CHAPITRE IV
La grève générale dans la doctrine syndicaliste.
SI. La critique de l’organisation économique actuelle.
Le but du syndicalisme.
On a vu comment s'est formée la Confédération générale du Travail, comment est né un Parti ouvrier en face d'un Parti politique.
De quoi se compose la C. G. T.? A la base se trouve le syndicat qui est l’âme de l’organisation confédérale. Les syndicats d'une même localité ou d’une même région vont s'unir pour mieux défendre leurs intérêts : ils formeront une Bourse du Travail. Les syndicats d’un même métier vont s'unir dans toute la France et l'on aura un syndicat national (Syndicat national des chemins de fer, Fédération du Livre). Si l’on monte ensuite
le troisième échelon de cette échelle double d'unions (1),
(1) CHCED
Fédération des Bourses Fédération des Syndicats
Bourse du Travail Syndicat national
Syndicat Syndicat
l’on aura d’un côté la Fédération des Bourses, de l’autre la Fédération des Syndicats. L'union suprême, enfin, ce sera La C. G.T.
Ce parti ouvrier avait de bonne heure pris le titre de « parti syndicaliste », montrant bien par là la place qu'y tenait le syndicat.
Maintenant que l'on connait son organisation, on peut se demander quel est son but. « Le syndicalisme » est le mouvement de la classe ouvrière qui veut par- » venir à la pleine possession de ses droits sur l'usine » et sur l'atelier » (1). Pourquoi cette prise de possession est-elle nécessaire ?
Qu'est-ce qui y met obstacle ?
Qu'est-ce qui vraincra l'obstacle?
Dans l’organisation économique actuelle, les instruments de production n’appartiennent pas à celui qui les mettra directement en œuvre. Par suite du développement de la grande industrie, ilest désormais impossible à l’ouvrier d'espérer être propriétaire des instruments de production. Les machines coûteuses, les ateliers géants ne peuvent appartenir qu'à ceux qui disposent de grandes ressources. Ce seront des particuliers ou des êtres collectifs réunissant quantités d’associés, apporteurs chacun d’une mise déterminée. De toute façon,
l'ouvrier n’est plus à la fois propriétaire de son outil,
(1) Griffuelhes, Bibliothèque du mouvement prolétarien, broch. XI, p. 14
puis de l’objet fabriqué et enfin vendeur de cet objet. Il vend son temps à forfait au patron qui lui fournit l'outil et s'occupe de la vente. Il ne court plus de risques de perte d'outil ou de mévente. Mais, disent les syndicalistes, il est exploité par le patron dans la fixation du forfait. Le capitaliste jouit d'un monopole de fait, puisque seul il peut acquérir des instruments de production. L’ouvrier est donc contrainé d'accepter un salaire toujours plus bas que la part qui devrait lui revenir dans la vente de l’objet qu'il a fabriqué. L'ouvrier ne jouit pas de l'intégralité du produit de son travail (1).
Le monde économique se divise donc en deux classes : d’un côté les capitalistes, de l’autre les travailleurs ou bien en langage syndicaliste : d’un côté les exploiteurs, de l’autre Les exploités. Le label de La CO. G.T. représente une mappemonde. Par-dessus les océans, deux mains de travailleurs sont enlacées. On pourrait aussi bien y faire figurer un poing fermé se dressant dans un geste de colère contre le patron séparé de l'’ouvrier ; entre eux : l'Océan.
Comment s'étonner d’une division si tranchée ? Ces deux classes doivent être forcément ennemies parce qu’elles ont des intérêts absolument contraires. Plus le patron prendra sur le salaire, plus il rognera sur la
(1) Cf. Griffuelhes, L'action syndicaliste, p. 11, paragraphe inti
tulé : La question sociale.
part qui légitimement revient à l’ouvrier dans la vente du produit de son travail, et plus il verra croître son bénéfice. Au contraire, l’ouvrier a intérêt à ce que le patron disparaisse, parce que ce jour-là ce bénéfice sera sien. Il faut qu'il conquière l'usine et l'atelier, car le jour où l'on supprimera le patron-parasite, tous les bénéfices indüment prélevés sur la classe ouvrière reviendront à celle-ci.
