ROUES
illusions qu'avait fait naître cette promesse de participation à la vie politique du pays ; il y avait plus à faire qu'à obtenir des réformes partielles, il fallait tuer la bourgeoisie et ces anarchistes devaient accueillir alors la grève générale comme le moyen le plus sûr de renverser la société capitaliste et l'État, son défenseur.
A la salle Rivoli, le citoyen Raymond fit le procès du parlementarisme. « Assez de parlementaires et de par- » lementarisme, dit-il, les ouvriers n'ont qu à compter » sur leurs seuls efforts pour arriver à quelque chose ». Un autre orateur défendit la grève générale. Le compagnon Tortelier prit aussi la parole : « Si Les travail- » leurs refusent de produire pour d’autres, la bour- » geoisie est morte ». La grève générale fut acclamée et l’on se donna rendez-vous pour un prochain meeting.
La grève générale est donc préconisée dès la fin de 1887 à Paris par les anarchistes. Ceux qui la défendent : Tortelier, Devertus, Louise Michel... ont tous l'esprit révolutionnaire. Tortelier prend part à des meelings contre la guerre, à des meetings organisés par les blanquistes, à des meetings en faveur des grévistes des Ardennes, etc. Partout où se rendent les orateurs anarchistes ils donnent au congrès une teinte révoluliunnaire el violente. C'est ainsi que dans un meeting de novembre, à la salle Favié, un orateur disait : « S'il » le faut, nous descendrons dans la rue ». La grève générale n'a pas eu à cette époque (ni à aucune autre
d’ailleurs) de théoricien marquant. Il est difficile d'en
suivre exactement et partout les traces. Abandonnée par instants, elle renaît ensuite spontanément sous des influences de milieu. Les habitués des réunions anarchistes : Tortelier, Devertus, Laval, Louvet, Espagnac, se retrouvaient à la Bourse du Travail. [ls devaient présenter la grève générale à leurs compagnons de travail comme un moyen de destruction sociale. Ainsi la pénétration se fit peu à peu. La renaissance de l'idée de grève générale fut l’œuvre de tous les ouvriers révolutionnaires.
Dans le deuxième congrès de la Fédération des syndicats qui s'était tenu à Montluçon au mois d'octobre, on s'était occupé de la Fédération et de la réduction de la journée de travail. Le drapeau rouge avait été arboré. Dans un rapport du citoyen Giraud, on trouve une allusion à la révolution sociale : « Nous demandons, disaitil, l'abrogation de la loi sur l’Internationale des Tra- » vailleurs, seul moyen nous permettant de nous voir » et de nous entendre pour éviler celte boucherie qui » nous attend tous les jours (et non cette concurrence
» que l’on nous jette à la face), et donner aux travail-
leurs Le temps nécessaire à étudier et à se préparer à » ce grand jour qui nous débarrassera de toutes ces » CIISES ». |
La Bourse du Travail de Paris se développait. Des réunions nombreuses étaient tenues par les ouvriers. Ils échangeaient là leurs idées et cherchaïent à lutter
contre le patronat. Dans une réunion du 28 juillet 1888,
ne
il est (pour la première fois je crois à la Bourse du Travail) question de la grève générale. Quelques orateurs parlèrent en sa faveur. Le premier, le compagnon Espagnac s’efforça, comme tous les orateurs qui allaient le suivre, de démontrer l’inutilité d’une grève qui n'amènerait pas la suspension entière des travaux.
« La grève générale, s’écria-t-il, peut seule amener à » capituler les patrons. Sinon, vous obtiendrez salisfac- » tion aujourd’hui ou demain et, dans trois mois, chas- » sés des chantiers, la misère viendra vous tenailler les » entrailles ». Après lui, le compagnon Tortelier arriva en costume de travail et parla aussi en faveur de la grève générale. Puis, dit le Cri du Peuple, les orateurs ordinaires des réunions anarchistes : Louvet, Tennevin, Laval, etc...
Trois jours plus tard, le 31 juillet, éclatait une grève des terrassiers de la Seine (1). Tortelier tint des discours violents, le citoyen Boulé prenait une part active à la grève. Le compagnon Espagnac prêchait l'union des corporations. Laval commentait la fermeture de la Bourse du Travail. La grève durait toujours et les terrassiers n'obtenaient pas satisfaction. Aussi l'on s'occupa bientôt d'organiser la grève générale. Le 15 août eut lieu un grand meeting dans lequel on devait décré-
ter la cessation du travail à Paris. Tortelier défendait
(1) V. le Cri du Peuple et l'Illustration, n°S du 11 août et du 25 août 1883.
