‹ La guérison des maladies, romanChapitre 13 sur 19 · CHAPITRE NEUVIEMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEMK

Mais la première guérie fut la petite Lucie Duc, qui toussait tellement et depuis si longtemps.

La chose éclata dès le soir quand le père rentra, et la mère lui dit : « Elle n'a pas toussé une seule fois aujourd'hui. Regarde ses joues, sont-elles roses ? Et touche-moi ces mains, si c'est frais !... »

Il n'y voulut pas croire, ayant déjà consulté trop de médecins et trop acheté de remèdes qui coûtaient cher pour ne pas savoir que ces maladies-là sont de celles auxquelles

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personne ne peut rien. Mais sa femme alors s'approchanl et lui prenant la léte dans ses deux mains à cause d'un mouvement d'amour (l'amour depuis longtemps passé pour eux, mais que le bonheur ramenait), elle lui parlait à l'oreille.

Il la regarda, il ne répondit rien, Et appelant de nouveau l'enfant, voilà qu'elle était toute gaie et vive, comme elle ne l'avait jamais été, et tenait un gros morceau de pain où elle mordait avec appétit.

— Est-ce possible? est-ce possible ?

Elle riait, elle vit un papillon passer, elle le montrait du doigt, elle disait :

— C'est un blanc!

Et elle disait : « Où est-ce qu'ils ont leur nid? Sont-ils comme les oiseaux qui ont un nid, ou bien est-ce qu'ils n'en ont point? »

Le père dit :

— Ils ont un trou dans la terre.

Il prit ses boucles dans sa main et, jouant avec, il les enroulait autour de son doigt. Puis, tirant dessus doucement (et elle : « Papa, tu me fais mal ! » mais cependant elle riait), il l'amenait à lui, il la forçait de s'approcher,

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tenant de l'autre main la main <lr s.» femn

Et il les amena toutes deux contre lui, disant : « II y a de* la place, o et 1rs fii asseoir l'une et l'autre sursis genoux.

Un pour chacune, qu'il disait, wo\ voyez bien qu'il y a de la place.*.

C'est ce ciel couleur de blé mur de quand la journée a été très chaude, et um> barque deux grandes voiles pointues, dont Tune était blanche, l'autre rose, passait sur le lac. II y avait à l'arrière de la barque un petit moteur à benzine, qu'on entendait fonctionner. C'était sourd, en dedans de l'eau, comme un cœur dans cette eau qui aurait eu la fièvre. A coups précipités, à coups de grand effort, et un nuage, au bout de la dent d'Oche, pend comme à sa hampe un drapeau.

Ils se mirent tous trois à regarder la barque ; immobile à cause de la distance, elle semblait posée sur un toit ; on aurait dit un autre papillon qui se serait trompé et aurait pris ce toit pour une fleur.

Tout était étrange et nouveau, en même temps que tout était très ordinaire.

Il se mit à passer son doigt contre le mai-

gre petit poignet à veines bleues (pas assez potelé) et trop doux, et son autre main tenait un autre poignet : et il le sentait maigre aussi, mais tout rêche, lui, et rugueux (à cause des durs travaux du ménage).

Alors il étendit les bras un peu, les rapprocha, puis se mit à serrer, tenant ainsi contre lui ces deux vies et il y eut un court instant où il crut tenir contre lui toute la vie, pour toujours. Car, quand on serre si fort les choses contre soi, comment pourraient-elle vous échapper ? Ah ! toute espèce de guérison, mais la vraie est au fond du cœur. El toutes en partent et toutes y aboutissent. Là, il se rassembla donc encore un instant, puis, qu'est-ce qu'il y eut? soudain le doute venait, et il se mit à dire comme pour lui-même : « C'est pas vrai ! »

Il les repoussa, il se mit debout. Et à présent elles aussi étaient debout.