C'est donc le patron quiest la cause des misères ouvrières. Mais comment se fait il qu'il puisse chaque jour continuer impunément son métier d’exploiteur ? C’est qu'il est protégé par l'État (1). L'État est le soutien du patronat. Par les lois qu'il à faites, il lui a permis d'exploiter l'ouvrier. "1 a consacré le régime de la propriété individuelle. Tant qu'il sera debout, personne ne peut nourrir l'espoir de voir le patronat disparaître.
Il n'y a donc qu'uu seul remède aux misères ouvrières. C'est l'abolition du patronat et de l’État (2). Les ouvriers ne peuvent pas attendre des améliorations à leur sort de la part d’un patron qui a des intérêts exactement contraires aux leurs. Rien de bon ne peut venir de la classe patronale, ni de l'État qui la protège (3) et qui est le gardien de la propriété individuelle. Les syn-
dicalistes se plaisent à démontrer l’inutilité de ces pré-
(1) CF. Bibliothèque dumouvement prolétarien, Brochure, IV, p. 14. (2) CF. Bibliothèque du mouvement prolétarien, broch. XI, p. 18- 20, une critique de l'État.
(3) CF. Bibliothèque du mouvement prolétarien, broch. XI, p. 22.
lo
tendues réformes bourgeoises, de ces lois faussement décorées du nom d'ouvrières, si timides, si hésitantes. Ils se plaisent à critiquer ces « paliers » qui relardent la réalisation de leurs désirs et ces dérogations nombreuses, imprudemment accordées, qui, bien souvent, luent le texte.
Pour résoudre la question sociale, il faut que l’ouvrier s'empare des instruments de travail.
Le syndicalisme poursuit done le même but que le socialisme parlementaire : la socialisation des moyens de production. Il a recours aux mêmes arguments pour expliquer l'exploitation de l’ouvrier, et même le plus souvent, il ne se donne pas la peine de l'expliquer, il la considère comme un fait bien établi.
Les syndicalistes ont une doctrine presque purement critique et négative. Leur critique est même décourageante parce qu’essentiellement affirmative. Ils diraient volontiers avec Bernstein : « Le surtravail est un fait » d'expérience, démontrable par l'observation et qui n'a » besoin d'aucune preuve déductive » (1). Leur doctrine est une doctrine de militants, qui ne s’est pas embarrassée de théories obscures sur la valeur et qui procède par affirmations tranchantes; doctrine aux contours nettement tracés, facilement saisissable, faite pour les
esprits épris de simplicité. L'on comprendra toute son
(1) Cité dans Gide et Rist, Histoire des doctrines économiques, p- 103.
influence si l'on se remémore ces paroles si justes du D' G. Le Bon : « L'affirmation puré et simple, dégagée » de tout raisonnement et de toute preuve, constitue un » sûr moyen de faire pénétrer une idée dans l'esprit » des foules. Plus l'affirmation est concise, dépourvue » de preuves et de démonstration, plus elle à d’auto-
» rité » (1).
S II. Les moyens d’aclion.
L'on sait déjà que le syndicalisme se sépare du socialisme au sujet des moyens de lutte. Le socialisme considère qu'il n'y a « qu’une méthode souveraine, la con- » quête légale de la majorité » (2). Il emploiera donc l’action parlementaire, il donnera comme arme à l’ouvrier le bulletin de vote.
Ce mode d'action est néfaste pour l'élu et pour l'électeur, disent les syndicalistes (3). Pour l'élu, car une fois à la Chambre, le socialiste est.amené à des concessions, à des transactions qui lui font perdre de vue le fossé infranchissable qui sépare la classe ouvrière de la classe patronale. Encore heureux quand il ne le fran-
chira pas! Il votera des lois prétendues sociales qui
(4) G. Le Bon, Psychologie des foules, p. 103.
(2) Jaurès cité dans La grève générale et le socialisme de Lagardelle p.143;
(3) Cf. les méfaits de la politique dans Voyage révolutionnaire de Griffuelhes, passim et surtout p. 57 et 58.
relarderont la révolution en apaisant pour un temps les revendications des masses, en endormant l’esprit révolutionnaire.
Quant à l'électeur, la politique aura peut être pour effet de lui imposer le respect d'un homme (qui est son pire ennemi), parce qu'il s'intitule socialiste. N'a-t-on pas vu, dans une grève à Hennebont (1905), des travailleurs ne pas se mettre en grève pour soutenir leurs camarades sous prétexte que leur patron était socialiste ? Le parti, en effet, peut grouper des hommes qui sont « économiquement adversaires ».
