‹ La guérison des maladies, romanChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

On l'appelait le Parisien, parce qu'il avait vécu longtemps à Paris; d'ailleurs où n'avaitil pas été et où n'avait-il pas vécu (s'il fallait en croire les histoires qu'il racontait), quoique tout jeune encore ?

On ne savait pas bien le métier qu'il faisait. Il habitait une petite chambre sous le toit. C'étaient quatre murs passés à la chaux, avec des inscriptions dessus et des dates. D'autres sont venus ici avant nous et ont

tenu à nous le faire savoir. Ça penchait, c'était de travers ,1a pentedu toit descendait, en ligne oblique, d'un mur à l'autre; point de Fenêtres, une simple lucarne ; partout des fentes où sifflait le vent. Il y a que ces vieilles maisons, avec le temps, ont joué, comme on dit, et ce qui tenait ensemble ne tient plus ensemble, ce qui était rejointe ne l'est plus. Les vieilles maisons, elles aussi, ont leurs rhumatismes, et l'âge les tord ; comment s'en étonner après tant d'hivers et d'étés, tant de pluies, de soleils, de neiges? mais on s'y loge pour pas cher.

C'était seulement ce qu'il avait vu, le reste l'occupait peu. Il avait racheté pour quelques francs les meubles qui meublaient la pièce ; il y avait un lit de fer, une table en sapin, deux chaises, un pot à eau, et un petit miroir a cadre de tôle peint en faux-bois : le lit n'avait que trois pieds, le pot à eau fuyait, le miroir était fendu ; mais qu'est-ce que cela pouvait lui faire ?même, plus tout est détruit, plus aussi il y a accord.

Alors il fallut bien qu'il se fût passé quelque chose pour qu'on le vît un jour, au grand

étonnemenl des gens, aller acheter un balai, un pot de couleur à la colle, une tringle, du fil de fer; el par la lucarne grande ouverte une épaisse poussière s'échappait.

Naturellement on le surveillait; il fui facile (Je savoir qu'il avaii été aussi emprunter un seau et un torchon à une de ses voisines; et la même voisine, s'étant introduite4 dans sa chambre, une Pois qu'il était sorti, raconta qu'il avait réparé son lit, lavé le plancher, repeint les murs et la porte.

Ce fut dans le temps que le printemps venait, la voisine disait : « A présent c'est comme de la crème chez lui, et il y avait des vilaines gravures au mur, il les a ôtées. »

— Qu'est-ce que c'était?

Elle disait :

— Je n'ose pas vous dire, j'aurais honte. Il fallut l'en croire sur parole, quant à ces

changements qu'elle fut seule à avoir vus. Mais ce que ces gens virent bien, ce fut ceux qu'il introduisit dans sa tenue ; ceux aussi qui se marquèrent bientôt dans son allure et dans toute sa personne, sortant et rentrant maintenant à des heures régulières, ayant

fait couper sa mèche, n'ayant plus cet air de vous braver qu'il avait.

Est-ce que le Parisien se rangeait? il se rangeait; on apprit qu'il avait trouvé une place à l'usine à gaz où il gagnait six francs par jour et qu'on y était content de lui ; on apprit également qu'il avait rompu avec la Brûlée.

C'était une personne dont on ne peut pas dire le métier qu'elle faisait; on l'appelait la Brûlée à cause d'une brûlure qu'elle avait à la joue droite. Autrefois, disait-on, elle avait été repasseuse et cette brûlure provenait de la mauvaise habitude qu'elles ont toutes dans le métier d'approcher leur plaque trop près de leur figure quand elles veulent s'assurer qu'elle est chaude.

— Elle vient encore, racontait la même voisine, elle attend qu'il fasse nuit et se glisse dans l'escalier, mais elle a beau heurter, il ne lui ouvre plus. Même on l'entend des fois qui pleure. Et elle ferait pitié si on ne savait pas qui elle est.

