CHAPITRE TREIZIEME
Le lendemain, il faisait de nouveau lourd et mouillé. Le lac fumait comme une buanderie. A peine s'ils avaient la force de se tenir debout.
Voilà que les maisons s'étaient ouvertes comme d'ordinaire, et comme d'ordinaire, ils étaient sortis de bonne heure pour se rendre à leur travail, mais, au lieu de leurs bonnes vieilles semelles en cuir de vache, c'était comme s'ils avaient eu des semelles en plomb sous les pieds.
Ce poids à soulever, terrible. Ils levaient
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une jambe, ils levaient L'autre: Il peine s'ils
y arrivaient. Le vieux Gorbai entra à la boutique acheter son paquet de caporal ; il disait; «Je ne sais pas ce que j'ai ; est-ce l'Age, estce le temps ? esl-ce les deux choses à la fois ? »
On lui tendit un paquet de tabac où on voyait imprimé, noir sur blanc, un caporal vaudois en uniforme du vieux temps ; il bourra sa pipe de terre, elle ne voulait pas tirer.
Il hocha la tête: décidément tout allaitmal, et il hochait de nouveau la tête, se demandant de nouveau : « Est-ce parce que le tabac n'est pas assez sec? est-ce parce que le tuyau est bouché ? ou bien est-ce encore autre chose ? »
Grand, maigre, un peu voûté, des houseaux de toile grise par-dessus son pantalon, la hotte sur le dos, ses outils dans sa hotte, il n'en continuait pas moins d'aller, s'y entêtant, mais jamais il n'avait traîné les pieds de la sorte.
Il allait, s'accrochant des deux mains, tantôt à l'arête d'un mur, tantôt à une simple
saillie ou à ces ouvertures qu'on ménage pour l'eau, et il se tirait en haut difficilement, le chemin devenant de plus en plus raide, étant coupé par place d'escaliers...
Peut-être bien, quand même, que chez lui c'était l'âge. Septante-cinq, ça commence à compter. Mais ces autres, alors, même des tout jeunes, même les plus robustes?
Ils montaient eux aussi, sous la hotte et dans leurs houseaux, et une pareille fatigue les faisait à chaque instant s'arrêter, tout ruisselants de sueur, sous leur chemise, comme s'ils avaient été malades.
Encore s'il n'y avait eu qu'eux de malades, mais tout en montant ils regardaient, et alors voilà ! Toute la peine pourtant qu'on s'est donnée ! Fossoyer, remonter la terre, (ils la remontent dans des hottes, parce que la pluie la fait descendre, et c'est le mont tout entier qu'il faut ainsi remonter sur son dos), le fumier à porter, planter les échalas, attacher, effeuiller ; puis les mauvaises herbes qui viennent, alors ésherber ; puis les maladies qui menacent, alors sulfater et soufrer, et resulfater et jusqu'à cinq fois, et les rebiollages
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encore et les résherbages, pourtant on ne dirait rien, si seulement on en était paj i de ses peines. On sait assez qu'il Tant se donner du mal pour vivre. Mais le terrible dans le métier qu'on a est qu'on ne sait jamais si on sera payé.
Encore plus malade qu'eux, la vigne, c'est vrai. Toutes les maladies à la fois, le ver, l'oïdium, le mildiou. Ils regardaient, ils voyaient comme ils n'avaient jamais vu qu'il n'y avait presque pas une grappe qui ne fût attaquée, une mouture brunâtre remplaçant les grains tombés, ces grains à d'autres places pourris, les quelques-uns qui restaient tout enfarinés de poison vert. Et de même pas une feuille qui ne fût percée, criblée de trous, tachée de brun, de jaune, ou de rouge, certains d'entre les ceps entièrement dépouillés déjà comme en hiver, et qui sait si ce qu'on ne voit pas, qui sait si ce qui est sous terre n'est pas plus malade encore (quand le long des racines des espèces de tumeurs se forment, alors on arrache les souches, on les entasse et on y met le feu).
Ah ! tout est maladie, et plus que jamais
maladie, comme ils pensaient, et on n'y peut rien (comme ils pensaient), — à quoi bon s'efforcer encore?
Celte vigne qu'on a tant soignée, elle est comme un enfant condamné, elle va vous crever un jour ou l'autre dans les bras. Et ils s'arrêtaient, ils penchaient la tête sous leurs grands chapeaux de jonc, ils se tenaient un moment immobiles contre les raides escaliers, aux marches descellées et branlantes, ou entre les grands murs brûlants, puis (avec un soupir) reparlaient, collés à la pente, parce qu'il le fallait bien, mais c'était malgré eux.
