CHAPITRE DOUZIEME
Il était peut—être une heure, lorsqu'on vint la chercher. Il n'y avait auprès de Marie que Mmc Deléglise, parce que ce n'était pas tellement l'heure des visites. Mme Grin ne parlait plus à Mmc Deléglise, ni à aucune des personnes qui venaient, mais d'autre part n'essayait pas de les empêcher d'entrer : peut-être qu'elle avait compris que ce serait inutile.
Les pauvres gens, même quand ils sont brouillés, sont bien forcés de continuer à vivre ensemble ; alors, comme on dit, ils s'arrangent : ils sont muets quand il faut
l'être, aveugles quand ils ne veulent pas voir; et, vivant les uns à côté des autres, c'est comme s'ils vivaient tout seuls.
Ainsi, Mme Grin, ce jour-là, dans sa cuisine ; il faut qu'on fasse sentir comme tout était ce jour-là. C'était un peu après-midi, elle venait de laver la tasse dans laquelle elle avait bu son café ; il pleuvignait, si on se souvient bien. Tout à coup il lui sembla qu'on heurtait. « Qu'on heurte seulement, pensat-elle, pour l'espèce de gens que c'est !... » Et avec un mouvement bourru d'épaules, elle se remit à son ouvrage ; mais voilà qu'on heurtait de nouveau, et puis, la porte s'entr'ouvrant :
— Mme Grin ? Est-ce que c'est vous?
Elle fut tout étonnée ; ce n'était pas du tout la chose à quoi elle s'attendait. La chose fut qu'il y eut devant elle un petit vieillard proprement mis, avec un veston de lasting, un col de chemise très blanc, une petite moustache grise, des joues soigneusement rasées, et, surmontant le tout, un chapeau de paillé neuf.
Elle reprit confiance, elle répondit :
LA GUERISON DES MALADIES t47
— C'est moi.
Le petit vieux poussa la porte tout à fait.
Il dit: «Ah! c'est vous, ça va bien! » Et, elle,
le regardant toujours, elle croyait le reconnaître, comme si elle l'avait déjà vu une lois, dans un bureau (peut-être quand elle avait été payer ses impôts, on bien quand on va pour réclamer un papier, comme il arrive;.
Cependant, il l'avait regardée attentivement, lui aussi, il regarda ensuite autour de lui ; et puis, baissant la voix :
— C'est de la pari de M. le syndic, il voudrait vous parler...
Kst-ce qu'elle devina? on ne sait. Elle dit :
— De la part de M. le syndic? Quand estrce qu'il faudra que j'aille ?
— Tout de suite, si vous pouvez...
Et elle parut réfléchir encore, puis tout à coup :
— Eh bien, je vais...
Un jour, comme ça, qu'il pleuvignait, au commencement de l'après-midi. Tout se passa très naturellement. A peine si, de la pièce à côté, Mme DelégHse entendit le bruit de la conversation, entendit, un instant après,
Mmc' Grio sortir. El déjà avait repris le chanlonnement doux <le la gouttière, qui devait être percée ou dessoudée, alors il y avait aussi le tic-tac d'une goutte tombant, par intervalle, sur quelque chose de sonore, probablement un arrosoir oublié dans le jardin.
Tic-tac qui battait la mesure du temps, et seul à se faire encore entendre dans le silence, tantôt plus rapide et tantôt plus lent, selon qu'il pleuvait plus ou moins.
Toutes petites choses, n'est-ce pas ? mais qui prenaient une grande importance à cause du vide d'autour. Cette g-outte, en tombant, sonnait solennellement creux, et puis on guettait la venue de l'autre. Mme Deléglise était comme toujours immobile au chevet du lit, plus immobile, semblait-il, et plus raide, que le dossier de sa chaise. Et, dans le lit, c'était cette même immobilité, elle qui ne voyait plus maintenant, qui ne pouvait plus remuer, qui ne pouvait presque plus rien dire, plus ruinée et plus morte chaque jour d'être plus vivante, et, en vue d'un autre lang-age, chaque jour plus soustraite à toute communication.
la GUERISON DES malàmks nu
Elle tenait ses mains croisées. La goutte tombait toujours sur V arrosoir. I J i » sucrier,
une lasse d<> lait et une potion dans une bouteille étaient posés sur la table de nuit; elle n'avait touché ni au sucre, ni à la potion, ni au laii. A un moment donné, un tonneau roula dans la rue. Le bruit vint par-dessus le toit, se rapprocha, grandit encore, puis commença lentement de décroître. Une mouche s'était posée sur la courte-pointe recouverte d'une étoffe de coton rouge qui imitait le salin, et elle frottait ses pattes Tune contre l'autre.
On raconta plus tard que peu après que Mme Grin était sortie pour aller chez le syndic, on avait vu passer deux gendarmes.
Devant chez Grin, ils s'étaient arrêtés, comme s'ils hésitaient à entrer, puis ils s'étaient remis en marche. Ils vont, comme on sait, au pas. Ils avaient leurs belles casquettes. Et il y avait donc eu les gendarmes, ensuite il y avait eu le tonnelier roulant son tonneau.
Une demi-heure, peut-être, passa encore.
Tout à coup, il monta la rue, il courait de toutes ses forces. En moins de rien, il fut en
haut de l'escalier. Gomme une fois déjà, un grand vent le poussait, mais ce n'était plus le grand vent d'alors. Il entra dans la chambre, il marchait de travers. Il ne dit rien, il marcha jusqu'au lit. Et il regarda vite ce lit, comme pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, puis se laissa tomber tout contre, la tête enfoncée dans les couvertures.
