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CONCLUSION

L'unité ouvrière s'était faite à Montpellier en 1902. Après elle, et peut être à cause d'elle, se forma en 1905 le « Parti socialiste unifié ».

Le congrès d'Amiens venait de décider qu'entre ces deux groupements il n’y aurait aucun rapport. Le congrès politique de Limoges (1906) affirmait également leur complète autonomie. Le socialisme était donc bien divisé au sujel des moyens d'action : d’un côté le socialisme parlementaire avec l’action politique; de l’autre le socialisme ouvrier avec l’action économique. Cette division avait élé opérée à Nantes (1894); elle était définitive à Amiens.

Le parti allemaniste avait tâché, dès le début de son existence, de concilier ces deux formes d'action. Mais les syndicats se tenaient définitivement éloignés de la politique. Le syndicalisme révolutionnaire célébrait sa victoire à Amiens où des Fédérations modérées votaient pourtant la motion Griffuelhes qui admettait la grève générale : modérés et anarchistes s'étaient coalisés contre les guesdistes.

Le syndicalisme révolutionnaire est loujours tout-

Saulière 11

puissant. C'est aujourd'hui le parti politique qui est entrainé dans son orbite et non plus le syndicalisme qui se trouve dans la dépendance d’un parti politique. On l’a bien vu au congrès récent de Lyon (1912) où l’on n’osa pas voter de motion blâmant l’action révolutionnaire de la C. G. T. C'est aujourd'hui le parti socialiste que l’on accuse de complaisance vis-à-vis de la Confédération ouvrière.

Si le syndicalisme révolutionnaire reste tout-puissant, il n'y aura vraisemblablement jamais place pour une entente avec Le parti socialiste. Le syndicalisme révolutionnaire prêchera toujours l’action directe pacifique ou violente. C’est sur la grève générale expropriatrice qu'il comptera pour faire à jamais disparaître le patronat.

Cependant une victoire implique des vaincus, et les vaincus du congrès d'Amiens n'ont pas abandonné la lutte. La grève générale n’est pas devenue à la suite de sa victoire une idée intangible, universellement chère à tous les syndicalistes. Beaucoup de fédérations puissantes, riches en syndiqués repoussent résolument l’action purement violente et la grève générale.

Les réformistes ont tout d'abord mis en doute la capacité d’héritier du prolétariat. Certes, de nombreux échecs avaient prouvé la difficulté de la grève générale, mais à supposer même qu'elle fut possible, le prolétariat était-il assez fort pour succéder de nos jours à la société capitaliste ? Les réformistes ne l'ont point pensé.

L'évolution, seule, a un pouvoir de transformation. Le

syndicat, organe sans aucun doute essentiel au développement de la vie ouvrière, doit rester un agent de pro-

grès et ne pas devenir un agent de destruction. « Je

TZ

considère l'organisation syndicale, dit Keufer, comme

une institution organique qui doit se perpétuer, et

non comme un instrument de démolition sociale qui

doit disparaître une fois son œuvre de déblaiement ou » de démolition accomplie ». Le syndicat doit s'occuper avant tout de la défense des intérêts ouvriers, il doit étudier les questions professionnelles et sociales, lâcher d'établir des contrats collectifs de travail, s'occuper des placements, surveiller et perfectionner l'apprentissage, veiller à l'application des lois sociales..., ete... N'est-ce pas là un rôle déjà important ? et vouloir lui faire jouer plus tard le rôle d'organe de production et de répartition des richesses, n'est ce pas trop présumer de ses forces ? « L'avenir seul nous dira si un rôle plus consi- » dérable leur sera réservé, si cette conception des » libertaires, qui consiste à attribuer aux groupements » ouvriers la colossale et si difficile fonction générale » de la création et de la répartition des produits, de » la richesse sociale, de l'éducation complète des indi- » vidus — une des plus délicates opérations sociales —, » si toutes ces opérations pourront être l'œuvre exclu- » sive des organisations ouvrières, une fois la vieille » société renversée. Pour mon compte, je ne le crois » pas »...

