans les pays où le socialisme se développait plus lentement, ce n'était pas avec des nuances

violentes. En Angleterre, en Amérique, en Allemagne,

(1) «Je crois, pour mon compte, disait Gérhard d'Amsterdam, » qu’en définitive la voie qu'on suivra sera la révolution, c’est- » à-dire la levée en masse des prolétaires prenant de vive force » toutes les terres, mines, vaisseaux, fabriques, machines, enfin » tous les instruments de travail et expropriant les propriétaires » actuels » (J. Guillaume, op. cit., t. III, p. 263).

se constituaient des partis nationaux. Tout en affirmant la solidarité des travailleurs de tous les pays, ils se préoceupaient avant tout d'avantages immédiats et se tournaient à nouveau vers cette action politique dont * les vrais internationalistes avaient si longtemps décrit tous les méfaits. L'Allemagne consacrait tous ses efforts à faire aboutir les candidatures ouvrières, et le Vorwaërts n'allait-il pas jusqu'à louer la répression de l'insurrection de Notre-Dame de Kazan? (1).

Bakounine, qui touchait à la fin de sa vie (2), était désabusé! Il conseillait à James Guillaume de « faire sa paix avec la bourgeoisie ». Malade et fatigué, il s'était retiré du combat. D'une lettre qu'il écrivait à Élisée Reclus (15 février 1875), j'extrais ces quelques lignes : « La révolution est rentrée dans son lit, nous retombons » dans la période des évolutions... Je nraccorde avec » toi à dire que l’heure de la Révolution est passée... » J'ai constaté et je constate chaque jour de nouveau » que la pensée, l'espérance et la passion révolution- » naires ne se trouvent absolument pas dans les masses; » et, quand elles sont absentes, on aura beau se battre » les flancs, on ne fera rien. J’admire la patience et la » persévérance héroïques des Jurassiens et des Belges, » ces derniers Mohicans de feu l’Internationale et qui,

» malgré toutes les difficultés, adversités, et malgré

(4) J. Guillaume, op. cit, t, IV, p. 137.

(2) 1 mourut le 4° juillet 4876.

» tous les obstacles, au milieu de l'indifférence géné- » rale, opposent leur front obstiné au cours absolu- » ment contraire des choses... »,

Qu'allaient devenir les efforts des Belges et des Jurassiens au milieu de cette désorganisation des masses? On était à cette époque avant tout préoccupé de la réduction des heures de travail. Les Jurassiens, fidèles à l'esprit et à la méthode bakounistes, voulaient obtenir des réformes sans intervention législative, par simple voie de pression sur le gouvernement. Ils reconnaissaient toutefois la puissance du vote en Allemagne. Les moyens d'action internationaux n'avaient donc plus aucune faveur. L'esprit international perdait du terrain même en Suisse. La Suisse élait « devenue une petite Prusse avec son chauvinisme » (1), et au Congrès jurassien de la Chaux-de-Fonds de 1876, les deux sections de Bâle proposèrent de changer le nom de Fédération Jurassienne en celui de Fédération Suisse. Cette proposition fut repoussée, mais elle dénotait clairement l’existence d'un état d’esprit national.

Dans les derniers jours d'août 1877, une conférence de délégués français, organisée par M. Brousse, se tint à la Chaux-de-Fonds. Sa sixième résolution faisait allusion à la grève générale telle que l'avait conçue le Congrès de Genève en 1873. « Dans le cas où des grèves

» éclateraient dans les contrées où les sections fran-

(1) J. Guillaume, op. cit., t. III, p. 310.

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» çaises ont de l'influence, les sections de la Fédération

> française devront profiter de la circonstance pour

» donner à la grève un caractère socialiste révolution- » naire, en engageant les grévistes à faire disparaître » leur situalion de salariés par la prise de possession de

» vive force des instruments de travail » (1).

Telle est la dernière trace de la grève générale dans le Jura. Si l'esprit international reculait à grands pas, l'esprit révolutionnaire allait se modifier grandement. On n'allait plus parler de la solidarité des travailleurs, ni se reposer avec confiance sur la puissance des masses capables d'ébranler dans leur juste colère tout l’édifice capitaliste ! Le prince Kropotkine allait continuer l'œuvre de Bakounine et faire dans le Jura de la propagande révolutionnaire. Mais il devait prêcher uniquement « la propagande par le fait » de même que Cafiero et Malatesta avaient prêché « le fait insurrectionnel » en Italie. C'était l’'exagération des idées bakounistes et du programme de l’Internationale. On ne pensait plus désormais à l’union dans la lutte (2). La révolte était le fait de quelques exaspérés qui par leur violence même avouaient leur impuissance. Le mouvement révolution-

(1) J. Guillaume, op. cit., t. IV, p. 248.