Tous ces bruits se mirent à courir, en même temps que le printemps venait; d'au-

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hvs bientôl s'y ajoutèrent; il y eu( rwcon* le bruit que Grin s'était brouillé avec le Parisien, parce que celui-ci avait refusé d'allei boire en sa compagnie.

Tout petits bruits, d'ailleurs, et qui ne dépassaient pas le quartier, même un quartier réduit à deux OU trois maisons pas 1res bien habitées, mais le commencement des choses est souvent tout petit.

Cependant il était assis sous sa lucarne avec un journal qu'il ne lisait pas.

Il faisait rose sur la feuille imprimée, à cause d'un reflet monté du lac sans doute et que renvoyait le plafond. C'est ce plafond en pente qu'on a vu, et plus on avançait vers la lucarne, plus il fallait baisser la tête. Mais plus on avançait vers la lucarne, plus nombreuses aussi les choses venaient à la vue; d'abord on n'apercevait rien en face de soi, par ce trou carré, que le ciel ; puis c'était la montagne, puis le lac, puis les toits; comme des ballons lâchés un à un, les choses montaient dans l'espace. On s'avançait, les choses montaient, les belles montagnes montaient, entraînant le lac à leur suite; au lac pendaient

des toits, à ces toits des jardins; il venait des choses par grappes, et lentement elles s'élevaient devant vous. Mais, pour peu qu'on se rassît, tout disparaissait de nouveau. Il ne restait plus que la lumière. Il ne restait plus que le ciel, des fois vide, et d'autres fois avec des nuages dedans.

Ainsi un jour il s'était avancé, et les choses une à une étaient remontées dans sa vie. De la porte à la lucarne, il y avait tout un trajet; il avait fait ce trajet, il n'avait plus besoin de le refaire. A présent, il n'avait plus besoin que de la lumière et se tenait sous elle, les bras au corps, tout ramassé. Prétexte seulement que ce journal sur ses g*enoux : parce qu'il n'y a point de vie en eux, d'autres peuvent y vivre le monde, se nourrissant de la vie d'autour d'eux, et de ces morts de rois ou de ces guerres de peuple à peuple ; lui, au contraire, il avait trop de vie en lui ; comment faire seulement pour l'utiliser, n'ayant pas su l'utiliser encore? et, quand on ne l'utilise pas, elle vous dévore intérieurement.

Mais il n'avait qu'à fermer les yeux, et alors une autre lumière venait, c'est quand

la phrase avait été dite ; il n'avait qu'à Fermer les yeux, il voyait ces tables de f> brun, la grosse lampe en cuivre, les !itr< là la phrase avait été dite (et les autr s'étaient détournés, mais Grin le regardait, ri lui regardait Grin),

II n'avait qu'à fermer les yeux, et il voyait ce soir (quand il était sorti et il marchait près d'elle): ce soir où il y avait tant d'étoiles au ciel, et les petites vagues faisaient un bruit très doux.

Il fermait les yeux, il les rouvrait, il se mettait à soupirer; des cris venaient de dedans les jardins où des petites filles jouaient à bète noire ; venaient, depuis sur le port, des voix d'hommes, depuis beaucoup plus loin sur l'eau (parce que l'eau porte le son), des rires et des chants et le choc sourd des rames contre la coque d'un bateau ; fermons les oreilles à ces voix du monde, pour mieux entendre en soi cette autre qui rassure et qui fait peur en même temps.

Oserait-il jamais? il ne Favait pas revue depuis leur rencontre devant le café ; il savait seulement qu'elle travaillait chez une coutu-

rîère où sa mère l'avait mise en apprentissage

après sa communion ; oserait-il jamais lui dire ce qu'il avait à lui dire?