C'est l'évolution qui peut transformer le monde par

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étapes graduées. La nolion de progrès implique celle de lenteur. C’est au sein d'un monde en paix que peu-. vent s'opérer des transformations auxquelles chaque génération apporte sa « part de labeur et de sacrifices « (1). IL faut donc répudier résolument l’action « purement révolutionnaire et violente » parce qu'on ne peut rien attendre d'elle. Dans une lettre citée par M. Carcanagues (2), M. Keüfer se déclare l'adversaire de la révolution violente, de la grève générale violente. Il met d’ailleurs en doute l'avènement de la cité syndicaliste : « Croire qu’un mouvement révolutionnaire, » même momentanément victorieux pourrail résoudre » le problème social, et transformer d’un coup les con- » ditions économiques nationales sans tenir compte des » forces et des influences internationales, et en un mot

» instaurer une société nouvelle dirigée par des grou-

» pes fédératifs de producteurs, groupes composés par

ou

» les syndicats,

» Quel rêve ! » (3).

Aussi quand en 1901 les mineurs qui songeaient à la grève générale vinrent solliciter l'appui d'autres fédérations de métiers, ils échouèrent auprès de la Fédération du Livre (4).

D’autres syndicalistes, à ‘endances quesdistes et

) Conférence de M. Keüfer, Mouvement socialiste, janvier 4905. . Thèse Paris, décembre 1912, p.23.

3) Carc canagues, 0p. cit., p. 24.

(1 (2 ( (4) Weill, op. cit., p. 409 en note.

inféodés au parti socialiste, sont résolument hostiles à la grève générale, d'autant plus hostiles qu'ils restent convaincus que « le rôle de transformation sociale appartient au Parti socialiste ». Pour M. P.-M. André, du Syndicat national des chemins de fer, « le syndicalisme s'est constitué en vue de la grève générale », pour faire échec à l’action politique. Une fois que les syndicats seront délivrés des anarchistes, l’on peut espérer que des rapports réguliers s'établiront entre le parti socialiste et la C. G.T. (1).

Ceux qui sont à ce point intransigeants à l'égard de la grève générale et qui placent ainsi leur confiance dans le parti politique, ne sont qu'une minorité, représentée principalement par la Fédération du Textile.

Mais beaucoup d’indépendants, dont le nombre va augmentant, sans se reposer sur l'action parlementaire, se lassent aussi pourtant du dogmatisme révolutionnaire, s'insurgent contre cette violence de tous les jours érigée en principe moralisateur, et dénoncent bien haut le « bluff » des dirigeants actuels de la C. G. T.

Ces dirigeants ne sont en effet qu'une minorité et ils le savent. Dans les congrès, où les votes se font par

syndicats et non par syndiqués, les révolutionnaires ont

(1) Voir dans l’intéressante enquête de M. Carcanagues, op. cil., les réponses à ces questions : n°5: Que pensez-vous des rapports avec les partis politiques parlementaires où antiparlementaires ? n° 6: Quelle position prenez-vous vis-à-vis des questions sui-

vantes : b) Grève générale ?

toujours le dessus. La représentation proportionnelle seule pourrait donner peut-être la majorité aux réformistes. Discutée pour la première fois à Montpellier en 1902, elle a, dans tous les congrès qui suivirent, réuni un chiffre croissant de voix. Les révolutionnaires luttent contre cette tentative d'écrasement des « minorités conscientes » et disent qu'à côté de la valeur numérique d'un syndicat, il faut considérer sa « valeur morale ». Jusqu'à ce jour, ils ont été victorieux.

Si les réformistes réussissaient à diriger la C. G. T. dans la voie de la modération et des négociations pacifiques, s'ensuivrait-il une entente avec le parti socia liste? Cela n’est nullement prouvé. Une fois à la tête du mouvement ouvrier, les réformistes répudieraient vraisemblablement toute forme d'action violente, répudieraient la grève générale (cela ne veut pas dire toute grève, ni même toute grève généralisée). Assagis, les syndicats pourraient mieux s'occuper des intérêts journaliers de leurs membres et augmenter leur force pécuniaire. On verrait se constiluer ainsi une C.G.T. puissante et pacifique au lieu d’un foyer révolutionnaire, un Syndicat des syndicats qui négocieraitavec le gouvernement pour des réformes concernant l'ensemble des travailleurs, de même que le syndicat négocie avec Les patrons de telle ou telle industrie. Dans la récente grève générale des mineurs anglais (1912), on a bien vu les délégués de la Fédération des Mineurs négocier directement avec le

