I. — Influences générales mal déterminées
i) Influence du genre de vie.
A) Résultat de la domestication chez les animaux. — Cet état a eu incontestablement pour effet de raccourcir la duréé de la gestation, ce Si on compare, dit Cornevin i ), cette « durée dans les espèces domestiques, et dans « leurs similaires sauvages, on voit de suite « une différence. »
C'est ainsi que la laie porte de 127 à 128 jours, et la truie n5 ; la louve 100 jours (Buffon), et la chienne 63 ; enfin la durée de la gestation de la hase est de 3i à /jo jours,
(1) Traité de zootechnie générale, p. 801.
tandis que celle de la lapine n1est que de 3o jours en moyenne.
Ce qui rend plus manifeste encore cette influence de la domestication, c'est que l'observation en sens inverse a pu être faite chez les porcs. On a constaté, en effet, que, sur ces animaux devenus marrons, c'est-à-dire retournés à l'état sauvage, la durée de la gestation s'allongeait, et se rapprochait de celle du sanglier.
Il existe une conséquence de cette influence, qu'il est facile de constater : c'est que les petits des animaux sauvages sont plus développés, à la naissance, que leurs congénères domestiques. On n'a qu'à comparer, sous ce rapport, le levraut et le lapereau domestique.
La jument persane, qui vit en demi-liberté, porte 34 1 jours, d'après Baumeister et Rueff, tandis que le pur sang anglais, et le boulonnais, dont l'allure et le poids sont cependant si différents, ne portent que 335 jours en
moyenne.
B) Influence de la civilisation sur l'espèce humaine. — La diminution dans la durée de la grossesse, sous l'influence de la civilisation, est comparable à la diminution dans la durée de la gestation, sous l'influence de la domestication; mais il est bien plus difficile de
no ÉTUDES SUE LA GROSSESSE
la séparer de celle de l'évolution, e,t de beaucoup d'autres influences encore, que nous étudierons plus loin.
Il est incontestable, que le nombre des accouchements prématurés augmente, en raison directe du degré de civilisation, et, que la grossesse arrive beaucoup plus souvent à terme dans les campagnes que dans les villes.
Millier (i) reconnaît que : « il y a beaucoup « de raisons pour admettre que la civilisation « fait accoucher prématurément. »
Il en donne les raisons suivantes : « La « civilisation, dit-il, rend précoce en tout; « elle fait évoluer plus rapidement; jamais « elle n'agit pour ralentir ou pour entraver « l'évolution, en prolongeant les phases de « développement d'un organe, en dehors des « cas d'arrêt de développement. »
a) Influence de l'évolution.
A) Chez les animaux domestiques. — On trouve rapporté, dans Saint-Cyr et Violet (2), la communication inédite suivante, de Cornevin : « Si on pouvait s'en rapporter au texte, sou-
(1) Muller. Thèse, Nancy, 1878, loc. cit., p. 26.
(2) Traité d'obstétrique vétérinaire, 1888, p. i45.
CAUSES DES VARIATIONS m
« vent obscur à la vérité, des anciens natu- « ralistes et agronomes, il semblerait que la « durée de la gestation se serait un peu abré- « gée, pour les familles de nos ruminants « domestiques, depuis l'époque où ils écri- « vaient. »
Cette opinion, émise sous forme d'hypothèse en 1888, nous parait s'appuyer sur des faits indiscutables.
La comparaison des chiffres, qui avaient été fournis par Teissier en 181 7, avec ceux qui ont été obtenus récemment par Cornevin, prouve que les changements qui s'étaient produits, depuis l'époque romaine, dans la durée de la gestation des animaux domestiques, ont toujours été en s'accentuant, et dans le même sens.
Chez la jument, cette modification s'est faite dans le sens de l'allongement. Entre les observations de Teissier (1817), et celles de Cornevin, on constate que la durée moyenne de la gestation de la jument a augmenté d'un jour.
Pour la vache et la brebis, la durée de la gestation, qui avait diminué depuis l'époque romaine, a continué à diminuer, depuis Teissier, d'un jour et demi pour la vache, et d'un jour pour la brebis.
lia ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
Quant à la truie, elle portait, aux temps anciens, aussi longtemps que la laie.
C'est ainsi qu'on lit dans Columelle (i), qui écrivait au ior siècle de L'ère chrétienne, que les truies portent 4 mois, et mettent bas dans les premiers jours du cinquième; ce qui est précisément la durée de la gestation admise aujourd'hui pour la laie, qui est d'environ 125 jours (2).
La comparaison des chiffres de Teissier, et de ceux de Cornevin, montre que cette modification s'est poursuivie dans le même sens.