On put croire d'abord qu'il n'avait pas d'autre intention : il ne bougeait plus, en effet, rien n'avait bougé dans la chambre. 11 fut un peu comme l'oiseau effrayé qui a retrouvé son nid et se blottit dans l'épaisseur. Il fut là d'abord sans un mouvement, et de nouveau tout s'était tu, il n'y avait même plus le bruit de la gouttière. Et un peu de temps s'écoula encore, avant qu'il levât seulement la tête, mais enfin il la leva, et il attendait.
Rien ne venait. 11 attendait toujours. Et ce ne fut qu'un assez grand moment après qu'il commença : « Marie ! » mais c'est que rien n'était venu.
Et une nouvelle fois :
— Marie !
Puis, comme on ne répondait pas :
LA GUÉRISON DES MALADI! t51
— Est-ce qu'elle va plus mal ?
C'est à M"1" Deléglise qu'il s'adressait maintenant ; elle se contenta de lever le doigt.
D'un mouvement brusque, il se mit debout, il tendit le bras, il cria :
— Ça ne fait rien, ils ne m'auront pas ! Est-ce qu'il avait oublié où il était ? mais
il continuait : «Ils verront bien à qui ils ont affaire ; s'ils viennent, je me défendrai ! » et il regardait cependant le mur comme s'il parlait au mur. Puis il dit encore : « Il le faut bien, du moment qu'on ne veut pas m'écouter, du moment que personne ne s'inquiète de moi ; personne, je dis bien, personne, même pas celle que j'aurais cru... »
Et déjà une fois, si on se le rappelle, des reproches de ce genre étaient sortis de sa bouche, mais qui aurait pu croire que ce Grin-là n'était pas mort ?
Or, voilà qu'il n'était pas mort, qu'il reparaissait tout entier; et la voix venait :
— Je m'entends.
Et ce poing tendu de nouveau :
— Mais j'ai ce qu'il faut pour les recevoir.
)52 LA (iUEMSON DES MALADIES
A ce moment, un petit bruit se fît entendre comme quand un vent léger passe dans les branches, ou quand le lac à peine agité s'avance vers la rive avec des mots dits un à un:
— Père... il faudra... quand même...
Et, comme Grin se tournait vers le lit, de nouveau :
— Pour que tout soit bien...
Et encore :
— Je savais déjà.
Un grand sourire était sur ce visage sans regards qui le cherchait. Et lui, dans sa nuit, fut cherché, et sa nuit fut éclairée, mais ce fut inutilement. Elle fut celle qui voyait, lui, celui qui ne voyait plus, et le sentit peut-être, mais il n'était plus qu'un pauvre homme.
C'est pourquoi il se mit à secouer la tête comme quelqu'un qui se refuse à croire :
— Marie, est-ce bien toi, est-il possible que ce soit toi ?...
Elle dit :
— Oui, père, c'est moi...
Il dit :
— Mais tu n'as pas compris ; s'ils m'emmènent, je ne t'aurai plus.
LA (iUKKISON DBS MALADIK i
Bile dit:
— C'est alors seulement que tu commenceras de m'avoir.
Il dit:
— Toul sera fini.
Bile dit :
— Tout commencera*
A peine un souffle, celte voix.
Et il y eut qu'il fut là, et il prêtait l'oreille, doutant des sons qui lui venaient, à cause de son cœur obscurci, et cette voix était à peine un souffle.
Il fut là qui réfléchissait, se demandant s'il avait bien compris, puis de nouveau tout éclata :
— Alors, toi aussi ! toi aussi !...
(Gomme en un temps, lointain déjà, mais
l'homme ne change jamais tellement qu'il ne se retrouve aux mauvaises heures.)
— Toi aussi, moi qui n'avais que toi,.. Et elle :
— Ce sera pour que tu m'aies toute...
Il allait répondre, mais à ce moment il prêta l'oreille, voilà qu'on venait.
Il courut se mettre derrière la table, il cher-
cha des yeux s'il ne trouverait pas une arme dont s'emparer, il n'aperçut rien, il empoigna le dossier d'une chaise.
Cependant, la porte s'était entr'ouverte, une voix se mit à dire : « Sûrement que c'est bien ici, » et, comme quand on récite une leçon : «J'ai tout fait, tout essayé, je lui ai mis des compresses, je lui ai acheté des bouteilles, il allait toujours moins bien... Mais, à présent qu'on a pu venir... »
— Oh ! oui, dit une voix, et c'était une voix d'enfant.
On vit un vieux entrer, et il poussait un enfant devant lui, qui était un pauvre petit enfant de sept ou huit ans et très maigre, avec un grand cerne bleu sous les yeux, — mais sitôt qu'il fut dans la chambre, toute sa figure changea. Ainsi il avait dit : «Oh! oui... » et tout de suite il avait vu de quel côté il devait 6e diriger, et maintenant il allait tout seul et le vieux allait derrière. Grin regardait. On vit le petit s'approcher. Et, avant même d'être arrivé près du lit, déjà il se retournait : « Grand'père, je vais mieux. » Il riait. Et le grand'père disait : «Je savais bien, » et fit
LA GUÉRISON DES MALADII J5t
encore un ou deux pas, et Fut près du lit, lui
aussi ; alors il s'inclina, OU (l'en tendit plus rien.