L'action politique aura ensuite pour effet d’enlever toute énergie à l’ouvrier. Les luttes électorales ne se renouvellent que tous les quatre ans. Pendant ces longs intervalles, l'ouvrier s'en remet à son député. Il perd de vue la nécessité de l’organisation syndicale, l'utilité de la lutte de tous les jours. Il s'endort dans une confiance sans limites en l'effet de son vole.
L'ouvrier ne doit compter que sur lui-même pour arriver à son émancipation. Îl doit lutter directement contre Le patronat, ne pas s'en remettre à un intermédiaire. Mais ses efforts vont rester vains : il est isolé, fatalement il sera vaincu. Aussi la nécessité du groupement s’impose-t-elle. Le syndicat lui donnera un peu de la puissance que l’organisation économique actuelle lui enlève. Le syndicat sera le véritable agent de lutte. Il jouera, à lui seul, le triple rôle qui doit être assigné à tout défenseur de la classe ouvrière : assurer des amé-
» 1 «) Saulière 12
liorations partielles au sort des travailleurs ; combattre sans cesse le régime capitaliste et lui faire des brèches de plus en plus nombreuses pour arriver à le supprimer définitivement; établir alors la société idéale dans laquelle l'ouvrier ne sera plus exploité et jouira du produit intégral de son travail. Le syndicat sera donc tout à la fois un organe de progrès, de lutte et de
reconstruction sociale !
A. Le syndicat organe de progrès.
Un organe de progrès à la fois matériel et moral (1). Le progrès matériel s’accomplira à la fois dans l'intérêt général et dans l'intérêt des ouvriers. Par ses revendicalions incessantes, par ses luttes quotidiennes qui aboutiront souvent à un relèvement du salaire, le syndicat force Le patron à ne plus économiser sur l’ouvrier, il l'oblige à chercher ailleurs un bénéfice, en obtenant un meilleur rendement de ses machines, en améliorant son outillage, etc., en prenant enfin quantité de mesures qui ne pourront qu'être utiles à la bonne marche de la production.
D'autre part, dans ses revendications, le syndicat ne négligera pas les réformes partielles (2), ni toutes les
mesures qui seront susceptibles d'augmenter le bien:
1) Lagardelle, Bibl. du Mouvement pr'olétarien, broch. I, p. 33-54. [L
( (2) Lagardelle, Bibl. du Mouvement prolétarien, broch. XI, p. 50,
être et la liberté de la classe ouvrière. Et la hausse des salaires doit être placée en première ligne. Les conventons collectives de {ravail viendront souvent remplacer les règlements d'atelier élaborés autrefois par le patron seul. Le syndicalisme, en effet, est à /a fois réformiste el révolutionnaire. W résout l'opposition entre l'action quotidienne et l'action finale (1). Tout en se préparant à la destruction de la société, il est loin de se désintéresser des mesures qui peuvent momentanément satisfaire les travailleurs (2).
Le progrès qu'engendre le syndicat est non pas seulement matériel, mais encore moral, car l'ouvrier y apprend à connaître les bons effets de la solidarité. L'association lui montre la nécessité de l'effort commun el lui apprend le désintéressement. Souvent il se mettra en grève à seule fin d'aider d'autres camarades à la réussite. Le syndicat développe ainsi les bons côtés de la nature de l’homme. Mais si l’'ouvrier syndiqué se rend comple dans la grève de la valeur des efforts
collectifs, il apprend aussi « à compter sur la valeur de
(4) Cf. broch. I, p. 49 (Lagardelle, et E. Pouget : « Il serait » inexact de supposer que ceux qui se réclament de l'étiquette « révolutionnaire » sont obstinément opposés à toute améliora- » tion partielle et de détail.
» C’est une tension constante vers des fins révolutionnaires » qui les distingue des réformistes », Mouvement socialiste, nov.
(2) Cf. supra, p. 167 et suiv.
son effort personnel » (1). Il voit son sacrifice de quelques jours et son effort mériloire largement récompensés par la hausse de son salaire ou par le succès de ses autres revendications.
