EME
» Sempareràa du pouvoir insurrectionnellement et on » n'aura pas besoin à ce moment d'un bulletin de vote » pour le conquérir ». Après lui, M. Latapie venait signaler les méfaits de la politique.
Telle était l'opinion qui dominait le congrès, cela n'est pas contestable. Comment s'expliquer que M. Blum regarde le débat du congrès de Paris sur la grève générale « comme le signe d'un changement pro/ond » dans l'état d'esprit des syndicaux? ». « La grève » générale n’était plus conçue comme exclusive de la » révolution politique » (1). Il cite presque le seul délégué qui vint préconiser l’action politique comme un moyen de lutte à utiliser parallèlement à l’action économique.
L'ordre du jour qui fut adopté sans opposition semble, il est vrai, ne plus exclure l’action politique. Le congrès acceptait la grève généralé comme « un des » seuls moyens qui, dans le domaine économique (assu- » rerait) l'émancipation des travailleurs, {out en n'ex- » cluant pas les moyens employés sur un autre terrain ». Mais cette volte-face subite des syndicats dans leur attitude aurait mérité plus d'explications. Peut-on voir sûrement dans cette formule, d’ailleurs peu nette, la conciliation de l’action politique et de l’action économique ?
L'année précédente, un congrès du Parti socialiste
(1) L. Blum, op. cit., p.190.
s'était tenu à Paris. Il avait, dans son ordre du jour, fait une place à la grève générale et même au boycottage. M. Briand prononça un discours fameux en faveur de la grève générale. Pourtant la grande préoccupation du congrès était la discussion du « cas Millerand ». C'était une préoccupation essentiellement politique. Les syndicats le virent tellement bien, que presque tous s'abstinrent de participer au congrès. M. Barthou, dans l'Action syndicale (p. 46) dit qu'il y avait seulement 252 syndicats représentés sur 2.362 et 51.712 syndiqués sur 419.761. Rien de tel que l’éloquence des chiffres. Comment s'expliquer pareil revirement en moins d’un an? C'est que ce revirement n'a pas existé.
Le congrès de Paris est la suite logique des congrès | de Limoges, Tours, Toulouse et Rennes. Il fut essentiellement violent et la décision votée ne répondait nullement aux tendances du mouvement syndical ni aux dires de la plupart des délégués. Le mouvement d’entente élait tout de surface et certains, qui ne se laissaient pas tromper par Îles apparences, prophétisaient avec justesse sur les destinées du mouvement ouvrier. Dans son livre L'évolution du parti syndical en France, M. de Seilhac faisait preuve d'une grande clairvoyance.
On se leurrait alors sur la possibilité d’une réconcilation entre les partis politiques et les syndicats. Les dirigeants du mouvement ouvrier d'alors, pour des raisons d'ordre politique et d'intérêt personnel, étaient
prêts à faire une place à la conquête des pouvoirs
publics. Le Mouvement socialiste lui-même, écrivait à
propos de l'ouvrage de M. de Seilhac : « Il se trompe
» singulièrement lorsqu'il croit que la séparation, au
» lieu de s'affaiblir, va en s’accentuant entre le parti
syndical et le parti socialiste. Nous pouvons affirmer
TZ
que le mouvement syndical et le mouvement socia-
liste se rapprochent toujours davantage, non pas pour
» se confondre et se mêler, mais pour se developper
» parallèlement et solidairement ».
Les événements ont prouvé que M. de Seilhac ne se trompait pas. Le parti syndical allait se détourner de plus en plus de l'action politique. Si l’unité allait se faire, ç’allait être dans le parti ouvrier, par l'entrée de la Fédération des Bourses dans la Confédération géné-
rale du Travail.
S IT. La grève générale el les congrès de l'Unité ouvrière.
