TRICTIVES CHEZ QUELQUES PEUPLES PRIMITIFS
On comprend très bien que la compression prolongée de l'abdomen puisse interrompre le cours de la grossesse, par suite de l'entrave qu'elle apporte au développement de l'utérus. Cette action serait analogue à celle qui se produit quand l'utérus estgèné par une tumeur abdominale, ou par des adhérences anciennes de pelvi-péritonite.
D'après Elie Reclus (i), les femmes Nœfoures provoquent l'avorteraient par un moyen qui se rapproche beaucoup de l'abus du corset, que nous étudierons plus loin.
(i) Revue internationale- des Sciences, 1882, t. X, P- ^97-
39a ÉTUDES SUIi LA GliOSSESSE
« Elles serrent leur corps dans une cuirasse « de roseaux, et se font piétiner jusqu'il l'ex- « pulsion violente du produit. »
Zambacco affirme avoir vu, à Constanlinople, des femmes se serrer l'abdomen « avec « de larges plastrons en cuir dur, qui, com- « primant fortement les organes , amènent « l'expulsion du fœtus. »
Aimé Humbert rapporte, dans le Japon illustré, que, vers le troisième mois de la grossesse, on applique aux femmes une ceinture en crêpe rouge, longue de 2 mètres, large de 3o centimètres, qui a pour but de faciliter l'accouchement, en empêchant l'enfant de prendre un trop grand développement ; ce qui revient à dire, qu'on cherche a provoquer ainsi l'avortement, bien plus que l'accouchement prématuré.
Kangawa s'élève avec force contre cet usage, qui consiste à comprimer le ventre de la femme enceinte: « Si on plaçait, dit-il, une pierre « sur la racine d'un chou, ce chou ne ponr- « rait se développer, même si la racine per- « sistait dix mille ans. Enlevez la pierre, et « aussitôt la force vitale de la racine se dévc- « loppe. »
En Birmanie, vers les deux ou trois derniers mois de leur grossesse, les femmes se sanglent
CAUSES DES VARIATIONS 3g3
fortement la taille, pour empêcher l'utérus de se développer en hauteur, dans l'espoir d'abréger le chemin que l'enfant aura à parcourir au moment de la naissance.
Ici, c'est nettement la recherche de la provocation de l'accouchement avant terme.
Dans le chapitre Compression de l'abdomen, M. Brouardel (i), après avoir rappelé que cette manœuvre abortive était fréquemment employée par les Indiens, ajoute : « Elle a été « signalée par Tardieu, qui cite un cas qui « fut l'occasion d'un rapport de MM. René, « Alquier et Dumas. »
Nous rapporterons plus loin cette observation à propos du corset.
2) Usage du corsiît. — A) Historique et généralités. — L'action abortive du corset varie beaucoup suivant la forme, la dureté, et le degré de constriction que présente ce vêtement, qui est souvent si peu conforme a la nature.
Dans son remarquable travail sur cette question, Boursier (2) divise l'histoire du corset en cinq périodes; mais cette étude peut
(1) Boursier. Études historiques et médicales sur l'usage du corset, 1782.
(2) Bhoiuudel. L'avortement, 1901, p. 123.
3g4 ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
être ramenée plus simplement à trois grandes époques :
a) Dans l'antiquité. — Il n'est question à ce moment que de bandes et de ceintures peu serrées, généralement en laine ou en peau fine, qu'on appliquait à la taille, et sous les seins pour les soutenir, généralement à même la peau.
Homère parle déjà de ceintures ou stethodesmes, que les femmes grecques enroulaient plusieurs fois autour du corps. Il nous apprend que la déesse Junon, fille de Saturne, voulant subjuguer Jupiter, le roi de l'Olympe, emprunta à Vénus la ceinture qui faisait ressortir les charmes de sa taille.
Mais ces faibles liens étaient enlevés dès le début de la grossesse.
C'est ainsi que, chez les Grecs, alors que Diane, sœur d'Apollon, était regardée comme la déesse présidant aux accouchements, il existait, à Athènes, un temple dédié à Diane (lénoueuse de ceinture.
D'après M. Butin (i), dont la thèse récente nous a été d'un précieux secours dans ce tra-
(i) Butin. Considérations hygiéniques sur le corset. Thèse, Paris, 1900, p. 17.
CAUSES DES VA RI ATIONS 3 y 5
vail, le stéthodesme n'était « qu'une bande ana- « logue à nos bandes d'hôpital. »
Le même auteur décrit 1' anamaskiter, sorte de brassière passant sous les seins et sur les épaules, et dont on voit un spécimen' au Louvre, sur une statue orientale de la Vénus de Smyrne.
Enfin les Grecs avaient encore le mastodeton, qui était destiné à soutenir les seins trop volumineux, et le slrophion, qui serrait en outre légèrement la taille.
Homère fait également mention du zona, sorte de large ceinture que les jeunes vierges portaient au-dessus des hanches.
A Rome, ces ceintures furent désignées sous les différents noms de : fascia mamillaris, tœnia, stropliium mamillare ; elles s'appliquaient aussi directement sur la peau, au-dessous des seins, qu'elles étaient uniquement destinées à soutenir.
Étant donnée leur situation, on conçoit que, suivant la remarque de M. Butin, ces ceintures aient déjà été accusées de produire la meurtrissure, et la déformation des chairs.
Chez les Latins, on portait aussi, sous les noms divers de cingulum, capitium, ou cinctus, une ceinture basse, analogue au zona ; Ovide et Catulle la signalent.
3g6 ÉTUDES S U H LA GROSSESSE
Le cingidum ou zona, qui se plaçait généralement sur la tunique de dessous, au niveau des hanches, ne serrait pas la taille, dont lu finesse n'était alors nullement considérée comme un attribut de la beauté.
Cependant Ilippocrate (i) reprochait déjà aux femmes de l'île de Cos, dont le luxe était légendaire, de se serrer trop les côtes, et il les prévenait que, par là, elles gênent l'importante fonction de la respiration.
Solovieff (de Moscou) a rapporté, au cours de sa très intéressante communication à la ire session du congrès de gynécologie, d'obstétrique et de pédiatrie (Bordeaux, août i8g5) (2), que « les femmes étrusques, et les grecques « de l'Asie Mineure, employaient des lacets « dans leurs vêtements, qui prenaient bien la « taille. »
Des le début de leur grossesse, les dames romaines suivaient l'exemple des grecques ; elles quittaient ces faibles liens. Ce serait même là, d'après Witkowski, l'origine du mot enceinte, qui veut dire sans ceinture.
Les lois de Lycurgue ayant obligé les fem-
(1) Traité des os et fracLures.
(a) De l'influence du costume des femmes sur leur santé, p. au des comptes rendus.
a a u ses des Varia t i o N s S 9 7
mes qui étaient en état de grossesse à porter des vêtements larges, on peut en conclure légitimement que la tendance à la striction existait déjà à cette époque. Galien (1) a, lui aussi, après Hippocrate, signalé le danger des fâsciœ trop serrés.
Chez les anciens, dit Leroy (2), les femmes enceintes étaient obligées de relâcher leur ceinture ; elles pouvaient paraître partout, sans s'astreindre aux habits de cérémonie.
b) Pendant les premjbrs siècles de la royauté française. — Jusqu'à Charlemagne, les femmes portèrent la tunique gallo-romaine, le ceslus et la fascia. Ce n'est que vers le milieu du moyen âge, que les bandes et ceintures romaines furent abandonnées progressivement, pour être remplacées par des costumes, qui serraient de plus en plus la taille.
D'après Witkowski (3), les tuniques devinrent de véritables fourreaux sous le règne de Charlemagne, et les corsages, qu'on cousait directement sur le corps, étaient si serrés, qu'ils remplissaient certainement l'office de corsets.
(1) Dans son livre sur les causes des maladies.
(2) Recherches sur les habillements, 1773, p. 225.
(3) Anecdotes sur les seins et l'allaitement, 1898 . p. 255.
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En Angleterre, il semble que l'ébauche du corset ait apparu dès le xii° siècle, sous la forme de corsages lacés, étranglés à la taille par une ceinture rigide.
On sait que la tradition veut que le corset ait été employé, pour la première fois, par un boucher du xme sièle, qui, pour punir sa femme de sa loquacité, eut recours à l'application de cet instrument de torture.
Si on en croit Leroy, ce serait, en effet, dans l'imitation de la cuirasse que les jeunes gens revêtaient dès l'âge de i5 ans, qu'il faut chercher l'origine du corset, d'aujant plus que, d'après Quicherat, les cuirasses légères, employées sous Louis XI et sous Louis XII, s'appelaient corselet ou corset.
C'est à partir de la deuxième moitié du xive siècle, que le costume féminin fut divisé en deux parties : l'une inférieure restant flottante, l'autre supérieure, qui s'adaptait k la forme du buste, sous le nom de surcot hue (corsage).
Suivant certains auteurs, l'invention du corset reviendrait a Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, qui imagina de porter des baleines cousues dans son corsage. La découverte de ce raffinement de coquetterie n'a, d'ailleurs, rien de surprenant, chez une épouse
CAUSES DFS VARIATIONS 899
indigne, et chez une mère qui dépouilla son propre fils, en livrant la France à l'Angleterre. (Traité de Troyes 1/120.)
Quoi qu'il en soit, dès cette époque, le corsage parait avoir été serré d'une façon immodérée ; car le franciscain Pierre des Gros s'exprime ainsi, dans le Jardin des Nobles (1) : « Par détestable vanité, les femmes d'estat « maintenant font leurs robes... si étroites, par « la faux du corps (la taille), qu'à peine peuce vent-elles dedans respirer, et souventes fois « grant doleur y souffrent, pour faire le gent « corps menu. »
Les jolies femmes ne se contentèrent même pas des agents ordinaires de constriction, c'està-dire des lacets, des ceintures et des surceintes, elles eurent recours, dit Witkowski(2), « à des bandes de toile renouvelées des « fascise antiques pour estreindre leur corps. »
Avec François Ier, apparut la basquine ou vasquine, sorte de corsage en forme d'entonnoir, ou d' « éteignoir renversé » , doublé d'une toile apprêtée, ou garni de fil de laiton, et muni en avant d'un buse en bois, en os, en
(1) Manuscrit écrit en i/(64 et dédié au chambellan du roi.
(2) Anecdotes sur les seins et l'allaitement, 1898, p. a63.
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ivoire ou en acier, sur lequel on inscrivait souvent une devise.
La veriugdde ou vertngale, appelée plus tard le vertugadin,} date également de cette époque; « Elle faisait, dit Quicherat, le même effet « que la basquine par en haut, mais en sens « contraire, car elle était destinée à donner « au vêtement, à partir de la ceinture, le « maintien d'un entonnoir... »
c) Depuis le milieu du xvic siècle. — A partir de ce moment, on commença à garnir couramment les corsages avec des baleines, et avec des baguettes aplaties de même forme, dans le but de pouvoir serrer la taille d'une façon proportionnée ; ce qui devait amener fatalement cette congestion des organes pelviens, qui est si fâcheuse pour les utérus gravides.
C'est à Catherine de Médicis qu'on doit l'importation, d'Italie, de ces corps à buse et à baleines juxtaposées, qui donnaient à la taille cette rigidité parfaite, et cette ténuité extrême, qui frappent dans tous les portraits de cette reine astucieuse.
Les corsets, ou fausses panses, étaient alors de véritables cuirasses métalliques, dont on peut voir encore quelques curieux spécimens au musée de Clunv, et au musée Carnavalet.
CAUSES DES VARIATIONS fioi
L ue ordonnance royale tenta en vain, en i54ij d'atténuer les effets des corsets et veriugradins. Les prédicateurs eux-mêmes tonlièrent en chaire, sans plus de résultats, contre les vertugadins en général, et surtout contre les buses, « ces bricoles infâmes ».
D'après Solovieff (i), c'est « l'époque de « Catherine de Médicis, de ses fils régnants, « et de ses filles coquettes, qui est l'époque « la plus funeste pour la santé de la posté- « ri té. »
Si, de plus, on songe que la fille de Laurent de Médicis a été l'instigatrice de cette horrible boucherie de la Saint-Barthélémy, qui supprima, en quelques heures, l'élite intellectuelle de l'époque, on peut affirmer que le règne néfaste de cette Italienne a eu une bien funeste influence sur l'avenir de notre race.
Montaigne s'élève avec énergie contre les corsages dits corps piqués.
« Pour faire un corps bien espagnolé , « dit-il (2), quelle géhenne les femmes ne « souffrent-elles pas, guindées et sanglées
(1) Congres d'obstétrique, gynécologie et pédiatrie de Bordeaux, 1895.
(a) Montaigne. Essais, liv. I, chap. xl.
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koa ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
« avec de grosses coches sur les côtes, jusce qu'à la chair vive. Oui quelquefois à en « mourir. »
La continuation de l'usage des corsets pendant la grossesse, souleva, dès cette époque, les protestations des médecins.
Ambroise Paré qui, au dire de Montaigne, « avait vu, sur la table de dissection, de ces « jolies personnes à fines tailles,... leurs côtes « chevauchant les unes par-dessus les autres », déclara nettement que l'usage du corset serré pouvait produire l'avortement.
Aussi c'est peut-être sur les conseils d'Ambroise Paré, et pour éviter cet accident, qu'Henri 111 imagina le panseron, corset moins serré à la taille, et, de plus, très grossi et busqué du bas, qui, suivant M. Butin (i), « donnait aux femmes qui le portaient l'ap- « parence de la grossesse. »
Sous Henri IV, on augmenta encore la constriction du corset au moyen des sangles, dont l'usage fut bientôt prohibé par plusieurs arrêtés royaux.
M. Butin rapporte, qu'en 1619, le Parlement d'Aix promulgua, contre cette pièce du
(1) Butin. Considérations hygiéniques sur le corset. Tltèsf, Paris, igoo, p. 28 et 24-
CAUSES DES VABIATIONS /,o3
vêtement féminin, un arrêt des plus rigoureux.