Le syndicat par les luttes qu'il soutient, contribue à développer aussi l'esprit d'énergie et de courage. Il entretient enfin parmi les ouvriers l'esprit révolution naire qui est essentiel pour le succès final et le progrès définitif.
B. Le syndicat organe de lutte.
Car le syndicat est par dessus tout un agent de lutte, la lutte étant la condition même du progrès. On sait déjà quel est le moyen d’action que Le syndicat va employer dans la lutte. On sait qu'il se servira de l’action directe.
Qu'est-ce que l'action directe? « C’est l’action des ouvriers eux-mêmes, c'est-à-dire directement exercée par les intéressés » (2). Cette action n'est pas nécessairement violente. De même que le syndicalisme résout l'opposition entre l’action réformiste et l’action révolutionnaire, de méme il résout l'opposition entre l'action pacifique et l’action violente. Qu'on examine de près chaque forme d'action directe dont il sera parlé plus longuement tout à l'heure et l’on verra que tout moyen
(1) G. Sorel, broch. XI, p. 8.
(2) Griffuelhes, broch. IV, p. 23. Cf. aussi Lagardelle, broch. p. #4; Pouget la C. G. T., broch. IT, p. 38.
rise
de lutte préconisé par le syndicalisme revêt une double forme : pacifique et violente. Quoi de plus violent au premier abord que le sabotage? On voit immédiatement en imagination des bris de glaces, des détériorations de machines, etc. Mais quoi de plus pacifique que ce sabotage pourtant redoutable qui consiste à diminuer la production? L'ouvrier fait tout avec lenteur, ou le contraire du travail qui lui est prescrit, ou bien même il exécute sa tâche à la lettre, en observant trop scrupuleusement le règlement; il fait ce qu'on appelle de « l'obstructionnisme ».
Le boycottage est un moyen d'action pacifique. C’est la mise à l'index d’un industriel ou d’un commerçant chez lequel, par exemple, on refuse de s'embaucher. Mais cette mise à l'index peut être accompagnée de violences où de manœuvres frauduleuses. La grève peut de même être pacifique ou violente. La grève générale, enfin, peut être dédoublée en grève générale réformiste, le plus souvent pacifique (grandes grèves destinées à inlimider les patrons où même le gouvernement, grèves de vingt-quatre heures, agitations du 1° mai), et en grève générale expropriatrice, nécessairement violente si les patrons, comme on peut le supposer, opposent de la résistance.
L'action directe, pacifique ou violente, est avant tout exercée par les ouvriers. Non seulement elle n'est exercée que par les ouvriers, mais elle n’est exercée
que par un certain nombre d’entre eux : les ouvriers
conscients. Ce sont eux qui dirigent le mouvement ouvrier, ce sont eux qui entraînent les masses. Seuls, les « êtres de volonté » (1) ont de la valeur. Ils doivent donner l'exemple. « L'action syndicale est la négation » du système des majorités » (2). Ce sont les minorités conscientes qui doivent prendre l'initiative de la lutte. Le sabotage est Le plus souvent l'œuvre d'ouvriers 1s0lés, de travailleurs conscients. La grève, c'est la révolte d'une minorité. De même la grève générale : « Qu'elle » ait le caractère révolutionnaire ou purement réfor- » miste..., elle est la conséquence de l'effort de mino- » rités conscientes qui, par leur exemple, mettent en » branle et entrainent les masses » (3). Il faut voir avec quel dédain les révolutionnaires traitent ces masses composées de « zéros humains » (4), de « veules », de « pieds-plats toujours contents de l'exploitation » (5), pour comprendre l’acharnement qu'ils mettent à combattre la représentation proportionnelle dans les congrès de la G. G.T.Ce sont les «minorités qui portent en
(1) Pouget, cité par Pawlowski, La Confédération générale du Travail, p. 51.
(2) Ibid.
(3) La grève générale et le socialisme, p. 50 (extraits d’une brochure).
(4) Pouget, La Confédération générale du Travail, broch. Il ÉRNE
(5) Pouget, cité par Pawlowski, La Confédération générale du
Travail, p. 51.
elles l'avenir » (1). Or, la représentation proportionnelle étoufferait ces « minorités ». Elle aurait pour résultat de « permettre aux masses plus nombreuses et plus pon- » dérées de paralyser les minorités conscientes et serait » ainsi un instrument de réaction » (2). Or, il importe au plus haut degré que ces minorités ne soient pas entravées dans leur œuvre réformiste et révolutionnaire, d'autant plus que les masses indifférentes bénéficient elles-mêmes des avantages acquis par les minorités.
