CHAPITRE HI
La grève générale et le Parti du Travail.
SI. La Grève générale et la Fédération des Bourses.
La Fédération des syndicats s’élait donc nettement prononcée en faveur de la grève générale. Elle avait fièrement relevé la tête à Marseille et s'était éloignée du parti guesdiste au lieu de lui faire quelques concessions comme à Calais. Mais sa puissance était factice. Elle n'avait pas établi « entre chaque syndicat et la » direction fédérale un lien réel, des rapports suivis et » utiles » (1).
Une autre organisation ouvrière était née qui, elle aussi, avail affirmé dès le début sa complète indépendance vis-à-vis du gouvernement, et qui avail essayé d'accomplir la tâche délaissée par la Fédération des syndicats. On a vu que, le 3 février 1887, avait été inaugurée la Bourse du Travail de Paris. Quelque temps après, des pétiions élaient faites pour la création à Bordeaux d'une Bourse semblable. Les Bourses se déve-
loppèrent. Au Bouscat, en 1888, l'ordre du jour du
(4) L. Blum, op. cit., p. 133.
congrès de la Fédération des syndicats portait la question suivante : « Des Bourses du Travail et de leur fédération ». Dès le début de son existence, la Bourse du Travail de Paris était devenue un foyer de l'idée révolutionnaire. On y discutait la grève générale, sans négliger toutefois le côté pacifique des fonctions de la Bourse : les placements, etc. Les Bourses du Travail augmentèrent vite en nombre. Dès 1892, elles étaient 14.
La Bourse, c’est l'union des syndicats d'une même ville ou d'une même région, et souvent ces travailleurs de la même ville, bien qu'appartenant à des industries totalement différentes, ont plus d'intérêts communs que les travailleurs d’une même industrie disséminés dans tous le pays. Il y a des usages locaux contre lesquels luttent les travailleurs. Souvent les réformes qui ne sont pas consacrées par une intervention du pouvoir législatif, mais qui sont accordées librement par les patrons, ne se font pas par industrie dans toute l’étendue du territoire, mais par région pour toutes les industries de cette région. Les Bourses du Travail correspondaient donc bien à un besoin d'union des ouvriers d’une même ville pour la défense de leurs intérêts. Elles avaient vite compris leur rôle. « Elles avaient, en moins de six » années, accompli, chacune dans sa sphère, une tâche » dont la Fédération des syndicats n'avaient même pas
» soupçonné l'importance et l'opportunité » (1).
(1) F. Pelloutier, Histoire des Bourses du travail,
La Fédération de ces Bourses eut lieu au congrès de Saint-Étienne (1892). L'idée était venue de Paris. Elle était défendue par les rivaux du parti ouvrier qui inspirait la Fédération des syndicats. Un homme attacha son nom à l'organisation des Bourses du Travail, ce fut Fernand Pelloutier, d'opinions anarchistes, adepte de la grève générale. Aussi, dès le début de leur fédération, les Bourses accueillirent elles la grève générale. Le 4 septembre 1892, le congrès régional de Tours votait, sur l'initiative de Pelloutier, une résolution en faveur de la grève générale (1). Mais, pendant la première année, les Bourses végétèrent ayant peu de ressources.
Lorsqu'en juillet 1893 fut fermée la Bourse du Travail de Paris, des protestations violentes s’élevèrent. Le congrès de Toulouse eut alors encore plus d'éclatque les précédents : vingt-deux Bourses y étaient représentées. On y émit le vœu que «la Fédération nationale des » Chambres syndicales et la Fédération des Bourses se » fondissent en un seul et même organisme ». Un congrès mixte se réunit à Paris après la fermeture de la Bourse du Travail. Après avoir protesté contre Îles mesures prises par le ministère Dupuy, le congrès accepta la grève générale après un rapport de À. Hamelin. Dans ce rapport, c'était la conception des Bourses
du Travail qui dominait, la conception de Pelloutier.
(1)-Weill, op. cit, p. 275. «...…. Parmi les moyens pacifiques et
finesse MEET la grève générale ».