Grin, lui, regardait toujours. Et d'abord il n'avait vu qu'une chose, h savoir que ceux qui étaient entrés n'étaient pas ceux qu'il attendait, mais maintenant c'est autre chose qu'il devait voir, parce qu'il regardait autrement, et il s'était mis à trembler. Il tendait le cou, il tendit le haut de son corps, et il avait lâché sa chaise. La voix du petit à ce moment se fit entendre ; il disait : « Grand'père, toi non plus tu n'étais pas bien, demande aussi d'être guéri !... » alors Grin eut un brusque mouvement des épaules. Et tout à coup le jour qui entrait par la fenêtre fut obscurci, parce qu'on passait devant. Puis on dut s'avancer encore, et le jour avait reparu, mais c'est Grin, à présent, qui avait disparu.
Cependant, les gendarmes arrivaient devant la maison, accompagnés de deux civils. On leur avait dit : «Méfiez-vous, il est dans un état terrible ; » ils avaient pris leurs précautions. Mais ils étaient quatre, et pensaient qu'à quatre contre un et armés (parce qu'ils
avaient leurs revolvers), ils se tireraient toujours d'affaire. Ils n'en furent pas moins extrêmement prudents. Ils eurent soin de s'assurer d'abord que Grin n'était pas caché dans l'allée, puis ils montèrent marche à marche.
Mais rien pour eux non plus ne se passa comme ils l'avaient prévu. Ils virent que la porte était entr'ouverte, ils virent que le monde qu'il y avait là était du monde tranquille. 11 y avait une vieille femme assise sur une chaise, un vieil homme était debout à côté d'elle. 11 y avait aussi ce lit, qui les gêna. Ils furent polis, il faut le dire. L'un d'eux porta sa main à sa casquette : « Excusez, est-ce bien ici chez M. Grin?»
On n'eut pas seulement l'air de le voir. Et il y eut seulement cette voix d'enfant toute claire : « Grand'père, il y a un monsieur qui est entré... », puis, de nouveau : « Grand'père, il y a deux monsieurs... »
Ils resaluèrent l'un et l'autre. Mais ce qui vint ensuite fut plus inattendu encore, qui fut que Grin lui-même se montra tout à coup, comme s'il sortait du plancher; et ils s'aper-
LA Gl N DES MALAD1J ffl
curent alors que c'était qu'il était agenouillé devant le lit.
Ils firent un mouvement en arrière, puis un mouvement en avant) mais Grin : «Je riei
n'ayez pas peur... 0
Et Grin reprenait : «C'est qu'à présent je peux venir, tout est en ordre. »
Il s'était remis à pleuvigner, mais on ne s'en apercevait guère.
C'est ces fines poussières d'eau, qui semblent ne pas pouvoir descendre, tellement elles sont légères, et elles flottent comme suspendues entre les toits et le pavé.
Pourtant il luisait, le pavé, glacé de blanc par places et à d'autres du bleu se reflétait dedans, le ciel commençant à se nettoyer.
Il n'y avait pas là de quoi empêcher de se tenir dehors, pour peu qu'on en eût envie, et c'est ainsi qu'ils furent, à un moment donné, plusieurs sur la place du Port, à l'entrée du débarcadère. L'eau verdâtre, ce jour-là, et trouble, était couverte de poissons crevés.
Une odeur en venait, fade et un peu sucrée, qui vous soulevait le cœur. Et c'est pendant qu'ils étaient là, près des bateaux tirés sur le plan incliné, qu'ils s'entendirent appeler :
— Eh ! vous autres.
Et ils virent Polier, le commissionnaire, qui Tenait.
En même temps, ils virent que la rue se remplissait de monde. Des gens repoussaient des deux mains leurs contrevents restés à demi fermés par négligence, et se penchaient hors de la fenêtre pour mieux voir. Le marchand de fascines et de toute espèce de choses, et le marchand de faïences étaient tous deux sortis de leur boutique ; on s'abordait, des groupes se formaient ; ets^ns doute personne ne devait-il savoir exactement encore de quoi il s'agissait, car c'est en tout sens qu'on allait et on regardait de tous les côtés.
Cependant, Polier approchait ; il marchait assez vite, il secouait la tête. Et les autres : a Qu'est-ce qu'il se passe?» Alors il haussa les épaules et ses épaules, durant tout le temps qu'il parla restèrent soulevées en l'air :
— On n'a jamais rien vu de pareil ! Et
vous savez que je n'ai pas cru tout de suite à ses histoires, même que j'ai été chez lui un
jour pour me moquer, ruais il De faudrait
pourtant pas se laisser Paire plus longtemps... A cet endroit seulement ses épaules retombèrent! le paquet de breloques qu'il portait à
sa chaîne de montre tinta. Et connue les autres demandaient : « Qui ça ? » — « Qui ça répondit-il et de nouveau il haussait les épaules et de nouveau son paquet de breloques monta le long de son gilet, « Grin, parbleu ! »
On cria :
— Pas vrai !
Mais Décoslerd arrivait à son tour, étant sorti de derrière ses lauriers-roses :
— Que si ! c'est vrai ! Même que les gendarmes sont venus le chercher chez moi, et heureusement qu'il n'y était pas, alors ils m'ont dit: «Où est-ce qu'il est?» je leur ai répondu : « Ça vous regarde... ?»