Les résultats de cette campagne, qui fut appuyée par les médecins et par les philosophes, ne furent peut-être pas absolument nuls : les corsets se portèrent un peu moins serrés.
Mais bientôt, sous Louis XIV, vers i643, ces vêtements se serrèrent de nouveau, ainsi que l'indique le nouveau nom de « justes-aucorps » sous lequel ils furent désignés ; un buse s'étendait très bas sur la partie antérieure, et se terminait par une pointe arrondie.
Cependant, pendant les quatorze années du règne de Mmede Montespan, la mode du corset faillit disparaître , la favorite ayant imaginé les robes ballantes, dans le but de dissimuler ses huit grossesses successives.
L'exemple partant de si haut, ces vêtements sans ceinture furent presque universellement adoptés ; et, à ce titre, on peut affirmer que l'influence de Mme de Montespan fut des plus heureuses.
Mais la rigide Mme de Maintenon remit en honneur le corset rigide, en l'entr'ouvrant cependant au niveau de la partie antérieure, par une échancrure qui fut appelée irrévérencieusement la gourgandine.
Sous Louis XV, le corset resta très serré,
lioti ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
et fut certainement l'origine de ces vapems ou syncopes, si fréquentes à celte époque, qu'elles parurent devenir une véritable mode.
« Tout le siècle, dit de Concourt, s'est élevé « contre cette mode du corps, que les femmes « ne veulent abandonner à aucun prix. »
« C'est une véritable croisade, depuis les « remarques de YArétin moderne jusqu'aux « observations de l'anatomiste Winslow, de- « puis les objurgations du bonhomme Métra, « jusqu'à Y Avis de Reisser sur les corps balei- « nés, jusqu'aux plaintes du chevalier de Jau- « court dans Y Encyclopédie. Pendant tout le « siècle, on attaque le corps, on le fait res- « ponsable de la mort d'un grand nombre « d'enfants, de la mort de la duchesse de « Mazarin... »
La campagne, à laquelle prirent part J.-J. Rousseau et Buffon, eut seulement pour résultat de rendre les corsets plus flexibles, en diminuant le nombre des baleines, et la longueur du buse : c'est de là qu'a pris naissance le corset moderne, après avoir passé par une série de fluctuations.
« La tempête révolutionnaire, dit Wit- « kowski (i), fit disparaître les costumes de
(i) Anecdotes sur les seins et l'allaitement, 1898, p. 280.
CAUSES DES VARIATIONS /,o5
« l'ancien régime, et par suite les corps, qui « en constituaient la charpente principale. »
De nombreux modèles de corsets légers, essavèrent de remplacer les Bastilles de baleines, dont les femmes s'étaient délivrées.
Parmi ceux-ci, nous citerons le corset a poulies, renouvelé du modèle dit à combinaison, qui avait été inventé, avant 1789, par la célèbre modiste Beaulard, pour dissimuler les grossesses (1).
C'est de ce modèle que dérivent nos corsets de grossesse actuels, dont l'usage ne s'est d'ailleurs jamais généralisé.
Mais les élégantes du Directoire, ayant la prétention de revenir à la nature, abandonnèrent rapidement tout corset.
L'imitation de l'antique étant alors très en faveur, un grand nombre de femmes adoptèrent le fascia mamillavis des dames romaines, et la ceinture ou zona.
« A la ceinture, dit Lacour (2), on portait « un nœud presque serré, et généralement « on simulait la grossesse. » C'était le retour à l'idée de la belle nature féconde !
Il est certain que ces costumes féminins si
(1) Racimit. Histoire du costume.
(2) Ouvrage sur le Directoire.
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légers, dits à la fantaisie, ne comportaient pas plus trace de corset, que le costume « à la « sauvage » de Mme Tallien, qui était surtout constitué par des voiles transparents.
Mais ces vêtements rudimentaires eurent, pour les femmes enceintes, l'inconvénient dç ne pas les protéger contre les refroidissements. Aussi les médecins ne les trouvèrentils pas préférables aux corsets.
« De nos jours, dit Capuron(i), des femmes « presque nues bravent sans pudeur les in- « tempéries des saisons, et se croient invul- « nérables sous l'empire de l'usage. »
Pour lui, la nudité est un travers non moins absurde, et non moins dangereux, que celui des corsets, dont l'influence néfaste est plus généralement admise : « les inconvé- « nients de ces sortes de machines, ajoute-t-il, « ne sautent-ils pas aux yeux ? »
Mais Capuron reconnaît cependant à la Révolution un mérite : c'est d'avoir modifie, chez les femmes, la forme des chaussures, qui étaient la cause si fréquente de chute pendant la grossesse, au détriment de l'enfant.
« Montées sur des talons postiches, dit-il, « les femmes ne pouvaient avoir qu'une déf
(i) Traité des maladies dos femmes. 1817,
CAUSES DES VARIATIONS /,o7
« marche incertaine, et mal assurée, parce « que le poids du corps... était appuyé, en « grande partie, sur l'extrémité des orteils » ; d'où gène dans la progression, et déplacement dangereux du centre de gravité, rendant l'équilibre instable.
À la fin dir premier Empire, les corsets lacés revinrent à la mode.
« Ils se composaient, dit Butin, de diffé- « rentes pièces rapportées, et étaient lacés en « arrière, et aussi par devant. » C'était le corset dit « à la Ninon ».
La réapparition de cet instrument de torture, qui paraissait spécial à l'ancien régime, n'eut pas lieu sans soulever les protestations de Napoléon.
« Ce vêtement d'une coquetterie détestable, « — dit l'Empereur en s'adressant à Corvi- « sart — qui meurtrit les femmes, et maltraite « leur progéniture, n'annonce que des goûts « frivoles, et me fait pressentir une décadence « prochaine. »
Sous Charles X, la forme des corsets ne changea pas ; mais on les serra davantage, « au maximum » dit Butin (i).
(i) Butin. Loc. cit., p. 27.
Ao8 ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
En i83o, ce vêtement, devenu plus souple, se laça en arrière à la paresseuse ; ce qui per] mit dès lors, à la femme, de mettre seule son corset, et également de se serrer pour ainsi dire a sa guise.
C'est à cette facilité de la striction qu'il faut attribuer, sans doute, le retour ;i la mode des corsets serrés.
Toujours est-il, qu'en i84o, la cuirasse baleinée avait complètement reconquis le terrain, qu'elle avait perdu depuis la Révolution.
En 1870, apparut le buse en poire, qui aplatissait le ventre, et qui remontait fortement les seins au moyen de goussets.
Jusqu'en 1889, on exagéra anormalement la longneur de la taille, et la hauteur des seins, sans changer beaucoup la forme du corset.
Enfin, depuis quelques années, on a adopté un modèle se rapprochant du « juste-aucorps » comme forme générale : c'est le corset a devant droit, cambré seulement en arrière et sur les côtés.
Il a l'inconvénient d'empêcher complètement les mouvements de flexion en avant; mais il est assez souple.
De plus, le corset moderne aplatit le ventre d'avant en arrière; mais il ne comprime plus l'estomac, et ne tend que faiblement, à refouler
CAUSES DES VARIATIONS /,og
de haut en bas les viscères abdominaux inférieurs.
Dans ses Conseils aux mères, Golay (i) dit, en parlant du corset: « ce serait un grand « progrès si les femmes pouvaient s'en passer, « et que ce soit les épaules qui supportent les « jupons et non la ceinture.
Une thèse récente constitue un violent réquisitoire, prononcé contre le corset. L'auteur, Mme Tylicka (2), propose la suppression radicale de ce vêtement, et son remplacement « par une brassière de toile forte, ajustée à « la taille, descendant seulement jusqu'à la « ceinture, boutonnée devant, et munie de « deux baleines de chaque côté, pour soutece nir les seins. ))
Inutile d'ajouter, que les conseils de Mnie Tylicka n'ont pas été plus écoutés que les décrets royaux, et que les anathèmes de l'Église.
Rappelons que plus d'un siècle auparavant, et sans plus de succès, l'empereur Joseph II d'Autriche, après avoir supprimé les couvents, avait proscrit, dans ses Etats, l'usage du cor-
(1) Golay. édité chez Georg à Genève.
(2) Du corset, ses méfaits au point de vue hygiénique et pathologique. Thèse, Paris, 1899.
/no ÉTUDES SUD LA GROSSESSE
set, toujours dans le but de favoriser le développement de la population.
Deux autres doctoresses, M"10 de Griniewitch(i) etMmoGaches-Sarraute(2), ont tourné la difficulté, en proposant des corsets ration nels : l'un supérieur, l'autre inférieur.
Mais le bon exemple semble devoir nous venir surtout des États-Unis, où une ligue féminine pour l'abolition du corset s'est constituée depuis près de deux ans, et mène sa campagne avec une ardeur digne du Nouveau- Monde.
D'après Butin, les explorateurs ont trouvé, en Afrique, le corset rudimentaire, identique au stethodesme grec, et à la fascia latine.
B) Influence abortive du corset. — Nous avons déjà vu qu'Ambroise Paré avait accusé ce vêtement de déterminer l'avortement, et qu'il considérait, comme une entrave h la grossesse, « les choses qui compriment le ventre de la « mère, comme font les buses et choses sem- « blables qui empêchent que l'enfant ne peut' « prendre croissance naturelle, de sorte que « les mères avortent. »
(1) Un nouveau corselet. Le Callimaste. Gazette méd. de Paris, juillet 1899.
(2) Revue de méd. et chir. des mal. des femmes, 189 1, et Etude sur le corset. Paris. 1900.
CAUSES DES VARIATIONS /,n
Mauriceau donne, sur ce sujet, les conseils suivants :
a D'abord, dit-il, que les femmes se sentent « grosses,... elles ne doivent point se serrer, « comme elles le font d'ordinaire, avec ces « corps de robes garnis de fortes branches de «baleine;.... enfermant ainsi leur ventre « dans un moule si étroit, elles empêchent « que leurs enfants ne puissent prendre leur « libre accroissement dans la matrice, et sou- « vent elles les font venir avant terme. »
Levret déclare simplement, sans entrer dans les détails (i), qu' « il est dangereux de porter, « la moitié de l'étendue du temps de la gros- « sesse, un corps qui comprime le ventre de a tous côtés. »
La plupart des médecins mirent alors, sur le compte du corset, la fréquence si grande — qu'on put croire que la mode s'en emparait— de ces bouffées de chaleurs au visage, que les femmes appelèrent à cette époque des vapeurs, et dont nous avons parlé précédemment.
Ces vapeurs n'étaient pas, d'ailleurs, spéciales à la grossesse.
(i) Levret. Essai sur les abus des règles générales en accouchement, 1766, p. 70.
At2 études suit la a nos s esse
Raulin (1) émet, sur la question du corset, une opinion bien plus radicale ; car il part de ce principe que, pour les femmes enceintes, « il est de toute nécessité qu'elles renoncent « absolument aux corps de baleine. »
Après une longue énumération des funestes effets de cette « espèce de torture favorite des « femmes », Raulin affirme que ces compressions du fœtus « nuisent à sa conformation et « a son accroissement ; rendent irrégulier le « développement de ses organes ; mutilent « enfin les membres, et causent des avorte- « ments. »
Pour Leroy (2), la compression du corset peut aller « jusqu'à désorganiser l'enfant. »
Charles White (3) déplore « la mauvaise « pratique de tenir étroits les vêtements des « femmes enceintes,... pour forcer l'enfant, « par la pression, à se porter plus bas. »
Il conseille, dans ce cas, d'adopter un dispositif tel, que « tout le poids des vêtements, « lorsque la femme sera dans une position « verticale, fût supporté par les épaules. »
(1) De la conservation des enfants, 1768, t. I, 2e partie, p. 43i.
(2) Recherches sur les habillements, 1772. p. aa5.
(3) Avis aux femmes enceintes et en couches. 177'), p. '7-
CAUSES DES VARIATIONS fci?
Baudelocque rapporte l'observation d'une jeune fille qui eut une hémorragie interne foudroyante, en se serrant la taille outre mesure, pour dissimuler sa grossesse.
Nous avons vu que, pendant tout le xvme siècle, la campagne contre le corset fut d'autant plus ardente, que les philosophes se joignirent aux médecins pour charger ce vêtement de tous les maux et particulièrement des avortera ents.
Quant à Gardien (i), après avoir déclaré, d'une façon générale, que les habillements trop serrés peuvent produire l'avortement, il ajoute : « le ventre serré par des buses raides, « clans le dessein de céler la grossesse, ou « seulement de se rendre la taille plus élé- « gante, produirait le même accident. »
On peut affirmer que l'usage du corset redevint bientôt aussi général qu'avant la Révolution ; car Bordot (2) s'exprime, sur ce sujet, de la façon suivante :
« Quand ne verrons-nous donc plus cette « habitude funeste, qu'ont un grand nombre « de nos dames, de porter leur corset garni
(1) Instructions sur la santé des femmes enceintes, 1820, p. 53.
(2) Trailé d'accouchement, t. II, 1807, p. 128.
tah ETUDES SUR LA GROSSESSE
« d'un buse pendant une partie de leur grosce sesse?... Qui ne sait, en effet, que les « formes défectueuses et les dispositions des « vêtements peuvent produire, pendant la « grossesse, des accidents graves, et même « l'avortement. »
Et plus loin, Bordot accuse les femmes coquettes de vouloir, par ce procédé, « voiler « l'effet d'une faute qu'elles n'osent avouer, « et qu'elles couvrent en immolant l'inno- <( cente victime qui dévoilerait leur secret. »
Gerdy a cité un cas de mort subite due au corset, tiré de la clinique de Pelletan.