Il voyait le ciel se défaire et le liant de Pair cessa ; il y eut des vides partout, la barque ayant quitté son toit apparut seulement une pauvre chose de bois et de toile, même on se disait : « Quel ennui pour ces gens les

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heures el les heures qu'ils mettent à traver l'eau, quand il n'y ;i pas de vent, el ils dépensent de la benzine. »

Mais la petite Lucie était déjà repartie ** courir et rire dans le jardin, secouant ses boucles dans Pair frais du soir el devant Jes roses ; et il se sentit rassuré.

Ce n'est pas celle qu'on avait cru qui lut guérie (quand Mme Grin avait crié : «Elle est guérie ! ») mais d'elle venait la guéri son.

Comment est-ce qu'on fera pourapprocher?

Décoslerd disait : « Ce pauvre Grin n'a pas une femme commode. Les femmes c'est comme le vin : ça s'aigrit vite quand ça n'est pas soigné. Décanter, branter, transvaser, coller, il faut des tas de petits soins, sans quoi le vin tourne en vinaigre. N'empêche qu'il ferait fortune, ce sacré Grin, s'il voulait. Il ne connaît pas sa chance. »

Puis changeant brusquement de ton :

« Mais respect quand même pour lui et pour elle ! Ils habitent les hauteurs ! »

C'était à ses clients habituels, amateurs de bon vin plus que de phrases, surtout de phrases de cette espèce, qu'il s'adressait ;

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mais le respect qu'on sent chez autrui en impose; on avait beau ne pas comprendre, on se taisait. On faisait silence un moment autour des phrases de Décosterd ; et c'est à cette même heure que cette autre jetait ses béquilles et, comme on lui disait : « Que faites-vous?» — «C'est, disait-elle, que je n'en ai plus besoin, » et elle riait, étant jeune encore, mais jamais ses jambes ne l'avaient portée, c'est pourquoi elle s'appuyait sur ces bois.

C'était une grande gêne pour elle à cause qu'elle allait, comme on dit, en journées, étant Jingère de son métier, et elle perdait bien du temps, chaque jour, à faire le chemin de chez elle chez ses pratiques. Elle s'était dit : « Si j'essayais ; » elle se disait : « Ça ne coûte rien. »

Ceux qui la virent ressortir racontèrent qu'elle n'avait pas l'air très contente, ni l'air démarcher plus facilement. Les deux pigeons sur le pavé, la connaissant, ne se donnèrent même pas la peine de s'écarter pour lui faire place, ni de hâter leur pas de promenade, ce drôle de petit pas dandiné de dame qu'ils ont. Ce ne fut que plus loin, comme elle pas-

sait près de la fontaine. Peut-être que la foi n'agit que peu à peu, qui est la force de lYsprit, et met du temps à opérer. Mais là brusquement elle s'arrêta et elle ressentit nno douleur dans le dos qui lui Hi faire la grimace. I pensa d'abord qu'elle allait tomber. Mai quand elle se redressa, au lieu de la figure inquiète et travaillée qu'on s'attendait à voir, une joi<> immense se lisait dessus.

Elle écarta un peu le bras gauche, la béquille gauche tomba. Elle la regardait, elle la poussa du pied. Se redressant encore, elle se mit h rire tout haut.

Et alors ce fut le bras droit qu'elle écarta, et de nouveau regardait à terre le second des bois tombés (qui étaient des bois vernis en noir), qu'elle repoussa d'elle également, et se trouva debout, sans supports, privée d'eux, nue deux. Et cependant continuait de rire, et comme si ce rire, ni ces choses à terre ne lui semblaient suffire encore, voilà qu'elle levait les bras en Pair et, les bras levés en l'air, s'avançait.

Elle n'avançait encore que difficilement et en chancelant à chaque pas, comme un petit

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onfant qui s'essaie à marcher, mais elle avançait ; et les gens des maisons se mettaient aux fenêtres, et, elle, elle riait vers les cens aux fenêtres, sans rien dire, tenant toujours les bras levés.

