‹ La Grève GénéraleChapitre 17 sur 32 · ARE TRES · texte numérisé non relu

ARE TRES

de mai au « Vooruit » de Bruxelles, on prit les résolutions suivantes : « Toutes les Sociétés ouvrières expri- » ment leurs sympathies pour la lutte entreprise par Les » Wallons et pour le but qu'ils poursuivent, mais esti- » ment qu'elle a été commencée sans organisation, sans » plan, sans unité, sans idée d'ensemble pour tout le » Pays ».

« Elles déclarent que le moyen de forcer par la grève » générale ceux qui possèdent, à satisfaire aux vœux du » peuple est excellent quand la grève est vraiment » générale. C’est pourquoi elles s'engagent à faire dès » aujourd'hui une propagande dans ce sens dans les » deux Flandres ».

La grève était terminée quelques jours après, le 3 juin. Elle n'avait eu aucun résultat. Mais l'idée était trop profondément ancrée dans les masses Wallonnes pour que le Parti ouvrier püt songer à rayer la grève générale de son programme. Aussi n’y pensa-t-il même pas. Îl se contenta de vouloir garder à la grève générale son caractère légal, son caractère de chômage pacifique. Le congrès extraordinaire du P. 0. B. approchait, dans lequel on allait finalement se prononcer sur cette question brûlante. Il eut lieu à Mons au mois d'août 1887. Dès le début du congrès, les partisans de Defuisseaux se retirèrent. La discussion sur la grève

générale fut très vive. Deux projets de résolution (1)

(4) Bertrand, op. cit., p. 461.

Poe)

étaient en présence qui différaient non pas sur le but de la grève générale qui pour tout le monde était rélormiste (l'obtention du suffrage universel), mais sur le caractère de la grève. Le premier projet disait que la grève générale serait sans effet tant qu'on resterait sur le terrain légal. Elle devait revêlir une forme révolulionnaire et alors elle serait peut-être capable d’engendrer bien plus qu'une réforme politique, d'engendrer une transformation sociale.

Mais par 59 voix contre 34 et 24 abstentions, le congrès adopla le second projet présenté par Anseele et Bertrand :

« Le congrès... considérant que la grève générale est un puissant moyen pour forcer le Gouvernement à accorder aux ouvriers le suffrage universel et les réformes économiques que tous ont intérêt au même degré à voir proclamer;

Mais, considérant qu'une telle entreprise ne peut réussir qu'à la condition d'être sérieusement organisée.

Décide : Que le Parti ouvrier fera la propagande nécessaire parmi les travailleurs pour faire éclater la grève générale le plus tôt possible; charge le Conseil général de publier, dans les trois mois, une brochure dans laquelle la nécessité de la grève générale sera démontrée et qui exposera les griefs des ouvriers ».

Mais une autre propagande était faite par Defuisseaux et celle-là était toute révolutionnaire. Georges Defuis-

seaux {neveu d'Alfred), combattait le Parti ouvrier et

poussait à une nouvelle grève générale, Dès le début de 1888, le congrès de Châtelet, près de la Louvière, décida dans une de ses séances que la grève noire serait déclarée prochainement; qw'elle éclaterail en une seule nuit dans tous les bassins ef qu'un coup terrible serait frappé, l'heure en devait être fixée par le Comité central. Ce n'était plus la grève générale, c'était seulement la grève des mineurs, grève qui revêtait un caractère secret, qui devait surprendre dans son sommeil la société bourgeoise, et que l’on considérait comme le prélude possible de tout un bouleversement social. La Louvière était toujours le plus ardent des foyers révolutionnaires. En août, un congrès y était organisé par Defuisseaux. Il décida de publier un manifeste par lequel on inviterait les ouvriers à faire une grève générale et à organiser une grande manifestation en septembre dans le Borinage. A la fin de la séance, on fit une collecte dont le produit élait remis à un militaire avec mission de faire de la propagande dans l'armée en faveur des idées socialistes (1). L'armée était en effet le grand obstacle. IL fallait la gagner à la cause de la grève noire. Tout daus cette agitation de 1888 revêlait un caractère fantastique. On parlait de la grève générale avec mystère. Les ordres du jour étaient gardés secrets. On tenait partout des « meetings noirs » c'est-à-dire, dit L. Ber-

» trand, des « réunions tenues le soir, sans lumière, et

(1) Revue socialiste, 1888, 2, p. 328.

Saulière

Loue

» où certains orateurs parlaient dans un lonneau vide, » pour faire plus d'impression et rendre méconnais- » sable le son de leur voix » (1).

La grève noire éclata le 1°" décembre. Elle dura peu

de temps et n'eut aucun succès (2).

20 Les influences directes : la grève générale à la Bourse du Travail

de Paris.

Telle est l'histoire de ces années mouvementées, années qui furent aussi, en France, des moments de renaissance du socialisme révolutionnaire. En 1886, avait été fondée la Fédération des syndicats. Elle eut, dès le premier jour, des tendances révolutionnaires. Cependant, on ne trouve en France rien de comparable aux grands soulèvements de Belgique. L'année 1886 n’a guère vu qu'une grève violente, celle de Decazeville, provoquée par le « truck system »; un sous-directeur d'usine y fut assassiné. À aucun moment, on ne posa la

question de la généralisation de La grève, comme on la

(1) Louis Bertrand, op. cit., p. 465.