(2) À propos de la solidarité internationale dans Paction révolutionnaire, le congrès général de Berne déclara « que les » ouvriers de chaque pays sont les meilleurs juges des moyens » les plus convenables à employer pour faire la propagande socia-

» liste ». J, Guillaume, t. IV, p. 105,

CRT

naire allait se composer « d'émeutes de détail ». Ce mouvement était d’ailleurs tout de surface. Bakoukine avait raison de dire que dans ce cas « on à beau » se battre les flancs, on n'arrive à rien ». Les résullats furent nuls. Les succès de la répression amenèrent les masses à se diriger plus encore vers l’action politique.

En 1878 le Bulletin de la Fédération jurassienne cessait de paraître à cause (et ces raisons sont significatives) de la « diminution du chiffre d'abonnés » et « du » peu de régularité dans le paiement des abonnements ». L'Avant-Garde ne vécut que jusqu’en décembre de la même année. M. Brousse allait revenir en France et scandaliser jusqu'à M. Guesde par sa politique réformiste. — Voici ce qu'écrivait James Guillaume au moment de quitter le Jura : « Je dois ajouter aussi que, » dans la région suisse, certaines choses étaient de » nature à me contrister et à me décourager. Il fallait » bien constater, par exemple, que sur les bords du lac » Léman, à Genève, à Lausanne, à Vevey, malgré les » efforts de quelques camarades dévoués, nous n'avions » pas avec nous la masse ouvrière, trop disposée à se » laisser égarer par les poliliciens » (1).

Si les Jurassiens allaient « se laisser égarer » par la politique il allait en être de même des Belges. Le socia-

lisme progressait surtout dans la région flamande de la

(1) J. Guillaume, op. cit., t. IV, p. 304.

Belgique et les sections de Gand et d'Anvers prenaient l'initiative de s'adresser à la législature pour obtenir une loi sur le travail des enfants. « Ce mouvement, » disait de Paepe, est un premier pas qui sera proba- » blement suivi d’autres manifestations ou d’autres » mouvements de politique ouvrière ». L'ancien grèvegénéraliste du congrès d'Anvers ne se trompait pas. Le 4 janvier 1875 était fondée à Bruxelles une chambre du travail, fédération des sociétés ouvrières bruxelloises. Les principaux iniliateurs du mouvement étaient Bazin et Louis Bertrand. « Ils voulaient créer un centre » d'action et de réveil socialiste qui se bornerait à tra- » vailler à Bruxelles pour le moment, mais qui devait, » dans la suite, s'étendre au pays tout entier, et en faire » sortir un Parti socialiste belge » (1). La chose n'était pas facile! Que de gens à convaincre! A Verviers, Bertrand et ses amis étaient regardés comme des « endormeurs » (2). Guillaume de Greef qui devait, vers 1888, prêcher le rachat des charbonnages par l'État, se refusait à les appuyer dans leurs démarches auprès du Gouvernement. « Les anciens de l’Internationale... Ver- » rycken, Standaert..., regardaient comme sacrilège le » fait de tenter l'organisation d'un autre groupement

» embrassant lout le pays.

(4) Louis Bertrand, Histoire du socialisme et de la démocratie en Belgique, t. II, p. 295.

(2) Louis Bertrand, op. cit., p. 299,

» D'un autre côté, la méthode nouvelle, c'est-à-dire » l’action à la fois politique et économique des ouvriers, » n'avait pas obtenu l'adhésion de tous les travailleurs » organisés, et il y eut là encore bien des résistances à » vaincre.

» Il fallut donc se montrer très prudent, ne pas mé- » contenter les Internationalistes e{ ne pas affirmer » trop rigoureusement la tendance nouvelle, et ce pour » réunir le plus d’adhésions possible » (1).