Celui-ci déclarait que la grève générale était une arme puissante a/in d'amener la suppression de la propriété individuelle et l’expropriation capitaliste. Ce qu'il préconisait, c'était la grève pacifique, légale, la grève « des bras croisés », suivant une expression nouvelle. C'était une partie du programme belge. Mais il déclarait que la grève générale n'avait pas besoin, pour aboutir, d'être vraiment générale, qu'elle n'avait pas besoin d'atteindre toutes les industries. Avec l'organisation sociale actuelle, avec la concentration et l'intégration croissantes des usines, une grève de quelques industries serait vraiment une grève générale. Aussi définissait-1il la grève générale « la suspension du travail du plus » grand nombre d'industries possible et surtout des » industries essentielles à la vie sociale ».
C'étaient ces idées que développait le rapporteur Hamelin au congrès mixte de Paris. Il suffit, pour faire une grève générale, « d’une corporation ou deux, » comme celle des mineurs ou des employés de chemin » de fer... Quinze jours d'arrêt dans ces deux corpora- » tions, ou même parmi les mineurs seulement, et toute » la vapeur s'arrête... ». Mais quelques doutes s'élevaient sur la simplicité d'une telle grève : « On nous » dit... 1l suffit de rester une semaine les bras croisés » et nos exploiteurs seront bien forcés de mourir de » faim, — mais on ne nous dit pas comment nous ferons » nous-mêmes pour manger. Il faudra donc que nous
» nous emparions des boulangeries et des boucheries
, » et que nous assurions la vie de tous ceux qui produi- » sent » (1).
Si la Fédération des Syndicats et la Fédération des Bourses élaient d'accord sur la grève générale, le conflit de la Fédération des Syndicats avec le parti guesdiste allait s'envenimer davantage.
Tous les partis politiques ne manifestaient cependant pas, à cette époque, la même intransigeance vis-à-vis de l’idée nouvelle. Le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, constitué après la séparation de Brousse et d'Allemane au congrès de Châtellerault (1890), avait, dès le début de sa fondation, accepté la grève générale. Au congrès de Paris, en 1891, il décidait déjà : « Les
» groupements une fois généralisés dans une entente
» commune, la grève générale nationale ct internatio-
» nale doit être décrétée et pourra peut-être précipiter » le dénouement par la révolution sociale, but de nos » efforts ». Ceux qu'on appelait les « allemanistes » cherchaient donc à concilier l’action politique et l'action économique. [ls auraient voulu voir les ouvriers se servir également de ces deux armes. Dans son congrès de mai 1894, l’Union fédéralive du Centre avait encore émis un vote en faveur de la grève générale, en même temps qu'elle faisait sienne la conception de Pelloutier :
« La grève générale ne comprend que la suspension du
(1) Cité dans un article de E. Pouget; H. Lagardelle, op. cit., p. #7. :
—HI0e
» travail pour tous les ouvriers de la mine et des indus- » tries qui en dépendent immédiatement, y compris /e » transport ».
Les guesdistes gardaient leur attitude hostile. Suivant la décision du congrès mixte de Paris, un seul congrès allait réunir à Nantes, en 1894, la Fédération des syndicats et la Fédération des Bourses. Les guesdistes ne cachaient pas leur colère. Ils se heurtaient au mouvement syndical grandissant. On a vu qu’en 1890, le nombre des syndicats était de 1.006 avec 139.692 adhérents. En 1894, ils sont 2.176 avec 403.440 adhérents. Le dernier congrès des Bourses, de Lyon, avait réuni 31 Bourses Le Parti ouvrier pensa pouvoir influencer les membres du congrès corporatif en tenant son congrès quelques jours avant dans la même ville et en renouvelant ses décisions sur la grève générale. Le congrès s'ouvrit à Nantes le 15 septembre. La question qui préoccupait tous les esprits était celle de la grève générale. Elle vint en discussion à propos de la question de l’ordre du jour ainsi formulée : « Le socialisme et les grèves ». Le Parti ouvrier ne s'arrêta plus, comme à Lille, à une théorie intermédiaire. Il alla jusqu’au bout de son idée. La résolution qu'il vota est d’une précision très grande. Elle condamnait sans ambages la grève générale et affirmait bien haut la seule valeur de l’action politique.
