‹ La Grève GénéraleChapitre 30 sur 32 · HUE · texte numérisé non relu

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On l’a d’abord conçue comme devant être universelle, et c'est sous celte forme que. l'idée owenite reparut dans l’Internationale. L'universalité de la grève était une des conditions absolument essentielles de sa réussite. Abandonnée à nouveau et tombée dans l'oubli, la grève générale ressuscite vers 1886, mutilée, amputée de cet élément essentiel auquel on attachait, avec raisou, un grand prix en 1873 : le caractère international.

À mesure que l’idée grandit maintenant dans quelques pays, on envisage la possibilité d’une résistance purement passive. On songe à « tuer la vieille société par l'inertie ouvrière » (1). Il suffirait aux travailleurs de cesser de produire pour faire s'écrouler le régime capitaliste. On avait enfin trouvé le moyen de faire la révolution sociale : il fallait « se croiser les bras ». C'était le prolélariat qui par son travail créait seul toute la richesse. C'était lui « le bœuf, qui, la tête prise au » joug, loujours courbé vers la terre, avait sans fin ni » trêve creusé le dur sillon, le fécondant de sa sueur. » Et voici que le bœuf, las de trimer sous l'aiguillon,

» s'archoutait sur la terre fraiche et, relevant le front,

» sondait l’avenir » (2). Voici qu'il s’arrêtait dans une inmobilité lourde de menaces.

Cette grève fantastique apparaissait comme pro-

chaine. Un comité d'organisation se forma pour pré-

(1) Briand.

(2) Pataud et Pouget, op. cit., p. 27.

parer la grève générale. Il recueillait les souscriptions. Ailleurs, on imaginait d'énormes magasins d’approvisionnement pour permettre à la classe ouvrière de subsister pendant le temps où elle allait faire la preuve de sa force et dénoncer de façon saisissante le parasitisme capitaliste.

Mais du rêve il fallut bientôt passer à la réalité! Après des échecs répétés de grèves généralisées, il fallut se rendre à l'évidence, tenir compte de difficultés insurmontables. L'organisation de Ia grève générale dépassait les forces humaines. On attendit alors sa venue d’un concours de circonstances échappant à toute prévision. Nul homime ne pouvait la décréter. Elle éclaterait un jour, fatalement, au plus fort de la maturité de l’organisation ouvrière. C'était se réfugier dans un fatalisme commode.

Tout en reculant ainsi l'échéance de la grève générale sans jamais plus lui assigner de date certaine, on déformait insensiblement la notion première; le « bœuf » ne devait pas seulement cesser le travail, il devait encore se retourner contre son maître et s'emparer de la charrue. La forme de la grève devait se modifier. On s’aperçut que si les travailleurs restaient les bras croisés, « nulle autre perspective n'apparaissait, hormis, à » délai bref, la détresse, la famine » (1). C'était recon-

naître le concours indispensable du capital à la pro-

(4) Pataud et Pouget, op. cit., p. 69.

Saulière 13

duction, son rôle de producteur des richesses. On allait vouloir s’en emparer. À l'idée de grève générale pacifique succéda ainsi l'idée de grève générale violente.

On dit couramment que la grève générale expropriatrice est d'origine anarchiste. Rien n'est plus faux. Dès 1835, elle faisait partie, en Angleterre, du programme de l’owenisme. Elle est née dans la classe ouvrière de l'échange des idées entre les travailleurs, voilà sa seule et véritable origine. Personne ne peut se vanter de l'avoir le premier découverte. Son développement se fit en même temps que le développement des organisations syndicales. La grève générale est donc antérieure à l’anarchisme (1). On peut dire que Mirabeau l’annonçait déjà quand il disait aux nobles celte parole fameuse (2) : « Prenez garde! n'’irritez pas ce peuple » qui produit tout et qui, pour être formidable, n'aurait » qu'à être immobile ».

Mais ce qui est vrai, c'est que l'anarchisme n'a pas été étranger au développement de la conception de grève générale violente. Il est curieux de noter qu’alors que l’anarchisme pur est une conception tout à fait utopique, ce sont précisément les anarchistes qui ont efficacement contribué à l’insuccès de l’idée utopique

de grève générale légale et pacifique. Cela est incontes-

(4) I y eût de tout temps des manifestations d’anarchisme. Mais les véritables précurseurs de la doctrine actuelle sont Proudhon et Stirner.