C'estque les ouvriers wallons étaient encore fortement imprégnés des idées bakounistes. Si l'action politique devait devenir pour un moment prépondérante, ce n’est certes pas que l’on réussit à les convaincre, mais beaucoup de sections faiblissaient et déclinaient dans leur région, et leurs tentatives de lutte devaient rester vaines. Dans les meetings à propos de la pétition concernant le travail des enfants, les ouvriers votaient contre ou s’abs- » tenaient. « Les ouvriers... de la Vesdre sont restés ce » qu'ils étaient et n'ont aucunement changé d'idée

» socialistes et révolutionnaires ils ne peuvent et ne

» sauraient pactiser avec les partis bourgeois » (2). Les Flamands continuaient cependant une propagande active. Ils se préoccupaient déjà d'obtenir le

suffrage universel. Mais cette conquête n'avait rien de

(4) Louis Bertrand, Histoire du socialisme et de la démocratie er Belgique, t. Il, p. 300.

(2) Lettre d'Emile Piette, J. Guillaume, op. cit., t. IV, p. 120.

séduisant pour les Wallons. « Là où le suffrage uni- » versel existe, disaient les délégués de Verviers au » congrès de Gand d'avril 1877, le pain est au même » prix que là où il n'existe pas ».

Au congrès de l’Internationale de Verviers (1877), les Wallons proclamèrent la nécessité de la révolution sociale et adoptèrent des résolutions nettement anti-

parlementaires.

« Considérant, que la société actuelle est divisée non

uw

» pas en partis politiques, mais en situations économi-

> ques : exploités et exploiteurs, ouvriers et patrons,

» salariés et capitalistes...

» Le congrès décide qu'il ne fait aucune différence » entre les divers partis politiques, qu'ils se disent

» socialistes ou non : tous ces partis, sans distinction,

» forment à ses yeux une-masse réactionnaire, et il croit » de son devoir de les combattre tous.

» {l'espère que les ouvriers qui marchent encore dans » les rangs de ces divers partis, instruits par les leçons

» de l'expérience et par la propagande révolutionnaire,

» ouvriront les yeux et abandonneront la voie politique

» pour adopter celle du socialisme révolutionnaire ». Mais à propos des grèves, aucune résolution ne fut prise. C'était le dernier essai de résistance des Wallons désorganisés. La résolution qu'ils présentèrent au congrès international de Gand de la même année fut repoussée par les Allemands et les Flamands.

Jurassiens et Belges avaient vu échouer tous leurs

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efforts. L'action politique, préconisée par Marx, allait de nouveau séduire les masses et l’action violente et directe de Bakounine allait être exagérée par quelques disciples pour être bientôt regardée avec indifférence. L'Internationale, minée par des luttes de personnes, était virtuellement morte depuis quelques années. Cependant, l'on ne peut pas dire que cette fameuse querelle entre Marx et Bakounine et cette bataille autour des moyens d’action aient seules causé sa chute. L'Internationale a disparu, non pas tant à cause de ses dissensions intestines qu'à cause de sa naissance prématurée. [Il semble qu'une forte Association Internationale dût être étayée sur des Associations Nationales puissantes. [l n'en était rien. Mauquant de cette base solide, l'Internationale s'est effritée peu à peu sous les coups que lui portèrent à la fois et les événements et ses adversaires. La cause de la disparition momentanée de la grève générale n'est pas différente Elle avait été conçue comme internationale et comme devant amener le bouleversement social tant désiré. Elle était donc prématurée. Elle supposait non seulement une Internationale puissante, mais des associations nationales richement vivantes. Après la disparition de l’Internationale, on ne s’étonnera donc pas de ne pas la voir revivre dans les groupes ouvriers nationaux et d'être obligé d'attendre leur développement pour lui voir retrouver un regain de vitalité. Soucieux de voir dimi-

nuer leur journée de travail, préoccupés, en Belgique,

En je

d'obtenir le suffrage universel, en France, de se voir reconnaître le droit d’association, les ouvriers tournaient leurs regards vers l'État, qui seul, maintenant que l'Internationale était morte, pouvait réaliser ces réformes. Mettant un frein à leurs désirs, les masses, guidées par quelques chefs plus modérés et moins ambitieux que les « anciens de l’Internationale », allaient se cantonner dans les revendications partielles. Le Mirabeau, de Verviers, le Travailleur, de Genève, défendaient encore les vieilles tendances... mais Sans beaucoup de succès, car partout, fatigués de la lutte,

les travailleurs aspiraient au calme.

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