(2) Ce n’est qu’en 1893 que la Constitution belge fut révisée. Et encore adopta-t-on le vote plural. La grève générale avait cependant remporté une victoire et, en 1902, le P. O. B. la préconisait encore, toujours dans les mêmes termes : « Aux sanglantes et » odieuses brutalités des policiers et des gendarmes, que la » classe ouvrière réponde en recourant, dans le calme de sa » force, à la seule arme légale qui lui reste : la grève générale! » Cf. aussi H. Lagardelle, La Grève générale et le Socialisme, p. 163 à A9;

on

posa plus tard, en 1888, lors d’une grève des mineurs de la Loire. Dans les mectings auxquels prirent part Vaillant, Louise Michel, on ne chercha nullement à profiter de la surexcitalion des esprits pour provoquer une grève générale. Le mouvement syndical était pour cela encore un peu faible. Decazeville n'était pas un centre d’agitation comparable à La Louvière. « Faire

» de Decazeville, en plein Aveyron, un centre socialiste,

» c'est parler de choses qu'on ignore. Sur 3.300 ou-

» vriers, 1l y en a bien une douzaine qui s'occupent des

» questions sociales; la plupart ne savent pas lire et le

» travail assidu auquel ils se livrent ne leur laisse pas

» assez de liberté d'esprit pour penser » (1).

Les journaux français parlaient pourtant avec enthousiasme des grèves de Belgique et l’on devait préconiser sous peu la grève générale en France. Elle allait seulement y perdre son but réformiste et l’on devait y voir le moyen d'instaurer la cilé socialiste.

FC à Paris, dans le milieu ouvrier français le plus cultivé, le plus attentif au développement du socialisme à l'étranger, que la grève générale allait apparaître. Il y avait eu, à Paris, une conférence internationale ouvrière en 1886. Les délégués de la Belgique étaient précisément Anseele, Bertrand et Defuisseaux. Ces hommes jouaient un grand rôle dans leur pays et l'on

pourrait croire que la grève générale, objet de tant de

(4) Revue socialiste, 1886, 1, p. 153.

or

luttes, allait être vivement discutée. Il n'en fut rien : « L'ordre du jour de la conférence ne pouvait pas prè- » ter aux questions irrilantes » (B. Malon). En 1887, le socialisme révolutionnaire devient un peu plus intense, Le 5 janvier 1887, le correspondant du Cri du Peuple (dans une des nombreuses « Lettres de Belgique » que publiait ce journal) écrivait que le socialisme « s'était montré tout-puissant » en Belgique en 1886 et concluait en faveur des « remèdes violents ». Au mois de février, on inaugurait la Bourse du Travail de Paris, 33, rue J.-J.-Rousseau. Ce fut l’occasion d’une petite fête où était représenté le Conseil municipal. On avait fait venir Albert Lambert et d’autres artistes. Il y eut quelques discours. Sans doute ne préyoyait-on pas que, l’année suivante, la Bourse retentirait de paroles d'emportement, souhaitant la disparition de la société bourgeoise.

Dans les premiers temps de sa fondation, la Bourse du Travail fut uniquement préoccupée de son organisation : de longues séances étaient consacrées à l’élaboration des statuts et à la question des placements. La grève générale fut tout d’abord agitée en dehors de la Bourse. J'en relève la première trace dans un meeting organisé par les Chambres syndicales du Bâtiment. Ce meeting eut lieu en novembre 1887, par suite, après la grande grève belge de mai. Les ouvriers qui y prirent part et qui défendirent la grève générale étaient, pour la plupart, anarchistes. Ils se réunirent dans la « salle

Rivoli ». La grève générale était présentée comme un

remède aux maux du parlementarisme et peut-être l'influence des événements de Belgique n'était-elle pas étrangère à cette manière de voir. Il y avait eu,en effet, en 1887, une lutte très vive entre les Wallons et le P. O. B. Accepter la grève générale dans son programme, c'était pour le P. O. B. faire l’aveu de l’insuffisance de l'action politique. La grève générale seule pouvait suffire. Elle serait le remède aux échecs répétés du parlementarisme, remède dont on ne pouvait connaître l'exacte portée, mais dont les effets seraient sans doute terribles. Déjà, en 1888. devait poindre chez les Wallons, d'une façon encore an peu vague, l'idée de grève générale expropriatrice et violente (1). [ls devaient, à leur lour, considérer la grève générale comme capable de conduire les travailleurs à leur complet affranchissement. Peut-être est-ce là un résultat de l'échange des idées qui se faisait entre la Belgique et la France.

C'est, en effet, sous ce jour de grève générale violente et expropriatrice que l’idée devait être accueillie en France en 1887. Grève violente : et l'on ne peut s’en étonner si l'on songe qu'elle est préconisée par des anarchistes farouches, passionnés de détruire; grève expropriatrice : car ces hommes n'attendaient rien des Chambres, l'abstention politique était une de leurs idées les plus chères; les Français possédaient d’ailleurs le

suffrage universel et les travailleurs étaient revenus des

(1) C£. supra, p. 81.

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