M. Fontaine (3) ayant accepté récemment le chiffre de 3 mois, 3 semaines et 3 jours, pour la gestation actuelle de la truie, il y aurait donc un raccourcissement d'environ une semaine, depuis Columelle, dans la durée de «ette gestation.
Alors que Teissier avait indiqué 10g jours comme minimum, et 123 comme maximum, Fox a trouvé que les variations avaient lieu entre le 101e et le 116e jour.
Mais nous verrons plus loin que d'autres influences sont venues ici exercer leur action.
(1) Columelle. De re rustica, livre VII, chap. ix.
(2) Cornevin. Traité de zootechnie spéciale. Les porcs, 1898, p. 5o et 5i.
(3) Fontaine, th. de Bordeaux, 1900, loc. cit., p. 17.
CAUSES DES VARIATIONS n3
B) Dans l'espèce humaine. — Les premières lignes de ce travail ont déjà fait pressentir l'influence de l'évolution sur la gestation humaine. L'auteur anonyme des Recherches sur la durée de la grossesse et le terme de l'accouchement (i) avait avancé timidement cette phrase, que nous avons déjà citée comme épigraphe : « Si vous remontez à la plus haute « antiquité, au temps de Salomon et d'Ho- « mère, ou l'on n'avait pas encore d'opinion « bien distincte sur ce point, ou ce n'était « pas tout à fait celle qui a prévalu depuis. »
Millier, dans sa thèse, émet la même idée, mais seulement sous forme d'hypothèse.
« A ce sujet, dit-il (2), il ne serait peut-être « pas impossible que même la durée normale « de la gestation eût été un peu plus longue « autrefois qu'aujourd'hui. »
Les raisons que Mùller donne de ce changement sont que les influences morales et sociales de la civilisation, loin d'être une cause de grossesse prolongée, comme l'ont prétendu quelques auteurs, « agissent en sens contraire, « c'est-à-dire qu'elles doivent diminuer le
(1) Amsterdam, 1766, chap. xxxi, p. 3a.
(2) Muller. Thèse, 1878. Sur la durée de la grossesse prolongée indéfiniment, p. 26.
BoUCHACOURT.
ff temps de la gestation, au lieu de l'augmen- « ter. w
Parmi les arguments invoques par Kleinwâchter (de Prague), pour repousser formellement la grossesse prolongée, et la mettre au nombre des monuments de la naïveté humaine, nous trouvons précisément mentionné ce fait, que la prolongation de la grossesse a été surtout observée autrefois.
« Ajoutez à cette circonstance, dit-il (i), « que les relations de ce genre viennent la « plupart des temps anciens, tandis que, dans « les temps modernes, on ne rapporte plus « que très rarement de ces cas. »
Enfin, il est incontestable que le nombre des avortements, et des accouchements prématurés, est en voie d'augmentation rapide, depuis un certain nombre d'années, sans que les causes en puissent être toujours bien déterminées.
3) Influence de la race.
A) Chez les animaux domestiques. — x) Influence de la précocité. — A la suite
(i) Kleinwachter. GrundrissderGeburtshùlfe. Vienne, 1877, p. 38.
CAUSES DES VARIATIONS n5
d'observations faites à la ferme d'application de l'Ecole vétérinaire de Lyon , Cornevin avait conclu (i) : « que la durée de la gesta- « tion est moins longue dans les races bovines « très améliorées et poussées vers la préco- « cité, et que les veaux de ces femelles sont « moins développés à la naissance, que ceux « issus de mères rustiques dont la gestation « a été plus longue. »
L'amélioration, qu'on poursuit sur le bétail de boucherie, ayant pour conséquence une évolution plus hâtive de son organisme, on conçoit que la durée de sa gestation ait été notablement abrégée.
Pour les porcs, les races les plus précoces et les plus perfectionnées, qu'on rencontre en Angleterre et en Hongrie (2), sont celles qui portent le moins longtemps.
Quant aux vaches, celles qui appartiennent à des races très améliorées pour la boucherie, et notamment les courtes-cornes, semblent, avorter plus facilement, que les animaux qui appartiennent a des groupes moins perfectionnés.
(1) Communication inédite in Saint-Cyr et Violet, p. 1 4 5 .
(2) Cornevin . Zoot. spec. Les Porcs, 1898, p. 47 et 5i.
n6 ÉTUDES SUB LA GliOSSESSE
($) Influence de la malléabilité. — En zootechnie, on désigne, sons le nom de malléabilité, la facilité que présentent les races à donner naissance à d'autres races secondaires.
Ceci étant dit, si, dans un même genre, on met en parallèle deux espèces de malléabilité inégale, la gestation la plus courte s'observe toujours sur la race la plus malléable.