« Il s'agit, dit-il, d'une jeune actrice de « l'Odéon, enceinte de sept à huit mois, qui (( était obligée de dissimuler sa grossesse; elle « se fit sangler avec tant de violence, avant « d'entrer en scène, qu'elle y succomba. »
Tardieu a publié l'observation d'une femme qui, à deux reprises successives, obtint l'accouchement prématuré, au septième mois environ de ses grossesses, en se comprimant très fortement le ventre, à l'aide d'une ceinture maintenue en permanence (i).
(i) Tardieu. Étude médico-légale sur l'avorlement, 1898, ubs. LXXX, p. 220.
CAUSES DES VARIATIONS /ti5
Ua premier avortement fut provoque par compression du vçntre, à l'aide d'une ceinture spéciale. Mais cette femme étant redevënue enceinte, ne voulut pas supporter la ceinture, dont l'application avait été très douloureuse. Elle réussit cependant à interrompre sa grossesse, par la constriction de l'abdomen à l'aide d'un mouchoir plié en cravate, et appliqué au dessus des hanches ; mais elle le serra d'une façon telle, qu'il y eut production d'escarres. Les experts conclurent, dans ce cas, en s'appuyant sur l'autorité de Mauriceau, Baudelocque, Velpeau, Jacquemier, Casper et Devergïe, « que la compres- « sion extrêmement prolongée de l'abdomen, sou- « tenue sans interruption, nuit et jour pendant « plusieurs mois, était capable d'amener l'avorte- « ment (i) ».
a Lavortement par constriction du corset, « dit Witkowski (2), est une éventualité bien « connue, et il n'est pas une fille mise à mal « qui n'en fasse l'essai dès les premiers in- « dices de grossesse. »
C'est ainsi que dans Histoire sans nom de Barbey d'Aurevilly, la baronne de Ferjol donne un tel conseil à sa fille, enceinte des œuvres du Père Riculf.
D'après Serres, « l'usage du corset n'est
(1) Brouardel. L'avorlcmcnt, 1901, p. a4-
(2) Anecdotes sur les seins et l'allaitement, 1898, p. 3o8.
« pas seulement funeste à celle qui le porte; « si nous n'y prenons garde, il atteindra la « race. Car cette mode ridicule et meurtrière « s'attaque à la source même de la vie, et « tend à l'altérer. »
Cazeaux s'est prononcé énergiquemenl contre le corset , qu'il rangeait parmi les causes d'avortement. Tarnier s'est rallié à cette opinion.
Rappelons que Darestc et Cruveilhier ont accusé ce vêtement de provoquer i'hydra camp s. Il nous semble que l'effet produit serait plutôt de l'oligoamnios. En tous cas, son action, comme cause prédisposante de présentations vicieuses, ne paraît pas contestable.
Jules Rouvjer (i) considère qu'il n'est pas d'usage plus funeste pendant la grossesse, le corset « comprimant l'utérus et prédisposant « aux avortements. »
Les corsets à ouvertures latérales supplémentaires, qu'on peut graduer à volonté au moyen de lacets, et à baleines plus souples, sont acceptés par beaucoup d'accoucheurs.
Mais Charpentier proscrivait absolument tout corset, même le modèle dit de grossesse.
(0 Hygiène de la première enfance, îSSy, p. 55.
CAUSES DES VARIATIONS /,i7
L'opinion de M. Gaillard (i) est aussi radicale, et il en donne pour motif : que le corset « gêne la respiration, et le développement u régulier de l'utérus. De là résultent des « avortements et des présentations vicieuses.»
D'après Solowief (2) , le costume actuel « favorise l'interruption de la grossesse, et il « contribue aussi à produire une génération « faible et maladive, réclamant sans cesse les « soins les plus attentifs. » Et cet auteur ajoute : « La femme subjuguée par la mode « ruine sa santé, et sacrifie, non seulement sa « propre personne, mais sa progéniture. »
Enfin SolowieiF termine par cette phrase exclamative : « Il est permis assurément de « faire le sacrifice de sa personne, mais non « point celui de sa descendance ! »
Dans son roman intitulé Fécondité (3), Zola s'est fait l'écho de l'opinion populaire, sur l'action abortive du corset ; car il dit, en parlant de Yalentine Séguin du Hordel : « si « elle se torturait dans ses corsets, si elle « risquait chaque soir une fausse couche, « c'était afin de lutter... etc. »
(1) Cours d'accouchement, 189/1. t. I, fasc. 2, p. 64.
(2) Congrès de Bordeaux, 180Ô. Làc. cit.
(3) Fécondité, p. 129.
BoLCHACOURT. 27
4i8 ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
A propos de la compression exagérée de ce vêtement, M. Pinard a déclaré que (i) :
« A un moment donné cet organe se révolte « contre cette pression, entre en contraction « prématurée, décolle l'œuf, et l'expulse. »
Dans le paragraphe compression de l'abdomen, du chapitre des moyens abortifs prémonitoires, M. Brouardel (2) s'exprime de la façon suivante: « Du reste, sans aller jusqu'à « dire que le nombre des avortements occa- « sionnés par la compression du corset est « considérable, il est hors de doute que bien « des fausses couches surviennent sous cette « influence, surtout chez les jeunes femmes « qui, soit par coquetterie, soit par honte de « leur état, cherchent à dissimuler leur grosce sesse. »
Enfin rappelons que, dans sa thèse, MmeTylicka a rapporté deux observations de Delisle, dans lesquelles la mort semble avoir été la conséquence du port d'un corset très serré, dans le but de dissimuler la grossesse.
Il en est de même du fait qui a été communiqué, en 1896, à l'Académie de médecine, par M. Poncet (de Lyon).
(1) Th. Butin. Loc. cit., p. 81.
(2) Bkouakdel. L'avortement, igoi, p. ia4.
CAUSES DES VARIATIONS /,ig
C) Exemples de résistance à cette action abortive.
— Tardieù (i) avait déjà noté la rareté de l'efficacité de la « constriction parfois très « violente du ventre, que certaines femmes « s'imposent dans le double but de dissimule 1er et d'entraver le développement de leur « grossesse. »
Bouvier et Pierre Bouland (2) rapportent avoir observé, « chez trois femmes de difïe- (( rentes classes, le développement complet « d'une grossesse dissimulée avec un art in- « fini, à l'aide d'un grand corset, et d'une « ceinture abdominale très fortement serrés.»
On a bien voulu me communiquer l'observation inédite suivante :
La nommée Julia R..., âgée de 23 ans, femme de chambre, enceinte pour la première fois, vient à la consultation de l'hôpital de X... le i3 février 1899, en demandant à rester dans le service.
Cette femme déclare qu'elle est enceinte de près de huit mois, ayant eu ses dernières règles du 8 au i5 juin 1898.
Celle affirmation parait invraisemblable, car, la malade étant debout pendant qu'elle donne ces détails, il ne semble pas qu'elle soit enceinte.
(1) Élude médico-légale sur l'avorlcmcnt, 1 865 , p. 28.
(2) Article Corset du Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales.
4 30 li TV DES SU II LA GROSSESSE
Celte femme enlève alors son corset, qu'elle dit n'avoir jamais quitté, ni desserré, depuis le début de sa grossesse; sa taille, qui mesurait 58 centimètres avant sa grossesse, n'a augmenté que de L\ centimètres (6a centimètres de tour de l a î 1 1 e) .
L'examen permet de constater un ventre peu volumineux, sans trace de vergetures.
Par le palper, on reconnaît un utérus développé surtout en hauteur (27 centimètres depuis le pubis), mais étroit et plat, paraissant moulé sur le fœtus.
Douze jours après, le a5 février, on constate que , la hauteur de l'utérus est de 3i centimètres ; mais cet organe s'est beaucoup développé transversalement, et la mère affirme que son enfant remue bien davantage ; il existe quelques vergetures au niveau de la région sous-ombilicale, et sur les parties latérales de l'abdomen.
Cette femme accoucha normalement le 19 mars; à ce moment, l'utérus mesurait 34 centimètres de hauteur.
J'ai observé récemment, à la clinique Tarnier, un fait encore plus démonstratif, que je reproduis dans tous ses détails, qui me paraissent intéressants à plusieurs points de vue :
La nommée Blanche D..., femme de chambre chez Mme la comtesse de X..., est arrivée à la consultation étant enceinte de huit mois et cinq jours, alfirma-t-cllc, au grand étonnement des personnes présentes à la visite;
CAUSES DES VARIATIONS 4ai
Cette femme enleva alors un magnifique corset — fait sur mesure avant le début de sa grossesse — qui descendait très bas, et remontait très haut, et qu'elle avait pu conserver, sans trop de peine, jusqu'à ce moment , a f li r ma-t-cllc .
Grâce à cet artifice, la grossesse avait pu être complètement dissimulée.
Cette femme, qui occupa au dortoir le lit n° 27, me raconta, par la suite, qu'elle conservait cette véritable cuirasse jusqu'à 2 heures du matin, heure ordinaire de son coucher, sa maîtresse recevant tous les soirs.
Le ventre de celte malade, lors de son entrée dans le service, était donc loin d'avoir le volume de celui d'une femme enceinte de huit mois : il y avait peu de liquide, et pas trace de vergetures.
Mais cet abdomen se mit à augmenter d'une façon extraordinaire, et, huit jours après, la peau de toute la région présentait un nombre considérable de larges vergetures rouges, dont quelques-unes avaient près d'un centimètre de largeur.
Cette femme accoucha normalement à terme d'un enfant vivant.
On peut donc conclure, de ces faits, que l'action abortive du corset n'excerce guère son influence néfaste que sur les utérus irritables, et que la plupart des femmes, qui continueront à employer le procédé de la constriction abdominale dans un but criminel, en seront pour leurs frais de souffrance»
/i23 ËT 1/tDÉiS s un la r, nos S ESSE
4) Influence des dimensions du bassin. — Dans les remarques, dont il fait suivie l'observation LVIII de sa Clinique obstétricale, Mattei ( i) s'exprime de la façon suivante :
•« Les grossesses prolongées au delà de la « neuvième époque cataméniale se trouvent <c dans deux cas opposés :
« i) Lorsque le rétrécissement ou la dévia- (( tion du bassin ne permettent pas la prépa- (( ration voulue du segment inférieur;
« 2) Lorsqu'il y a excès d'amplitude du « bassin. »
Etudions donc successivement l'action de ces deux influences mécaniques sur la durée de la grossesse.
a) Influence de l'excès d'amplitude du bassin.— a) Cause de retard dans l'accouchement. — Mattei admet que, dans ce cas, il y a généralement aussi excès d'amplitude de la cavité abdominale ; ce qui permet au produit de se développer, « sans forcer le segment inférieur « et le col à s'amincir, à se dilater... ».
Grâce à cette tolérance, pour ainsi dire
(1) Mattei.- Clinique obstétricale, 1862, t. I, p. 23g.
CAUSES DES VARIATIONS 4a3
mécanique, de l'utérus, le travail préparateur serait incomplet pour la neuvième congestion eataméniale. Ce ne serait que la dixième, qui, trouvant la préparation plus avancée, déterminerait l'expulsion.
Mattei a publié, dans ses Cliniques, un certain nombre d'observations , qui rendent incontestable ce mode de prolongation de la grossesse (observât. LVIII, LXI, etc., etc.).
b) Cause d' avance clans l'expulsion du fœtus. — Cependant, quelques auteurs ont admis que l'excès d'amplitude du bassin pouvait être une cause d'avortement, en favorisant la rétroversion de l'utérus.
C'est ainsi que Salmon (i) rapporte une observation de Flemm, qui daterait de i84o, et dans laquelle « on parle d'un bassin ample » comme cause d'avortement.
A propos de l'étiologie de la rétroversion, Nœg'ele et Grenser (2) s'expriment de la façon suivante : « ...enfin on a signalé, comme face vorisant la rétroversion , le bassin trop « large... »
(1) Salmon. De la rétroversion pendant la grossesse, Thèse d'agrégation. Paris, 1861, p. 23.
(2) Nœgele et Grenser, Traité pratique des accouchements. Paris, 1880 (traduct. Aubensa), p. 801.
/ïa/i ÉTUDES SUH LA GfîOSSESSE
Charpentier (i) reconnaît la même influence a l'amplitude exagérée du bassin, et à l'excès de courbure du sacrum.
Dans Tarnier et Budin (2), on lit ce qui suit : <( Parmi les causes de la rétroversion (( lente,... on a signalé... l'amplitude du basce sin, sur laquelle a insisté Chailly... »
(3) Influence du rétiuscissemknt ou de la déviation du bassin. — A) Chez les femelles domestiques . — Cette question est passée sous silence, dans les différents ouvrages d'obstétrique vétérinaire, le chapitre dystocie par angustie pelvienne n'étant lui-môme traité qu'en quelques pages.
Les raisons qui sont données par Bournay, pour expliquer ce qu'on pourrait considérer comme une lacune, surtout si on compare les traités de la parturition avec les traités d'accouchement, sont les suivantes :
« Les lésions du bassin, dit Bournay 3 , « qui produisent le rétrécissement de cette « cavité,... se rencontrent rarement, car on « éloigne de la reproduction les femelles qui « en sont affectées. »
(1) Charpentier. Traité pratique des accouchements. Paris, i883, t. I. p. 82/i.
(2) Tarnier et Budin, 1886, t. II, p. 228.
(3) Bournay. Obstétricpjc vétérinaire, iqoo. p. l63.
CAUSES DES VAB1ATI0NS $6
Il est probable que, dans ces cas très rares d'ang'Listie pelvienne chez les femelles domestiques, la durée de la gestation n'est pas modifiée.
Pourquoi, en effet, serait-elle allongée, puisque, par le fait que l'utérus animal occupe une situation horizontale, la pression sur le col est toujours très faible, et que, en tout cas, elle est la même, quelles que soient les dimensions du bassin ?
B) Chez la femme. — a) Cause d'avance dans l'expulsion du fœtus. — On a cru, pendant longtemps que l'angustie pelvienne était une cause d'avortement et d'accouchement prématuré.