« Le socialisme ne pousse pas aux grèves, il ne les
» provoque pas, parce que, là même où elles viennent
à aboutir, elles laissent subsister pour les travailleurs
leur condition de prolétaires et de salariés. » Instrument inégal et partiel de défense dans la » présente société, à plus forte raison la grève ne sau- » rail être — même généralisée — l'outil de l’affran- » chissement ouvrier. Préparer la grève générale, ce » serait conduire le prolétariat dans une impasse, le » diviser contre lui-même en grévistes et non grévistes ; » ce serait... organiser nous-mêmes notre défaite.
» C'est sur le terrain politique que le prolétaire est » légal du capitaliste, supérieur même au capitaliste, » puisque les prolétaires sont le nombre (1).
» Ce n’est que par l’action politique, par la conquête
» du pouvoir politique que les travailleurs organisés
» pourront s’'émanciper ».
La lutte était donc décidée entre l’action politique et l’action économique. On va désormais suivre ses péripéties. Elle ne devait que s’envenimer tous les jours davantage malgré les efforts de ceux qui tentaient de réconcilier les syndicats avec la politique.
Le 17 septembre 1894 s'ouvrait à Nantes le congrès
corporatif ; 1.662 syndicats s'étaient fait représenter.
La discussion sur la grève générale eut une grande ampleur. L'agitation faite autour de l'idée était telle que certains voyaient sa réalisation très prochaine. Le
Figaro, le 22 septembre 1893, avait écrit : « Il se pour-
(4) Cpr. Introduction, p. 6.
» rait que les grèves du Nord fussent le point de départ » de la grève générale ».
Le Comité de la grève générale disait au congrès dans sa cinquième proposition : « Dans le cas où la grève » générale serait décrétée, le Comité général prendra le » titre de Commission exécutive de la grève générale en » France ».
Étant donnée l'importance de la question, M. Briand demanda que les orateurs, partisans ou adversaires de la grève générale, parlassent alternativement pour ou contre. M. Noël, secrétaire de la Bourse du Travail de Bordeaux, vint apporter la critique : « Nous considé- » rons, dit-il, la grève générale comme le fait le plus » caractéristique qui fasse rire nos adversaires. En effet,
.» comment diable, nous, qui ne savons soutenir une » grève partielle, pourrions-nous avoir la prétention de » faire la grève générale ».
Pelloutier vint soutenir la conception que l’on connaît déjà. Pour réaliser une grève générale il suffit de la grève des corporations du bâtiment, des mines et des chemins de fer. La grève générale fut lrès attaquée. M. Briand vint apporter sa défense. Il cita l'exemple de la Belgique où l’on avait obtenu des résultats avantageux. « Je considère la grève générale comme une for- » mule, un moyen puissant... mais je ne vous en » demande pas l'application immédiate. Qu'est-ce que » cela vous fait de la voter dans ces conditions? En
» avez-vous peur? »
Le vote eut lieu. 65 voix se prononcèrent pour le principe de la grève générale contre 37 et 9 abstentions. La minorité guesdiste profita du premier incident pour se retirer. La plaidoirie de M. Lavigne n'avait pas détruit l'effet produit par celle de M. Briand. Le congrès de Nantes était une éclatante victoire de la grève générale et voyait enfin se produire cette scission entre syndiqués et politiciens, qui couvait depuis six ans. C'était en même temps une victoire de la Fédération des Bourses. La Fédération des Syndicats ne devait pas survivre à toutes ces luttes. Les divisions qui s'étaient produites dans son sein allaient entraîner sa mort.
L'année suivante, au congrès de Nîmes, Pelloutier se félicitait des progrès de la Fédération des Bourses, et rappelait la marche rapide de la grève générale : « Au » congrès de Lyon (1894) déjà, 24 Bourses contre 2 et » 5 abstentions s'étaient prononcées pour l'acceptation » en principe de la grève générale ; à Nantes, 20 Bourses » contre 3 votèrent la grève générale. Devant une » telle unanimité, le Comité fédéral ne peut pas s’abs- » tenir ».
