ANS
que moyen d'arriver à leur émancipation, elle leur conseillait aussi de se séparer des politiciens.
En 1890, le parti guesdiste tint son huitième congrès national. Le précédent remontait à 1884. Il précédait cette fois de quelques jours le congrès national des syndicats. Allait-il rejeter la grève générale et condamner complètement la décision du congrès de Bordeaux”? Allait-il, au contraire, l'adopter? L'adopter, c'était reconnaître sa puissance, c'était aider à l'abandon de l’action politique par les syndicats. Le parti guesdiste crut plus habile de s'arrêter à mi-chemin. Il condamna la grève générale, mais accepta l'idée d’une grève internationale des mineurs.
Voici quelle était la résolution du congrès de Lille : « La grève générale proprement dite, c'est-à-dire le » refus concerté et simultané du travail par la totalité » des travailleurs des diverses corporations, suppose et » exige, pour aboutir, un état d'esprit socialiste et » d'organisation ouvrière auquel n’est pas arrivé le » prolétariat; sans quoi, si seulement la moitié de la » classe ouvrière était, dès aujourd’hui, capable d'une » action commune, la Révolution pourrait et devrait » s'accomplir. La seule grève qui, dans ces condilions, » n'est pas illusoire et prématurée, est celle des mineurs » de tous les pays ». Et le congrès décidait d'appuyer la grève internationale des mineurs au cas où elle viendrait à être votée.
Un jour après la clôture du congrès de Lille, s'ou-
vrait à Calais le quatrième congrès national des syndicats ouvriers. Il était composé en grande majorité des mêmes éléments que le congrès de Lille. On ne parla point de cette grève de lous les métiers, de ce refus de travail, de ce grand soulèvement pacifique que le congrès guesdiste venait de déclarer « illusoire et prématuré ». Le congrès politique venait de tracer au congrès syndical sa ligne de conduite.
IL y fut également question de la grève générale des mineurs de tous les pays. Mais beaucoup de délégués étaient parlisans de la grève générale. On y présenta donc la grève générale des mineurs comme susceptible à elle seule d'arrêter la vie sociale, comme /a préface possible de la véritable grève générale, qui, elle, amènerait la révolution. C'était faire un pas de plus que le congrès de Lille. Le délégué de Paris, M. Roussel, montra la révolution devenant un jour le triomphe de la paix et la possibilité de la grève générale par la grève de lu mine qui suspendrait le mouvement social : « L'entente des mineurs des deux mondes, socialisant » les moyens de production, arrêlant les trains, étei- » gnant les moteurs, faisant capituler le capital ».
Le congrès ne croyait pas cette grève internationale prématurée, car il vota la résolution suivante : « La » grève générale des mineurs est décidée en principe et » sera tentée dès que les circonstances le permettront ». En mai 1890, un congrès international des mineurs
avait eu lieu à Jolimont, en Belgique, et le « principe
= Gp ==
de la grève générale » avait été adopté sur la proposition de Keir Hardie « pour assurer le triomphe de la Journée de huit heures ».Ce n'était plus, comme à Jolimont, pour une grève réformisle que se prononçait le congrès de Calais. Il comptait sur la grève des mineurs pour « socialiser les moyens de production ». On annonça aux délégués que « M. Pickaart, membre du » Parlement anglais, avait fait expédier... en France,
» en Belgique,en Allemagne, une circulaire ayant pour
» objet de provoquer l'ouverture à Paris, pour le 31 mars
» 1891, d’un congrès dont la mission serait précisément
» de pousser à la grève internationale des mineurs ».
Le président Roussel donna ensuite Lecture du « questionnaire lyonnais » auquel avaient répondu 400 syndicats. J’extrais ces quelques demandes et réponses.