Quels sont donc les moyens d'action des minorités conscientes? On a vu que la fin du syndicalisme est la destruction du patronat et de l'État. Tel doit donc être le but de leurs efforts. Il y aura des luttes dirigées et contre le patron et contre l'État; il y aura des luttes quotidiennes, en attendant la bataille décisive qui renversera la société.
Contre le patron, les ouvriers emploieront les grèves. Elles habitueront l’ouvrier à la lutte. Elles l’encourageront à défendre ses intérêts personnels. Et en même temps, elles seront une préparation à la grève générale. Aucun autre moyen d'action ne peut donner de meilleurs résultats, car les grèves frappent Le patron à un endroit sensible. Elles l’atteignent dans ses bénéfices.
(4) Pouget, dans un article sur le congrès de Bourges, Mouvement socialiste, novembre 1904.
(2) Pouget, dans un article sur le congrès de Bourges, Mouve-
ment socialiste, novembre 190%,
sr n —
Considérées dans leur ensemble, sont-elles réellement favorables à la classe ouvrière ? La hausse des salaires compense-t-elle tous les gains perdus par l'arrêt du travail? Ce calcul est l'affaire des économistes. Il sera difficilement exact, parce que l’on négligera par force des éléments importants. Comment connaitre tous les cas où une simple menace de grève a abouti à la réussite? Comment connaitre exactement les résultats de la grève, c'est-à-dire le nombre d'ouvriers qui ont bénéficié de son succès? Nombreux sont les non-grévistes qui bénéficieront d'une hausse de salaire à la suite d'une grève victorieuse de leurs camarades.
Il est cependant indéniable que dans beaucoup de cas les grèves créent plus de misère qu'elles n’en atténuent. Et les ouvriers eux-mêmes ont de tout temps avoué les ruines entrainées par cerlaines grèves. La grève générale a même élé pendant un temps proposée comme un remède aux grèves partielles. Les ouvriers devaient s'abstenir désormais d'y recourir et se préparer sans relâche à la grève générale. Depuis, on a eu malgré tout une foi moindre en cette dernière en prétextant de l'état rudimentaire de l’organisation ouvrière. Les ouvriers n'ont donc pas renoncé aux escarmouches quotidiennes, mais ils ont essayé de les généraliser.
La grève à d'abord été « généralisée » par la force des choses.
Après la construction de ces usines immenses em.
ployant des milliers d'ouvriers, les grèves prirent
nécessairement plus d’ampleur qu’au temps où le travail était moins concentré. Les ouvriers s’appliquèrent à les étendre davantage encore. La concentration même du travail rendait leur entente plus aisée. De la grève d'une grande usine à la grève généralisée à une localité, il n’y avait qu'un pas. Il fut vite franchi. On sait que depuis 1895 le syndicalisme reconnaît l'utilité « des grèves générales par industries ». Et l'on ne peut pas contester les résultats qui ont été acquis grâce à elles. C'est la véritable srève générale pratique. Bien souvent la simple menace de la déclaration d’un si redoutable conflit a amené les patrons à accorder, sinon entière satisfaction, du moins des concessions importantes aux travailleurs. D'autres grèves de ce genre se sont terminées par des échecs retentissants. Mais, le plus souvent, les patrons font tous leurs efforts pour empêcher le conflit d’éclater et vont jusqu’à la limite des concessions possibles. C’est dire à quel point ils le redoutent et les pertes qu'il est susceptible d'entrainer pour eux. Non seulement une grève généralisée est redoutable par ses conséquences matérielles, mais aussi par ses conséquences morales. Un échec peut laisser subsister parmi les ouvriers un état d'esprit lamentable. À la grève généralisée se substitue alors un sabotage général et c'est pour longtemps peut-être la désorgauisation de l'industrie. D'un rapport (8 mars 1911) adressé au ministre des Travaux Publics par le directeur du con-
trôle commercial au sujet de la crise des transports
qui sévit sur le réseau du Nord, à la suite de la grève des cheminots d'octobre 1910, j'extrais ces quelques passages : « Nombre d'agents des chemins de fer ne tra- » vaillent plus avec un dévouement sans réserve pour » la compagnie : c’est le principe du moindre effort qui
» domine chez eux...