On regardait cette grande grève comme une grève légale, qui se déroulerait dans le calme. Qu'elle fût celle des industries essentielles à la vie sociale ou celle de tous les métiers, elle devait être la grève des « bras croisés ». C'était là une des conceptions des trade unionistes anglais de 1833. C'était sous cette forme que la grève générale avait été envisagée dans l’Internationale
; Saulière 8
au congrès de Bruxelles et qu'elle avait été agréée par le Parti ouvrier belge (1).
Après 1894, la CO. G. T. allait affirmer timidement d’abord, puis avec décision, la nécessité pour la grève
générale d’être expropriatrice et violente.
S IL. La grève générale et la Confédération yénérale
du Travail (1895-1900 ).
Après Nantes, la Fédération des syndicats tient un congrès à Troyes (1895). Le congrès réunissait seulement la minorité fidèle aux doctrines guesdistes : 300 syndicats y étaient représentés. Aussi le congrès se prononça-t-il contre la fusion entre la Fédération des Syndicats et la Fédération des Bourses. Il repoussa, à l’unanimité, la grève générale. Le Réveil du Nord annonça ce résultat de la façon suivante : « Rappelons que l'idée » grotesque de la grève générale qui n'avait obtenu
» qu'une voix dans le congrès des Trade Unions de
> Cardiff sur soixante délégués, n'a même pas recueilli
» cette voix dans le congrès de Troyes, où tous les
» centres industriels étaient représentés. Ce qui n'empê-
» chera pas quelques fumistes de nous parler encore de » grève générale » (2).
C'était masquer une défaite par des paroles triom-
1) Cf. supra, passim.
(2) De Seilhac, op. cit., p, 279.
phantes. « L'idée grotesque » devait séduire le monde ouvrier et la Fédération des Syndicats allait rentrer dans la tombe. « Elle ne tint plus de congrès distincts, elle » ne fut plus sous un titre particulier qu'une forme et » un organe du parti guesdiste » (1).
Quelques jours après le congrès de Troyes, on voit s'ouvrir à Limoges un congrès national corporatif qui, lui, est neltement antiguesdiste. On y constitue entre les syndicats une organisation unitaire qui prend le titre de Confédération générale du Travail, et l'on invite la Fédération des Bourses à en faire partie. D'après l’article 1° des statuts, les éléments de la Confédération devaient « se tenir en dehors de toutes les écoles politiques ». La septième question de l’ordre du jour portait : « Compte rendu des travaux et renouvellement du Comité d'organisation de la grève générale » (2). On critique le Comité, et, à cette occasion, la grève générale. Keufer la combat. Il dit les travailleurs du Livre hostiles à cette idée. Pour réaliser une telle grève les ouvriers ne sont pas assez organisés nationalement et internationalement. Il ajoute qu'un congrès a tout pouvoir pour défaire ce qu’a fait le congrès précédent et que l’on peut revenir sur le principe de la grève générale. Le citoyen Riom s'étonne que l’on discute la
grève générale étant donné qu'elle n’est pas à l’ordre
(1) L. Blum, op. cit., p. 154.
(2) Ce Comité avait été créé au congrès mixte de Paris de 1893.
du jour et il propose simplement « que le congrès vote » pour savoir si le Conseil national aura la grève géné- » rale dans ses attributions ». Ce qui est adopté par 86 voix contre 30 et 28 abstentions.
Le deuxième congrès de la Confédération générale du Travail se tint à l'ours, du 14 au 19 septembre 1896. Le Conseil national présenta son rapport. En même temps qu'il restait attaché à la notion de légalité, il considérait l’idée comme prématurée. « L'organisation » du travail à cette heure, disait-il, n’est pas suffisam- » ment préparée à la grève générale (que) nous consi- » dérons comme le levier le plus sûr et /e plus légal » pour l’émancipation des travailleurs ».