D. Avez vous soutenu des grèves ? Quels ont été les résultats ?
R. Nous en avons tous soutenu. Faute d'argent pour attendre, le résultat a élé nul.
D. Que pensez-vous de l’action directe des travailleurs ?
R. Elle est utile et doit être basée sur l'union des travailleurs.
D. Êtes-vous partisan de la grève générale ?
R. Oui, si elle est possible.
D. Sinon, pour quelles raisons la repoussez-vous et quelle action proposez-vous à la place ?
R. Néant!
Saulière
Pope
Le parti guesdiste allait donc se heurter à un fort courant d'opinion favorable à la grève générale. Cette idée allait sans cesse faire dans le monde ouvrier de nouveaux adeptes. N'ayant jamais été clairement définie, toujours un peu entourée de vague et de mystère, elle offrait à chacun les éléments de lutte qu'il méditait d'employer contre le capitalisme. Les ouvriers concevaient clairement que les résultats favorables d’une grève partielle étaient leur œuvre; ils voyaient par contre que les réformes accordées par le Parlement n'étaient pas l’œuvre de la minorité des députés socialistes, mais bien celle d’une majorité qu'ils disaient « bourgeoise » et qu'ils Jugeaient par suite incapable de faire quoi que ce fût dans leur intérêt. Rien de plus simple pour eux que d'imaginer la généralisation de leurs escarmouches de tous les jours et la révolution sociale par la grève générale devait nécessairement leur paraître moins utopique que la révolution sociale par la révolution politique.
Et cette théorie du P. 0., cette grève générale des mineurs de tous les pays était-elle moins illusoire que la grève générale nationale? Les événements allaient prouver que l'entente internationale serait plutôt difficile à réaliser: Au congrès de Bruxelles (international) de 1891, les Allemands se déclarèrent hostiles à toute grève générale, et un délégué anglais disait qu’en Angleterre on ne croyait pas à la possibilité de son
organisation. Quand on en vint à discuter l'attitude des
{ravailleurs de tous les pays, en cas de guerre, des amendements furent proposés au texte de la commission. L'amendement hollandais disait : « Le congrès » déclare que les socialistes de tous les pays répondront » à la proposition d'une guerre par un appel au peuple » pour proclamer la grève générale ».
La Hollande se rallia ensuite à l'amendement anglais et cet amendement ne fut accepté que par la Hollande, l’Angleterre et la France. I était conçu en ces termes : « Le congrès recommande aux travailleurs des diffé-
» rents pays d'opposer à la déclaration de guerre un
» appel au peuple en faveur d'une grève générale, en
» attendant que l’on obtienne le règlement des guerres » par un arbitrage international, et invite les membres » des Parlements à déposer des propositions réduisant » les budgets de la guerre ». La question fut encore agitée dans le congrès de Zurich (1893). Les Hollandais qui ont toujours été d’ardents défenseurs de la grève générale (1), proposèrent à nouveau « d'inviter le Parti » ouvrier international à se tenir prêt à répondre im- » médiatement à la déclaration d’une guerre de la part » des gouvernements par une grève générale, partout » où les ouvriers peuvent exercer une influence sur la » guerre, et, dans les pays en question, par une grève » militaire ». Cette proposition fut repoussée (2).
(1) Cf. chap. I passim.
(2) De Seilhac, op. cit, p. 247 et suiv., et compte rendu du
congrès.
Se H00
La grève générale internationale, qu'elle eût un but simplement politique ou un but économique, était encore délaissée. Mais, en France, l’idée continuait à faire du chemin, à mesure que le mouvement syndical poursuivait sa marche ascendante. En 1886, il y avait 280 syndicats ; en 1888, l’année du congrès du Bouscat, ils sont 725. En 1890, il y en a 1.006 ; 24 unions et 139.692 adhérents. En 1892, année du congrès de Marseille, le nombre des syndicats s'éleva à 1.589 (1). Plus de 500 d’entre eux étaient représentés au congrès de Marseille (V° congrès de la Fédération des syndicats) qui s’ouvrit en septembre. Les délégués furent reçus à la mairie par M. Flaissières.
La troisième question de l’ordre du jour avait trait à la « grève générale de tous les métiers ». Elle fut très discutée. M. Briand, délégué de la Bourse du Travail de Saint-Nazaire, commença par donner lecture de son rapport sur la question. En voici les principaux passages :
« Considérant... que la détestable organisation capi- » taliste.. a rendu impuissantes et vaines les tentatives » amiables d’émancipation; qu'après avoir fait aux » pouvoirs publics de nombreux et inutiles appels pour » obtenir le droit à l'existence et au bien-être...
» Que parmi les moyens légaux, inconsciemment mis » à la disposition des travailleurs, il en est un, qui
(4) Statistiques du ministère du Commerce,
» habilement et pratiquement interprété, doit assurer
la transformation économique en faisant triompher
les légitimes aspirations du prolétariat ;
ee A
» Que ce moyen est la suspension universelle simulla- » née de la force productive dans tous les métiers, » laquelle même limitée à une période restreinte » conduira infailliblement Le parti ouvrier au triomphe » des revendications formulées dans son programme.
» Le congrès décide : 1° Le principe de la grève uni » verselle.
» 3° Le 1% Mai doit être une date de consultation
mondiale de tous les travailleurs, sans distinction de