Après elle, ce fut le tour de celle qui avait une difficulté de langue: on disait que la chose lui était venue pour avoir été renversée par un cheval emballé. Elle n'avait pas quinze ans; c'était sa mère qui l'avait amenée. Et, entrant dans la chambre, sa langue s'était trouvée plus embarrassée que jamais, à cause de l'émotion, mais sitôt qu'elle avait été hors de la chambre, elle s'était mise à parler comme tout le monde. Et c'était maintenant Marie qui avait de la peine à parler.

On vit que c'était elle qui était maintenant affligée de ce bégaiement, et ce qu'on vit aussi c'est que c'était elle, à présent, qui avait les jambes paralysées. Elle prenait les maladies sur elle ; elle vous ôtait vos maladies, et c'est elle qui s'en chargeait. Un soir que sa mère voulut lui changer ses draps, elle ne put pas l'aider, comme elle avait toujours fait. Et Mme Grin : « Qu'est-ce que tu

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;is? Voyons lâche de te tourner un peu, » mais Marie rougit. C'est alors que Mr" Grin, tirant à elle la couverture et tirant A elle le drap de dessus, ces pauvres jambes In» app purent.

— Mon Dieu! qu'est-ce que lu iis?

Et, comme Marie cherchait cette fi répondre, on connut son autre infirmité, les mois ne sortant plus qu'un à un de bouche, après de grands efforts, de nombrei recommencements.

Mais ces jambes d'abord, quelle chose terrible à voir! Elles semblaient ne plus appartenir au corps, étant en dehors de la vie. Parce que la sève n'y descendait plus, elles s'étaient retirées sur elles-mêmes et contractées, elles s'étaient tordues et nouées, une peau jaune faisait des plis dessus. Et, parce qu'elles s'étaient inégalement retirées, l'une de ces jambes semblait plus longue que l'autre, celle-ci tournée en dedans, celle-là Journée en dehors...

— Mon Dieu !

Il y eut encore ce cri, Mme Grin n'osait plus regarder. Il le fallut pourtant, à cause de son

ouvrage, lu, vite, se baissant, elle y jetait an regard, puis fermait les yeux, mais à quoi sert-il de fermer les yeux, quand le cœurreste grand ouvert?

Et commencèrent pour elle des temps durs, et des temps de plus en plus durs; il lui venait une grande amertume. Parce qu'elle pensait qu'elle avait des droits que les autres n'avaient pas, et c'était, au contraire, comme si les autres en eussent eus, et pas elle. Même elle n'était plus chez elle. Vainement cherchait-elle à empêcher les gens d'entrer : ils entraient quand même. Une force est eu nous qui fait que toute barrière cède; et il y a cette force qui nous pousse, en même temps que quelque chose nous attire, comme l'aimant le fer. De derrière la cloison, cet appel se faisait sentir : alors ceux et celles qui venaient se hâtaient davantage encore, ne voyant plus rien, n'entendant plus rien, fermés à tout, sauf à cette soif de guérison.

Pourtant jamais elle n'aurait pu croire que celle-ci osât venir qui vint aussi; et il est vrai que ce fut Grin qui l'amena (comme ri avait déjà amené ses amis), mais encore

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fallut-il qu'elle se laissai Faire. La chose se passa une semaine environ après que la paralysée <*ui été guérie. Lui, ce fut une idée qu'il rut, parce qu'il aimait, disait-il, « ce qui était beau. » C'était un ^oùt qui lui était venu. Il vit que ce serait une beauté del'ame ner, il l'aperçut de loin; tout de suite, il s'approcha d'elle. Kl elle où est-ce qu'elle allait? on ne le savait pas, elle ne le savait pas elle-même. Simplement, tâcher de tromper le vide où on est peut-être, et endormir une douleur. Elle devait avoir beaucoup marché ce jour-là ; ses souliers et sa jupe étaient couverts de poussière. Elle allait le long de l'eau, sa tête pendait inutile et ses bras pendaient aussi, qui ne servaient plus à rien. Sa brûlure était plus rouge dans sa figure plus blanche. Elle traînait les pieds, il vint.