« Dans un organisme industriel de l'importance d'une
» compagnie de chemins de fer, une grève, même peu
» prolongée, détermine dans le personnel une perturba-
» tion morale, dont les effets... ne. sont pas de ceux
» qui s’effacent rapidement ou facilement ».
Et les conséquences lointaines d’un tel conflit ? Est-il seulement possible de les mesurer ? Peut-on évaluer les ruines qu'entrainent ces paralysies partielles de la vie nationale ? Il y a là un danger permanent et intolérable. M. Colson propose un juste crilerium pour juger de la licéité de telles grèves et indique d'énergique remèdes (1). Un État, si libre qu'il soit, se doit de réprimer de telles révoltes, car c’est le qualificatif qui convient à ces grandes grèves et c’est avec raison que M. Briand voyait dans la grève des chemins de fer de 1911 un « mouvement insurrectionnel ».
Grèves et grèves généralisées (2) sont complétées par le boycottage et le sabotage. Tous ces moyens d'action
(1) Colson, Organisme économique et désordre social, p. 280 à
(2) Cf. Griffuelhes, L’Acfion syndicaliste, p. 35 et suiv,
qui sont presque loujours dirigés contre le patronat, peuvent être aussi dirigés contre l'État. Telles sont ces grèves de 24 ou de 48 heures par lesquelles les ouvriers d'une certaine industrie se rappellent à l'attention du Parlement qui semble négliger le vote de lois qui les concernent. Mais elles ont plutôt le caractère de manifestations que de véritables grèves. Contre l'État, en effet, le syndicalisme emploie la pression extérieure (1). Il pousse à de grandes campagnes comme celles qui furent faites à propos de la suppression des bureaux de placement ou de la loi sur le repos hebdomadaire. Il à recours aux réunions, aux manifestations dans les rues, aux grèves de solidarité etc... Il ne dédaigne pas non plus les entrevues avec les gouvernants. Il connait l'emploi des délégations aux ministères ou aux groupes des Chambres.
Tels sont les divers moyens d'action par lesquels le syndicalisme arrache tous les jours, par la force, des concessions à la classe bourgeoise. Par la force, car même quandles délégués se rendent auprès des patrons ou du gouvernement pour tâcher d'arriver à une entente, ils n’ont pas le caractère de solliciteurs, mais de protestataires (2).
Toutes ces concessions péniblement arrachées ne
peuvent pas salisfaire le syndicalisme. Les réformes
(1) E. Pouget, La Confédération générale du Travail, p. #7.
(2) G. Yvetot, Article dans le Mouvement socialiste, 1905.
obtenues ne lui font pas perdre de vue son but révolutionnaire. Il doit viser à la destruction du patronat et de l’État, et à cette fin il préconise la grève générale comme unique moyen d'action. | |
Il est nécessaire que les moyens de production soient socialisés ; il faut organiser « le travail libre dans la sociélé libre », le travail sans patron dans une société sans autorité, sans gouvernement. Ce rôle c'est aux minorités consecientes à le remplir, à le remplir au moyen de la grève générale, par la force. Les syndicalistes, en effet, « partagent avec tous les apôtres ce » caractère commun de vouloir imposer par la force » l'idéal qu'ils croient destiné à régénérer le monde » (1).
La grève générale est donc le couronnement de la théorie syndicaliste. Elle est le sommet d’un tout dont toutes les autres parties peuvent lui être subordonnées. Si lesouvriers praliquent les grèves, c'est pour s'exercer à la lutte: s'ils organisent des grèves généralisées, c’est pour se préparer à la grève expropriatrice; s'ils sont saboteurs et antimilitaristes c'est afin de pouvoir réaliser la grève générale, afin de la rendre efficace.
Les grèves, les grèves généralisées, le sabotage et l’antinilitarisme sont les compléments nécessaires de la grève générale. Ce sont les diverses étapes d’un plan
général qui a pour but final la grève expropriatrice
(1) G. Le Bon, Psychologie politique, p. 360.
violente. Témoin ce plan de propagande présenté par M. Pouget au congrès d'Amiens :
1° Grèves générales par corporations assimilables à des manœuvres de garnison ;
2° Cessation du travail partout à date fixe. Grandes manœuvres ;
3° Arrêt général et complet mettant le prolétariat en guerre ouverte avec la société capitaliste;
4° Grève générale. Révolution.