ministère. Pourquoi ces rapports (foute violence mise à

part), pourquoi ces rapports qui excluent toute intervenlion d’un parti politique, et qui dans tous les pays sont spéciaux aux périodes critiques, ne deviendraient-ils ‘pas habituels? Pourquoi l'exception ne deviendrait-elle pas la règle? La Confédération générale du Travail serait alors « une sorte de conseil officieux du travail, » une académie des idées prolétariennes, qui présente- » rait des vœux au gouvernement » (1).

Cela c’est l'avenir... peut-être. Pour le moment, malgré les échecs nombreux de la C. G. T. dans ses tentatives de grève générale, malgré l'insuccès de son agitation antimilitariste, rien ne fait prévoir un changement de direction à la rue Grange-aux-Belles.

S'ensuit-il pour cela qu'un changement de méthode ne puisse se produire? Non certes, et depuis 1906 on a assisté à un ralentissement incontestable de la propagande révolutionnaire ou tout au moins de ses résultats.

Le syndicalisme révolutionnaire pourrait être appelé beaucoup plus exactement syndicalisme ré/ormuste el révolutionnaire. S'il y a dans les organisations ouvrières des germes de division et de discorde, il ne s'ensuit pas qu'elles subissent une crise dont l'issue doive être fatale, ni qui doive conduire à des scissions irrémédiables. On est, en effet, en présence de querelles de personnes bien

plus que de querelles de doctrines.

(1) F. Pelloutier, Histoire des Bourses du Travail, préface de

G. Sorel, p. 25,

Sans doute les anarchistes sont à la tête du mouvement ouvrier (1); mais, vivant au milieu des luttes de chaque jour, au contact des réalités et non plus dans un monde idéal, ils étaient amenés à abdiquer de leur idéalisme et de leurs conceptions métaphysiques. Ils ont conservé leur tempérament révoiutionnaire; mais, délaissant leur théorie strictement abstentionniste, ils ne sont point demeurés les adversaires irréductibles de toute conciliation, de toute concession, de toute transaction, ni les ennemis absolus de loute réforme législative. Leur doctrine est une doctrine excessivement souple, qui fait place à tous les moyens d'action directe, aussi bien pacifiques que violents. {ls ont essayé de résoudre l’opposition entre l’action pacifique et l’action révolutionnaire. I leur est facile de forcer ou de diminuer les doses de violence pour arriver toujours à un mélange agréable.

La grève générale demeure inscrite sur le fronton du temple syndicaliste pour effrayer les bourgeois. Dans

le fond, ces hommes violents ont des visées avant tout

(1) Cf. cette parole de Niel : « Le syndicalisme, c'est l’anarchisme sans le mot »; et cette opinion de Keufer : «.. Voilà com- » ment sous l'influence persévérante autant que déloyale de

» quelques anarchistes, qui n’ont pas voulu faire entre leurs » conceptions philosophiques et leurs intérêts professionnels la » distinction commandée par le syndicalisme, celui-ci s’est trans- » formé en un parti ouvrier anarchiste ». Démocratie sociale, mai 10118

pratiques, et sont désireux d'avantages immédiats. Ces « minorilés conscientes », qui par leurs excès mêmes avouent quelquefois leur impuissance — car la violence est la force des faibles, — ne se feront peut-être pas scrupule de faire évoluer leur doctrine suivant les besoins de leur cause.

Le drapeau du syndicalisme est fait en quelque sorte de deux morceaux d'étoffes : l'un aux couleurs réformistes, l'autre aux couleurs révolutionnaires. Suivant le souffle du vent, le drapeau peut onduler de bien des manières. Tantôt les unes, tantôt les autres couleurs seront surtout apparentes et la grève générale pourra peut-être bien s'égarer un moment au milieu de leurs

replis.

C'est par « l'action directe » que le syndicalisme a remplacé l’action politique. La grève générale a trouvé une grande place dans la théorie et l’on ne peut plus

l'en séparer aujourd'hui.

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