Et la chose alla ainsi, et la chose alla encore plus loin, parce que des nouveaux venus racontaient que non seulement Grin ne s'était pas défendu, comme il avait promis de le
m) LA GUERISON DES MALAUIKS
faire, mais qu'encore on l'avait vu causer avec les gendarmes qui l'emmenaient.
Et l'explication fui (chez quelques-uns) que Grin ne devait sûrement plus avoir de quoi vivre, alors il avait dû faire exprès de se faire arrêter. «Ce scandale d'hier soir, voyez-vous, ça ne rimait à rien, il devait avoir son idée, il s'est dit: « Il faut les obliger à me mettre dedans !...»
(( Pas vrai ! » « Que si ! » On se disputait déjà. Mais, tout à coup, Décosterd s 'avançant, la voix forte de Décosterd et ce bras qu'il tenait levé, comme pour faire faire silence :
— Je le connais, c'était un frère.
Et haussant encore la voix :
— Et quand il arrive malheur à un frère, qu'est-ce qu'on fait?
Une voix :
— On cherche à l'aider.
— Et quand on a mis un frère en prison?
— On l'en fait sortir !
— Bien, dit Décosterd, est-ce votre avis?
On se mit à crier de tous côtés : « C'est notre avis ! » et Décosterd n'eut plus qu'à ajouter :
LA (Il KKISON DES M M
— EU bien, venez avec moi, parer qu'il faut d'abord qu'on s'entende.
Gomme sou café était à deui pas, ils furent vite rendus, comme on dit. Ions étaient \ mis : 1rs Pidou avaient c I ■ t : « Tant pis pour la pèche aujourd'hui ! on a mieux à faire ; » Bolomey : «Tant pis pour mes bateaux! » Polier secouait ses breloques, Gonstançon parlait tout seul dans sa barbe, lu cet autre qui a une longue figure, avec une mouche au menton, à peine si on le connaissait, n'empêche qu'il semblait un des plus résolus.
Ils s'installèrent donc derrière les pots de lauriers-roses, les fenêtres restèrent ouvertes ; ils se mirent à discuter. C'est ainsi que les femmes eurent tout le temps d'arriver. Le café de Décosterd devint le point où elles se portèrent, de même que tous ceux que la nouvelle intéressait, qui furent les gens des petits quartiers, d'ailleurs rapidement nombreux, parce que peu d'hommes s'étaient rendus à leur travail, ce jour-là, à cause de la pluie. Ils avaient vu que le drapeau blanc, qui flotle au-dessus de la prison, quand elle est vide, avait été enlevé, et plus cette tache là-haut,
i6* LA GULRÏS0N DES MALADIES
plus ce blanc dans le bleu, qui manque. Kt donc ils venaient, et toutes les femmes, et on connaissait de loin déjà la réunion par les oreilles, mais il était facile ensuite de la connaître par les yeux.
On voyait que tout se passait très tranquillement dans le café. « Chacun son tour, » avait dit Décosterd, et on lui avait obéi. Ceux qui avaient quelque chose à dire se levaient et le disaient. Ceux qui avaient quelque chose à répliquer attendaient que [leur tour fût venu. Une des raisons qu'il y avait pour qu'on gardât son calme est que l'avis g-énéral semblait assez être qu'il valait mieux ne rien tenter avant le soir. On avait donc tout le temps. Quant aux femmes, c'est autre chose qui les faisait rester tranquilles, encore qu'elles jugeassent qu'on avait eu tort de traiter Grin comme on l'avait fait; elles, elles pensaient: « L'important, est qu'elle nous reste. » Et se tournant vers leurs enfants (beaucoup les avaient avec elles) : « Pauvres petits, comme c'est faible, comme c'est délicat! mais elle est toujours là, qui les protégera. »
C'est que personne n'avait vu cette voiture
qui venait, et dans le même temps s'approchait de la ville. Drôle de voiture, tout en longueur, avec des roues caoutchoutées, des fenêtres comme une maison. A ces fenêtres, des rideaux de toile; sur le siège, un vieui cocher endormi. Et le cheval lui aussi était un très vieux cheval endormi qui trottait à tout petits pas saccadas, la tête entre les genoux.
Ça s'approchait paisiblement, ça s'avançait sans méchanceté, ça avait presque l'air rassurant au— dessus des murs de vigne ; et les gens voyant la chose venir: «Tiens ! estrce qu'il y aurait quelqu'un de si malade que ça à Bérolles?... » Ils disaient aussi : «Quels progrès on a fait pourtant !... Vous souvenezvous, autrefois, on avait beau être à l'article de la mort, on vous couchait tout bonnement dans de la paille. Ni toit, ni ressorts... La pluie, le soleil, on recevait tout. Tandis qu'il n'y a rien de plus doux que ces ambulances, et il paraît qu'il y a dedans un vrai lit, avec des couvertures et des draps... »
La voiture venait de traverser le dernier village qui se nomme Avant, ensuite il n'y a
plus au bord de la route qu'une auberge ; le drapeau blanc à croix rouge pendait le long de sa courte hampe, à cause que la vitesse n'était pas suffisante pour le faire flotter.