Elle eut très peur quand elle l'aperçut, qui n'était plus qu'à quelques pas, et se recula brusquement. Il lui dit : « Venez avec moi. »

On vit qu'elle devait avoir compris où il voulait la mener, parce qu'elle secoua la tête, et cette expression de peur qu'elle avait déjà eue reparut sur ses traits, en même temps

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qu'elle reculait de nouveau; mais il l'avait prise par la main. Et comme elle disait : « De quel droit? » lui, simplement : « Du droit que j'ai. »

Elle se détourna alors, et, comme luimême, une fois :

— C'est que je ne le mérite pas.

Il se mit à tirer, quand même ; ainsi ils allèrent un bout dans la chaleur et le soleil, le long de l'eau, puis ils entrèrent dans l'ombre des arbres.

Tout à coup il prit à travers la place.

Il y avait des sortes de chemins tracés dans l'herbe par les passants ; à d'autres places elle avait été foulée et on y voyait le rond blanc d'un manège de chevaux de bois. C'est là où le cheval (pas de bois), attelé à tout le système, tourne en trottant du matin au soir, et ses pauvres sabots, en s'usant, usent l'herbe jusqu'aux racines.

Mais plus de fête, c'est fini : quelques débris seulement traînant encore çà et là, des chiffons de papier, des bouchons de bouteilles de limonade et ces petites agrafes de fer-blanc qui les tiennent attachés (dont les enfants font des lunettes).

LA GUÉRISON l>i:s MALADIES

Il marchait plus vite, elle le suivait,

est-ce paire qu'on pouvait lefl voir? mais elle

ne résistait plus.

Décosterdse montra entre ses deux lauriers aux tonneaux peints en vert et blanc; il hocha la tête comme on fait quand on approuve.

Il ne riait plus, Décos terd. Et des clients attablés dans la salle à boire étant sortis, eux aussi, ils ne riaient pas davantage, laissant voir seulement beaucoup d'élonnemenl, parce qu'on connaissait la Brûlée et on savait quel était son métier.

Grin dut avoir conscience de la question qu'ils se posaient ; arrivé à leur hauteur et comme il allait s'engager dans la petite rue qui monte, il s'arrêta, il leur parlait.

Elle s'était caché la figure dans sa main, surtout le côté de sa ligure où il y avait la brûlure, et posait la paume à plat sur la cicatrice, tandis qu'avec les doigts elle se couvrait les yeux.

— C'est la plus malade de toutes, et même de deux maladies, mais ce sera la plus facilement guérie, parce que, \h où est le mal. là aussi elle se repent...

Oécosterd hocha la tête, et ces autres firent

ïxh la GUÉRISON DES MALADIES

comme lui, assez sottement, par imitation ; mais peu importe, puisque le geste, qui est la chose qui se voit, est quand même tracé dans Pair.

Et, ce geste, Grin le vit ; alors il dil :

— Ça va bien.

il reprit celle main qu'il avait lâchée un instant : c'était une grosse main molle aux ongles courts. Il tira un peu dessus (de nouveau) comme un, qui mène une chèvre, sur la longe. Il entra dans la rue. Décosterd n'avait pas bougé, les autres non plus. Et Grin passait maintenant devant le magasin de choses en faïence, dont la porte se trouvait ouverte, et le marchand était debout devant. Le marchand ne dit rien ; lui, leva le bras.

— Je la mène à la source pour qu'elle boive, parce qu'elle a soif.