AQU
toujours avec ardeur la grève générale. Un nouveau meeting était annoncé pour le lendemain en ces termes :
« Aujourd'hui, à deux heures, grand meeting corpo- » ratif à la salle du Concert des Percherons, avenue de » Saint-Ouen, 55.
» Ordre du jour : La Grève Générale ».
La séance ne présenta pas d’ailleurs beaucoup d'intérêt. Tous les orateurs s’entendaient sur le principe de la grève, mais non sur l'opportunité qu'il y avait à la mettre en pratique. Le samedi, 18 août, se réunissait la Chambre syndicale des ouvriers maçons du département de la Seine. L'ordre du jour était ainsi conçu : « Conditions du travail. Discussion sur la grève géné- » rale des Corporations du Bâtiment ».
La grève prenait fin le 19 août. La défaite était complète, mais elle était mal avouée par les militants ouvriers. « La grève n’est pas vaincue....., disaient-ils, » il y a un simple changement de tactique ». Dans une réunion à la salle des Percherons, Louise Michel s'écriait : « Celte défaite est une victoire, car cette grève » a assuré l'organisalion des terrassiers el à augmenté » la phalange révolutionnaire ».
Les militants restaient toujours fidèles à leur idée de grève générale. On n'avait pas réussi à provoquer une grève générale des corporations du bâtiment, voilà pourquoi les ouvriers n'avaient pas obtenu satisfaction.
La défaite avait été celle d’une grève partielle. Si la
grève avait été « généralisée », son succès eût été fort probable. La grève généralisée n'avait sans doute qu'un but réformiste : elle était dirigée contre les patrons d'une corporation. Mais, en la pratiquant, les ouvriers de 1888 ne renonçaient cependant pas à la destruction de la société. Tout en ayant comme but immédiat l'obtention de réformes, ils avaient la Révolution comme but lointain. Une grève généralisée pouvait être suivie d'une véritable grève générale, grève de tous les métiers, grève sinon universelle, du moins tellement forte qu’elle entrainerait par répercussions successives la chute de la société capitaliste. Dans une réunion, salle du Globe, le 21 août, Tortelier et Laval parlaient encore en faveur de la grève générale, « la grève générale, disait Laval, qui, seule, peut amener la révolution . Aussi, quand éclata, le 2 octobre,une grève des mineurs de la Loire, on songea à organiser la grève générale. Le « citoyen Basly » fut chargé d'étendre la grève, mais il déclina l'offre. Il trouvait sans doute la tâche trop lourde. Sur 15.000 mineurs, il n’y avait que 800 grévisles. 800, fussent-ils tous « conscients », sur 15.000,
le chiffre était, en effet, un peu faible.
B. Le congrès de Bordeaux et la lutte des partis politiques contre l’idée nouvelle.
A la fin de ce même mois d'octobre 1888, s'ouvrait à Bordeaux, salle Saint-Paul, le troisième congrès natio-
nal des syndicats ouvriers. [l fut violent, et ses violen-
SRIUINE
ces s'expliquent par son histoire. Le congrès de Montluçon avait pu avoir lieu grâce au reliquat de caisse du congrès de Lyon de 1886. Mais en 1888 on avait vainement sollicité des subventions des pouvoirs publies. On s'élait partout heurté à des refus formels. Aussi, les délégués du congrès étaient-ils quelque peu exaspérés. Dans le rapport de la commission d'organisation, M. Lockroy élait fraité de « jésuite » et les membres du Conseil municipal de Bordeaux de « croque-morts ».
Le président dû congrés était M. Boulé, délégué de Paris. Il venait de jouer un rôle actif dans la grève des terrassiers de la Seine, du mois de juillet, et avait été en rapport avec les anarchistes de la Bourse du Travail. Il adressa une allocution à l'assemblée et proposa d’arborer le drapeau rouge. Deux drapeaux floitèrent de chaque côté de la tribune. Sur l’un était écrit en lettres blanches « Emancipation des travailleurs par » les travailleurs eux-mêmes »; sur l’autre « Fédération nationale des syndicats de France » (1). La première devise, qui avait élé celle de l'Internationale, figurait dans la circulaire du congrès où l’on affirmait également que le travail n'avait pas de patrie. L'esprit qui animait le congrès était donc bien un esprit révolutionnaire.