Pendant ce temps, dans les cuisines, il y avait les femmes, et, elles, elles soupiraient aussi. Il y avait sur l'eau les deux Pidou dans leur bateau, ils soupiraient: ils n'avaient rien pris de toute la matinée. Ils s'étaient couchés au fond du canot, leur chapeau sur les yeux, et se laissaient aller où les courants les porteraient. Mais, de courants, ce jour-là, il n'y en avait pas, et d'airs, encore moins, le ciel mort sur eux, l'eau morte sous eux : seulement cette pesanteur, et on a de la peine à respirer. Alors ils allongeaient le bras, cherchant le
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cou de la bouteille, mais ils s'aperceraient
qu'elle (Hait terriblement légère déjà, alors ils pensaient : « Tant j>is ! plus même cette consolation. »
Midi, il fît brûlant. Les femmes étaient en trainde faire le dîner, le feu ne voulait pas tirer.
Les enfants pleuraient et toussaient, elles toussaient. Et elles préparaient cependant les paniers et les bidons où on met la soupe, mais auraient-elles jamais le courage? parce qu'il y avait toute celte pente à monter et beaucoup traînaient leurs petits après leur jupe.
Elles trouvèrent les hommes couchés tout contre les murs dans l'étroite bande d'ombre que les murs projettent (la seule ombre qu'il y ait) ; elles s'y assirent à leur tour, elles sortirent les bidons des paniers et tirèrent la miche de pain de dessous son linge ; mais ils disaient : « As-tu à boire ?... eh bien, donnemoi à boire, » ils n'avaient pas faim. Us vidèrent le petit tonnelet où on met la piquette (qui est un vin fait avec du marc et des raisins secs); ensuite ils se laissaient aller en arrière, elles, elles se laissaient tomber en avant.
Douleur! qu'est-ce qu'il y avait? mais déjà la réponse venait : «C'est qu'on a été abandonnées. » Et elles retombaient plus bas qu'elles n'avaient jamais été, parce qu'elles pensaient aussi : « 11 ne peut plus nous arriver que des malheurs... »
Et c'est bien ce que pensaient les hommes de leur côté, quand même ils ne le disaient pas. El ils s étaient remis debout, après que les femmes avaient été reparties, mais l'outil qu'ils levaient s'abattait sans mordant.
Abandonnés, ils Tétaient, eux aussi ; ils regardaient au-dessous d'eux dans le vide, le vide seul leur répondait. A droite, à gauche, partout, un grand espace désert s'étendait où ils s'apercevaient les uns les autres comme des points. Chacun tout seul dans son carré de vigne, sur son petit étage, sur sa petite plateforme, et comme séparé de la vie, de tous les côtés, par un mur. Ils regardaient, ils se voyaient séparés de la vie, et séparés les uns des autres ; ils se voyaient dans la vapeur comme s'ils eussent été à de grandes distances, sans communication entre eux ; et le lac fumait blanc comme une buanderie, et le ciel
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était blanc ; il y avait dans l'air une immense fatigue, un immense découragement* Plus on s'avançait dans la journée, plus il
faisait lourd, l'air manquait. Et eux aussi, tout au fond d'eux-mêmes : « C'est qu'elle n'est plus là, et tout est fini... »
Ce que se disaient les Pidou dans leur bateau, Bolomey assis sur le mur du quai, Décosterd seul sous sa tonnelle, etConstançon et tous ces autres, et chacun se le disait pour soi-même, une espèce de dégoût de toute chose les ayant empêchés ce jour-là de se réunir, comme ils faisaient habituellement. Chacun pour soi, chacun tout seul, et n'ayant de courage à rien ; et les femmes de même, étant rentrées chez elles : « Plus que des malheurs à attendre, alors à quoi bon seulement bouger? »
Quatre heures allaient venir. Un homme passait sur la route. Il était monlé sur un des chevaux de son attelage dételé, — et assis de côté, la tête tournée vers le mont, chaque fois qu'il apercevait quelqu'un derrière un mur : « Eh là-bas ! est-ce ici que j'aurai à boire ?...»