C'était vers les cinq heures, Mme Grin était de retour depuis un bon moment déjà. Elle n'était pas entrée dans la chambre. Elle avait l'air de s'occuper, mais on voyait que ce n'était qu'un air. A peine avait-elle entrepris un ouvrage qu'elle l'abandonnait, passant à un autre. Elle avait commencé par faire chauffer de l'eau, elle l'avait versée dans le baquet; l'eau fumait sur l'évier et s'en allait toute en vapeur. On ne l'aurait pas reconnue, elle si soigneuse et ordrée (comme on dit), et si minutieuse. Quelqu'un était entré pendant ce temps, elle ne s'était même pas retournée. C'était le monde qui continuait à venir. Et voilà que quelqu'un entrait, de nouveau ; une femme de vanier ambulant, cette fois, à en juger du moins d'après sa maigreur, sa peau cuite et, sous un fichu de coton rouge, deux bandeaux de cheveux comme de la paille mal mûre :
— C'est mon petit garçon que je vous
LA GUERISON DES MALADIES Ni
amène, Madame, on m'a dit qu'on pouvait
M"" Grin, sans Heu répondre, lui montra du doigt la porté de la chambre.
Et il Fallut laisser passer du temps encore; alors on entendit le pas d'un cheval.
Elle s'était redressée, elle éiaii devenue toute pale, elle ne faisait plus un mouvement. Elle pensa d'abord: «Je vais aller la prévenir, » mais bien qu'elle sentît la honte que ce serait pour elle si elle ne le faisaitpas, elle ne put s'y décider. Elle n'avait pas pu, mon Dieu ! et voilà que le pas du cheval se rapprochait, en même temps qu'on distinguait l'espèce de tremblotement sourd que le sautillement des roues caoutchoutées sur le pavé faisait entendre.
« Mon Dieu ! qu'est-ce que j'ai fait? » Elle se prit la joue dans sa main qui se refermait, elle se mordit avec sa main la joue. Puis, une idée lui vint: «Je vais les empêcher de monter, je vais leur dire que j'ai changé d'avis; » mais au même instant elle vit qu'il était trop tard ; est-ce qu'on ne montait pas déjà ? Alors ne pouvant plus se contenir, elle poussa un grand cri.
Un grand cri, dehors, répondit au sien. Puis une voix de femme :
— C'est elle qu'ils veulent nous prendre, à présent...
Une autre voix :
— Elle?
— Oui, elle !
Et une troisième voix de femme :
— Pas possible !
Mais la première de ces voix, élevant sa lamentation :
— J'ai peur, venez-vous? cachons-nous!... Mon Dieu ! s'ils nous la prennent, qu'est-ce qu'il va nous rester?...
C'est que la voiture enfin avait été vue ; déjà ceux qui travaillaient dans les vignes aux abords de la ville (quelques-uns de plus obstinés et à qui la pluie ne faisait pas peur) l'avaient vue ; et tout de suite la nouvelle avait couru, prenant les devants.
Mme Barbaz, qui était en train de secouer par la fenêtre (bien que ce fût défendu) le marc de son filtre à café, la connut une des premières, parce que Mme Barbaz habitait à Tentrée de la ville.
LA GUÉRISON DBS MALAIHKS 207
1^1 Ii* descendit quatre à quatre.
L'odeur lourde régnai! toujours, el cette moiteur. Une dernière fois, le plateau <!<• cuivre vint heurter le comptoir; puis la marchande de sel sortit, elle aussi, sans même refermer sa porte.
Mmo Barbaz se prenait les pieds dans son tablier mal attaché. On lui demanda: « Elles hommes, est-ce qu'ils savent? » fille répondît : « Il faut aller les prévenir. » Et de nouveau ces cris, ces plaintes: «Ils veulent nous prendre notre joie, ils veulent nous prendre notre soleil ! »
Voilà comment ce fut, et il y eut aussi, qu'à ce même moment, deux gendarmes étaient arrivés, qui vinrent se placer de chaque côté de la porte. On voyait que les dispositions avaient été prises et bien prises. Tandis que les femmes tournaient en rond, ayant perdu la tête, eux, tranquillement, s'étaient avancés, tranquillement s'étaient postés, et ils avaient d'abord écarté la Brûlée qui, comme toujours, était là. Ils l'avaient prise par le bras : « Vous n'avez rien à faire ici ! Allez-vous-en ! » Elle les re-
2ft8 LA GUER1S0N DBS MALADIKS
gardait avec des yeux vides; ils l'avaient forcée à se lever.
La voiture cependant s'était montrée dans le haut de la rue, mais c'est à peine si elle put passer. Cinq heures venaient de sonner, et ces cinq coups avaient été comme un signal. Déjà quelques-unes d'entre les femmes qui se tenaient devant chez Décosterd étaient accourues ; on leur cria : « Et eux ? » elles répondirent : « Us viennent, » néanmoins, Mélanie Roy : « Il faut que j'y aille ! » et elle prit son élan. Sûrement que Duport avait dû penser à mettre les volets à sa boutique ; s'il ne le fit pas, c'est que sa femme le lui avait déconseillé. Et la voiture, finalement, 6'était rangée devant chez Grin ; on en avait vu sortir une infirmière tout en blanc et un infirmier ; ils avaient tiré à eux une sorte de long rouleau de toile grise ; puis, non sans un regard d'étonnement à l'adresse de tout ce monde, ils étaient entrés dans la maison.