L'origine de cette opinion doit être recherchée dans la conception philosophique qui voulait « qu'une femme eût un enfant à son « image », et qu'il y ait « harmonie providen- « tielle entre le contenant et le contenu. »
Après Peu, c'est Velpeau(i), qui semble avoir rangé le premier « le bassin mal formé » parmi les causes prédisposantes de l'avortement.
Pour Jacquemier (2), « les déformations du
(1) Velpeau. Traité élémentaire de l'art des accouchements. Paris, 1829, t. I, p. 3G6.
(2) Jacquemier. Traité d'accouchement et des maladies des femmes. Paris, 18^6.
tfaC ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
« bassin et du rachis... donnent plus souvent « lieu a l'accouchement prématuré qu'il l'avor- <( tement. . . »
A. Dubois admet que le rétrécissemenl du bassin peut être une cause d'accouchement prématu rë.
D'après Cazeaux (i), le rétrécissement des détroits peut causer l'avortera eut.
Ferdut (2), dans sa thèse sur l'avorlement, fut beaucoup plus aflirmatif.
« Après six mois, affirme-t-il, les vices de « conformation du bassin font accoucher <( avant terme. . . »
Chiara s'est exprimé, sur ce sujet, de la façon suivante :
« Il existe, dit-il (3), un fait sur lequel au- « cun clinicien n'a fixé son attention : c'est « que, chez la majorité des femmes présence tant des bassins viciés, chez celles surtout « dont la constitution très faible est accom- « pagnée d'une atrophie du squelette, l'accou- <( chement précoce est la règle, l'accouche- (( ment prématuré très fréquent. »
(1) Traité théorique et pratique de l'art des accouchements. Paris, i853. p. 611.
(2) Fkrdut. Thèse, Paris, i865, p. 20.
(3) Chiara. Qua e la per Registre clinico dell'anno 1878, in La Torre.
CAUSES DES V AMATIGNS /,a7
Pour Charpentier (i), il faut considérer, comme des causes sérieuses d'avortement , « les rétrécissements du bassin, qui, d'une « part, empêchent le développement régulier « de l'utérus, de l'autre, peuvent amener des « rétroversions. »
Et plus loin, à propos de la grossesse dans les rétrécissements du bassin, le même auteur est encore plus affirmatif : « Signalons tout « d'abord ce fait, dit-il, c'est que la fréquence « de l'avortement, et surtout de l'accouche- « ment prématuré, dans les rétrécissements « du bassin, et cela, par la seule influence « mécanique que ces rétrécissements exercent a sur le développement de la matrice et du « fœtus... »
Genesteix déclare, dans sa thèse (2), que les bassins viciés jouent un rôle dans l'étiologie de l'avortement.
Pour un grand nombre d'auteurs, l'angustie pelvienne a été considérée comme une cause d'interruption de la grossesse, par la voie indirecte de la rétroversion.
(1) Charpentier. Traité pratique des accouchements, i883, t. I, p. 968.
(2) Genesteix. Thèse, Paris, 1886, p. 23. Du traitement de l'avortement.
4a8 ÉTUDES SUff LA GROSSESSE
C'est ainsi que, parmi les causes de la rétroversion qui sont mentionnées dans Tarnier et Budin(i), on trouve : « les rétrécis- <( sements du bassin, et l'exagération de la « courbure du sacrum chez certaines rachi- « tiques. »
Fasola, élève de Chiara, a observé la fréquence de l'accouchement prématuré d;ins les bassins rétrécis, et il en donne pour raison : « que le produit de la conception est en har- « monie de développement avec celui du « bassin. (2) »
M. La Torre, auquel j'ai emprunté tout l'historique de cette question, arrive à admettre l'opinion suivante : « les vices de con- « formation du bassin n'entrent pour rien « dans l'étiologie de l'avortement (3) ; » et il formule ainsi ses conclusions :
« 1) La rétroversion de l'utérus gravide, <( cause d'avortement, ne se rencontre presque « jamais dans les bassins rétrécis.
« 2) L'avortement dû exclusivement aux « bassins rétrécis n'existe pas.
(1) In Tarniek et Budin, 1886; t. II, p. 328.
(2) Fasola. Annali obstetr. et gynec, 1 885.
(3) La. Torre. Du développement du fœtus chez le9 femmes à bassin vicié, 1887, p. 1^2.
C A V S ES h ES VA H I A T 1 0 V .S' &*g
« 31 D'après les données statistiques, l'ac- « couchement prématuré en général est moins « fréquent, dans les bassins mal conformés, a que dans ceux normaux.
« 4) H est évident que le bassin rétréci, loin « de favoriser l'expulsion prématurée de L'œuf, « semblerait éloigner, au contraire, plusieurs « facteurs pathogéniques. »
Enfin, pour M. Bonnaire (i), « il n'est pas « exact... que le rachitisme pelvien prédispose « à l'interruption de la grossesse. »
Mais, plus loin, le même auteur admet que, quand le sacrum présente une concavité exagérée, ou qu'il est placé presque horizontalement, on peut voir survenir la rétroversion de l'utérus gravide.
b) Cause de retard dans l'expulsion du fœtus. — On conçoit facilement que, quand le rétrécissement ou la déviation du bassin ne permettent pas la préparation voulue du segment inférieur de l'utérus, la grossesse puisse se prolonger quelques jours.
Mattei, qui semble avoir observé ce fait le premier, en donne pour raison, que c'est :
(i) In Takmikr et Btoi.N'. Traité de l'art ries accouchements. i8<jS, t. III, p. 71.
/i3o ÉTUDES SUH LA GROSSESSE
« parce que la tête fœtale ne repose pas en « plein sur ces parties. »
Pour cet auteur, il y aurait, à la neuvième époque menstruelle, un simulacre de travail, qui s'arrêterait, pour reprendre ;i la dixième époque.
Pajot remarqua aussi que les femmes petites, rachitiques ou non, ont plus souvent de gros enfants que de petits enfants.
A la suite de ses Recherches sur le développement du fœtus chez les femmes à bassin vicié, M. La Torre(i) en est arrivé à admettre : que l'accouchement prématuré était moins fréquent, dans les bassins mal conformés, que dans les bassins normaux.
Pour soutenir cette opinion, qui était contraire aux idées classiques, cet auteur s'est appuyé sur les statistiques de Rigaud, et sur un nombre véritablement considérable d'observations personnelles, recueillies notamment dans les différents services d'accouchement de Paris.
Et plus loin il ajoute : « Le poids moyen « des fœtus à terme, conçus dans les bassins « rétrécis, doit non seulement être considéré
(i) La Torri-, Loc, cit., 1887, p. 78.
CACSES DES VARIATIONS 43i
« comme égal à celui des fœtus à terme « conçus clans les bassins normaux, mais assez « souvent il est supérieur. »
La Torre admet, qu'il semble que les sténoses pelviennes, « éloignent certaines condi- « lions favorables à l'expulsion prématurée de « l'œuf (i). »
On trouve encore, dans ses conclusions, que : « l'accouchement avant terme spontané « est en général plus fréquent chez les sujets « bien conformés, que chez ceux atteints de « malformation pelvienne...; et que le produit « de la conception acquiert le même dévelop- « pement, en poids et en volume, dans les « bassins viciés, et dans les bassins bien con- « formés. »
M. Pinard a montré que La Torre n'avait fait qu'entrevoir la vérité, et, en s'appuyant sur les statistiques des enfants dont il avait symphyséotomisé les mères, il est revenu à la doctrine de Mattei.
Sur cent observations, le poids moyen des enfants fut de 3 35o grammes.
M. Pinard en conclut que : « le poids moyen « des enfants, conçus dans les bassins rétré-
(i) La Torre. Loc. cil., 1SS7, p. 1 4 1 •
.',3 a ÉTUDES SU H LA GROSSESSE
« cis, est supérieur à celui des fœtus conçus a dans des bassins normaux (j). »
On ne peut guère objecter, ajoute M. Pi-, nard, l'influence de la taille de la mère ; car presque toutes ces femmes étaient d'une taille au-dessous de la moyenne, et quelques-unes étaient même de véritables naines.
M. Bonnaire, après avoir protesté contre l'opinion ancienne, de la prédisposition à l'interruption de la grossesse, chez les femmes atteintes de rachitisme pelvien, ajoute (2) : « Il semblerait même que l'irritabilité utérine « soit plutôt atténuée qu'augmentée, si l'on « considère que la majorité des femmes race chitiques sont, de par leur condition sociale, « très souvent exposées à des travaux pénibles « pendant leur grossesse, et si l'on songe que, « dans le cas de bassins viciés, on n'arrive « pas toujours à provoquer l'accouchement « prématuré artificiel aussi vite qu'on le voûte drait. »
(1) Pinard. Clinique obstétricale, 1 89g , p. 56.
(2) In Tarn j er et Budjn, 1898, t. III; p. 71.
5) Influence du repos pendant les derniers mois
À) Chez les femelles domestiques. — Influence de la stabulation. — D'après Trasbot, la gestation prolongée s'observerait surtout sur les vaches maintenues constamment à l'étable.
D'ailleurs, la plupart des éleveurs avaient remarqué, depuis longtemps, que la durée de la gestation était régulièrement augmentée, chez les animaux qui étaient obligés au repos, mais cependant laissés en liberté pendant quelques heures par jour.
Ce fait, qui est rappelé par Cury (i), se trouve consigné dans la plupart des ouvrages modernes de zootechnie (2).
Il donne l'explication de cet autre fait : que les produits nés d'animaux soumis à la stabulation mitigée sont de beaucoup supérieurs à ceux qui sont fournis par les femelles surmenées, c'est-à-dire ayant travaillé au cours de la gestation.
(1) Thèse, Paris, 1898. Hygiène sociale da la grossesse chez les femmes de la classe ouvrière.
(2) Friedburger et Frôhker. Pathologie et thérapeutique spéciale des animaux domestiques, 1891 ; Samson. Manuel de zootechnie, 1890.
Bouchacourt. 28
W\ ÉTUDES SUfi LA GROSSESSE
B) Chez la femme. — Utilité du repos pendant LES D R H N I R R S MOIS DR LA GROSSESSR.
D'après M. RaHbur(i), les Mexicains primitifs pratiquaient déjà la puériculture dès le sein de la mère ; car, chez eux, toute femme enceinte devait se reposer; on lui interdisait toute fatigue.
Dans tous les pays de loi musulmane, on peut affirmer que, de tout temps, la femme se repose d'autant mieux, pendant sa grossesse, que son existence tout entière n'est qu'un long repos, et que la procréation d'enfants vigoureux est pour elle une nécessité, si elle veut exercer quelque influence dans son ménage, ou dans la vie publique.
Dans les Statuts sur la réglementation de la prostitution à Avignon, statuts qui dateraient de l'an 13/17, et qu Astruc a attribués à la reine Jeanne de Naples, on lit, au chapitre Y, que : « si quelqu'une des filles devient grosse, « la baillive prendra garde qu'il n'arrive au- « cun mal à l'enfant... »
Il semble qu'on puisse conclure, de ce précepte assez vague, que, dans l'intérêt de l'enfant, la mère était quelque peu ménagée.
(i) Raffour. Thèse, Paris, igoo. La médecine chez les Mexicains précolombiens.
La femme enceinte, a dit Mauriceau (i), « se « doit, gouverner en ses exercices, en telle « sorte qu'elle pèche plutôt au trop de repos « qu'au trop d'agitation ; car le danger est a bien plus grand dans le mouvement immo- « déré, que non pas dans le repos. »
Nous avons vu que l'excès de fatigue et la misère physiologique produisaieut l'avortement ou l'accouchement prématuré ; il était donc logique de penser que, en assurant le repos de la mère, on employait le moyen le plus sûr pour amener une prolongation dans la durée de la grossesse.
Antoine Dubois avait déjà reconnu cette importance du repos, au point de vue de la durée de la gestation et de l'amélioration du produit de conception.
Enfin, dans presque toutes les observations qui ont été réunies, sur les gros enfants, tant en France qu'à l'étranger, par Henri Dubois dans sa thèse relativement récente (2), on remarque que les mères se sont reposées, pendant un temps plus ou moins long avant leur accouchement.
(1) Traité des maladies des femmes grosses, 1740, p. 122.
(2) Les gros enfants au point de >aie obstétrical. Thèse, Paris, 1897.
Il est vrai que beaucoup de ces femmes ont donné, en outre, des preuves d'un appétiî; formidable, pendant toute la durée de leur grossesse (faits de Gordon, Mac Swiney, Brothers, etc.).
On comprend donc le mobile qui a poussé Marc (i) à proposer, « d'exempter les femmes (( enceintes des travaux corporels contraires « à leur état. »
En i8q5, M. Pinard (2) a montré que le repos chez la mère, pendant la grossesse, exerçait une influence incontestable sur le développement de l'enfant.
La comparaison du poids moyen de cinq cents enfants, dont les mères avaient travaillé jusqu'au moment de l'accouchement, avec cinq cents autres nés de mères reposées et soignées pendant la fin de leur grossesse, lui avait, en effet, permis d'affirmer : que ces derniers enfants présentaient « une différence considé- « rable en plus. »
Les points saillants des conclusions de la thèse de Letourneur (3), sont les suivants :
(1) Dictionnaire des Sciences médicales, 181 7 . t. XIX, p. 507.
(2) Bulletin de l'Acad. de médecine, 26 novembre 1895 et Revue d'hygiène.
(3) De l'influence de la profession de la mère sur le poids de l'enfant. Thèse, Paris, 1897.
1) Les femmes qui ont une profession fatigante mettent au monde des enfants moins gros, que celles qui ont une profession non fatigante.
2) Quelle que soit leur profession, les femmes qui se reposent pendant leur grossesse mettent au monde des enfants d'un poids sensiblement égal, mais qui dépasse en moyenne 220 grammes, celui des enfants des mêmes femmes ne se reposant pas.