C'était un de ces attelages de meunier
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qu'on entend venir de très loin, la nuit, tirant dans un grand bruit de grelots leurs sacs de farine ; il rentrait maintenant à vide et, ayant fini son ouvrage, l'homme était de bonne humeur. Et à une nouvelle paire d'épaules aperçue : « Alors, sûrement que ce sera ici, c'est ce qu'ils m'ont dit là-bas... » Mais aucune réponse ne venait, et l'homme s'étonnait, parce quand on parle aux vignes, d'ordinaire, elles répondent. Un bon mot n'est jamais perdu. Pour un bon mot de parti, deux de renvoyés au contraire. Et lui s'étonnait donc : « Qu'est-ce qu'ils ont aujourd'hui ?...» Et se passant la langue sur les lèvres : « Quand même, avec cette poussière !... et ma salive va bientôt être à bout... »
Il allait cependant, glissa, glissa encore, disparut une première fois à un contour, reparut ; puis le bruit des grelots se lut et la route de nouveau fut vide.
C'est alors que la menace commença à se montrer, et quand les hommes virent ce ciel, ils connurent qu'ils avaient eu raison de penser qu'ils n'avaient plus que des malheurs
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i\ attendre. Des petites filles montaient avet d(4s bidons de café pour les quatre heures : eux, ils avaient levé la léte. Ils regardèrent le ciel, ils regardèrent ensuite le lac. Et la menace du malheur parut plus rapidement encore qu'ils n'avaient pensé, mais les eaui étaient comme de l'ardoise, et sur le noir du ciel un nuage blanc se montrait.
Il parut vers l'ouest, derrière la crête du mont; il était lisse, sans épaisseur, pareil à un linge tendu par le vent ; et tout de suite une course se fît sur les sentiers, dans les chemins, entre les ceps, la ville entière se peupla. On voyait le monde se mettre aux fenêtres, les gens des boutiques sortaient: « La grêle, mon Dieu ! c'est la grêle ! » ils criaient : « La grêle ! la grêle !» il y en eut qui se mirent à prier. Et quant aux hommes désignés, ils se précipitèrent, levant les bras, vers leurs canons, ils se pressaient autour du cube de bois qui les supporte (et dessus se dresse, droit vers le ciel, ce cône de tôle renversé), ils tournaient la clé, ils entraient, ils se jetaient sur les gargousses : poum ! cette première boule monta du milieu d'un jet de fumée et
long-temps on l'entendit grimper à l'échelle de l'air avec un petit grincement,
Poum ! un second canon répondait déjà.
Poum ! poum ! poum ! trois partirent presque en même temps. Et de tous côtés maintenant ils partaient et des fusées aussi étaient tirées, et ainsi aux détonations d'en bas, d'autres faisaient écho dans les hauteurs du ciel, — mais le nuage venait toujours.
Ils comprirent qu'il n'y avait rien à faire. Ils cessèrent de tirer. Il y eut un énorme coup de tonnerre. Et déjà un bruit comme celui d'une troupe en marche se faisait entendre : alors ils baissèrent la tête...
Mais ce fut vainement qu'ils attendirent une suite à ce coup de tonnerre, ou du moins la suite qu'il eut fut tout autre que celle à quoi ils s'étaient préparés ; pourtant, il leur fallut un moment pour s'en rendre compte. Us g-ardaient la nuque fléchie. Et ils ne remarquèrent rien, au commencement, sinon que le second coup de tonnerre ne venait pas et que le nuage n'avait toujours pas crevé.
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Ce fut seulement à leurs pieds qu'ils connurent d'abord la lumière et sur les mottes autour d'eux et sur les souches autour d'eux, où la mousse Frisée fut comme de l'or, — et
d'abord ils n'y crurent pas, parée qu'ils n'avaient plus la foi.
11 le fallut pourtant: il leur fallut lever la tête. Peu à peu, ils levaient la tête; le lac vint, la montagne ensuite, puis le commencement du ciel, puis tout le ciel ; et ils virent qu'il était bleu, et pareillement le lac bleu, et la montagne nettoyée ; ils virent aussi qu'un grand soleil brillait.
Et alors ils comprirent, bien que tardivement, mais il n'est jamais trop tard. Tout à coup, ils comprirent qu'elle était revenue. Ils comprirent que, si on avait pu la séparer d'eux, c'était seulement dans son corps, et qu'à présent elle revenait, s'étant libérée de ce corps, s'étant débarrassée de ce corps inutile. Elle était revenue, comme elle avait promis, pour ne plus jamais les quitter. Et la Présence, qui est esprit, se manifesta à nouveau.