Ce fut à ce moment que la rumeur s'éleva, et en se rapprochant elle croissait d'intensité, comme quand une averse de grêle s'avance. On leur avait annoncé la nouvelle, ils avaient
LA GUÉKISON DES MAI.ADIKs Ml
dit : « On est là. » Tout <le suite ils s'étaient
levés ; il n'y avait plus, relie fois, à discuter,
ni à attendre. Et la rue leur apparut bientôt
tout entière, grâce à la pente ; mais ce fut à se demander, d'abord, s'ils réussiraient à y
entrer. Non seulement elle n'était pas large, mais les télés y faisaient comme un second pavé. Il fallut qu'ils se missent de roin, et forçaient là-dedans comme dans une pâte molle. Us poussaient de Pépaule, ils se tiraient l'un l'autre, ainsi ils avançaient tant bien que mal. D'ailleurs, les femmes y mettaient de la bonne volonté, toutes maintenant tournées vers eux, et qui disaient: «On ne pourra rien sans vous, alors venez comme qu'il en aille. Ils veulent nous la prendre, mais vous les en empêcherez ! »
— Parbleu ! cria Décosterd, qui allait devant, laissez-nous faire.
Décosterd allait devant, derrière lui venaient les deux Pidou, Bolomey, Polier, Gonslançon, tous les anciens amis de Grin, et aussi des nouveaux amis, mais pas moins ardents que les autres. Ils forçaient de côté dans l'épaisseur et du tranchant de l'épaule forçaient ;
alors il y avait reflux, et ce reflux se heurtait au mur, puis revenait, tournant sur lui-même. Quelques femmes furent tellement serrées qu'elles faillirent s'évanouir ; elles ne les encourageaient pas moins : «Dépêchez-vous, ils sont déjà montés la prendre; dépêchezvous, pour être là quand ils redescendront. » Décosterd leva les deux bras :
— Ne vous inquiétez pas, on arrive.
Ils arrivaient, en effet, ils furent bientôt au premier rang. Et tout de suite ils entourèrent la voiture, ayant pris soin de ménager, tout autour, un espace vide, parce que Décosterd s'était dit : « Il faut éviter une bousculade ; elle serait la première à en souffrir. »
De leur côté aussi, toutes les précautions furent prises ; Décosterd était un homme de tête. Et donc il fit d'abord le monde se ranger, puis quand tout fut prêt, de nouveau :
— Et à présent du calme, et puis laisseznous faire, on est assez nombreux et assez décidés.
Après quoi, montrant les gendarmes :
— Regardez-les seulement, ils n'ont pas l'air tant fiers que ça. C'est qu'ils sont payés
LA (HIKItlSON DBS MALADIKS 171
pour faire leur besogne; nous on la Fait pour
le plaisir.
On regarda les gendarmes ; eo effet, ils n'avaient pas Pair très rassurés. Et ils demeuraient immobiles de chaque côté de la porte, en sorte que la Brûlée avait pu reprendre sa place.
Il s'était fait un grand silence. Une nouvelle épaisseur de nuages, à ce moment, s'étendit sur le ciel ; il fit tout noir entre le* avant-toils peints en blanc. Etait-ce a cause de quoi on se taisait, mais personne ne disait plus rien ; et de plus en plus, depuis u» moment, on se taisait, à cause de l'attention qu'on portait aux préparatifs de Décosterd, mais on se tut pour finir plus encore. Le vieux cheval laissait pendre son cou, le cocher était descendu de son siège, les rideaux de coutil restaient étroitement fermés. Et tout fut d'abord dans l'attente, à cause de cette nuit brusquement survenue.
Mais voilà qu'à présent la lumière reparaissait ; alors un premier soupir s'éleva, puis un autre, et encore un autre ; il fallait bien, quand même, que les poitrines se soulageas-
sent ; on entendit : «Mon Dieu! » puis : «Mon Dieu, qu'avait-elle fait pourtant?... rien que du bien. »
Et une autre : « Rien que du bien ! » Et plusieurs à la fois : « C'est vrai, elle ne nous avait fait que du bien. »
Ainsi se lamentaient les femmes. Elles étaient trop émues pour rester plus longtemps tranquilles. L'attente durait trop, et se plaindre est comme une faim. 11 en arrivait d'ailleurs toujours des nouvelles et des deux bouts de la rue venaient ainsi des appels, des questions, des supplications : « Nous qu'on n'avait qu'elle!» Et une : «Et moi qui avais écrit à ma nièce de venir, elle arrivera trop tard ! . . . »
Et, comme la navette lancée va de fil en fil et revient, ainsi à travers la trame du bruit, des phrases allaient et venaient : « Qu'est-ce qu'ils en feront? » « Ils la mèneront à l'hôpital. »
« Où est-ce qu'ils sont? » « Ils sont montés. »
«Dans quoi est-ce qu'ils la mettront?»
« Ils ont un brancard de toile. »
la (iiiioiusON df:s MALADIES tn
Et de DOUVeail : « Mon Dieu ! mon Dieu ! »
Et une voix recommençant : «Elle qui esl
si délicate! Ils vont la tuer. » Une autre voix : « Elle qui ne pouvait déjà plus bouger] » « Mon Dieu ! la pauvre, la pauvre, est-ce possible ? »
Et une : «Elle qui ne voit plus! » Une autre : « Elle qui n'entend plus ! » Une autre encore : « Elle qu'on n'osait pas seulement toucher, parce que dès qu'on la touche, tout casse ! »
Et inutilement Décosterd élevait-il de nouveau sa grosse voix: «Taisez-vous, puisqu'on est là, ayez seulement un peu de patience ! » les lamentations grandissaient toujours.