La discussion allait forcer les syndicalistes à être plus explicites sur la grève générale et à donner d'elle une définition plus précise; et c’est alors qu’on allait s’apercevoir du chemin que peuvent faire certaines idées, même lorsqu'elles voyagent au sein d’une brume épaisse. Le congrès de Tours marque le commencement d’une évolution dans la conception de la grève générale au milieu du syndicalisme français. À mesure que l’on jetait quelque lumière sur la conception de la grève « des bras croisés », on voyait bien toutes les difficultés innombrables qu'il y avait à « organiser » une telle grève. Peu à peu, l'impossibilité de son organisation apparut clairement à tous les yeux. On rendit alors la grève générale plus confuse en l’assimilant à la révolu-
tion et en reculant « sine die » son échéance, sous pré-
texte qu'il n'étail au pouvoir d'aucun homme de décréter un bouleversement social.
La deuxième question de l’ordre du jour du congrès était ainsi conçue : « Organisation de la grève générale ». Mais M. Guérard vint dire dans son rapport : « Le congrès de Nantes avait nommé un Comité d'orga- » nisalion de la grève générale... l’année suivante le » congrès de Limoges... confiait à la C. G. T. Le soin » de continuer les travaux du Comité d'organisation,
> improprement appelé d'organisation alors qu'il fut et
» doit être de propagande ». I disait ailleurs : « On ne
» peut prévoir quelles seront exactement Les phases de
» ce mouvement sur lequel tant de travailleurs fondent » le plus grand espoir »; la grève générale « ne peut » pas être décidée à l'avance ».
Le congrès répudiait par là une partie du passé. Il répudiait l'organisation. Il répudiait une partie de la théorie du congrès de Nantes où certains s'étaient préoccupés de la durée que devrait avoir cette grève fantastique (ils l'estimaient de quinze à trente jours) et de l'argent nécessaire pour la soutenir.
Le rapport déclarait qu'il était impossible de prophétiser au sujet de la grève générale. Par suite, on ne pouvait pas dire si elle serait réellement une grève des bras croisés. « La grève générale, disait Le rapport lu » par M. Guérard, sera peut-être pacifique; elle aurait » alors une très courte durée, c'est Ià même une des
» conditions de succès de la grève générale des bras
De es
croisés. Mais si elle se prolonge, si elle devient vio-
> TZ
= TZ
lente... qui de nous pourrait s'en plaindre si celte
révolution transformait du tout au tout les bases
TZ
économiques de la société capitaliste? » L'essentiel est donc que la grève générale aboutisse. Peu importe sa légalité. Il faut qu'elle alteigne son but : la suppression du salariat; et si pour cela il est nécessaire qu’elle soit violente, si la prise des instruments de production ne peut pas se faire pacifiquement, qu'importe! tous les moyens sont bons pour faire disparaître la société capitaliste. M. Guérard concluait : « La grève générale » sera pacifique ou non!»
En même temps qu'on reculait ainsi la véritable grève générale, il fallait trouver d’autres moyens pour préparer l’affranchissement des travailleurs et leur assurer provisoirement une condition meilleure. Il y a là une certaine analogie avec les changements de tactique des partis politiques. Confinés, au début, dans une froide intransigeance vis-à-vis des gouvernements, certains s'étaient peu à peu lassés de leur rôle passif et l’on avait vu s'ouvrir l'ère des « possibilités ». Les syndicalistes avaient eu, eux aussi, une foi aussi ardente que jeune en la grève générale. Au lieu d'attendre la révolution d’un cataclysme politique, ils l’attendaient de leurs propres forces. Ils avaient accepté la grève générale avec la pensée d'abandonner Ja théorie pour la pratique, et voici qu'on déclarait qu'une telle grève
exigeait une forte organisation de la classe ouvrière
(ce qui n'était pas) et un état d'esprit qui ne pouvait naître qu'après une longue propagande. L'ère des « possibilités » allait également s'ouvrir pour le syndicalisme.
Ce déclin de la grève générale comme unique moyen d'action, se poursuit à travers les congrès de la C. G. T. On ne pouvait pas rester toujours dans l'attente énervante de la révolution en dédaignant toutes les réformes partielles. Il fallait d'autres moyens de lutte. Ces moyens que les congrès déterminèrent, suivant le vœu du Conseil national (1) allaient lous être inspirés par l'esprit de classe. Toute une théorie de « l’action directe » allait s'ébaucher dans les congrès corporatifs.