Le marchand était un Allemand, peut-être qu'il ne comprit pas; en tout cas, il n'en eut pas l'air. Il gonfla seulement un peu ses joues, avec dédain. Et il y eut alors la boutique des Jotterand où on ne savait pas ce qui se vendait, parce qu'il s'y vendait de tout et de rien, avec un étalage de boutons sur des cartes,

LA GUERISON DES MALADI «^t

des chaînes «le tnootreeo nickel9dea légume*, du fromage, des œufs, el derrière la porte vitrée pendait an écriteau de carton où on lisaii : « Belles fascines, 3oct, » ; la boutique resta Fermée, Ce fui plus loin seulement que les passants commencèrent à se montrer, mais, n'appelant les uns les autres, ils furent vite assez nombreux. Les deux vieilles refaiseuses de matelas qui travaillaient sur la place laissèrent là leur ouvrage, ayant enfoncé dans le coutil leurs longues aiguilles courbes, et elles se prenaient les mains l'une dans l'autre, lea serrant contre leur poitrine. Toute la famille du boulanger sortit aussi : la mère, ses deux filles, Arthur, le fils aîné, puis, finalement, de la cave où ils étaient en train de pétrir, le père et le mitron, et celui-ci tout nu, rien qu'un tablier autour des reins, mais tellement enfariné qu'il semblait avoir sur le torse un maillot de coton blanc.

Beaucoup de monde, comme on voit, et tout de suite, il y eut scandale. Certains se frottaient les yeux : « Pas possible ! pas possible ! » Même ceux qui avaient jusqu'alors tenu le parti de Grin, ne le défendaient plus.

LA GUÉRISOIS l)h;S MALADIKS

Passe encore qu'il eut amené ses amis, bien qu'ils ne valussent pas cher, mais une femme de cette espèce ! 11 n'y a qu'à la regarder pour qu'on ait honte. Ces cheveux, cette blouse, on voit sa peau à travers; et puis elle est toute bouffie et blanche comme une qui n'est pas souvent au grand air. Une forte fille quand même et qui aurait pu travailler ; alors un grand mépris et une sorte de jalousie (en même temps). Jusqu'à la paralysée (qui ne Fêtait plus), laquelle, se trouvant là, s'était avancée, cherchant comme les autres à empêcher la Brûlée de passer.

Grin toutefois venait toujours. A un certain moment il leva la tête, il aperçut tout ce monde, il ne ralentit même pas son allure.

Et elle, alors, encore une fois, eut un mouvement en arrière, mais il ne fit que serrer un peu plus son poignet, disant : « Avezvous peur ? » « Oh ! non, ce n'est pas ça... » « Alors venez, parce qu'à moi non plus ils ne me font pas peur... Et il ne faut pas leur en vouloir, vu qu'ils n'on pas compris encore... »

Il allait toujours ; il se mit à dire tout haut :

LA GUÊRÏSON f >l*:s MAJjtDIES

— Vous voyez, elle o'a pas peur... Ce o'est pas de vous qu'elle a peur, c'est d'ell<

Il leva de QOUVeail la main :

— E( c'es( pour la délivrer d'elle que je l'amène.

Il arrivai! à cet instant au groupe qui barrait la rue ; les gens ne s'écartèrent pas. Même, le gros boulanger fit un pas en avant :

— Grin, se mit-il à dire, tu vas trop loin. Tu sais pourtant qu'on est bien disposé envers toi, alors si on le parle ainsi ce n'est pas pour le plaisir seulement de te contrarier, tu comprends bien, mais c'est qu'on est des honnêtes gens... Restons entre honnêtes gens, restons en famille, et tout ira bien. Tu ne penses pas à ta femme. Tu es marié, Grin, voyons !

Grin ne s'en avançait pas moins, il se trouva pris dans la foule. On pensa un moment qu'il ne passerait pas. Mais une force était en lui. Il sembla tout à coup grandir. II leva de nouveau le bras, il se grandissait de ce bras levé et ce bras qu'il levait s'ajoutait à sa taille. Et d'une voix qui étonnait par sa

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tranquillité, en même temps que par son assurance :

— Tu as raison, Raymondin, et vous tous tous avez raison, seulement vous n'êtes pas ce que je suis et je ne suis plus ce que vous êtes. H y a que vous suivez un chemin, moi un autre, et on peut encore se voir, mais on ne peut plus se rencontrer. Et vous m'arrêteriez, voyez-vous, que vous n'arrêteriez pas la vérité, parce que ni les murs, ni les portes ne l'arrêtent. Je vais, mais la vérité va devant.