Ou voyait des mains s'élever, s'abattre brusquement, s'appliquer de chaque côté des visages ; les visages devenaient étroits entre ces mains qui les serraient. Et il y en avait qui se renversaient en arrière ; certaines sanglotaient, d'autres se mettaient à tousser; et les cris, les cris de nouveau :
«C'est pour nous qu'elle ne voit plus, c'est pour nous qu'elle n'entend plus !... »
« C'est pour nous permettre de voir, c'est pour nous permettre d'entendre... »
a Nous qu'on serait aveugles, nous qu'on ne pourrait plus parler, nous qu'on ne pourrait plus bouger... »
Et une, justement, perçant la foule :
— Moi qui suis là, je peux bien le dire... Mes jambes, vous souvenez-vous? Je me traînais sur deux béquilles. Mes pauvres jambes, vous rappelez-vous? sèches comme des sarments, nouées, des jambes comme ça (elle pliait le bras et le poignet à angle droit) ; eh bien, regardez-les, mes jambes (et elle troussait ses jupes), et c'est elle qui m'a guérie! Dites que c'est elle qui m'a guérie...
Toutes :
— C'est elle qui vous a guérie.
Elle :
— Répétez-le plus fort.
Et un grand cri :
— C'est vrai, c'est elle qui vous a guérie.
Et elle, alors, changeant de ton :
— Et pourtant j'ai été ingrate ; je lui en ai voulu parce qu'elle en avait guéri d'autres...
h c'est ses pauvres jambes à elle, maintenant !...
Elle sanglotait, toutes se mirent à sangloter.
Mais quelqu'un d'autre avait déjà pris la parole ; c'était un homme, cette fois :
— Ecoulez, moi aussi, je viens porter témoignage... elle toussait à mourir, elle ne tousse plus !...
C'était le père de la petite Duc ; il tenait sa fille dans ses bras. Tout à coup, il la leva en l'air, la levait si haut qu'il pouvait :
— Et je Fai amenée pour qu'elle porte témoignage devant vous, parce que je n'avais pas cru d'abord, et peut-être qu'il y en a qui ne croient pas encore, mais parle-leur, Lucie, pour leur montrer...
Elle secoua ses cheveux bouclés autour de ses joues toutes roses :
— Oh ! oui, papa, je veux bien, mais dismoi ce qu'il faut que je dise.
Et lui :
— Dis que tu es venue exprès pour dire qu'elle t'a guérie et que c'est elle à présent qui tousse et qui est dévorée par ton mal...
Un bruit de sanglots de nouveau : c'était Ml,c Alice. Et, se laissant tomber dans les bras de sa sœur : « C'est que c'est trop beau, et je ne peux plus ! » « Ma sœur, disait MlIe Rose, ma sœur, s'il te plaît, calme-toi, sans quoi, moi non plus, je ne vais plus pouvoir.,.» Elle tenait un gros panier, comme toujours : toutes deux étaient là, fidèles entre les plus fidèles, mais presque au dernier rang*, et qui ainsi ne pouvaient rien voir.
Heureusement qu'il n'y avait pas besoin de voir : voilà, en effet, que la claire petite voix de Lucie s'élevait et s'entendait distinctement jusqu'au bout de la rue :
— Je suis venue exprès pour dire qu'elle m'a guérie, et c'est vrai qu'elle m'a guérie, et c'est elle qui m'a pris mon mal...
Mlle Rose avait lâché son panier, sa sœur l'avait prise par le cou, une immense clameur s'élevait maintenant :
— Alors, est-ce juste? dites, est-ce juste qu'on nous la prenne, elle qui n'a jamais fait que le bien ?
Mais une voix plus forte encore, celle de Décosterd :
LA GUËRISON DES MALADIE m
— On ae vous la prendra pas ! on vous dit. Et il y eut alors retournement, ce Fui très
brusque ; une : « Si pourtant c'était vrai ! »
une autre : « Mais que oui, c'est vrai ! » une
troisième : << Puisque les hommes sont là... n
Et les cris de désespoir se changeaient en
cris de joie : « Elle restera parmi nous... Celles qui ne sont pas guéries encore seront guéries... On ne nous prendra pas notre joie, on ne nous éteindra pas notre soleil !...»
Tout était changé, beaucoup riaient, d'autres pleuraient de bonheur, et M1,e Rose à Mlle Alice : «Tu vois, je te disais bien, ma sœur !... »
Mais à ce moment Décosterd cria de nouveau : «Attention ! » et tout alla dès lors très vite.
On vit d'abord sortir la Bohémienne, elle serrait son enfant contre sa poitrine, comme si elle avait peur qu'on ne le lui prît, et, la tête en avant, s'enfonça dans la foule comme une bête dans son trou.
Le silence était revenu, les hommes se tenaient prêts, il y eut un bruit de pas, la Brûlée se mit à genoux...
Il y eut d'abord un bruit de pas, un piétinement confus, comme si on marchait sur place, puis de l'intérieur de la maison, mais déjà pas loin de l'entrée, sans pourtant qu'on eût rien vu paraître encore, une voix :
— Pardon ! pardon ! c'est moi qui t'ai trahie...