C'est ainsi que la durée de la gestation est moins longue chez la jument que chez l'ànesse, et chez la brebis que chez la chèvre.
Pour la jument, nous avons déjà noté la différence qu'on rencontrait entre la race persane, qui a été très peu modifiée, et les races anglaises et boulonnaises, qui ont été presque créées par la sélection.
Chez la vache, cette influence est encore plus manifeste.
Cornevin, qui a fait porter ses observations sur 12 races ou sous-races différentes, a formulé, sur ce sujet, les conclusions suivantes : Toutes choses égales d'ailleurs, comme alimentation, climat, soins, etc., il y a une différence de n jours 3/4, entre la moyenne maximum représentée par la race de Schwitz, et la moyenne minimum que donne la race bretonne. H est à remarquer que certaines
races de grande taille ont une gestation courte, comparée à des races de même taille et de même poids.
Dans les races porcines, la malléabilité a agi dans le même sens que la précocité, ces deux influences étant d'ailleurs souvent difficiles à différencier ; d'où la durée minimum de gestation chez les races très perfectionnées.
Chez la brebis, Nathusius (1) avait fait, il y a déjà un certain nombre d'années, les mêmes expériences, que Cornevin a reprises plus tard sur les vaches ; les résultats ont été identiques dans les deux cas.
Ces expériences ont d'ailleurs été confirmées, depuis, par d'autres expérimentateurs et observateurs ; les variations ont toujours été constatées dans le même sens.
y) Influence de la taille. — Le développement extra-utérin n'étant que la continuation du développement intra-utérin, on conçoit que la masse de l'animal exerce une influence importante, sur la durée générale de la gestation.
Pour la jument, on peut expliquer, par l'augmentation progressive de la taille et du
(x) Von Nathusius. Der Thierazt, i863, p. 3i.
n8 ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
poids des chevaux, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, ce fait incontestable de l'augmentation de la durée de la gestation chevaline.
Chez la vache, toutes les races de petite taille ont une gestation courte. De plus, dans les sous-races de taille plus petite que celle dont elles dérivent, le raccourcissement est toujours très net.
Chez la chienne, cette influence peut être observée tout aussi facilement, d'autant mieux que les différences, entre les tailles minimum et maximum des ^individus de l'espèce canin familiaris, sont vraiment ici colossales.
Or, depuis les recherches d'Eyton, on ne saurait mettre en doute que les races de forte stature ont une gestation plus longue que les races de petite taille.
D'après Cornevin(i), « la durée moyenne est « de 64 à 65 jours pour les premières, et de « 59 à 60 pour les secondes. »
B) Dans l'espèce humaine. — a) Chez les races inférieures. — La durée de la grossesse semble être un peu plus longue, chez les peuples primitifs, que chez les peuples civilisés. On
(1) Cornevin. Zoot. spec. Les petits mammifères, 1897,
ne peut malheureusement l'affirmer, en raison même de l'insuffisance des observations, tout ce qui a trait à la sphère génitale échappant le plus souvent, dans ces cas, à toute recherche scientifique sérieuse.
Si-Khélil, musulman qui fut pourtant à la fois un jurisconsulte et un médecin légiste, s'est chargé de décourager les observateurs.
« Pour les choses, dit-il, qui ne doivent « pas paraître au regard des hommes, et qui « ne sont pas de leur compétence, il suffit du « témoignage, sans autre serment, de deux « femmes musulmanes. » On juge de la valeur d'un pareil témoignage.
Si on s'en rapportait à ce qui se passe chez les Arabes, qui forment la seule race rebelle à la civilisation, dont nous ayons pu percer jusqu'à un certain point les mystères, la durée de la grossesse serait tout à fait indéterminée, et pourrait même atteindre un nombre de mois véritablement fantastique.
C'est ainsi que les auteurs arabes, et Si- Khélil après eux, acceptent sans sourciller que la grossesse peut durer jusqu'à 4 ans.
D'après Reiske (1), l'auteur arabe Ebn Ko-
(1) Reiske opusc. med., p. il\ sq.
lao ÉTUDES SUIÎ LA GROSSESSE
taiba, qui vivait à l'époque du moyen âge, parle d'hommes célèbres qui étaient nés dans le i6° mois, et dans la 2°, la 3e et La V année. Il affirme, en outre, que les femmes de la descendance de Saidi étaient toutes enceintes de trente mois.
