PREMIÈRE PÉRIODE : DU MOIS D'AVRIL AU MOIS D’AOUT
\ La grippe du Printemps, grippe à forme nerveuse.
Les premiers cas susceptibles d'être rattachés à l'épidémie de grippe, autant que nous pûmes nous en rendre compte par une enquête rétrospective pratiquée dans la région, se produisirent à Bourges pendant /a première quinzaine de Mars 1918 et atteignirent sept infirmiers annamites du Centre de Réforme.
Bien que nous n’ayons pu établir le fait avec certitude, il semble que la maladie fut apportée dans la région par des militaires évacués des armées où elle commençait déjà à sévir.
La maladie est peu répandue tout d’abord et passe inaperçue. Elle apparaît dans le courant d'Avril à la caserne du 95° d'infanterie, causant une petite épidémie
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locale atteignant la jeune classe. Du 15 Avril au 12 Mai, 72 cas se déclarèrent au quartier d'infanterie, entraînant une douzaine d'hospitalisations seulement. La maladie fut étiquetée « grippe » ou « courbature fébrile » et n’éveilla pas autrement l'attention.
Le premier foyer épidémique important se déclare à Bourges pendant la seconde quinzaine d'Avril, dans un hôpital de blessés. La relation de cette épidémie hospitalière est suggestive, car elle montre bien la marche de la maladie dans ses différents foyers, aussi la rapportons-nous en détail.
Le ?1 Avril, à l'Hôpital auxiliaire 4, à Bourges*, un malade soigné pour fistule anale fut pris d’un violent accès de fièvre avec céphalée, douleurs dans les reins et dans les jambes, en même temps il toussait sans qu’à l'auscultation on découvrit rien d’anormal. Il avait en outre un léger mal de gorge avec un peu de rougeur des piliers et des amygdales, la langue était saburrale, légèrement rouge sur les bords. La température qui le premier soir atteignait 38‘8 sous l’aisselle, redescendit le lendemain matin à 37°6 sous l'influence d’une assez forte dose de quinine et d’analgésine, atteignit à nouveau 38°2 dans la soirée pour retomber à 368 le troisième jour. Le malade conserva pendant ? ou 3 jours une légère courbature et ne se ressentit plus ensuite de la courte maladie qu'il venait de faire.
Le lendemain 22 Avril, cinq de ses camarades de chambre furent atteints avec la même brusquerie. La
“Renseignements communiqués par le D' Prunet.
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maladie en tous points semblable évolua chez eux avec la même rapidité. D’autres blessés ou malades de cette même salle furent également atteints, tant et si bien que sur 32 occupants, 20 contractèrent la maladie, le dernier cas reconnu ayant lieu le 4 Mai. Dans d’autres divisions, le même fait se produisit : dans l'une, sur 16 blessés hospitalisés, 4 tombèrent malades; dans une autre division, il y eut 10 atteintes sur 40 occupants. Par contre, dans une division isolée des précédentes et située ‘un peu à l'écart, il n’y eut aucun malade. Au total, 34 cas se produisirent dans l’hopital sur un effectif d'ensemble de 88 hospitalisés.
En même temps, el à 2 ou 3 jours d'intervalle chacun, trois foyers épidémiques distincts se déclarent en ville, en des points différents les uns des autres, dans les groupements de travailleurs asiatiques, chinois et indo- . chinois employés aux usines de guerre. ;
L'épidémie se déclare le 24 Avril dans un contingent d’Indo-Chinoiïis cantonnés au centre de la ville, à la caserne Vieil-Castel, et occasionne dès le premier jour 23 hospitalisations.
Le 27, dans les faubourgs sud, elle atteint un cantonnement d’'Annamites travaillant à la Pyrotechnie et à la fulminaterie (cantonnements des Hangars U).
Be 2? Mai enfin, elle frappe les Chinois de l’entrepôt de matériel de guerre de Port-Sec, à 3 kilomètres en dehors et à l'Est de Bourges. :
Dans tous ces groupements, la maladie se propage avec une telle rapidité qu’elle sème le désarroi dans les. différents services utilisant la main-d'œuvre indigène,
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les indisponibilités se produisent par dizaines à la fois. Du 24 Avril au 15 Mai, dans les trois cantonnements ci-dessus, nous relevons 403 malades sur un effectif total de 857 hommes, soit 47 p. 100 de morbidité. La maladie respecte les Européens et n'atteint que les indigènes : elle évolue chez eux avec une surprenante rapidité. Le premier jour les malades sont très abattus, avec une fièvre élevée. Le second jour ils sont apyrétiques et réclament des aliments. Ils sont guéris le troisième jour, quittent l'hôpital sur leur demande et reprennent leur travail. | $
Du 10 au 20 Mai environ, l'épidémie subit une période de rémission., Elle apparaît de ci, de là, par pelits foyers épars en milieu militaire, n’arrêtant que / peu de temps ceux qui sont atteints. Elle fait une appa- -rilion momentanée du 6 au 10 Mai dans les cantonnements de l'Ecole d’Artillerie de tranchée [sur les terrains: du Polygone (6 malades), et dans un cantonnement d'Annamites jusqu’à présentindemne, dans les faubourgs nord de Bourges (Usine du Prado, 28 malades sur 100 indigènes}. On l’observe en outre du 14 au 19 à la caserne d’Artillerie (14 cas sur 441 hommes); puis dans uù cantonnement de travailleurs marocains, du 22 au 26 Mai, où elle atteint 9 hommes sur 45.