La Confédération générale du Travail, dans les premières années de son existence, n'existait presque que sur le papier. Mais elle se développa rapidement. La Fédération des Bourses dirigeait le mouvement syndical et, depuis Limoges, elle tenait ses congrès dans la même ville que la C. G. T. Ces congrès précédaient ceux de la C. G. T. Ainsi elle lui donnait une direction efficace. Elle lui montrait la voie à suivre pour prospérer : « Se tenir à l'écart et à égale distance des diffé-
» rentes écoles (politiques) pour ne se préoccuper que
, des intérêts ouvriers ». Depuis Nimes (1895), la Fédération des Bourses était préoccupée de ses rapports avec la C. G. T. Certains insistaient sur la nécessité qu’il y avait pour la Fédération d'entrer dans la C. G.T. Déjà au congrès de Toulouse (1897), le délégué de Nevers disait : « Il y va de son salut même, car le pro- » létariat veut enfin exercer une action révolutionnaire » quiest interdite à la Fédération des Bourses, cantonnée » dans les études économiques ».
La question de la fusion fut encore discutée au congrès de Nice (1901). Niel en fut l'ardent avocat. « Le » corps, disail il, a deux têtes... C’est la Fédération des » Bourses du Travail qui doit disparaître... Dispa- » raître ?.. Entendons-nous. Disparaîitre en tant qu'or- » ganisation centrale, oui. Mais disparaître dans ses » services et ses fonctions, non ». Cependant, il y avait encore beaucoup de méfiance dans l'esprit de certains délégués. Beaucoup craignaient que l'entrée de la Fédération dans la GC. G. T. ne fût pour elle un arrêt de mort. Le délégué de Paris soutenait que la C.-G. T. avait été fondée uniquement pour faire échec à la Fédération des Bourses; que, par suite, c'était elle qui devait disparaitre, c'était elle qui était de trop. Au milieu de toutes ces discussions, la grève générale ne trouvait pas une grande place. Le délégué d'Alger expliquait d’ailleurs que « la grève générale n'avait jamais été discutée » à la Fédération des Bourses, parce que ce n'était pas
» une question qui la concernait ». Mais la grève géné-
rale était toujours présente à l'esprit des syndicalistes. Niel expliquait que cette unité ouvrière tant désirée n'était que provisoire. C'était la concentration momentanée des forces ouvrières en face de la concentration des forces patronales. « Elle n'aura plus sa raison d’être, » disait-il, lorsque, par la grève générale révolution- » naire, elle aura détruit ce qui l'avait fait naître : la » propriété individuelle, et établi définitivement la » société communiste libertaire ».
Le congrès de Nice décidait que le soin de définir l'unité incomberait au prochain congrès. Celui-ci eut lieu à Alger en 1902. La Fédération des Bourses gardait toujours son esprit révolutionnaire. Le congrès décida qu'il y avait lieu de rédiger le Manuel du soldat, et il engageait les Bourses à faire de la propagande antimilitariste par tous les moyens et sous toutes les formes, Niel parla encore pour l'unité ouvrière. Les statuts de cette Unité furent adoptés « à l'unanimité ». Enfin, après une discussion au sujet des mots « efficacité » ou « nécessité » de la grève générale, le congrès disait : « I faut que la Commission de la grève géné- » rale fasse pénétrer sa nécessité dans l'esprit des travailleurs organisés ».
La propagande en faveur de la grève générale se faisait régulièrement dans les milieux syndicaux. Les syndicats n’augmentaient pas seulement en nombre, ils augmentaient en puissance. En 1901, leur nombre est de 3.680. Les liens entre syndicats et ouvriers devien-
‘ ON [e Saulière 9
nent de plus très étroits. Le syndicat joue véritable. ment un rôle dans la vie sociale. Les patrons doivent compter. avec son influence. L'influence du syndicat se fait surtout sentir dans les grèves. De 1890 à 1900, sur 5.112 grèves, dans 2.908 les ouvriers étaient syndiqués. La grève n'est plus toujours une révolte d'ouvriers : c'est un acte réfléchi, calculé du syndicat. « La grève » cesse d'être un mouvement spontané... le syndicat la » surveille avec un soin jaloux, il l’organise..…, il l’in- » terdit ou la déconseille si elle est inopportune; il » la commande, l’impose si elle lui semble néces- » saire » (1).