Metzger, qui fut l'adversaire le plus acharné des naissances tardives, dit avec raison à ce propos : que « de pareilles assertions ressemblent aux contes des Mille et une nuits. »
Dans sa thèse sur la Criminalité chez les Arabes, Kocher (i) rapporte qu'il a vu récemment « le cadi d'Alger reconnaître pour « le père d'un enfant un mari qui avait ré- « pudié sa femme depuis deux ans. »
Le même auteur a trouvé également sur ce sujet, dans les dossiers du greffe d'Alger, une curieuse déposition qui fut faite par une femme qui était accusée d'infanticide : « Mon mari « Mohamed- Atchiban, dit-elle, est décédé il « y a quatre ans environ , me laissant en- <( ceinte. Mon enfant a dormi dans mon sein, <( jusqu'à dimanche 10 avril dernier... »
Kocher ajoute avec juste raison : « On voit, <( par ce qui précède, qu'un expert non pré-
(i) Kocher. Thèse, Lyon, i883, p. 202.
« venu pourrait être singulièrement surpris « par les réponses d'une femme qu'il ques- « tionnerait sur le début présumé de sa gros- « sesse. »
D'après Witkowski (1), l'application du principe romain : is pater est quem nuptise demonstj'anl, est faite dans le sud algérien, chez les M'zabites, même pour des naissances survenues i5 mois, 18 mois, et même davantage , après le départ du mari.
« Il est en effet admis, dit C. Amat, que « l'enfant peut s'endormir dans le sein de sa « mère, pour ne se réveiller qu'au bout d'un <( temps plus ou moins long. »
Xous avons vu que, chez les Chinois, la grossesse était considérée comme ayant une durée de dix mois.
(3) Influence de bataille. — Pour ce même motif, que le développement extra-utérin n'est que la continuation du développement intrautérin, il est probable que les races humaines de petite taille présentent une durée moindre de la grossesse, que les races de grande stature.
L'influence de la taille n'est sans doute nullement négligeable, dans la tendance au rac-
(1) Histoire des accouchements, p. 574-
courcissement de la grossesse, que nous avons constatée précédemment, et cela depuis l'antiquité jusqu'il nos jours.
Il suffit de comparer les ossements qu'on rencontre dans les tumulus, et dans quelques tombes de l'époque gallo-romaine, pour se rendre compte de la diminution moyenne de la taille depuis ces temps relativement peu. reculés.
Quand on visite un musée d'artillerie ayant une certaine importance (i), on est toujours frappé par la différence notable de taille qui existe entre l'homme actuel, et l'homme, non pas seulement de l'époque romaine, mais simplement du moyen âge et des siècles suivants jusqu'à Louis XIV.
Il suffit, en effet, de comparer la stature d'un homme de taille moyenne, avec une armure ordinaire, pour se convaincre que, en quelques siècles, il y a eu une diminution notable, dans la masse des spécimens de l'espèce humaine, cette diminution portant sur la largeur, peut-être encore plus que sur la hauteur.
Etant donné le poids des armures de Louis XIII, dont 3 modèles existent au musée dé?
(i) Comme ceux de Madrid, de Vienne, de Berne, de Paris, etc.
CAUSES DES VARIATIONS ia3
Invalides, il est certain que la force musculaire a diminué d'une façon extraordinaire en quelques siècles. C'est à peine si on peut soulever quelques armes banales de cette époque, telles par exemple que les rondaches ou petits boucliers de tranchée, qui pesaient couramment 60 livres. Il suffit de regarder les nombreux modèles d'épées de guerre ou d'armes, de ville ou de ceinture, estocs, estramaçons, espadons ou épées h deux mains, rapières, carrelets, flamberges, colichemardes, etc ; qui sont aux Invalides, pour se convaincre de la réalité de cette déchéance musculaire.
[\) Influence du climat
A) Chez les animaux domestiques. — La durée de la gestation, pour une même race bien acclimatée, est-elle plus courte quand les individus vivent sous un climat chaud, que quand ils habitent dans une région tempérée, et surtout dans les pays froids ?
Il est bien difficile de répondre à cette question d'une manière catégorique.
Notons simplement que Millot rapporte (1)
(1) Millot. Traité d'accouchement, 1807, t. I, p. 5o (en note).
i24 ÉTUDES SUR LA GROSSESSE
le fait suivant, <[ui es1 en faveur de l'affirmative.
« M. Chanvalon, célèbre naturaliste, a fourni « des observations qui prouvent cette opinion. « par les remarques qu'il a faites sur les va- « riations frappantes qu'il y a eu, aux Isles « Méridionales, dans le terme de la gestation « des animaux qu'on y a transportés. »
B) Dans l'espèce humaine. — Kiperus a affirmé, dans son Anthropologie, que les différences de climat sont une cause de variété dans la durée de la grossesse. Mais il n'apporte aucun fait à l'appui de cette assertion bien hypothétique.