Cury admet, dans sa thèse (1), que le moyen le plus sûr, pour diminuer la morti-natalité et la mortalité infantile dans la classe ouvrière, consiste à donner aux femmes enceintes « la « facilité d'être assistées pendant une partie « de leur grossesse. »
Dans la thèse de Bachimont (2), on trouve^ un tableau récapitulatif portant sur 4445 observations, recueillies à la Clinique Baudelocque ou à la Maternité de Tourcoing, qui démontre, d'une façon encore plus rigoureuse, l'influence du -repos de la grossesse sur le poids du fœtus.
D'après Bachimont, « le poids de l'enfant
(1) Hygiène sociale de la grossesse clans la classe ouvrière. Thèse, Paris, 1898.
(2) Documents pour servir à l'histoire de la puériculture intra-utérine. Thèse, Paris, 1898.
ce d'une femme qui s'est reposée deux à trois « mois, est supérieur, d'au moins 3oo gram- « mes, à celui de l'enfant d'une femme qui ;i « travaillé debout jusqu'à l'accouchement. »
M. Pinard explique le pourquoi de celle différence, en disant que : « les enfants îles « reposées sont plus développés parce que, « chez elles, la grossesse a eu une durée nor- « maie, » tandis que, chez les surmenées, la grossesse aurait été interrompue.
Dans une Note pour servir à l'histoire de la puériculture pendant la grossesse, M. Pinard s'était exprimé de la façon suivante (i) : « Toute femme enceinte surmenée est exposée « à accoucher avant terme. »
On conçoit en effet que, la fatigue et la station debout prolongée ayant une tendance marquée à faire pénétrer l'utérus dans L'excavation, pendant les derniers mois de la grossesse, l'expulsion prématurée soit provoquée, d'une façon mécanique, par cette descente de l'utérus, et par l'action directe de l'œuf sur le col.
Aussi, dans les derniers mois de la grossesse, M. Pinard conseille-t-il (2) aux femmes
(1) Pinard. Annales de gynécol. et d'obst., août 1898. (a) In Varnier. Obstétrique journalière, 1900, p. 66.
CAUSES DES VARIATIONS 43g
enceintes : « d'éviter le surmenage, et surtout « les longues stations debout, qui pourraient, « en exagérant l'accommodation pelvienne , « jouer le rôle du coup de vent, qui fait se dé- « tacher de l'arbre le fruit encore vert et « pourtant sain. »
L'essentiel semble donc, comme le dit M"10 Sarraute-Lourié (i) dans sa thèse, « de « prolonger la durée de la grossesse par le « repos. »
Ayant comparé, à ce point de vue spécial, i 55o femmes de l'asile Michelet, avec i 55o femmes qui avaient travaillé jusqu'au moment de l'accouchement, Mmc Sarraute-Lourié en conclut que, chez les premières,- la grossesse avait duré au moins vingt jours de plus que chez les secondes.
Comme, dans tous ces cas, l'âge de la grossesse a été fixé d'après la date d'apparition des dernières règles, et contrôlé par l'examen obstétrical, faitpar M. Bonnaire lui-même, ces observations ont une valeur incontestable, d'autant plus que, l'accouchement ayant eu lieu à l'hôpital Lariboisière, les causes d'erreur, ou de lacunes, ont été ainsi réduites à leur minimum.
(i) De l'in{luence du repos sur la durée de la gestation. Thèse, Paris, 1898.
Mo ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
Rien ne serait plus facile, en compulsant les observations dans les différents services d'accouchement, que de réunir un grand nombre de cas, de grossesses s'étant prolongées jusqu'au dixième mois solaire après les dernières règles , c'est-à-dire ayant eu une durée véritablement prolongée.
Ayant été chargé, du 18 juin au icr novembre 1900, du dortoir de la Clinique Tarnier, j'ai interrogé un grand nombre de femmes, sur l'époque vers laquelle elles plaçaient le début de leur grossesse, en m'efforçant d'obtenir d'elles tous les renseignements capables de m'indiquer l'époque probable de la fécondation.
Ce dortoir contenant en permanence une trentaine de femmes, le nombre des cas que j'ai pu observer est assez considérable.
Je n'ai rencontré aucun fait de coït unique, ou de coït fécondant, dont la date ait pu être exactement précisée par la femme enceinte ; j'ai donc dù me contenter de la détermination de la date des dernières règles ; et n'ai retenu que les observations dans lesquelles la menstruation antérieure avait toujours été régulière.
Parmi ces femmes, qui s'étaient sérieusement reposées pendant les derniers temps de
CAUSES DES VARIATIONS 44t
leur grossesse (la corvée de nettoyage ayant été leur seule fatigue), j'ai constaté un certain nombre d'accouchements, pendant ou après la dixième époque menstruelle.
Je citerai notamment les femmes : Bert... n° 21, Loit... n° lij, Bassec... n° 38, Luc... nl,33, Sor... n° 21, Béd... n° 39, Perc... n° 33, Le Pen..., Row..., Ruyt..., Tir... n° 43, Guil. . . n° 46, Mais. .. , Lec. . ., Groh. . ., Saup. .., Mar..., Moue...
Chez l'une de ces femmes (Loit... n° 47), la dixième époque menstruelle était dépassée de huit jours; l'enfant pesait 3 950 grammes.
Chez une autre (Sor... n° 21), qui a accouché le 23 juillet, le poids de l'enfant fut de 4 100 grammes.
Les deux dernières (Mac... et Moue.) eurent, la première un enfant de 3 q5o grammes, la seconde de 3 65o grammes.
Enfin l'observation, que j'ai reproduite longuement à la page i5o, aurait aussi bien pu trouver sa place ici.
Il est donc incontestable que, pour l'avenir de l'espèce humaine, c'est-à-dire pour l'amélioration constante de ses produits, la société doit imposer à la femme enceinte, le repos des derniers mois de sa grossesse.
Malheureusement, cette question constitue
Ma ÉTUDES SUR L'A GROSSESSE
un des problèmes sociaux les plus difficiles à résoudre; car, pour obliger les femmes enceintes a se reposer, il faut, dans un grand nombre de cas, pourvoir à leurs besoins matériels, ou tout au moins assurer leur existence.
Comme le fait remarquer M. Legrand dans sa thèse récente (i), on se trouve en présence de deux modes de protection, pour les femmes enceintes :
« D'une part des asiles leur permettant de « se reposer quand elles en sentent le besoin ; « d'autre part une loi prescrivant le repos « obligatoire pendant un certain temps de la « fin de la grossesse, avec une indemnité perce mettant ce repos. »
Nous étudierons plus loin ces deux systèmes bien différents, mais tendant vers le même but : le repos de la femme enceinte, non seulement dans son intérêt, mais aussi et surtout dans celui de son enfant.
(i) Legrand. Thèse, Paris, 1900. De la faible natalité en France, p. 47-
CA USES DES VARIA 770 \ s
il) Influence des injections lombaires de cocaïne.
L'analgésie de la partie sous-ombilicale du corps, étant produite au moyen d'une injection de cocaïne dans l'arachnoïde rachidienne, les accoucheurs ont naturellement suivi la voie qui leur était ouverte par les chirurgiens, en cherchant à obtenir l'accouchement indolore, conscient, et sans aide spécial pou?' l'anesthèsie.
Le 16 juillet 1900, Bumm et Kreis(i) ont publié une première note sur 6 cas d'analgésie obstétricale, au moyen de la cocaïne introduite dans l'économie, suivant la méthode préconisée par Corning (de New- York), en i885.
Le lendemain, M. Doléris faisait une communication sur le même sujet à l'Académie de médecine de Paris, et rapportait 5 observations démontrant l'efficacité de ce procédé.
Enfin, le 27 août, M. Dupaigne, élève de
(1) Centralblat fur Gynœkologie. N° du 16 juillet
hkk ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
M. T liftier, faisait sur ce sujet une nouvelle présentation à la même Société.
Tous ces expérimentateurs ont constaté que l'injection rachidienne de cocaïne n'avait pas seulement pour effet de produire l'analgésie pendant l'accouchement, mais qu'elle était douée de propriétés ocytociques remarquables.
Cette action spéciale de la cocaïne sur le muscle utérin a été surtout mise en relief par M. Doléris, dans sa communication à la Société d'obstétrique, de gynécologie et de pédiatrie (novembre 1900), qui portait sur 25 cas bien observés.
Ce qui a frappé tout d'abord M. Doléris, c'est l'état de tension du muscle utérin à partir du moment de l'injection (le palper faisant reconnaître la dureté presque permanente de l'utérus) ; la marche rapide du travail, particulièrement pendant la période de dilatation; enfin la diminution notable de l'écoulement de sang, au moment de la délivrance.
A la séance du 11 février 1901 de la Société médico-chirurgicale, M. Doléris a exprimé l'opinion suivante :
« L'injection rachidienne de cocaïne aug- « mente l'intensité des contractions, leur duce rée et leur fréquence ; elle possède un pou-
CAUSES DES VARIATIONS (,ftb
<( voir excitateur de la contractilité utérine, « qui nous est apparue dans plus de 5o ob- « servations d'accouchements indolores re- « cueillis jusqu'à ce jour(i). »
M. Doléris avait constaté de visu la réalité de ce pseudo-tètanisme apparent de l'utérus, sous cette influence ; car, le 8 octobre 1890, ayant fait une opération césarienne dans un bassin généralement rétréci, il observait que: « l'utérus incisé, ouvert et évacué, durcit « d'une façon tout à fait remarquable, et reste « dur et contracté, aussi longtemps que du- « rent les sutures. »
M. Doléris avant en outre obtenu d'excellents résultats, par l'emploi de cette méthode, dans des cas d'inertie utérine, et ayant été frappé par la constation de l'énergie de la contraction utérine, au cours de curettages, s'est demandé si cette seule influence était capable de mettre l'utérus en branle.
Dans deux cas où l'accouchement prématuré était indiqué, M. Doléris a essayé de provoquer ainsi la contractilité utérine, en dehors de tout début de travail ; le succès a été complet.
(1) Bulletin Médical, 1901. N° 12, p. 129.
Mi C ÉTUDES S Uli LA GfiOSSESSE
La lois, il s'agissait d'une primipare portant un fœtus de 7 mois, qui était mort et macéré. Le travail débuta brusquement un quart d'heure après l'injection, cl ne fui pas interrompu par la cessation de l'action analgésiante ; l'expulsion du fœtus eut lieu en 6 h. 20 minutes, ce qui est extraordinaire ment rapide pour un macéré.
Dans la 20 observation (grande multipare), le travail débuta 9 minutes après l'injection, et la ire contraction eut une durée de 1 minute et demie.
A partir de ce moment, les contractions réapparurent régulièrement toutes les 3 minutes, et l'accouchement se produisit en Il h. 35.
On voit donc qu'une seule injection suffit h déterminer la mise en train du travail, dont le cours est régulier, et que l'action ocvtocique semble absolument indépendante de l'élément anesthésique.
Les faits qu'a observés M. Doléris, lui ont permis de tirer les conclusions suivantes, qu'il a formulées à la Société médico-chirurgicale :
1) « ... L'injection lombaire de cocaïne est « contre-indiquée chez la femme enceinte ; « on s'exposerait à un avortement, si l'on
« voulait l'utiliser pour l'exécution d'un « acte chirurgical quelconque pendant la (f grossesse .
2) « Une nouvelle méthode de provocation a de l'accouchement est créée par l'emploi de « la méthode des injections rachidiennes qui « agissent sûrement sur les nerfs moteurs de (( l'utérus.
4) « Dans l'éclampsie où l'évacuation race pide de l'utérus est indiquée, notre procédé « doit être efficace, et agit peut-être heureu- « sèment sur les réflexes nerveux. »
Il nous semble que l'avènement de cette méthode constitue un~progrès important en obstétrique, d'autant plus que la crainte de l'infection n'est pas légitime, étant donnée la sécurité que donnent les différents procédés de stérilisation de la cocaïne.
« Nous pouvons ... conclure, dit M. Tuflier « dans un article récent (1), que la stérilisa- « tion à la Tyndall, le chauffage à 125° et la « filtration, donnent une sécurité parfaite au « triple point de vue du titre, de la composi- « tion, et des produits physiologiques de la « solution de cocaïne à 2 pour 100... »
(1) La Presse Médicale, 1901. 1N° ï6\ p. 82.
litS ÉTUDES Slin LA GROSSESSE
Quant à la méthode qui consiste à injecter la cocaïne sous la peau, ou dans des masses musculaires, elle est Loin de présenter les mêmes avantages que la précédente.
M. Doléris a bien montré, en effet, que l'injection rachidienne avait une action plus directe sur les racines nerveuses ; qu'elle nécessitait une dose moindre de cocaïne ; qu'elle agissait beaucoup plus rapidement ; et qu'enfin cette action était seule précise.
D'ailleurs l'avenir pourra nous éclairer sur ce point.
t) Hospitalisation des femmes enceintes dans des services généraux.
A) Historique. — Ce genre d'assistance est certainement de date très ancienne.
« De tout temps, dit Cury (i), les femmes « enceintes bien portantes, mais simplement « nécessiteuses, ont fait appel à la charité « officielle, pour être admises dans les hôpi- « taux au cours de leur grossesse. »
Il est probable que bien des hospices, fondés pour recevoir des femmes malades, ou pour héberger momentanément des femmes
(i) Hygiène sociale de la grossesse chez les femmes de la classe ouvrière. Thèse, Paris, 1898, pi t\2.
BOUCHACOURT. 29
/i5o ÉTUDES SUIi LA GROSSESSE
pauvres, servirent souvent d'asiles aux femmes enceintes dénuées de ressources.