(2) Citée par Jaurès, La grève générale et le socialisme, p. 411.

table. On peut le voir en reprenant seulement quelques points du long historique qui précède. La grève générale apparaît dès le début de l’Internationale au congrès de Genève (1866). Elle y est apportée par les Anglais. C'est donc une renaissance de l'owenisme. Elle apparaît avec un caractère pacifique, légal. C'est un simple refus de travail généralisé en vue de la hausse des salaires sans aucune idée de violence. Que l’on tourne quelques pages de l'histoire de l'Internationale pour arriver en 1873! L'influence de Bakounine a fait son œuvre Les Wallons, les Espagnols, les Italiens, les Jurassiens ont adopté les idées de l’anarchiste russe. Aussi la grève générale est-elle discutée maintenant à Genève comme devant conduire à l’exproprialion des classes possédantes et comme l'équivalent de la révolution violente. La grève générale violente reparaît à Chicago, en 1886, dans les milieux anarchistes. Elle est discutée à Paris, en 1887, par les anarchistes militants. En Belgique, elle est préconisée par un groupe anarchiste de Liége.

Bientôt, cependant, l'influence du parti ouvrier belge grandit et devient dominante. Les Wallons, isolés, échouent dans leurs tentatives de révolte. Le P. 0. B. proclame la nécessité pour la grève générale d’être pacifique et légale. C'est avec ces caractères qu'elle va désormais se développer en France. Ceux qui s’en font les champions adoptent cette manière de voir. Certains

anarchistes même, comme Pelloutier, acceptent ce

caractère pacifique et légal. La grève générale est ainsi triomphalement adoptée au congrès de Nantes (1894) au plus fort de la répression anarchiste. Depuis, les anarchistes ont à nouveau coopéré au mouvement ouvrier. Leur influence est loin d’avoir été étrangère au succès définitif de la grève expropriatrice et violente. « Depuis cette époque, des anarchistes ont pris une part » active au mouvement syndicaliste, et cela est fort » compréhensible. En ce mouvement ils découvraient,

» mises en action, la plupart de leurs théories, sinon

» toutes. De plus, les fins révolutionnaires poursuivies » par les syndicats (s'identifiaient) avec l'idéal anar- » chiste. Le fédéralisme économique, qu'ils (entre- » voyaient) comme devant s'épanouir sur les ruines de

» la centralisation étatiste et capitaliste avec les grou-

» pements de production, de circulation et de réparti-

» tion pour base solide..., qu'(était-il) sinon le commu- » nisme libertaire? » (1). Les anarchistes entraient donc dans le syndicalisme. Désormais en contact avec des réalités, ils étaient amenés à abdiquer de leuridéalisme. Ils avaient pensé à la révolution, à l'abolition de toute autorité. Mais ils ne connaissaient pas de moyens de

détruire sûrement (2). Le syndicalisme leur offrait la

(4) Pouget, Mouvement socialiste, janvier 1907, article sur le congrès d'Amiens.

(2) Cpr. Sorel : « Beaucoup d’anarchistes finirent par se lasser » de lire toujours les mêmes malédictions grandiloquentes lan-

» cées contré le régime capitaliste! et ils se mirent à chercher

loue

grève générale. En échange, ils lui apportaient leur esprit révolutionnaire.

La grève générale qui allait désormais devenir le drapeau du syndicalisme allait être un mélange des deux conceplions pacifique et violente, pour former bientôt un tout indivisible.

La grève générale, c'est, suivant M. Ed. Berth, « /a prise révolutionnaire des instruments de production ». C'est, suivant le même auteur, un « indivisible mouvement à deux temps : premier temps, refus collectif de travail, arrêt général de l'immense système productif; deuxième temps : mainmise révolutionnaire sur ce système par la classe ouvrière (1).

La classe ouvrière démontre d’abord sa puissance « par un acte formidable et simple : en se croisant les bras » (2). Cet acte seul suffit à ébranler le régime capitaliste. On lui porte ensuite les derniers coups en s’'emparant des instruments de production, des usines, des banques et des grands domaines (3).

Telle est la grève générale syndicaliste, nécessaire-

» une voie qui les conduisit à des actes vraiment révolutionnai- . » res; ils entrèrent dans les syndicats, qui, grâce aux grèves » violentes, réalisaient tant bien que mal cette guerre sociale , Le

» dont ils avaient si souvent entendu parler ». Réflexions sur la violence, p. XLII.

(4) Mouvement socialiste, 45 novembre 190%.

(2) Pataud et Pouget, op. cit., p. 64.