Et il montrait du doigt quelque chose en avant de lui; alors (est-ce parce qu'il parlait bien, encore qu'on ne le comprît pas toujours?) mais voilà que Reymondin et les autres se retournèrent. Et quelque chose en effet allait là-bas.

On vit, dans le sombre de l'air resserré entre les façades, comme une ombre qui s'éloignait; et on chercha encore à dire : « C'est un fou, » ou : « C'est de la poudre qu'il nous jette aux yeux, » et d'autres ajoutaient : « Ne te laisse pas faire Reymondin! » mais à présent c'était comme s'ils parlaient contre eux-mêmes, et Reymondin aurait voulu répondre : il ne trouvait plus ses mots.

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Grin n'eut donc que poursuivre son chemin, nul ne chercha plus à l'en empêcher. Il Ht la chose tout naturellement, il ne se hâtait même pas. Il s'était Fait comme un vide dans les pensées, un vide pareillement se Ht devant lui. Il y entra, le traversa. Tous le suivaient des

yeux sans [dus rien dire.

Et c'est ainsi que la seule difficulté qu'il rencontra encore lui vint d'elle (si on ne l'a pas oubliée), parce que, quand ils curent passé, (die se mit à lui résister de nouveau.

Aussi longtemps qu'ils avaient été pris dans le rassemblement, elle l'avait docilement suivi, mais à présent elle recommençait (mais sur un autre ton, et d'une voix basse, presque suppliante) : « Laissez-moi ! » puis : « Est-ce qu'elle sait? »

Il secoua la tête : « Vous lui direz tout. *

On entendit un soupir (on met ces choses très au long-, parce qu'il le faut pour qu'on comprenne, ils montaient maintenant la petite rue, ils approchaient de la maison), puis il y eut un second soupir.

Et comme quand on tire sur une plante e( elle vient avec la motte et les racines, ainsi.

tirant d'elle celle plainte, la raison en vint à sa suite, toujours dans un chuchotement :

— Jamais je ne pourrai, paire qu'elle me méprisera.

Et elle dit encore :

— Et j'aime mieux croire qu'elle pourrait m'aimer.

Il ne se tourna même pas vers elle :

— Venez seulement et puis vous verrez.

Et elle : « Non, s'il vous plaît. » Mais lui : « Venez! » simplement.

Alors elle ne sut plus et fondit. Il n'y eut plus que son apparence à aller. Elle avait vu le ciel noircir et les maisons des deux côtés de la rue s'étaient rapprochées jusqu'à se souder les unes aux autres, en sorte qu'elle allait dans une matière dense, et comme dans une épaisseur. Et de cette façon, elle n'entendit pas le cri qu'il y eut (comme ils entraient dans la cuisine), cri de frayeur, cri de surprise, cri comme ceux qu'on pousse dans un mauvais rêve qu'on a. C'était Mme Grin ; mais, elle, elle n'entendit rien, et, lorsqu'ils entrèrent dans la chambre, elle ne vit rien

la OUÉRISON DES MALADIES IN

d'abord; il fallut auparavant que l'espèce <l<* brouillard qui l'entourait se dissipât.

Alors, peu à peu, apparut le lit, apparurent les draps, les coussins, l'édredon, et, dans toute cette blancheur, l'autre blancheur se mita luire, comme la montagne luit sous la neige, quand le nuage s'est écarté; pourtant elle n'y pouvait croire encore, pensant : « Est-ce vrai? est-ce que c'est bien vrai? el est-ce que c'est bien moi qui suis là? »

Et parce qu'il semblait que Grin lût en elle :

— Que si, c'est vrai! Et, moi non plus, je ne l'avais pas mérité. Mais c'est pour ceux qui le méritent le moins qu'est fait le pardon, c'est pour ceux qui sont dans la plus profonde nuit que la plus brillante lumière est faite...