Parmi les établissements qui florissaient au xvii0 siècle, nous citerons surtout, d'après le Dr Cornu (i), Yliôpital Sainte- Catherine, « où « sont religieuses de l'ordre de Saint-Augus- « tin, qui reçoivent toutes pauvres femmes et « filles par chaque nuit, et les hébergent par « trois jours. »
Il devait en être de même de « V hôpital de « Sainte -Madeleine, fondé par Hymbert de « Lyons, pour recueillir et loger une nuit pau- « vres femmes mendiantes passantes, et, en « partant le matin, leur donner un petit pain « et un denier parisis pour viatique; mainte- « nant, dit Claude Malingre, en 16^0, on leur « baille honnestement à souper. »
Quant à Y hôpital des Haudiyettes, où étaient nourries et habillées « assez sauvagement », une quarantaine de pauvres femmes veuves, il est plus que probable que beaucoup, dans le nombre, étaient enceintes, et que leur état intéressant était précisément un puissant motif d'admission.
Parmi les établissements ne recevant que
(i) In Thèse Le Maguet. 1899. Le monde médical parisien sous le grand roi, p. 383.
DE LA PUÉRICULTURE INTRA-UTÉRINE /t5 r
les femmes, et qui durent vraisemblablement servir, tout au moins momentanément, d'asiles de grossesse, nous citerons encore : V hôpital de la Charité des femmes, qui fut tour à tour installé rue du Colombier, rue des Tournelles, et enfin rue de la Roquette, et qui hébergeait des dames nobles pensionnaires, entretenues au frais de la reine mère ; enfin Notre-Dame de la Pitié, et X hôpital de Saint- J ean-B a ptiste de la Charité.
Mais l'hôpital principal était alors Y Hôtel- Dieu, qui comportait de nombreuses dépendances.
Y recevait-on les femmes enceintes ?
Les registres de l'ancien Hôtel-Dieu contiennent, à ce sujet, de nombreuses délibérations, attestant que, pour les femmes grosses, la seule règle d'admission ou de refus a été, pendant longtemps, le plus ou moins d'encombrement des salles ; il n'y avait aucun règlement en leur faveur.
A partir du xvie siècle, cet hôpital a servi de refuge et de retraite inviolable, pour les filles séduites, la salle des accouchées étant considérée comme un asile contre le déshonneur; mais ce ne fut qu'une mesure d'exception.
Cependant au xvne siècle, les femmes enceintes furent souvent admises à l'Hôtel-Dieu
tùi ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
lin mois avant terme (i); en 1659, on les reçut même lorsqu'elles étaient syphilitiques, ce qui était contraire à l'opinion médicale du moment.
Vers la même époque, d'après Sauvai (2), là Maison de Saint-Denis, appelée plus communément la Salpôtrière, qui avait été bâtie sur l'emplacement du petit Arsenal, servait partiellement d'asile de femmes enceintes et accouchées. Dans la thèse récente de Mac- Auliffe, on trouve cet extrait d'un rapport du comité de cet hôpital: « ... Quelques filles « enceintes sont réunies dans un dortoir, en « attendant qu'elles puissent faire leurs couce ches à l'IIôtel-Dieu. »
Ce fait est d'ailleurs nettement établi par le passage suivant de Sauvai :
« De plus, dans une cour séparée, en lace quelle il n'entre que des personnes néces- « saires au service, sont logées les filles et les « femmes grosses, et les nourrices avec leurs « enfants, afin qu'étant reçues dans cette re- « traite assurée et secrète, la crainte de la
(1) Fauvelle. Thèse, Paris, 1899. Les étudiants en médecine sous le grand roi, p. 99.
(2) Histoire des recherches des antiquités de Paris. Paris, 1724, t. I, p. 520,
« nécessité, ou d'être déshonorées, ne les « porte plus dans le désespoir, et dans les ré- <( solutions effroyables, dont il n'y a eu que « trop d'exemples dans le passé. »
Sauvai ajoute, qu'on cherchait ensuite à placer certaines de ces filles comme servantes ; qu'on en mariait d'autres à des ouvriers ; ou qu'enfin on les envoyait aux colons du Canada.
Notons en passant que ces dernières, dont la fécondité avait bravé l'opinion publique, et leur avait valu l'exportation au delà des mers, n'ont pas dégénéré, puisque ce sont ces mêmes femmes qui ont donné naissance à une des races humaines les plus belles et les plus prolifiques : le canadien français.
D'après le même auteur, la Maison de Sainte- Marthe, dite Maison Scipion, qui existe encore rue du Fer-à-Moulin, près de l'amphithéâtre de Clamart, fut rattachée, au milieu du xvnc siècle, à l'Hôpital Général, et on y mit alors les femmes enceintes (i663).
Mais, au bout de peu de temps, cette maison fut transformée en boucherie et boulangerie centrales ; c'est encore aujourd'hui, la boulangerie de l'Assistance publique (i).
(i) Mac-Àuliffe. Thèse, Paris, 1901. La Révolution et les Hôpitaux, p.
Le xvin0 siècle, et les trois quarts du xi.v , ne furent marqués par aucun progrès, dans l'assistance des femmes enceintes.
Cependant, dans son Tableau de Paris, publié très peu de temps avant la Révolution, Mercier s'exprimait ainsi : « Les filles pauvres « et sans ressources vont faire leurs couches à « l'Hôtel-Dieu: on les y reçoit dès le sixième « mois. Cette partie de l'Administration est « très bien soignée.. . »
Cette opinion est d'autant plus inexplicable que, en 1788, Tenon faisait la description suivante, des salles de femmes enceintes à l'Hôtel-Dieu : « ... Leurs salles, au nombre « de 4> sont accouplées, l'air ne peut y cir- « culer...; on y trouve 67 grands lits et 9 « petits ; on couche 3 à 4 par grand lit, les « femmes enceintes saines avec les mala- « des... (1) »
Tenon concluait en proposant de supprimer l'Hôtel-Dieu, et de le remplacer par 4 hôpitaux excentriques.
On peut donc dire que, jusqu'à la fin du xixe siècle, la femme enceinte fut presque complètement abandonnée des pouvoirs pu-
(1) Tenon, 1788. Mémoires sur les hôpitaux. Préface, p. 28.
blics, aussi bien d'ailleurs que de la charité privée.
Il y a quelques années seulement, à Paris, la femme enceinte nécessiteuse et abandonnée, en était souvent réduite, à solliciter son admission frauduleuse dans les services de médecine. En dépit du règlement, on l'y recevait quelquefois par pitié, pour l'y soigner de la maladie de misère et de surmenage.
Il en est encore ainsi, dans la plupart des villes de province, et même dans des grandes villes comme Bordeaux.
Si bien qu'assez souvent des femmes pauvres, appartenant surtout à la classe des domestiques, réussissent à se faire admettre dans des services de médecine, simplement pour y attendre leur accouchement.
Mais, comme pour l'ancien Hôtel-Dieu de Paris, il n'y a généralement aucun règlement en faveur des femmes enceintes.
Celles-ci doivent donc compter surtout sur leur état pitoyable, sur les recommandations, et aussi sur la sensibilité des médecins et des administrateurs, auxquels elles demanderont leur admission.
Mais certains Tartufes de la morale, qui dépensent sans compter pour les œuvres les plus saugrenues : telles par exemple que les
refuges de chiens et de chats, et les cimetières zoologiques ; et des Ames sensibles, qui ne peuvent voir un cocher frapper un cheval rétif, sans lui faire dresser immédiatemenl procès-verbal, en vertu de la loi Gramont, se feraient scrupule d'avoir quelque pitié pour les filles-mères.
On ne peut, soupirent hypocritement ces personnes sentimentales, . « encourager le vice »; comme si le premier devoir de toute femme, n'était pas de donner des citoyens à l'Etat, quand sonne, chez elle, l'heure du fougueux éveil de l'instinct génital, à ce moment que le Talmud appelle, pour ce motif, Vâge du devoir?
Aussi dans une conférence, faite à la Sorbonne le 9 mai 189 1, M. Pinard a-t-il insisté sur ce fait : que « les animaux sont mieux traités « que la femme enceinte abandonnée,... et « que les femmes sauvages, ayant fait preuve « de fécondité, auraient tout à perdre en rece- « vant les bienfaits de la civilisation. »
2) Repos obligatoire et protection légale des femmes enceintes.
Cependant les nations européennes se sont émues peu h peu, et ont essayé d'apporter
quelque adoucissement à l'état misérable créé à la femme par la grossesse.
C'est à un petit pays philanthrope, la Suisse, que revient l'honneur d'avoir pris la tête de ce mouvement humanitaire.
La loi fédérale suisse, qui date du 23 mars 1875, interdit le travail des femmes enceintes, deux semaines avant l'accouchement.
En Allemagne, le Conseil fédéral ne peut imposer cette interdiction, que dans certains cas particuliers. Il en est de même -en Norwège (article 28).
Le travail des fabriques de la Hollande est régi actuellement par une loi, qui est identique à celle qui est appliquée en Suisse depuis i875.
En Danemark, le repos est obligatoire une semaine avant l'accouchement.
En France, la femme enceinte n'est nullement protégée; mais il faut ajouter qu'elle est fréquemment condamnée au repos forcé, par ce fait que le patron, le père, ou l'amant d'une fille-mère, la mettent souvent à la porte, vers le milieu de sa grossesse, qui la rend un objet de moquerie, de scandale, ou de répulsion, suivant les milieux: dans lesquels elle vit, ou encore parce que, bonne à tout faire, « elle n'en fait plus assez. »
Ce qui montre bien la désolante banalité de tels faits, c'est que, dans le roman de Zola intitulé Fécondité, pareil sort est réservé it Norine, enceinte des œuvres de son patron Beauchêne : « Maintenant elle est à la rue; « pas d'argent, pas de pain, personne pour « l'aider; et un mioche qui pousse... (i) »
Grâce à la force des préjugés, le sort de la fille-mère de province est encore bien plus terrible que celui de la femme dont la fécondation de Ivasard a eu lieu dans les grandes villes, et surtout à Paris.
Aussi comprend-on que ces malheureuses, honteuses et chassées de partout, viennent si souvent à Paris cacher leur grossesse.
« Elles y accourent, a dit M. Pinard (2), de « tous les points de la France; j'en ai vu qui « sont venues à pied de la Rochelle, de Brest « et d'ailleurs, marchant tout le jour et cou- « chant la nuit dans les fossés de la route! » Et elles entreprennent ce long voyage, alors qu'elles sont enceintes parfois de six à sept mois ; car elles ne se sont décidées à partir, qu'après avoir perdu tout espoir de gagner
(1) Zola. Fécondité, p. i5G.
(2) Pinard. Clinique obstétricale, p. 3a.
DE LA PUÉRICULTURE INTRA-UTÉRINE tâ§
leur vie, et aussi — il l'a ut bien le dire — toute patience.
Pour assurer le repos des femmes enceintes, la première condition a remplir consiste donc à pourvoira leur existence, pendant une partie de leur grossesse.
Dans certains pays, comme la Suisse, l'Allemagne et l'Autriche, les mères sont indemnisées pendant tout le temps qu'elles ne travaillent pas.
D'après M. Strauss (i), ce serait en Allemagne et en Autriche, que les lois protectrices sont le plus rigoureusement appliquées.
L'indemnité compensatrice y est équivalente à 5o, ou à 60 pour 100, du salaire journalier; elle est même quelque fois plus élevée encore.
La Russie, l'Espagne, l'Italie et la Turquie, ne possèdent encore aucune législation qui protège la femme, que celle-ci soit enceinte, ou qu'elle vienne d'accoucher.
Nous venons de voir qu'il en était de même pour la France ; ce qui est d'autant moins excusable que, lorsque, en 1890, l'empereur Guillaume II convoqua un Congrès à Berlin,
(1) Strauss. La puériculture avant la naissance. La Revue des Revues, n° du i5 janvier 1900.
/,Go ÉTUDES SUn LA GROSSESSE
dans le but d'étudier une législation internationale du travail, la troisième commission, présidée par Jules Simon, proposa de n'admettre les femmes dans les ateliers, que quatre semaines après leurs couches.
Cette proposition fut adoptée à l'unanimité parle Congrès, et appliquée depuis dans beaucoup de petits Etats, et par toutes les grandes nations, sauf la nôtre.
En France, la loi du i5 juillet i8g3, qui assimile les femmes en couches à des malades, c'est-à-dire qui leur assure l'assistance médicale gratuite, est muette sur l'époque h partir de laquelle il est nécessaire d'assister la femme enceinte, pour lui permettre de mener sa grossesse jusqu'à terme ; d'ailleurs elle u'assure même pas de secours à l'accouchée.
L'extension aux femmes enceintes, des différentes lois de protection qui étaient applicables théoriquement aux seules accouchées, semble être en voie de se faire tout naturellement.
Mais, si les Français se sont laissés distancer, sur ce terrain éminemment philanthropique, ce n'est certes pas parce que les projets de réforme ont fait défaut.
Il y a déjà plusieurs années, la Société de médecine publique a adopté, après une longue
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discussion, un vœu de M. Wallich, relatif à La protection industrielle des femmes enceintes.
En 1896, le Congrès international de protection de l'enfance, réuni à Genève, adopta également une motion de M. Strauss, tendant à proclamer la légitimité de l'interdiction préalable de travail, avant la date probable de l'accouchement.
M. Napias a demandé, pour la femme enceinte, un repos de six semaines avant ses couches.
Dans les conclusions de la thèse de M. Thiroux, M. Pinard a porté à deux mois cette période de repos préparatoire à l'accouchement.
Mme Bernson (1) a encore été plus large, car elle formule ainsi ses desiderata, dans les conclusions de sa thèse :
« 1) Toute femme, mariée ou non, travail- « lant dans les usines, mai) 11 factures, ateliers, « doit être éloignée de son travail pendant les « deux ou trois mois qui précèdent l'accou- « ehement...
a 2) Pendant ce temps de non-admissibilité
(1) Mme Bernson. Thèse, Lille. 1899. Nécessité d'une loi protectrice pour la femme ouvrière, clé.