Deux de ces moyens d'action figurent au congrès suivant qui se réunit à Toulouse en 1897. La cinquième question de l’ordre du jour avait trait, en effet, à la « grève générale ou partielle par industrie » et Ja dixième concernait Le « boycottage ».
La grève générale par industrie avait évidemment une supériorité sur la grève générale, c'est qu'elle était immédiatement réalisable. Par sa répercussion sur la vie sociale elle pouvait fort bien amener des réformes
dont bénéficieraient tous les travailleurs.
(1) Manifeste du 1° Mai 1896. « … C’est cette idée, l’affranchis- » sement intégral des travailleurs, que la C. G. T. par la grève » générale ou {ous autres moyens que les syndicats et fédérations » adhérents détermineront dans les congrès annuels, aura à appli-
» quer, lorsque les circonstances seront jugées favorables »,
Ce que j'approuve, disait un délégué, « c'est la grève » générale par industrie ». Qui sait d’ailleurs si cette grève ne serait pas le prélude de la véritable grève générale ? C'est ce que disait le délégué Briat : « Je suis » partisan d'encourager la grève générale d'industrie » parce qu'il pourrait arriver que cette grève d'indus- » trie se transforme en grève générale de tous Les prolé- » laires ». Déjà Guérard avait dit au congrès de Tours : « La grève d'une corporation, d'une spécialité de » métier, entraînera la grève forcée d’autres spécialités ».
La grève générale restait malgré tout en grande faveur. Le congrès de Tours avait, à l'unanimité moins quatre voix, voté le principe de la propagande de la grève générale. Mais en attendant les résultats, on pensait à d’autres moyens d'action. « Je tiens à déclarer, » disait un délégué, que je suis pour la grève générale » comme moyen d’action, mais je ne la considère pas » comme seul moyen d'action ».
À quoi bon même frapper d'ostracisme tel ou tel adversaire de la grève générale ? On n'en était point encore parvenu à ce degré d’intransigeance. L'idée ne pouvait sortir que grandie de toutes les discussions. Aussi repoussa-t-on l'ordre du jour Girard qui tendait à faire de la grève générale un article de foi du programme syndicaliste. Il disait : « Comme le journal de » la C. G. T. est un organe voté par le congrès corpo- » ratif, je demande que tous les écrivains politiques se
» déclarent partisans de la grève générale ».
La discussion sur la grève généralisée fut close par le vote de deux propositions :
Proposition Fournier : Les organisations que nous représentons demandent qu'on mette aux voix le principe même de la grève générale qui est synonyme de révolution. |
Adopté.
Proposilion Bresset : Le congrès se déclare partisan de généraliser les grèves par industrie.
Adopté.
C’élait s'engager davantage encore dans la voie des moyens réalisables que d'adopter le « boycottage ».
Le rapport de la commission du congrès fut lu par M. Delesalle. Il faisait un court historique du boycottage eu en indiquant l’origine.
Le boycottage c'est une « mise à l'index », que cette mise à l'index s'applique à certains produits ou à certains commerçants, etc. Voilà un moyen qui permettrait aux ouvriers de pénétrer réellement dans la vie journalière. Tout en ayant la grève générale pour idéal ils pouvaient dépenser de mille façons leur énergie révolutionnaire. « Jusqu'ici les travailleurs se sont » affirmés révolutionnaires ; mais la plupart du temps, »ils sont restés sur le terrain théorique... Dans nos » réunions, on lève toujours les séances aux cris de: Vive » la révolution sociale! et loin de se concréter en un » acte quelconque, ces clameurs s’envolent en bruit.
» Outre la grève, nous pensons qu'il y a d’autres
» moyens à employer, qui peuvent tenir le capitaliste » en échec ». Ce moyen, Delesalle proposait de le compléter encore par le sabotage qu'il définissait « à mauvaise paye, mauvais travail ». On avait donc trouvé les de la grè inérale (1
compléments de la grève générale ().