Librement, à cette heure, se manifestait la
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Présence, par tout l'espace, tout autour d'eux, sous l'aspect du grand ciel, et d'une lumière jamais vue : et ils eurent honte d'avoir douté d'Elle. Mais déjà une femme qui s'était bouchée les oreilles, ôtait ses doigts de dedans ses oreilles ; une autre, qui s'était couvert la tête de son tablier, ôtait sa tête de dessous son tablier. Et, parce qu'il faut que la joie éclate, quand elle est mûre, parce que la joie est dans nos cœurs comme la graine dans sa capsule, qui pousse du dedans au dehors, et enfin la capsule se rompt, — tout à coup il y eut ce chant.
Voilà qu'ils s'étaient redressés, ils regardaient l'espace et dominaient l'espace ; ils le virent offert à eux sous ses couleurs, qui brillait vers eux, et leur riait contre. Tout s'était mis à vivre de nouveau, ils furent de nouveau ensemble, et le vide s'était comblé. Ils se tournèrent d'un côté, de l'autre; ils se virent, ils étaient tout proches, ils étaient des hommes et des femmes ; et, parce que la communication se faisait de nouveau, le chant s'éleva de lui-même. Et l'un d'eux commença et un autre suivait déjà, et un autre, et un
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autre encore, et ils ^'excitaient mutuellement :
— Chante, Marie, loi aussi, parce que tu as une jolie voix !
Et Marie :
— On voit bien qu'elle est revenue, comme elle nous l'avait promis.
— Et, loi, tu ne dis rien, Mélanie ?
Et Mélanie :
— Moi aussi je dis qu'elle est revenue, et qu'elle est revenue pour toujours.
— Et toi, Mayor, qui fais la basse.
Et Mavor :
— On a été de bonne volonté pour le mal comme pour le bien, on n'a pas été raides de nuques...
Et un autre :
— C'est vrai, on s'est laissé faire, mais on est sauvés, parce qu'on a cru.
— Parce qu'on a cru, et seulement un tout petit peu, et pas assez, mais la grande chose est de ne pas se refuser à croire.
— Et toutes les maladies ont pu venir, on est guéris de toutes à la fois.
— Chante alors, Marie, et chante plus fort, et encore plus fort...
Elle chantait de toutes ses forces, et le grand Lechallenier disait:
— Je chante aussi, moi qui n'ai jamais chanté. Comment ça se fait-il?
Et le chant se mit à aller, grandissant, et, grandissant toujours, il vint aux eaux, qui le reçurent. Là, les Pidou étaient dans leur bateau, qui se mirent aussi debout, et connurent ce qui venait.
Ils disaient : « Elle est revenue, » ils riaient debout dans leur bateau.
Ils reçurent le chant, qui fut renvoyé au rivage, et en même temps le soleil allait, et le chant et le soleil furent comme une seule et même chose. Bolomey fut frappé sur son mur, Décosterd sous sa tonnelle, le coq sur son clocher fut frappé. Une flamme sauta de dessus lui sur un faîte de toit, puis sur un autre. Les femmes dans les cuisines avaient couru à la fenêtre, — et elles non plus n'y avaient pas pu croire, mais elles y avaient été forcées. Le soleil aveuglait, venu d'en bas, par un reflet, et aveuglait aussi d'en haut, où les ruisseaux du ciel étaient d'une belle couleur. Alors elles poussèrent un cri, et pendant
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ce temps le chan! était vtihi et elles répondaient au chant par un en. Oui avaient <mi
tort de douter, mais elles étaient pardoonées, ayant cru quand menu», au commencement.
Alors elles prirent les enfants contre elles, les apportèrent à la fenêtre, et là les soulevaient et les tendaient à la lumière, Mélanie Roy, Jeanne Gavin, la femme Barbaz, toutes ces autres : « Est-ce que tu la vois ? elle est revenue, » et les enfants battaient des mains.
Et il y en avait une encore, qui, elle, savait, c'était Mme Deléglise : elle n'avait pas quitté sa fenêtre ; il y en avait un aussi qui savait, c'était Grin : il n'avait pas quitté des yeux l'étroit soupirail à barreaux de sa prison; tandis qu'il y avait cette autre, Mme Grin, et celle-ci se refusait à voir, parce qu'elle se disait : « Si même elle revenait pour tout le monde, elle ne reviendrait pas pour moi. »
Mais elle dut voir pour finir qu'elle revenait même pour elle, alors se cachant la figure dans ses mains, elle se mit à pleurer, mais c'était les bonnes larmes et les douces, celles qui, à mesure qu'elles coulent, vous lavent un peu plus le cœur.