À mesure que la grève revêt un tel caractère, qu'elle éclate sur un mot d'ordre, que souvent une simple menace suffit à faire capituler les patrons, les ouvriers comprennent mieux la possibilité d'une grève générale. Aussi à cette époque « les ouvriers organisés sont tous d'ardents parlisans de la grève générale ».
La C. G. T. prétendait continuer l’Internationale. Elle voulait remettre en honneur la devise : « L'émancipa- » tion des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs » eux-mêmes ». Cela était d'autant plus facile que les organisalions ouvrières étaient pénétrées de leur puissance et qu'elles avaient foi en la réussite de la grève
générale. « Elles croient, écrivait Lagardelle (2), à la
(4) J. Uhry, Les grèves et leur solution en France. (2} Mouvement socialiste, 15 sept. 1901.
» révolution sociale, mais non pas par le moyen du » vieil appareil politique; la grève générale, comme l’a » remarqué Sorel, est pour elles la révolte des produc- » teurs sur leur propre terrain, sur le terrain de la pro-
» duction ».
À Lyon, en 1901, se réunissait le VI° congrès de la Confédération générale du Travail. Le Comité de la grève générale allait indiquer les résultats de sa propagande. La troisième question de l'ordre du jour avait trait à la grève générale. Elle était ainsi formulée : « La grève générale. L'armée dans les grèves. a) Rapport du comité de propagande pour la grève générale ; à) rappel des décisions des congrès précédents; €) proposition de déclarer la grève générale .en cas de grève des mineurs ou de guerre européenne; d) élude sur les moyens à employer pour arriver à supprimer l'intervention de l’armée dans les grèves ou à neutraliser son action ».
M. Girard donna lecture du rapport du Comité de la grève générale. « Notre brochure, dit-il, qui a été dis-
» tribuée gratuitement à profusion sur tous les points
» du territoire ainsi qu’en Espagne, Suisse, Italie et
» Belgique... a porté un coup terrible à l’hésitalion des
, inconscients ; elle a remué profondément l'indifférence » des ignorants, épouvanté la bourgeoisie, et l'indéci- » sion du gouvernement fut telle qu’on a failli saisir les » envois ». Le comité se réjouissait du succès de sa propagande. La grève générale avait figuré sur l'ordre
du jour des congrès de la Fédération de l'ameublement
et de la Fédération nationale des boulangers. La plupart des corporations accueillaient l'idée de grève générale.
Le congrès de Lyon consacrait toujours l’évolution suivie depuis Tours. De même qu'à Toulouse, la motion votée affirme le principe de la grève générale et son adoption par les syndicats, sans être hostile à tout mouvement partiel, ni à plus forte raison à une grande grève généralisée. Si l’on se souvient des opinions émises par les délégués au congrès de Paris, on verra que le congrès de Lyon n'est que la confirmation du congrès de Paris, comme ce dernier n'était que la confirmation des congrès précédents.
La motion Bourchet fut votée par 355 vaix contre 41 et 85 abstentions. Elle était ainsi conçue : « Le congrès » déclare que la grève générale ne peut être seulement » le moyen d'amélioration d'une catégorie des travail- » leurs quelle qu'elle soit. Elle ne peut avoir pour but » que l'émancipation intégrale du prolétariat par l’ex- » proprialion violente de la classe capitaliste.
» Le congrès, devant cette situation, déclare que le mouvement qui peut se produire en faveur des mineurs, dont nul ne peut prévoir ni l'importance, ni la portée, et qui peut aller jusqu'à l’émancipation commune, sera, en tous cas, un mouvement de solidarité qui n’entamera en rien le principe révolutionnaire que tous préconisent par la grève générale de tous les travailleurs ».
La commission d'organisation du congrès de Mont-