(3) Pataud et Pouget, op. cit., p. 51, 122, 210,

ment violente (1). Sans doute, elle ne se réalisera pas dans un avenir prochain. Da temps est nécessaire pour sa préparation et les syndicalistes reconnaissent qu'elle ne peut pas être décrétée. Personne ne peut la prévoir. Elle éclatera subitement quand la classe ouvrière aura atteint un degré suffisant de maturité, quand les travailleurs seront assez unis et fortement organisés pour pouvoir persévérer dans la lutte sans défaillance, quand ils seront assez sûrs d'eux-mêmes, assez instruits pour pouvoir sans crainte s'emparer des instruments de travail et continuer seuls la production.

Toutes ces conditions indispensables, ne sont pas de

(4) Bibliothèque du mouvement prolétarien. Brochure IV « L'autorité patronale est faite de violence et seule la force peut » la supprimer », p. 15. « La grève générale, dans son expres- » sion dernière, n’est pas pour les milieux ouvriers le simple » arrêt des bras; elle est la prise .de possession des richesses » sociales... Cette grève générale, ou révolution, sera violente ou » pacifique selon les résistances à vaincre », p. 33.

Id. Brochurell. Le «refus de continuer la production... ne sera » pas purement négatif; il sera concomitant à la prise de posses- » sion de l'outillage social et à une réorganisation sur le plan » communiste, effectuée par les cellules sociales qui sont les » syndicats », p. 49.

La grève générale et le socialisme, p. 55. « .… si la grève géné- » rale se limitait à la suppression de la vie sociale, elle pourrait » entrainer de grandes déceptions pour la classe ouvrière. Aussi, » sera-t-il nécessaire de parer au plus vite à cette éventualité ; » les travailleurs ne devront pas se borner à la grève des bras » croisés, mais s’'employer de suite à la mise en commun de l’ou- » tillage social... ».

celles qui peuvent se réunir en un jour. Aussi aucun écrivain syndicaliste ne s'est-il avisé d’assigner une échéance à la grève générale (1).

De même que nous manquons de précisions sur le moment où éclatera la grève générale, de même aucun auteur ne lui a consacré de minutieuses descriptions. C'est à peine si l’on sait que la prise des instruments de production commencera dans Les villes ouvrières, que les campagnes seront gagnées peu à peu. Partout se créeront des foyers révolutionnaires, dans toute la France, et c’est cette dispersion qui rendra la grève générale invincible. Il y aura des résistances car les bourgeois ne se laisseront pas déposséder facilement. Mais finalement, la victoire restera à la force, c’est-àdire aux ouvriers (2). Il faudra donc employer la force, livrer une véritable bataille. Le syndicalisme n’a plus aucun souci de la légalité. Il en a même un profond mépris. Tout au plus peut-on dire qu'une telle grève « commence dans la légalité, avec la légalité » (3). Mais elle finit dans la violence, peut-être dans le sang. Les revolvers sortiront des poches, on pourchassera les

agents de police; on dévalisera les boulangeries, épice-

(DRCP Nous n’entendons pas fixer le jour ni l’époque qui mettra aux prises salariés et salariants. Il n'appartient à nulle force humaine de l'indiquer ». Broch. IV, op. cil., p. 33.

(2) Grève générale réformiste et grève générale révolutionnaire, passim. Pataud et Pouget, op. cit.; passim.

(3) La grève générale et le socialisme, p. 95 (Briand).

ries, boucheries. La mise à sac des dépôts d'armes permettra à la classe ouvrière de prendre l'offensive et dans la mêlée terrible, des représailles s'exerceront peut-être ainsi que de basses et cruelles vengeances (1). Ce n’est plus une grève, c'est une insurrection sanglante. C'est la Révolution ; c'est la révolte des ouvriers.

Or, pour faire une révolution, il faut nécessairement se grouper fortement, il faut quitter le travail pour aller combattre. Toute révolution, toute révolte implique nécessairement au préalable l'idée de cessation de travail, d’un arrêt dans la production. Mais le premier temps (cessation du travail) n'a que la durée d’un éclair; le second seul (révolution) importe. Ainsi la grève générale n’est pas une chose nouvelle. C’est tout simplement la révolution que les socialistes attendent depuis que le socialisme existe. C’est, d’après la description que nous en donnent MM. Pataud et Pouget, une insurrection violente simplement précédée de grandes grèves corporatives parisiennes et régionales. Quand les socialistes proclamaient la nécessité de la révolution sociale, quand ils proclamaient simplement la nécessité de se préparer à la lutte « révolutionnaire et finale », ils étaient aussi avancés que ceux qui vont aujourd'hui préchant la grève générale. Il est donc vain de dire : « C’est par la » grève générale que nous réaliserons la révolution ». Gela avait un sens au temps où la conception pacifique

(1) Pataud et Pouget, op. cit., p. 49, 72, 80, 90,415 A7

et légale dominait le monde ouvrier. Cela n’en a plus aujourd'hui. Autant dire : « C'est par la révolution que nous réaliserons la révolution ». En abandonnant la grève générale pacifique et légale pour la grève générale violente, on a abandonné la grève pour la révolte. La grève générale n’est donc pas un moyen nouveau de faire la révolution, c’est la révolution elle-même. C'est « l'épanouissement de la violence prolétarienne » (1).