60 a ÉTUDES SU H LA G KO S S ES SE
« au travail industriel, une indemnité de trois a francs par jour doit lui être allouée. »
M. Strauss s'est contenté de demander le repos obligatoire, pour les ouvrières, dans la dernière quinzaine de la grossesse.
Il ne nous semble pas qu'il v ait lieu de regretter beaucoup que les lois de protection des femmes enceintes soient restées, en France, à l'état de projets ; car, dans bien des cas. Le résultat cherché n'aurait pas été obtenu.
D'abord, il est impossible de fixer exactement le moment où une femme enceinte doit cesser de travailler.
Ce moment est variable selon les professions, selon les individus, selon les saisons, et encore suivantl'âge, le degré de parité, etc., etc.
Comme le dit M. Legrand (i) dans sa thèse : « On risque donc, en faisant une loi, que des « femmes, qui ne peuvent plus travailler, ne « puissent pas avoir encore, à cette époque. « une indemnité qui leur permette de vivre. »
Etant donnée la façon toute naturelle, dont les patrons ont su tourner les lois de protection ouvrière contre les accidents, il est plus que probable que les mesures légales, en fa-
(i) Legrand. Thèse, Paris, 1900, loc. cit., p. 48.
veur des femmes enceintes, auraient été surtout nuisibles aux femmes en général.
Si on se rappelle en effet que, quand la loi est venue déclarer : que l'ouvrier père de famille avait droit, en cas d'accident de travail, à une indemnité proportionnelle au nombre de ses enfants, le résultat ne s'est pas fait attendre.
Dans les grandes industries où les accidents sont inévitables, comme par exemple dans l'exploitation des ardoisières, les ouvriers, pères de nombreux enfants, ont été immédiatement remerciés, par mesure de précaution.
Que pouvait-on reprocher aux conseils d'administration, qui prenaient ces mesures barbares ?
N'agissaient-ils pas ainsi dans la plénitude de leur pouvoir, et dans l'intérêt des actionnaires ?
Pour ce qui est des fémmes en général, il faut bien reconnaître que les patrons ne les emploient que par économie, et que ce motif les guidera toujours.
Quand ils auront la certitude qu'ils seront privés des services de telle ouvrière, à telle date connue d'avance, et qu'ils seront plus ou moins obligés de la payer, comme si elle travaillait, ils prendront les devants : quelques jours avant le terme fixé par la loi, ils se sé-
4G/i ÉTUDES SUR LA G H OS S ES S H
pareront des femmes enceintes qui sont à leur service.
M. Pinard, rapporteur de la question au récent Congrès international, d'hygiène et de démographie, a formulé sans réserve le vœu suivant : « Toute femme salariée a droit au « repos pendant les trois derniers mois de sa « grossesse. »
Cet idéal d'hygiène obstétricale n'est malheusement pas d'une réalisation facile.
3) Assistance des femmes enceintes à domicile.
M. Campagnole, dans son Commentaire de la loi de i8g3, s'exprime de la façon suivante : « L'assistance à domicile permet à l'individu « secouru de demeurer chez lui, auprès des « siens tout au moins, et de recevoir au foyer « domestique les soins de la famille, dont les « liens ne se trouvent pas ainsi exposés, a « être. .. subitement relâchés. »
Le Conseil supérieur de l'Assistance publique a proclamé que la femme enceinte avait droit au secours médical.
Mais, si on veut lui imposer le repos des derniers mois, il est de toute nécessité de lui assurer une aide pécuniaire.
DiS LA PUÉRICULTURE INTRA-UTÉRINE &e5
C'est ce qu'a bien compris le Conseil munipal de Paris, quand il a eu l'heureuse idée d'instituer le secours dit de grossesse, qui permet à la femme nécessiteuse, de prendre en temps utile le repos nécessaire, et qui la préserve des privations et des soucis inhérents à son état, quand elle est abandonnée à ses seules ressources.
M. le Dr Pecker a fondé à Maule (Seine-et- Oise), une Association des dames mauloises, dont un des objectifs est de secourir matériellement les femmes enceintes, dans le dernier mois de leur grossesse.
Cette association, dont le type existait a Lauzanne depuis 4o ans, fournit à la femme enceinte : « repos, aide au soin du ménage, « alimentation, linge, médicaments, soins par « une garde... »
M. le Dr Bernarbeig a créé, dans le même esprit, la Société maternelle du Havre; mais celle-ci limite son champ opératoire, aux femmes qui en sont au moins à leur 3e enfant.
Cette restriction nous paraît bien mal fondée, quoiqu'elle ait l'avantage d'entourer de soins spéciaux, des femmes d'un certain Age, ayant déjà été éprouvées par les fatigues maternelles, à la suite desquelles elles sont certainement perdu des forces physiques et morales.
BoUCHACOUKT. 3o
466 ÉTUDES SUJi LÀ GB0SS11SSE
À l'Isle-Adam, à Saint-Rambert (Rhône), l'initiative privée a fondé des sociétés analogues à celles de Maule et du Havre.
En Allemagne, fonctionne dans le même esprit, mais sur un type un peu différent, Y Œuvre des soins de la maison, sur laquelle M. le D1' Muensterberg a fourni de précieux renseignements, au Congrès d'assistance de 1900.
Ce patronage intervient en envoyant une garde a la femme enceinte, qui peut alors se reposer, puisqu'elle est ainsi suppléée dans les soins du ménage, du mari et des enfants.
On ne doit donc plus voir ce fait monstrueux — et qui n'est pas exceptionnel en France — de la femme au début de ses douleurs, et quelquefois même en plein travail, préparant la soupe du mari, ou lavant son linge.
L'initiative de cette œuvre admirable est partie de Francfort-sur-Mein ; la ville de Berlin n'a fait que suivre cet exemple, en multipliant les circonscriptions.
M. Strauss formule ainsi son opinion sur ce mode d'assistance : « Le svstème allemand
« peut être proposé pour modèle, car il « s'adapte aux deux éventualités : à l'accou- « chement hospitalier, à l'accouchement à « domicile. »
Le Congrès de la condition et des droits des
DE LA PUÉRICULTURE INTRA-UTÉRINE tiQj
femmes de 1900, s'est rallié au principe de la caisse de maternité, tel qu'il avait été proposé à la Chambre par MM. Emile Brousse, Dron, Lafargue, Ferroul et Jourde.
D'après ce projet, l'indemnité de convalescence maternelle devait être fournie par une caisse, établie dans chaque arrondissement, et qui était alimentée moitié par l'Etat, moitié par les départements, au moyen d'un impôt spécial sur les industriels et les commerçants.
Suivant le vœu du Congrès féminin, dont Mme Edwards-Pilliet était rapporteur, cette caisse maternelle serait constituée notamment par les revenus que pourraient produire les bureauxde tabac, directement exploités par l'État.
Enfin une proposition plus simple encore, a été soumise au Sénat : c'est de rattacher les caisses de convalescence maternelle au fonctionnement de la loi sur l'assistance médicale gratuite.
MM. Pecker et Berthod ont émis le vœu : qu'il se fonde en France, sur le modèle des grandes associations de secours aux blessés, une société nationale de protection de la maternité.
Dans la séance du 22 octobre 1900 de la Société médico-chirurgicale, et sur la proposi-
tion de M. Berthod, le vœu suivant, a été adopté : « La Société... appelle l'attention des « pouvoirs publics et des associations muet tuelles et privées, spécialement des associa- « tions de la Croix-Rouge française, sur la « nécessité de favoriser la création d'institu- « tions analogues. »
Au cours de la même séance, M. Bouloumié s'est engagé à pousser à la réalisation de ce vœu, en s'adressant tout d'abord à Y Union des femmes de France.
Ce serait évidemment la meilleure façon d'utiliser en temps de paix, ces 3 sociétés rivales, dont le rôle philanthropique n'a pas été jusqu'ici très nettement établi, quoique les innombrables membres de leurs nombreux comités, aient pris pour devise les grands mots de dévouement et de tache patriotique.
« Que ce soit par l'Etat ou par l'association « libre, dit M. Strauss (i), cette organisation « complémentaire de la loi d'assistance médi- « cale gratuite est indispensable pour enrayer « la dépopulation, pour porter la puéricul- « tnre à son maximum de rendement... » « 11 est temps d'instituer partout, dans les
(i) P. Strauss. Dépopulation et puériculture, 1901, p. 52, 57 et 59.
DÉ LA PUÉRICULTURE INTRA-l TÉRINE 469
« plus humbles bourgades comme dans les « cités populeuses, une assistance à domicile « qui fasse rayonner et pénétrer partout les a enseignements de la science, avant, pence dant et après l'accouchement. »
Ne devrait-on pas créer une association nationale, calquée sur le modèle de celles des Dames-Mauloises, et ayant des comités locaux jusque dans les villages?
4) Sociétés de mutualité maternelle.
Pour parer au désastre domestique, constitué par la maternité chez un grand nombre de femmes, MM. Brylinski et Félix ont fondé des mutualités maternelles, sur le modèle des associations de femmes en couches de Mulhouse. Ces sociétés, qui existent à Paris, à Vienne (Isère), à Lille, et h Dammarie-les-Lys (Seine-et-Marne), ont pour but d'assurer à leurs adhérentes enceintes, une indemnité suffisante, pour qu'elles puissent se reposer un mois avant l'accouchement, et un mois après.
D'après le rapport de M. Félix au Congrès d'assistance de 1900, une indemnité de repos a été accordée à 3 4oo sociétaires, depuis le 3o avril 1892 jusqu'au 3i décembre 1899.
M. Louis Frank (de Bruxelles), qui a beau-
/i7o ÉTUDES SUn LA GROSSESSE
coup étudié, en collaboration avec M. Keifler et M. Maingie, cette question de l'assurance maternelle, propose de porter les indemnités d'accouchement au plein salaire de l'ouvrière, non compris les soins médicaux de tout genre.
D'après le projet de M. Maingie, l'assurance maternelle serait rattachée simplement à l'assurance contre la maladie; ce qui n'entraînerait pas le versement de primes variables d'année en année, croissantes ou décroissantes suivant le risque couru.
Pour M. Strauss, l'organisation la plus rationnelle serait la suivante (i) : « Lorsque le « régime des assurances prendra tout son « développement, les risques de natalité et de « surproduction familiale seront prévus et « compensés, et l'assurance maternelle, largece ment comprise et pratiquée, embrassera « la plus longue période possible, du 5e au 6e ce mois de la grossesse, à la 3e année de « l'enfant. »
Il est certain que ce mode de solution du problème sera imposé aux sociétés futures, par ce fait même que la collectivité est tutrice des enfants en germe, et qu'elle doit entourer
(i) P. Strauss. Lac. cit., p. 5o et 5l.
DE LA PUÉRICULTURE INTRA-UTÉRINE fljfi
de soins l'œuf humain, de façon qu'il en sorte l'être vigoureux le plus vigoureux possible, eu égard aux qualités et défauts des reproducteurs.
5) Des sanatoriums de grossesse.
La véritable mesure de protection, pour les femmes enceintes pauvres, réside évidemment dans la création d'asiles, permettant à la mère future de venir se reposer quand elle en sent le besoin, sans avoir à pourvoir aux frais de son entretien.
Avec le sanatorium de grossesse, il n'y a plus lieu de craindre que la femme ne travaille trop longtemps pour ses forces, puisqu'elle est assurée de trouver le repos et la protection, dès qu'elle s'aperçoit que son organisme faiblit.
Ce que nous avons dit précédemment des multiples influences extérieures, qui peuvent agir sur la femme enceinte, en abrégeant la durée de sa grossesse, démontre bien l'utilité du sanatorium préparatoire à l'accouchement.
Ce n'est que clans cet asile de la maternité, que la femme du peuple pourra être à l'abri des influences morales, des excitations génitales, des écarts ou de l'insuffisance d'alimen-
6,7a ÉTUDES S Uli LA GROSSESSE
tation, et enfin des traumatismes de toute nature, capables d'interrompre sa grossesse.
A) Historique. — a) Jusquen 1893. — La première « Société de charité maternelle » remonte à 178/4, et est d'origine privée; elle aurait été fondée par une dame Fougeret.
Mais c'est à l'empereur Joseph II d'Autriche que revient l'honneur de la création, en 1789, du premier sanatorium de grossesse, sous le nom de « Maternité secrète de Prague (1) ».
Joseph II fit connaître à son peuple cette innovation, dans les termes suivants : « Dé- « sormais , dit-il, le manque d'asile et la « peur de la honte ne serviront plus d'excuses « aux mères pour tuer leur enfant. L'asile « pour les femmes enceintes et malheureuses « existe ; elles sont invitées à y venir, et Ton « ne s'inquiétera ni de leur religion, ni de a leur position sociale, ni même de leur 11a- « tionalité. »
Malheureusement cet asile n'était ouvert, paraît-il, qu'aux femmes qui étaient en état de payer une pension.
La Convention Nationale vota la résolution
(1) Strauss. La puériculture avant la naissance. La Revue des Revues, n° du i5 janvier 1900.
suivante, sur un rapport du représentant Maignet : « Il sera établi, dans chaque district, « une maison où la fille enceinte pourra se « retirer pour y faire ses couches ; elle pourra « y entrer à telle époque de sa grossesse « qu'elle voudra. »
Ainsi que le fait remarquer M. Strauss dans son récent ouvrage (i), il a fallu près d'un siècle pour que ce projet reçût sa première application.
À Paris, en effet, pendant longtemps, l'Assistance publique n'a mis à la disposition des femmes enceintes nécessiteuses qu'un nombre très limité de lits, dans quelques services d'accouchements.
Ces lits, qui étaient réunis dans une salle appelée dortoir, n'étaient guère occupés que par les femmes dites intéressantes, cette qualification s'appliquant indistinctement aux grossesses anormales ou pathologiques, et aux grossesses normales, chez des femmes qui avaient été assez habiles pour se faire recommander.