Et encore une fois : « Pardon ! pardon ! » (une voix rauque, étranglée, une voix qui cassait soudain, puis repartait), « ils m'ont dit : on va l'emmener, elle sera plus tranquille ; j'ai consenti ; et ils l'emmènent, mais que vais-je faire sans toi?... »
L'homme qui était aux pieds de la civière parut dans la partie éclairée du corridor; elle, elle marchait à côté. Elle parut aussi vaguement ; elle était pliée en deux et tout le temps elle cherchait à saisir quelque chose qui lui glissait presque aussitôt des mains, tendant avidement les lèvres : c'était cette autre main, qui pendait. Et cette main, à peine prise, lui échappait, mais de nouveau elle tendait les lèvres, tandis que ces mêmes mots revenaient sans cesse : « Je te demande pardon ! Je te demande pardon ! »
LAMJKIUSON DBS MALADIIS 171
Rien ne bougeait encore dans I « 1 foule* La Brûlée maintenant s'était prosternée tout à fait, les gendarmes s'étaient écartés- On eut
encore le temps de voir le vieux cocher remonter sur son sièt^e. Et ce fut seulement
quand la civière commença de tourner, afin de venir se ranger à l'arrière de la voilure (manœuvre qui se fît lentement et avec des précautions, mais sans trop de peine, grâce à l'espace vide qui avait été ménagé), ce fut alors seulement que Décoslerd leva le bras.
Tout avait été calculé par lui, il ne leva le bras que quand le moment en fut venu.
Mlle Alice roula parterre, M1Ie Rose fut renversée à son tour en cherchant à la retenir. On dit que la civière, grâce à Décoslerd et à ses amis, n'eut pas trop à souffrir du choc, mais il n'en fut pas de même du cheval qui fit un saut de côté. La Brûlée fut piétinée. Dans le même instant, l'un des gendarmes avait été pris par le cou, l'autre reçut un coup de poing sur la tête, et tomba. La voiture commença alors à se soulever sous la poussée. Et il n'y eut pas jusqu'au second panneau de
la porte resté fermé qui ne cédât soudain avec un craquement...
C'est pourquoi personne ne comprit, quand tout à coup la foule, avec la même force qu'elle avait mise à se porter en avant, commença à reculer, et maintenant c'est contre la maison d'en face qu'on s'écrasait. Ils furent bloqués là trèstous, la voiture se trouva dégagée. Rapidement le brancard avait été soulevé, introduit, le cheval se mit en marche ; personne n'avait compris ce qui s'était passé.
Tard seulement dans la soirée l'explication fut donnée, on disait: « C'est elle qui n'a pas voulu rester... »
Ils parlaient bas, il s'était mis à faire nuit; et d'autres ajoutaient : « On a tout vu, on était tout près d'elle, même qu'on a risqué de lui tomber dessus, tellement on était poussés ; eh bien, voilà, elle a levé un petit peu la main, difficilement (parce qu'elle ne pouvait presque plus bouger) et puis elle a dit quelque chose... Il nous a fallu reculer. »
LA GUÉRI80IS DBS MALADii m
Tout bas, de nouveau, des chuchotent! nts, c'est cette odeur de cave qu'il y a, et un petit Froid vous prend aux épaules. Ils voyaient des reflets rouges, jaunes et bleus traîner sur
le pavé! devant la pharmacie comme des pots de couleurs renversés- Et certains encore plus bas, (alors il lai lai I se pencher, ils vous glissaient cela dans le trou de l'oreille) : «Ce qu'elle a dit, c'est qu'elle voulait s'en aller. »
Ils hochaient la tête.
— ...Alors, vous comprenez, ça nous a coupé les bras et les jambes.
Et une autre phrase déjà venait, elle aussi dite tout bas, en sorte qu'on n'entendait rien :
— Elle nous a abandonnés !
En sorte que vainement plusieurs assuraient-ils qu'elle avait dit qu'elle reviendrait, et d'autres que, si elle était partie, c'était pour ne plus jamais être séparée de ceux qu'elle avait eu l'air de quitter (explication qui leur avait été donnée par la vieille Déléglise) — personne ne les voulait croire.
— Si elle avait tenu à nous, elle serait res-
tée avec nous. La preuve c'est qu'elle souriait; est-ce qu'on sourit quand on est triste ?
Hochements de tête, haussements d'épaules, des soupirs, il fait tout nuit, il fait mouillé:
— Ils l'ont mise dans la voiture, notre lumière s'est éteinte... ils nous ont pris notre soleil.
Et voilà que le boulanger disait :
— Ça a toujours été mon avis qu'il y a des familles d'où rien de bon ne peut sortir.
Il continuait :
— Moi, je dis : Tel père, telle fille. Et même il faudrait aller plus loin : tel père, telle fille, tel petit-fils, et ainsi de suite, et aussi loin qu'on puisse voir, parce que je dis que tout se tient.
Le mitron pétrissait dans le sous-sol. Venaient ces coups sourds des boules de pâte levées à bout de bras et puis qu'on précipite à toute force vers en bas. Les femmes se laissaient tomber sur leurs chaises. Ces deux ou trois chaises et des bancs. Une qui tient la tête dans ses mains. On entendait pleurer dans une cuisine. Une, dans une chambre aux fenêtres ouvertes, disait : « Laisse-moi,
LA OUBRISON DBS MALADIES Ml
s'il le plaît, laisse-moi, je suis irop Fatiguée,
demain soir, si tu veux, mais pas aujourd'hui... VA puis, lu sais, ou n'est plus jeunes... »
On se mil à donner des coups de pied dans une porte; un cheval toussait, faisant un bruit comme quand, avec une lime, on attaque une pièce de bois.