La police intervint, et somma les congressistes de
retirer leurs drapeaux rouges. Après une bagarre, la
(1) L. de Seilhac, Les congrès ouvriers français, p. 213.
Hg
réunion fut dissoute. Le maire du Bouscat offrit alors aux congressistes la salle de la Mairie. Mais le congrès, après une première séance, se réunit dans la salle du Casino.
La troisième question de l'ordre du jour avait trait aux « grèves ». À propos du machinisme, le congrès engagea « les travailleurs à se séparer nettement des
» politiciens qui les trompent, à organiser solidement
» leurs chambres syndicales, qui dans un avenir très » prochain constitueront seules la grande armée des
» revendications sociales, qui nous rendra ce qui nous
» appartient réellement, le sol, le sous-sol, et les ins-
> truments de travail et de production ».
Abandonnant l’action politique, le congrès devait accueillir la grève générale comme /e moyen d'opérer la Révolution. M. Boulé dirigea les débats. Il dit que la grève partielle ne devait êtré considérée que comme « une escarmouche destinée à habituer les ouvriers à la grève générale qui, seule, pouvait donner satisfaction aux travailleurs ». Rainaud (de Paris), combattit lui aussi la grève partielle et préconisa la grève générale. Jourde (de Bordeaux) présenta contre elle peu d’objections. Il dit simplement que la question de son organisalion était très grave, que si elle s’accomplissait ce serail la révolution, mais que les travailleurs n'étaient pas encore assez forts. Rainaud vint réfuter ces arguments.
Finalement, le congrès adopla une résolution en
faveur de la grève générale : « Le congrès, considé
» rant... Que le capital n’est rien s'il n’est mis en mou-
TZ
vement par le travail ;
» Qu’alors, en refusant le travail, les ouvriers anéan-
» tiraient d’un seul coup la puissance de leurs maîtres: » Considérant que la grève partielle ne peut être
» qu'un moyen d’agitation et d'organisation;
» Le congrès déclare : Que seule la grève générale,
» c'est-à-dire, la cessation complète de tout travail, on
» la Révolution, peut entrainer les travailleurs vers leur
» émancipation ».
La grève générale était donc adoptée comme arme par la Fédération des syndicats.
Le principe venait, pour la première fois depuis l’Internationale, d'être affirmé par un congrès ouvrier. La résolution du Congrès du Bouscat pouvait cependant prêter à des discussions. Elle reflète bien l'incertitude qui devait régner longtemps encore sur les conceptions de la grève générale. Elle affirmait bien l'identité de la grève générale et de la révolution, mais elle ne disait pas si cette révolution serait pacifique ou violente. Il semble que ses termes font allusion à une grève générale pacifique. L'influence de la Belgique qui ne pouvait se faire sentir sur le but de la grève (puisque l’on possédait en France le suffrage universel) marquait au contraire sa forme. Les expressions : « cessation de tout travail » « refus de travail qui entrainera » la capitula-
tion des patrons, sont celles des manifestes du Parti
ue
ouvrier belge. Elles sont en contradiction avec l'origine immédiate de la grève générale au congrès de Bordeaux, car elle fut importée de Paris et d’un milieu anarchiste. Dans les congrès qui vont suivre, l’analogie entre les conceptions française et belge est encore plus | frappante. À Marseille, on parle de la grève légale. C'est l'exemple de la Belgique que M. Briand cite à Nantes, en 1894, pour faire voter la grève générale. Il fallait attendre un plus grand développement de la Fédération des syndicats, il fallait surtout attendre une plus grande infiltration des anarchistes dans le syndicalisme naissant pour voir renaître la grève générale bakouniste, la grève générale violente, et voir délaisser la grève générale pacilique et légale comme une vieillerie ridicule.
La décision du congrès de Bordeaux allait passer presque inaperçue. L'agitation boulangiste avait rempli les mois qui venaient de s’écouler, et l’on tremblait encore devant le spectre de la dictature. La Revue socialiste publiait sans aucun commentaire les résolutions du congrès du Bouscat; le Cri du Peuple, après avoir relaté les incidents du 31 octobre, rendait compte en quelques lignes de la séance du 6 novembre, consacrée à la grève générale.
La résolution du congrès de Bordeaux allait pourtant avoir des répercussions imprévues. La Fédération des syndicals était restée dans la dépendance étroite du parti guesdiste. Or voici qu'en même temps qu'elle pro-
posait aux travailleurs la grève générale comme l’uni-