Telle est la conception des militants ouvriers : la grève générale reste l'épée de Damoclès suspendue sur le monde capitaliste. Les docteurs du syndicalisme ont été plus loin encore, en niant la réalité de la grève générale. Elle échappe à toute description et fait partie du domaine de l'inconnu. On ne peut pas la résoudre « en une somme de détails historiques; il faut s’appro- » prier son lout indivisé et concevoir le passage du » capitalisme au socialisme comme une catastrophe dont » le processus échappe à la description » (2). La grève générale est une tradition qui se transmet de générations en générations, et qui représente bien sous une forme allégorique ce phénomène historique qu'est la lutte des classes. La grève générale est « un mythe social » et « c'est l'ensemble du mythe qui importe seul », « Il » importe peu que la grève générale soit une réalité

» partielle ou seulement un produit de l'imagination

h. Brouilhet, op. cit., p. 279.

1) C (2) G. Sorel, Réflexions sur la violence.

» populaire. Toute la question est de savoir si la grève » générale contient bien tout ce qu'attend la doctrine » socialiste du prolétariat révolutionnaire » (1). Or, la grève générale « démontre clairement la séparation des » intérêts ». La société est bien divisée en deux classes et en deux seulement. De plus, le prolétariat comprend que, grâce à elle, il s'emparera sûrement de l'outillage social. Tout dépend de lui, il n’a qu'à agir. La grève générale est un drapeau, un moyen de persuader les masses qu'elles sont assez puissantes pour faire la révolution (2). C’est une image susceptible d’entrainer les foules et de les pousser à la destruction. Image qui peut être pour les travailleurs d'une netteté extraordinaire, car « la conception d’une amplification subite de » cet acte journalier qu'est la grève rentre normalement » dans Ja psychologie ouvrière » (3).

C'est une formule que chacun comprend à sa façon, qui éveille confusément dans les esprits l’image d’une société future dorée par l'imagination populaire. Loin de nuire au syndicalisme, l'obscurité qui plane sur la transformation de la production en fait sa force. « Le

» défaut de notions nettes sur la société future n’ébranle

(1) G. Sorel, Réflexions sur la violence, p. 95.

(2) Bibl. ‘lu Mouvement prolétarien, broch. I : « L'essentiel, c’est que « le passage de la société capitaliste à la société socialiste » soil conçu par les masses ouvrières comme un acte réalisable », pod"

(3) Bibl. du Mouvement prolétarien, broch. I, P- ÿ.

» pas plus... (la foi des syndicalistes) que l'imprécision » des doctrines sur le Royaume de Dieu n’ébranlait celle » des premiers chrétiens » (1).

On s’est plu à démontrer ces analogies entre le socialisme et le christianisme primitif, et l’on à dit que les syndicalistes attendaient la révolution sociale avec la même foi que celle des premiers chrétiens espérant ardemment le bouleversement formidable annoncé par le Christ. Sans doute, on peut ainsi relever quelques analogies, mais ce sont des analogies grossières. Du christianisme, le syndicalisme rejette toute l'élévation morale. Il a fait une apologie de la violence et s’est adressé à l'envie et aux plus bas instincts de l'homme. S'il y a jamais des « martyrs socialistes », ils n'auront guère obéit à de nobles mobiles.

Et d'ailleurs, si l’on prétend voir dans le socialisme une religion nouvelle, il faut reconnaitre que du domaine des religions il a rejeté la partie surnaturelle, et c'est ce qui peut faire sa faiblesse. Les divinités, en effet, ne viennent pas apporter des confirmations ou des contradictions aux dogmes sacrés; elles se confinent dans un morne silence. Elles ne viennent pas ralentir le zèle de leurs fidèles. L'au-delà reste dans toutes les religions toujours mystérieux. La religion socialiste, au contraire, se heurte aux faits, parce qu'elle s'attaque à leur domaine, el de longs siècles lui don-

(4) Colson, op. cit., p. 37.

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