De même que le congrès avait affirmé le principe de la grève générale synonyme de révolution, et avait
décidé ensuite d'abandonner la théorie pour entrer dans
la pratique en employant la grève générale par indus-
trie, de même, Le rapport de la commission de boycottage se terminait par deux affirmations. L'une, théorique, disait : « chaque fois que s'élèvera un conflit entre » patrons et ouvriers... et au cas où la grève semble- » rait ne pouvoir donner de résultats aux travailleurs
» visés, que ceux ci appliquent le boycotlage ou le
» sabotage... ». L'autre était une proposition de mise en pratique. La Commission proposait que « pour aider » à l'écoulement des produits de la Verrerie Ouvrière, » les travailleurs conscients » appliquassent un rigoureux boyeottage à tous les liquoristes qui refuseraient de débiter leurs liquides dans des bouteilles provenant de la Verrerie.
C'étaient 1à des moyens très révolutionnaires. Il y en avait pourtant d’autres, moins avouables, dont on conseillait l'usage aux ouvriers. Ceux-là, on ne les définissait pas. La C,. G. T. allait être conduite à justifier et à
1) CE chap. 1v, pp. 188 et suiv,
nie
approuver tous les actes de violence et de destruction. M. Hamelin disait : « Il y a une foule de moyens très
» pratiques à employer pour arriver à la réussite: ils
» sont faciles à appliquer pourvu qu'on le fasse adroite- » ment. Je veux dire par là qu'il y a des choses qu'on » doit faire et qu'on ne doit jamais dire ». Et il ajoutait, aux applaudissements de l'assemblée : « Lorsqu'on » entre dans la voie révolutionnaire, il faut le faire avec » courage, et quand la tête est passée, il faut que tout » le corps y passe ».
Boycottage et sabotage furent de nouveau discutés au congrès de Rennes (1898) qui vit s'élever un conflit entre Pelloutier et Lagailse. La grève générale y fut discutée bien qu'elle ne fut pas à l’ordre du jour.
On travaillait alors ouvertement à rapprocher les syndiqués et les politiciens, à concilier la grève générale et l'action parlementaire. Quelques auteurs ont vu cette conciliation opérée au congrès de Paris (1900). Conciliation bien superficielle et bien éphémère!
La septième question de l'ordre du jour était ainsi conçue : « Grève générale. Son organisation. Son éven- » tualité. Ses conséquences. De l'attitude des militants » syndiqués dans les grèves ». La huitième question touchait à l'entente internationale entre les travailleurs et aux moyens pratiques de la réaliser.
Le congrès de Toulouse avait affirmé que la grève générale est synonyme de Révolution. Cette conception
fut rendue plus nette encore par les déclarations de
loi
nombreux délégués. M. Briat disait: « La grève ne peut durer que quelques jours et elle sera la révolution » sociale ». « Je n’envisage pas la grève générale comme » devant être passive », disait le délégué Bourchet. Pour lui, il n'était pas besoin qu’elle fut internationale. Les autres pays suivraient l'exemple de la France. La grève générale n'était pas utopique, car, disait un délégué « le jour où vous aurez une forte minorité ou » une majorité, la grève générale peut vous permettre » de provoquer la Révolution ».
M. Treich vint annoncer que les syndicats limousins étaient devenus d'ardents partisans de la grève générale, alors qu'au congrès de Tours la Boursedu Travail de Limoges en avait demandé le retrait de l’ordre du jour. M. Briat fut amené dans la suite de la discussion à s'expliquer plus clairement encore que la première fois : « J'ai dit que la grève générale, c'est la révolu- » tion, mais nous ne pouvons pas prévoir si celte révo- » lution se fera en quelques heures, sans sortir de la » légalité, ou s’il n’y aura pas de sang versé ». Un autre oraleur allait plus loin encore : « Si nous faisons la » grève générale, disait-il, c’est pour nous emparer des » moyens de production, pour déposséder les possédants
» actuels qui certainement ne se laisseront pas faire
» facilement ; 4/ est nécessaire que cette grève revête un
» caractère révolutionnaire... ».
M. Guérard démontrait enfin l'inutilité de l’action
politique. « Lorsque la grève générale sera faite, on