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8 III. Le congrès de Genève et la discussion de la grève générale (1873).

L'année 1873 est une année importante dans l'histoire de la grève générale à cause de son identification avec la révolution sociale et de l'important débat du congrès de Genève où tant d'idées diverses furent émises à son sujet.

L'esprit fédéraliste gagnait à cette époque tous les pays latins et Marx voyait s'accentuer sa défaite. En décembre 1872, un congrès belge (de Bruxelles) et un congrès espagnol (de Cordoue) proclamèrent les principes fédéralistes. En 1873, un congrès anglais repoussa les résolutions de La Haye. De même, en mars, le congrès de la Fédération italienne.

Le conseil général de New-York venait de déclarer nulles les résolutions du congrès de Saint-Imier et de suspendre la Fédération jurassienne. Celle-ci se préoccupa de réunir, pour le mois de septembre, un congrès général en priant toutes les Fédérations « qui ne reconnaissaient pas les pouvoirs autoritaires du conseil général de New-York » d'y envoyer des délégués.

Sa demande devait être bien accueillie. L’Angleterre, l'Espagne, l'Italie avaient repoussé les résolutions de La Haye. Il en fut de même de la Belgique. La grève générale y était très discutée dans les congrès de la Fédération belge. Celle-ci avait tenu, le 13 avril, un

congrès à Verviers où la grève générale était présentée

comme le moyen d'opérer l’expropriation de la classe capitaliste. La population wallonne, coutumière des grèves, se rendait compte des désastres qu'elles entratnaient. Les grèves partielles n'étaient qu’un calmant à un mal chronique : les inégalités sociales. Elles visaient seulement à les atténuer. Il fallait arriver à les supprimer et la grève générale paraissait l'idéal remède. C'était l'opinion des délégués Flink (de Verviers) et Standaert (de Bruxelles). « Ce qu'il y aura de plus » utile, disait ce dernier, dans la propagande en faveur » d'une grève générale, c'est que cette propagande fera » renoncer aux grèves partielles, qui produisentsouvent » desi déplorables résultats et dont l’insuccès décourage » et écrase les corporations ». Le Bulletin de la Fédéralion jurassienne rendait compte de ce congrès quelque temps après, en partageant l’avis des délégués belges, mais sans croire toutefois à la possibilité de supprimer absolument les grèves partielles « cette idée, » disait-il, fera abandonner les grèves partielles foutes » les fois que l’absolue nécessité de celles-ci ne sera pas » démontrée. Nous éviterons ainsi beaucoup de sacri- » fices inutiles, beaucoup de désastres qui font à la » cause un tort matériel et surtout moral incalcula- « ble » (1).

Au mois d'août (15 et 16) se Lint un nouveau congrès à Anvers. Il fallait « tout préparer pour la grève uni-

(4) J. Guillaume, op. cit., t. IT, p. 81.

» verselle, en renonçant aux grèves partielles, sauf le cas de légitime défense ».

Quinze jours après se réunissait à Genève le congrès antiautoritaire qu'avait organisé la Fédération jurassienne, celui dont Engels avait dit « qu'il se réunirait dans quelque trou du Jura » (lettre à Sorge). L'ordre du jour était le suivant : 1° constitution définitive du pacte de solidarité entre les fédérations libres de l'Internationale et revision des statuts généraux de l’Association ; 2° de la grève générale (sur la proposition de la Belgique); 3° organisation universelle de la résistance et tableaux complets de la statistique du travail.

Le congrès nomma une commission pour étudier la grève générale. La question fut discutée dans deux séances administratives et comme on ne publiait pas les débats des séances administratives, on ignora longtemps ce qui s'était dit à Genève à propos de La grève générale. Émile Pouget écrivait encore, en 1905, « qu'il était du plus haut intérêt de publier Le procès-verbal de cette importante séance » (1). Son vœu est aujourd’hui comblé. James Guillaume, dans son livre sur l'Internationale, en donne un compte rendu détaillé auquel sont empruntés la plupart des détails qui vont

suivre (2).

(4) H. Lagardelle, La grève générale et le socialisme, p. 39 en note.

(2) J. Guillaume, op. cit., t. LIL, p. 106 à 134.