Cette révolution, il faut qu'elle se fasse coûte que coûte. [1 faut la réaliser. Or, le principal obstacle c’est l’armée. Les syndicalistes sont bien antipatriotes pour
une raison toute théorique parce que « l’idée de patrie
» est l'expression symbolique de la collaboration des
» classes... (el) signifie qu'une solidarité supérieure
» confond les différentes classes dans la méme unité
» nationale » (1).
Etleur antimilitarisme découle deleur antipatriotisme. Mais ils sont avant tout antimilitaristes pour une raison pratique, parce que chaque jour l’armée fait échec à leurs grèves (2), parce que surtout, au jour de la Révo. lution c'est l’armée qui leur barrera la route. L'antimilitarisme s'impose à eux parce que la suppression de l’armée est nécessaire pour le succès de la grève géné-
(4) Lagardelle, Mouvement socialiste, janvier 4906. V. une critique de l’idée de patrie dans Griffuelhes : L'action syndicaliste, p. 37 à #3.
(2) Cf. Griffuelhes, op. cil., p. 21.
rale. « On n'a jamais fait une révolution contre l'armée » et c’est son attitude qui doit décider de l'échec ou du triomphe de la grève générale (1). Si, dans l'insurrection que nous décrivent MM. Pataud et Pouget, on assiste au triomphe des révolutionnaires, c'est parce que l’armée est impuissante à remplir à la fois des fonctions de production (2) et des fonctions de police (3), c’est parce qu'elle est débordée dans la province. Si le gouvernement ne peut plus barrer la route à la Révolution, c’est parce qu'il n'a plus à son service qu'un fantôme, la propagande antimilitariste ayant porté ses fruits et les troupes se désunissant lentement en attendant le jour de leur dissolution définitive (4),
Et la grève générale une fois victorieuse, il faut encore assurer son efficacité. IT faut que la révolution soit irrévocable. Il faut que les lâches ne puissent pas reprendre le travail et annuler ainsi tout l'effort de la minorité consciente. Et ici apparait la nécessité du sabotage. Sans doute, ce n’est pas sans une « certaine tristesse » que l'on envisage l'utilité de la destruction, Mais, qui veut la fin veut les moyens (5) 11 faut absolument « doubler la grève des bras de la grève des
) Pataud et Pouget, Comment nous ferons la révolution, p. 86. 2) P
( ( ataud et Pouget, Id., p. 36, 54.
(3) Pataud et Pouget, 1d., p. 112 et 113.
(4) Pataud et Pouget, Id., p. 191.
(5) Pataud et Pouget, Comment nous ferons la révolution, passim (p. 23, 40, 55, 88) et p. 57 et 58.
noire
» machines ». « Les travailleurs conscients se savent » n'être qu'une minorité et ils redoutent que leurs » camarades n'aient pas la ténacité et l'énergie de résis- » ter jusqu'au bout. Alors, pour entraver la désertion
» de la masse, ils lui rendent la retraite impossible : ils
» coupent les ponts derrière elle » (1).
Les syndicalistes comptent sur le sabotage pour assurer le triomphe de la grève générale non seulement à l'intérieur, mais encore à l'extérieur, C'est, en effet, au moyen d'un sabotage aussi fantasque que gigantesque que MM. Pataud et Pouget repoussent l'invasion
étrangère et sortent victorieux de la guerre finale (2).
Cette grève générale dont on prétend ainsi pouvoir assurer la triomphale durée, et qui doit conduire le prolétariat à la pleine possession de ses droits sur l'usine et sur l'atelier, que sera-t-elle?
Bien des changements se sont produits au cours des temps dans les conceptions de la grève générale, et ils peuvent être regardés à bon droit comme autant de défaites successives de l'idée. À chaque transformation qu'elle a subie, elle a perdu un peu de sa force et de sa toute puissance premières.
(4) E. Pouget, Le sabotage, p. #1.
(2) Les routes seront défoncées, les ruisseaux rouleront des
produits noscifs, l’eau des puits sera infectée, etc., etc. Cf
Pataud et Pouget, op. cil., p. 256 et 258.