‹ La Grève GénéraleChapitre 4 sur 32 · S CA · texte numérisé non relu

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devenant les arbitres des événements et signifiant à

l'esprit de conquête un congé définitif! Voilà les

» thèmes favoris des agents de l'Association internatio- » nale, et le comité de Londres les développait dans ses

» correspondances ou les fortifiait par des congrès

» tumultueux » (1).

Mais l'idée de grève générale violente allait faire un chemin rapide. Ce qui pouvait contribuer à son succès, c'est que se développait partout l’anarchisme, c’est que, sous l'influence de Michel Bakounine, naissait, au sein de l'Internationale, un socialisme fédéraliste et anti. parlementaire. Bakounine était venu dans le Jura précher la révolution sociale qui, « seule, pouvait créer l'égalité réelle ». Il combattait le principe de l'État. IL en voulait l'abolition, « l’extirpation radicale de ce principe de l'autorité et de la tutelle de l’État, qui, sous le prétexte de moraliser et de civiliser les hommes, les a jusqu’à ce Jour asservis, opprimés, exploités et dépravés » (2). Il rencontrait dans le Jura une population à tempérament révolutionnaire : des monteurs, des graveurs, des guillocheurs, toute la population de l'industrie horlogère, promple à se mettre en grève et tenace dans la lutte. Il remit en honneur au milieu d'elle la (4) L. Reybaud, Les agitations ouvrières, Revue des Deux-Mondes,

Juin 1869.

(2) Lettre à Gustave Vogt, citée par Guillaume, op. cüit., t. 1,

devise de l'Internationale que Marx oubliait quelque peu : « L'émancipation des travailleurs ne peut êlre l'œuvre que des travailleurs eux-mêmes ». [l chercha à la détourner de l’action politique qui exigeait souvent des alliances avec les partis bourgeois.

« Travailleurs, disait-il, ne comptez plus que sur » VOUS-MÊME... La bourgeoisie n'a plus rien à vous » donner. Politiquement et moralement, elle est morte, » et elle n'a conservé de toutes ses magnificences histo-

» riques qu'une seule puissance, celle d’une richesse

» fondée sur l'exploitation de votre travail... » (1). Pactiser avec le radicalisme bourgeois élait aux yeux de Bakounine non seulement inutile, mais même dangereux. « L'expérience historique nous démontre que, » dans toutes les luttes politiques et sociales, les (tran- » sactions) n'ont jamais servi que les classes possédantes » et puissantes au détriment des travailleurs » (2). [l proposait la création de caisses de résistance et la fédération de tous les métiers, prélude de la grève générale.

Ce programme ne pouvait séduire Karl Marx, et il serait hors de propos d'entrer dans les détails de la lutte, la plupart du temps sournoise, qui s'engagea entre les deux hommes. Toutes les manœuvres de Marx

n'empêchèrent pas le développement des idées de

(1) Lettre à Albert Richard, citée par Guillaume, op. cit., t. I, p. 284.

(2) Égalité, n° 10, cité dans Guillaume, op. cit., À. E, p. 150,

Bakounine. On retrouve leur influence dans le congrès jurassien de la Chaux-de-Fonds de 1870 et dans la plupart de ses considérants.

« Considérant que... toute participation de la classe

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ouvrière à la politique bourgeoise gouvernementale » ne peut avoir d’autres résultats que la consolidation » de l'ordre de choses existant, ce qui paralyserait l'ac-

» tion révolutionnaire socialiste du prolétariat; le con-

grès romand recommande à toutes les sections de » l'Association internationale des Travailleurs de renon- » cer à toute action ayant pour but d'opérer la trans-

» formation sociale au moyen de réformes politiques

» nationales, et de porter toute leur activité sur la cons- » titution fédérative des corps de métier, seul moyen » d’assurer la révolution sociale. .…. » (1).

Il ne faudrait pas conclure de cette résolution que le socialisme ouvrier renonçait à l’action révolutionnaire pour s'occuper uniquement de la créalion des fédérations de métier. La résolution dit bien que c’est là le seul moyen d'assurer la révolution sociale. Mais elle veut dire que, pour réaliser la révolution sociale, 1l faut être avant tout groupés et unis. La constitution de groupes ouvriers puissants est la préface nécessaire de la grève générale.

Ces idées d'abstention politique étaient bien accueillies dans les milieux ouvriers. La Belgique et l'Espagne

(4) J. Guillaume, op. cit., t. If, p. 15.

adhéraient à ce programme; ce n’est que dans le monde latin que l’on peut chercher le développement de la grève générale à celte époque et le développement de l'esprit révolutionnaire. Pour les révolutionnaires, « abstention » ne signifiait pas résignation, mais révolution. Voici ce que disait à ce sujet l’Internationale de Bruxelles : « .… Pour les travailleurs, chercher à entrer » dans les Chambres, c'est abandonner, qu'ils le veuillent » ou non, tout idéal d'émancipation véritable... De

» même que la philosophie et la science pour ruiner

» l'idée religieuse ne sont pas entrées dans l'Eglise, de » même le socialisme pour abattre notre édifice politique » el économique doit lui porter ses coups du dehors sans

» s’y installer » (1).

Telle était la marche du socialisme révolutionnaire et anti-parlementaire, lorsque la guerre franco-allemande, en mettant aux prises deux grandes puissances, vint peter une grave alteinte à la vitalité de l'Internationale et au principe de la solidarité ouvrière. Déjà, en août 1867, la question du Luxembourg avait été bien près de mettre le feu aux poudres. Quelques sections de l'Internationale avaient à ce moment protesté contre la guerre. Un mouvement pacifiste s'était d’ailleurs produit après Sadowa. De mai à juillet 1866 le Courrier français et la Rive gauche avaient publié une série d’articles contre la guerre, les armées permanentes et l'idée

(1) J. Guillaume, op. cit., t. IL, p. 28.

de patrie (1). Pendant l'année 1867, le mouvement prit plus d'extension encore, et les ouvriers de France et d'Allemagne s'envoyèrent des adresses de sympathie. En 1868, le congrès de Bruxelles voyait dans la grève générale le vrai moyen d'empêcher la lutte sanglante des travailleurs « au seul profit des capitalistes ».

Le moment était venu de mettre la théorie en pratique. Bien que son autorité commençât à décroître, Marx était encore puissant dans l'Internationale, et de son initiative aurait sans doute pu naître la mise en application de la décision du congrès de Bruxelles. Si la grève générale était détournée de son véritable but révolutionnaire, du moins l’abstention des ouvriers prouverait-elle la force du prolétariat et Ia considérable puissance que l'union pouvait lui faire acquérir. Mais le patriotisme de Marx devait l'emporter sur des considérations humanitaires. Marx pouvait-il même songer à empêcher une guerre dont il disait plus tard : « qu'elle » avait atteint un but sérieux, qu’elle avait transféré le » centre du mouvement ouvrier de France en Allema- » gne » (2). La question de la grève générale fut pourtant agitée. Dans le Vo/ksstaat un socialiste posa la question suivante : « Qu’arriverait il si tous les ouvriers » de France et d'Allemagne cessaient le travail d'un

» commun accord à un jour donné et opposaient à la

(4) De Préaudeau, Michel Bakounine, thèse Paris, 4941, p. 91. (2) J. Guillaume, op. cit, t. IT, p. 89.

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