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Dans ce long débat qui tint deux séances, on peut dire que trois opinions se firent jour. Pour certains, la grève générale était irréalisable, et parmi eux se trouvait M. Brousse, alors réfugié à Barcelone. La grève générale paraissait à M. Brousse impraticable en France et en Italie; et La révolution lui semblait seulement possible en France sous la forme d'un mouvement communaliste. Un délégué espagnol, Viñss, vint apporter une opinion que l’on connaît déjà (1) et suivant laquelle la grève doit être opposée à la révolution. Il pensait à la grève générale pacifique, forme de grève qu'avaient d'ailleurs pratiquée les ouvriers de Barcelone, et que décrivait en 1873 la « Solidarité révolutionnaire ». C'était la grève qui, à ses yeux, avaitécarté les ouvriers du mouvement révolutionnaire. Il fallait avant tout leur faire comprendre la nécessité de la Révolution et alors ils feraient cette Révolution sans avoir besoin du prétexte d'une grève. Quant à Hales, le délégué anglais, il allait plus loin et traitait la grève générale « d'absurdité ».

D'autres accordaient à la grève générale un simple pouvoir réformiste. Les Anglais l'avaient déjà préconisée à Genève (1866) sous cette forme, pour obtenir une hausse des salaires, et elle allait tenir plus tard une grande place dans la doctrine syndicaliste, sous le

vocable de « grève généralisée ». Si la grève générale

(4) Cf. supra, p. 36 et 37.

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ne pouvait pas être internationale et ne pouvait pas opérer l’expropriation capitaliste, pourquoi ne seraitelle pas un moyen d’agitation, un moyen de pression sur les gouvernements bourgeois ? C'élait la conception que développait le rapport adressé par le Conseil Fédéral de l'Amérique du Nord (1), et que mirent en pratique les ouvriers des États Unis quand ils se soulevèrent en 1886 pour conquérir la journée de huit heures. Alérini donna au congrès un exemple des résultats que l’on pouvait oblenir par cette grève généralisée à une localité. Il le tirait de l'histoire des récents événements d'Espagne. « À Alcoy, dit-il, les ouvriers de cer-

» tains corps de métiers étaient en grève, ils allaient

» succomber et se voir forcés de reprendre le travail » sans avoir rien obtenu, lorsque la commission fédé- » rale espagnole proposa de faire une grève générale de » ous les corps de métiers de la ville, ceux-ci prenant » l'engagement que, dans aucun corps de métiers, les » ouvriers ne reprendraient le travail avant que tous » les autres n'aient obtenu satisfaction. Cette grève » générale amena un conflit armé dans lequel les » ouvriers renversèrent l'autorité locale, les principaux » bourgeois furent arrêtés comme otages, et, quand le » général Velarde se présenta devant Alcoy avec une » armée, il dut négocier. Les otages s’offrirent à une » médiation; le gouverneur de la province promit qu’il

(11 H. Lagardelle, La grève générale et le socialisme, p. 40.

» ne serait exercé aucune poursuite contre les insurgés. » Les conditions que les grévistes exigeaient de leurs » patrons furent acceptées et une taxe fut imposée aux » bourgeois, avec le produit de laquelle les travailleurs » furent indemnisés des journées perdues pendant la » grève ».

Sans doute les ouvriers s'étaient, à Alcoy, emparés de l'autorité locale, mais non pas dans le but de créer une société sur des bases nouvelles et de décréter la suppression du salariat. Leur but était plus modeste; ils voulaient simplement voir aboutir leurs revendications partielles. Aussi se bornèrent-ils à retenir des bourgeois comme otages, mesure en somme pacifique.

D'après ce que l’on sait de l'histoire de la grève générale dans l'Internationale, on peut “prévoir quels allaient être ceux quiallaient affirmer la nécessité, pour la grève générale, d'évre internationale et révolutionnaire. Ce furent Les Belges et Les Jurassiens et leur opinion fut adoptée par la commission.

« La commission, dit le rapporteur Joukovsky, » pense que la question de la grève générale est subor- » donnée à la réalisation plus ou moins achevée de l'or- » ganisation régionale et internationale des corps de » méliers... ».

« Ce que nous désirons examiner, disaient les délé- » gués belges Manguette et Verrycken, c'est la possibi- » lité de rendre le mouvement internalional; nous vou-

» drions que, lorsque dans un pays les travailleurs se

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