Dans quelques cas, heureusement exceptionnels, le dortoir n'est même devenu, pour les
(i) Strauss. Dépopulation et puériculture, 1901, p. 38.
sages-femmes et pour les surveillantes, qu'une pépinière de femmes jeunes et vigoureuses, capables de rendre de multiples service, comme bonnes, cuisinières, modistes, blanchisseuses, etc.
La charité privée a été lente à se décider à entrer dans cette voie essentiellement humanitaire, mais qui choquait des préjugés séculaires.
Tout d'abord, en i885, la Société philanthropique annexa, à son Asile de nuit de la rue Saint- Jacques, un dortoir de seize lits pour les femmes enceintes.
Puis quelques asiles particuliers ont fini par s'ouvrir ; mais ces premiers refuges de femmes enceintes n'étaient guère, dans l'esprit même de leurs fondateurs, que des maisons de correction, où la fille-mère devait d'abord « expier sa faute. »
Aussi ces établissements ont-ils fait pendant longtemps, le désespoir des hygiénistes.
Dans une conférence à la Sorbonne (i), M. Pinard a déclaré que les femmes enceintes y étaient le plus souvent, « à tous les points « vue, clans de plus mauvaises conditions que
(i) Le 9 mai 1891.
DE LA PUÉRICULTURE INTRA-UTÉRINE i75
«des prisonnières. Dans les uns, elles ne « peuvent rester que la nuit ; dans d'autres, « au prix du logement insalubre qu'on leur « donne, et de la nourriture insuffisante qu'on « leur octroie, on les fait travailler du matin « au soir et l'hiver sans feu. »
Depuis longtemps, il faut leur rendre cette justice, les maîtres de l'obstétrique protestaient contre l'insuffisance de ces asiles particuliers, et surtout contre l'insouciance de l'Administration de l'Assistance publique, visà-vis des femmes enceintes.
« Nous voyons beaucoup de ces malheu- « reuses, avait dit M. Budin ; elles sont dans a la misère la plus profonde, et nous n'avons « pas le droit de les recevoir dans nos ser- « vices. »
\J hospitalité par le travail, d'Auteuil, comptait déjà, parmi ses clientes de passage, un grand nombre de femmes enceintes.
Aussi lorsque, le 17 juillet 1890, la Ville de Paris eut ouvert, rue Fessart, un refugeouvroir pour les femmes sans travail, ce fut un véritable asile de grossesse. Ce refuge servit, en effet, surtout aux femmes enceintes parvenues au sixième mois de leur grossesse, quoiqu'il ne leur fût nullement destiné en principe.
Cet établissement, appelé encore asile Pan-
/i7G ETUDES SUR LA GHOSSESSE
line Rolland, reçoit maintenant une moyenne de 46o femmes enceintes par an.
Le premier sanatorium de grossesse proprement dit, qui ait été fondé en France, fut dû à l'initiative privée, sous les auspices de Mmu Bequet, qui avait déjà fondé, en 1876, la Société de l'allaitement maternel.
C'est en mars 1892, que cet asile fut ouvert, sous le nom de Refuge de l'avenue du Maine, à toute femme enceinte sans ressources, et ayant besoin de repos.
Cet asile, subventionné par la ville, peut recevoir trente-six femmes.
Mais-bientôt la Ville de Paris créa, rue Stendhal, un nouveau refuge-ouvroir, qui fut utilisé en grande partie par les femmes enceintes, et enfin un asile spécial, véritable sanatorium municipal de grossesse.
(3) Depuis i8g3. — a) A Paris. — C'est le 24 mars 1890, que leConseil municipalavaitdécidé en principe, sur la proposition deM. P. Strauss, le porte-drapeau des philanthropes, la construction d'un asile public pour femmes enceintes, qui ne fut inauguré que le 21 décembre 1893, rue de Tolbiac.
Cet asile, construit par M. Bouvard, sur les conseils de M. Budin, fut mis sous le patronage de Michelet. 11 ne contient malheureu-
sèment que le nombre tout à fait insuffisant de deux cents lits (cent seulement au début); il hospitalise annuellement environ 1 700 femmes (ioo55 jusqu'au ior janvier 1900).
Enfin, en dehors des dortoirs pour femmes enceintes, qui existent dans presque tous les services d'accouchement, et dont le nombre de lits a été successivement beaucoup augmenté, il existe actuellement, à Paris, un certain nombre d'asiles-ouvroirs privés, dans lesquels les femmes sont recueillies, et se livrent à un travail modéré, qui assure leur existence jusqu'à la fin de leur grossesse.
Parmi ceux-ci, nous citerons: Y Asile de la rue Saint- Jacques (trente lits), V Asile maternel, le Refuge-ouvroir de la rue Miromesnil et V Asile Sainte- Madeleine (trente lits).
A Lyon. — Dans la seconde ville de France, l'administration des hôpitaux et hospices civils ne dispose guère que d'une cinquantaine de lits, pour femmes enceintes, à l'hôpital de la Charité. Ces lits appartiennent: les uns à la Maternité (3o), les autres à la Clinique (25).
Mais il existe, depuis 189/1, une œuvre privée, intitulée Y Œuvre delà Samaritaine, qui a été autorisée par arrêté du préfet du Rhône le 7 novembre 1895, et reconnue d'utilité publique le 3i mai 1898.
Cette œuvre possède à Monplaisir, c'est-àdire dans la banlieue-esi de Lyon, à côté de la grande usine photographique Lumière, un asile-ouvroir contenant 4o lits, dans lequel on reçoit les filles-mères, à partir du [\v ou du 5e mois de leur grossesse.
Aux termes des statuts, la Société a pour but: « de fournir aux jeunes filles-mères, viea times d'une première faute et repentantes. « les moyens de retrouver une place dans la « société.
« Elle se propose d'atteindre ce but d'assis- « tance et de réhabilitation, en leur offrant un « asile pendant leur grossesse lorsqu'elles se « trouvent sans ressources, sans famille, sans « refuge, et dans l'impossibilité de pouvoir « travailler, jusqu'au moment où elles vont « faire leurs couches à l'hospice de la Charité. »
Les conditions d'admission sont d'une rigueur excessive; car elles ne souffrent, parait-il, aucune exception.
M. le D1' Marduel m'écrit que : « les condi- « tions d'admission sont strictes et se bornent « à trois articles :
« i) L'œuvre ne s'occupe que des fillesa mères enceintes pour la première fois, et « sur lesquelles ont obtiendra des renseigne- « ment favorables.
« 2) La jeune fille s'engagera à reconnaître « son enfant.
« 3) Elle renoncera à servir ultérieurece ment comme nourrice mercenaire. »
En tout cas, les articles 2) et 3) nous paraissent mériter les plus grands éloges, et on ne saurait trop admirer la pensée qui les a inspirés.
Enfin à Lyon, comme dans la plupart des grandes villes, il existe un asile de nuit, qui sert souvent de refuge aux femmes enceintes ; les récidivistes du crime de conception n'ont d'ailleurs pas le choix, puisque Y Œuvre de la Samaritaine les repousse impitoyablement.
A Bordeaux. — M. Anderodias a bien voulu me fournir les quelques renseignements suivants, sur l'état actuel de l'assistance spéciale des femmes enceintes dans cette ville.
A la clinique de la Faculté, qui est située à l'hôpital Saint-André, il y a une vingtaine de lits pour elles.
A la Maternité de Pellegrin, qui a été complètement transformée en 1895, on compte une quarantaine de lits destinés aux femmes enceintes.
Une société privée, X Œuvre de Saint- Raphaël, abrite quelques primipares qui s'en- !/;i!>'ent à conserver leur enfant.
48o ÉTUDES S Lift LA G H OS S ESSE
Enfin le grand refuge des femmes nécessiteuses, en étal de grossesse, est Y Asile de nuit, dans lequel elles sont reçues pendant deux mois ; mais on les y soumet, paraît-il, à un travail peu compatible avec le repos qui leur est nécessaire.
Maternités Boucicaut. — Aux termes du testament de Mme Boucicaut, il devait être établi aux environs de Lille, de Rouen et de Chalon-sur-Saône, trois maisons destinées à recevoir : « des femmes en couches, non ma- « riées, ni veuves, de nationalité française, ce qui auront eu pour la première fois le « malheur de se voir séduites. »
Le service de ces refuges, — qui devaient contenir chacun dix lits — , devait être fait par les sœurs de Saint-Vincent de Paul, ou par les religieuses de Bon-Secours, d'après les intentions de la testatrice.
Mais ces deux congrégations ayant refusé, ce sont les Sœurs Servantes de Marie-Immaculée qui les ont remplacées.
D'après Paris-Médical (i), ces Maternités comprendraient actuellement 162 lits.
(l) Paris-Médical. Assistance cl enseignement, chez Masson, 1900, p. 269.
DÉ LA PUÉRICULTURE INTRA-UTÉRINE 48i
Le refuge de Roubaix a été ouvert le ior juillet. 1897. Quant aux deux autres Maternités, de Mont-Sairit-Aignan et de Chalon-sur-Saône, elles ont été inaugurées le ior mars 1898.
Dans la plupart des villes de province. — L'assistance des femmes enceintes, dans des salles spéciales, n'existe guère à Létat embryonnaire, que dans les villes où existe une Faculté, ou tout au moins une Ecole de médecine.
Partout ailleurs, on peut affirmer que la femme en état de grossesse en est réduite à frapper à la porte de l'asile de nuit, dans les villes qui ont assez d'importance pour posséder cet abri de la misère.
À défaut de ce refuge, elle ne peut qu'implorer la charité publique ou privée, que nous avons vu lui être souvent si nettement hostile.
B) État actuel. — a) ^4 l'étranger. — Il faut reconnaître, d'ailleurs, que les autres nations sont encore moins avancées que nous, dans cette voie de la généralisation des sanatoriums de grossesse, dont l'utilité, pour l'avenir de la race, est cependant au moins comparable à celle des sanatoriums pour tuberculeux.
Alors que la création de ces derniers établissements a été l'occasion d'une véritable croisade, en Allemagne surtout, le refuge pour les femmes enceintes n'a intéressé personne. Bouchacourt. 3i
48a ÉTUDES SUli LA GROSSESSE
En Angleterre, ces asiles existent en petit nombre ; ils n'ont aucun caractère général.
La plupart ne reçoivent que des femmes mariées, et encore sur recommandation.
Quelques-uns cependant acceptent des fillesmères, ayant une bonne conduite, et enceintes pour la première fois, car les préjugés séculaires s'opposent encore ici à ce qu'on y admette les récidivistes du crime de conception.
En Autriche, à la Maternité de Vienne, les femmes enceintes sont divisées en deux catégories : les unes, admises gratuitement, servent à l'enseignement de l'obstétrique ; les autres, reçues en payant, sont exactement comme dans un asile privé.
En effet, on trouve mentionné, dans le rapport de Le Fort (i), que les femmes payantes j de Vienne « peuvent être reçues masquées ; « elles peuvent se refuser à tout examen fait « par le médecin, et nul ne peut entrer chez « elles sans leur autorisation. »
(3) A l'Exposition de igoo. — L'Académie de médecine de Paris ayant émis, le 12 mai 189 1, à la suite d'une discussion interminable sur la dépopulation en France, un
(1) Le Fout. Les maternités en Europe.
certain nombre de vœux, et ayant proposé plusieurs moyens propres à remédier à cet état, il était intéressant de voir si les exposants de 1900 avaient tenu compte des desiderata des Académiciens.
En réponse à ce vœu : « que, dans chaque « département, il soit établi au moins un asile « destiné à recevoir les femmes pendant les « derniers mois de leur grossesse », on pouvait légitimement espérer que de nombreux plans et projets de sanatoria de grossesse, seraient soumis à l'examen des intéressés, c'està-dire du public cosmopolite de l'Exposition.
Au Champ-de-Mars, l'Assistance publique et le ministère de l'Intérieur (G XVI) ont exposé, à côté des plans du sanatorium d'Hauteville pour tuberculeux, un projet de sanatorium pour femmes enceintes, dont nous reparlerons plus loin.
La ville de Montpellier a envoyé des plans et des photographies, d'une nouvelle Maternité véritablement magnifique, qu'on construit en ce moment, et qui comprendra à la fois la Clinique d'accouchements et de gynécologie.
Bordeaux a exposé le plan de la Maternité de Pellegrin, telle qu'elle a été complètement remaniée en 1896 .
Parmi les plans et photographies envoyés
A8.'i ETUDES SUIl LA GHOSSESSE
par la ville de Reims, on peut voir une Maternité comprenant vingt et un lits de femmes accouchées, et une salle de six lits pour attendantes.
Montbéliard a exposé un hôpital mixte, qui comprend une Maternité.
En revanche certaines villes, comme Cette par exemple, semblent ignorer la femme enceinte, car, dans le plan de son hôpital-hospice, on ne trouve pas trace de service d'accouchement.
Parmi les projets étrangers, nous signalerons surtout ceux de l'Italie. Cette nation a obtenu un grand prix, avec un plan en relief de la Policlinico Umberto, de Rome, qui était exposé au Champs de Mars (Guilo Podesti architecte). Ce plan en relief formait une véritable ville, dans laquelle une place importante était réservée pour la clinique obstétricale et gynécologique. A cette clinique était annexé un bâtiment séparé, qui nous a paru devoir être destiné aux femmes enceintes.
On voit que, si l'idée du sanatorium de grossesse compte un certain nombre de partisans, le passage de la théorie à la pratique est à peine ébauché, et que, pour beaucoup, ce n'est encore qu'une conception philosophique.
En revanche, a l'Exposition de iqoo, les
asiles d aliénés étaient brillamment représentés, ainsi que les Instituts pour jeunes aveugles (pavillon de la Ville de Paris, ministère de l'Intérieur, Assistance, Pays-Bas, Hongrie, Italie), pour sourds muets (pavillon de la Ville de Paris, ministère de l'Intérieur, Assistance, Italie, Hongrie), et pour enfants anormaux en général (Russie).