Nous apprenons à la même époque l'existence de petits foyers épars sur tout le territoire de la 8° Région, dans les départements de la Nièvre, de la Côte d'Or, de Saône-et-Loire, Déjà l'épidémie est disséminée sur tout le territoire, mais elle n’est pas diffuse. Elle procède par petits foyers épars mais bien circonscrits, et
toujours en milieu militaire. La population civile est jusque-là indemne, les médecins civils ou affectés à la population civile ignorent cette maladie et ne l'ont pas rencontrée jusqu’à présent.
Pendant la dernière semaine de Mai, l one subit une nouvelle recrudescence, el prend cette fois une ampleur qu’elle n’avait pas encore ‘eue précédemment.
Le 23 Mai, eu effet, nous apprenons qu'à l’École d'aviation du Camp d’Avord, à 20 kilomètres de Bourges, vient d’éclater une épidémie de nature indéterminée, mais très sérieuse en tous cas, puisqu'elle a provoqué en 3 jours 80 hospitalisations. La maladie débute brutalement, les hommes sont très malades, obligés de s’aliter; ils paraissent se remettre très vite, et aucun décès n’a élé signalé. L'autorité militaire proyoque une enquête au cours de laquelle nous, pèmes étudier avec beaucoup d'attention la maladie régnante.
La maladie en question en effet était bien la même que celle que nous avions précédemment observée à Bourges, un peu plus forte peut-être dans ses manifestations, laissant à sa suite une asthénie de plus longue durée, mais comportant comme toujours un excellent pronostic.
A Avord, contrairement à ce qui semble s'être passé à Bourges, trois semaines auparavant, la grippe frappe de préférence l’élément européen, elle n'atteint que secondairement les indigènes et en moindre proportion. ‘Elle débute dans les bâtiments de l'Ecole de Pilotage et dans les baraquements affectés au logement des pilotes, par qui elle semble avoir été importée et dont
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elle atteint le plus grand nombre. Elle diffuse secondairement à toute la partie du camp réservée à l'aviation, atteignant indistinctement cette fois l'élément militaire et ouvrier, ainsi que le personnel féminin assez nombreux de-l'Ecole d’Aviation. Par contre, elle ne franchit pas les limites de l'Ecole et respecte complètement la partie du camp réservée à l'artillerie et au train des équipages, cependant adjacente, et où aucun cas ne se produisit.
AÀ Avord, comme dans les foyers précédents l’épidémie se propage avec une très grande rapidité, à tel point que du 20 au 27 Mai, 250 personnes furent atteintes, sur un effectif global de 3.000, et hospitalisées dans des baraquements réservés à cet effet.
Dès la fin du mois d’ailleurs, l'épidémie tourne court et prend fin. Et nous apprenons que presque simultanément de grandes épidémies analogues se sont déclarées dans différents äérodromes du territoire, la transmission de l'épidémie se faisant vraisemblablement de l'un à l’autre par des pilotes en déplacement. Dans un département voisin notamment, les camps d'aviation américains d'Issoudun et de Châteauroux sont très durement éprouvés ; il semble même que les Américains aient été les premiers atteints, et que ce soient eux qui, par la suile, aient contaminé nos aérodromes.
À la même époque également 98 cas nouveaux se déclaraient en quelques jours à Dijon, dans un camp de prison- miers de guerre ; el à Montceau-les-Mines, dans un autre camp de prisonniers, 273 hommes étaient atteints sur 8947 De tous côtés à ce moment, l'épidémie s'affirmait.
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A partir de ce moment, première quinzaine de Juin; s'élablitune acealmie. La marche de l'épidémie maintenant nous échappe en partie. La. bénignité reconnue de la maladie en effet, sa rapidité d'évolution font que les malades sont soignés le plus souvent à domicile ou à l'infirmerie du corps et rarement hospitalisés, ce qui rend plus difficile la surveillance sanitaire. On ne signale d'ailleurs aucun foyer important. L'épidémie continue cependant, atteignant les collectivités : c’est ainsi qu’au début de Juin le personnel civil des Postes, à Bourges, fut sérieusement atteint : 18 cas se produisirent le même jour, entraînant une gêne momentanée du service postal. L'École de rééducation des mutilés fut atteinte également, et du 28 Mai au 13 Juin, 57 cas s’y déclarèrent sur un total de 114 occupants.
Pendant la première quinzaine de Juillet, l'épidémie subit une recrudescence légère, non. pas tant dans le nombre des malades que dans l'intensité des atteintes, et les hospilalisations recommencent en assez grand nombre. Les phénomènes nerveux sont plus marqués encore que précédemment : la céphalée parfois violente s'accompagne chez certains malades d’une prostration
intense, faisant penser chez certains d’entre eux à la possibilité d’une méningite. L'évolution de la maladie semble un peu plus longue, l’asthénie consécutive est de plus longue durée.
Il est remarquable, au point de vue du diagnostic, qu'au début de l'épidémie présente, on ait vu renaître les