C'est ce qu'il dit, et il y eut un silence; puis, tout à coup, on entendit : « Pardon! » Et à la place où elle se tenait, n'ayant pas osé s'approcher, on vit la Brûlée plier toute, et elle tomba à genoux.

Elle était tombée à genoux, elle leva les mains, elle s'y cacha le visage; en même temps un petit bruit venait, comme quand,

«y* LA GUERISOM DES MALA!

après une longue sécheresse, une fontaine se remet à couler.

Et de même que quand un tuyau se videt et d'abord son eau est boueuse et entraîne avec elle de la vase, du gravier, des débris, — de même, parmi les sanglots, les choses h présent qui venaient :

— C'est que vous ne savez pas, et vous ne voudrez plus de moi quand vous saurez...

Un autre déjà avait parlé ainsi, ou à peu près. Et il y eut alors un arrêt (ainsi par saccades et secousses), puis elle repartit :

— Vous ne pourrez plus, je vous dis... J'ai laissé aller mon corps, il s'est séparé de moi. Et d'abord on me l'a pris, mais ensuite je l'ai vendu...

Un gros sanglot de nouveau (et elle pliait davantage en avant, joignant plus étroitement ses mains sur son visage, malgré quoi l'eau perçait et coulait entre ses doigts) ; puis encore :

— Non, vous ne savez pas. Il n'y a pas eu seulement ceux qui voulaient, il y a eu aussi ceux qui ne voulaient pas, comprenez-vous? il y en a eu un qui aurait été à vous tout de suite, si je ne l'avais pas retenu...

LA (iHKIUSON DES MALAIH

Mais m fh* vni\ dit : « Venez, » et, commenl cela se lii-il ? elle menait sur I genoux. Puis un sursaut, une hésitation : « Mais vous ne savez pas qui c'est ! » La troii alors : « C'est parer» que je sais qui c'est que je vous ai dit de venir ».

L'autre recommença :

— J'ai voulu qu'il fût méprisé, parce que

j'étais méprisée... Quand il voulait regarder vers en haut je l'en empêchais. Jeluipren la tête dans mes bras pour qu'il ne pût pas se redresser, je tirais dessus de toutes mes forces... Et quand enfin il a pu quand même, peut-être... peut-être qu'il était trop tard. Mais la voix :

— Venez encore plus près.

Elle s'arrêta soudain, elle dit : « Non ! » Elle dit : « Je ne veux pas !... »

Elle disait :

— H y a encore autre chose, c'est que j'ai été jalouse de vous.

Et sa voix devenait une voix dure et rauque :

— Et je suis toujours jalouse de vous, je vous déteste toujours. Je vous déteste même

plus qu'avant, parce que c'est à cause de vous qu'il n'est plus... Et vous êtes bonne, et je suis mauvaise.

— Donnez-moi votre main, mettez votre têle là...

Elle s'était remise à avancer, elle obéissait malgré elle, mais en même temps elle avait levé la tête, et regardait vers le lit avec hardiesse et méchanceté. Et haussant de plus en plus la voix :

— Et s'il est vrai que vous guérissez les maladies, il faut que vous sachiez que je les ai toutes : mon front, mes yeux, ma bouche, le dedans de ma bouche, tout je vous dis, et je vous déteste...

Puis s'abattit sur le lit en même temps que tout crevait en elle, et il n'y eut plus qu'un ruissellement.

Mais alors elle se sentit prise par deux mains (quand même ces mains n'avaient plus beaucoup de force), elle se sentit prise, sa tête fut soulevée. Et le premier baiser qui vint fut pour son front, puis il y en eut un pour chacun de ses yeux, puis celle bouche s'avança et, elle, malgré elle, elle tendait la

i.\ (.1 ÉRISOIS DES M kLADIES ivr

sienne, elle tendait tout son visage, et on ne savait plus si c'était pour braver ou pour demander pardon, mais ce dernier baiser venait <Iéjà ; alors elle voulut crier, <*llc voulut dire encore : « Lâchez-moi ! je vous défends !.. son cri lui fut pris sur les lèvres...

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