Mais il se décida à oser. Il pensa : «11 faut d'abord que je leur montre que je ne suis plus le même, sans quoi ils ne voudront pas de moi ; » il pensait : « Il y a d'abord son père et sa mère. » Kl comme il était brouillé avec Grin, il se disait : a C'est à Mme Grin qu'il faut que je m'adresse ; il faut que je lui montre que je ne suis plus ce qu'on croit. »

(( Mais, continuait-il, comment faire ? Des paroles, ça ne prouve rien. Et quelle autre preuve lui donner ? Et si je lui dis que j'ai changé de vie, est-ce qu'elle ne pourra pas supposer que je cherche à la tromper? C'est une femme méfiante. Elle ne doit pas m'aimer, elle non plus. »

Il voyait qu'en effet il fallait une preuve et finalement il en trouva une, et il fut maladroit, mais quelle meilleure preuve que cette maladresse même, si seulement on avait su

voir ?

Il s'était dit : « Elle ne doit pas savoir comment se tirer d'affaire, puisque Grin ne lui

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donne plus rien depuis longtemps; j'ai un peu d'argent, je le lui offrirai. Je viendrai, je serai comme un (ils qu'elle aurai! déjà : alo peut-être qu'elle comprendra...

Il alla, il rentra chez lui peu <lc temps après; el la voisine raconta que, cette même nuit, la Brûlée était revenue, mais que cette Fois on Pavait laissée entrer.

Finies les bonnes résolutions, sans doute î disait-on, fions-nous-y ! C'est comme ces drapeaux qu'on met aux fenêtres pour faire beau ; la fête passée, on les ôte, et la maison est comme avant. Ah ! oui, fions-nous-y ! et ou riait. Et lui, pendant ce temps, encore couché sur son lit, il rouvrait les yeux à lui-même, et n'arrivait pas à comprendre : mais peutêtre est-ce simplement que le cœur qui a mal ne cherche plus qu'à être consolé.

Il voyait qu'il avait voulu oublier, seulement on n'oublie pas, du moins on n'oublie que pour un moment, et voilà que tout revenait.

Cette façon dont il était monté l'escalier, cette façon dont Mme Grin Pavait reçu ; la façon dont il s'était obstiné quand même ;

puis cette main qu'il avait mise dans sa poche, cciie bourse qu'il en avait tirée : « Voyezvous, j'ai pensé... Il y a quinze franes... Kl je vous demande pardon si c'est tout en petite monnaie, mais le contremaître qui a fait la paie... » comment il n'avait pas pu aller plus loin : « Lâche que vous êtes !... Profiter du malheur d'autrui !... Lâche !... » et alors cette porte qui s'était refermée ; — tout revenait, toutes ces choses, et il s'étonnait de luimême.

Mais plus encore il s'étonnait de lui-même, quand il se rappelait ce qui s'étaitpassé ensuite; il ne fallait donc pas seulement qu'il connût l'humiliation, il fallait qu'il connût la honte.

Comment avait-il pu l'écouter, celle-là, quand ce qu'elle disait était venu par le trou de la serrure, ces pauvres choses tremblantes et chuchotées étaient venues; et on suppliait, et on appelait, mais il s'était fait des promesses ; alors comment avait-il pu écouter, comment cela était-il entré si violemment en lui qu'à son tour il en tremblait, et il n'y avait plus tenu, et elle avait roulé devant lui sur le plancher, quand il avait ouvert la porte.

Mon Dieu! le chemin qu'on a pri en-

core plus difficile qu'un n'aurait **n\. Elle pleurait de bonheur, parer qu'il l'avait Fait souffrir. II avait fait souffrir lout le monde. Est-ce peut-être simplement qu'il esi défendu <le chercher à mieux faire, de chercher à être

autre chose que ce qu'on a Toujours été? Grin s'était plaint d'avoir été abandonné par lui, Grin ne voulait plus le connaître, M"" Grin Pavait traité do lâche. Et maintenant, celle

qu'il savait bien, est-ce que jamais plus il oserait, après ce qui s'était passé?

Il pensait : « Voilà, l'autre reviendra. Elle a un vilain nom, c'est une pauvre fille, mais elle est complaisante. On redescendra ensemble. Elle pèse sur moi de tout son poids et m'entraîne; je me laisserai aller avec elle, on descendra, il refera nuit ; mais de nouveau elle me mordra en criant la bouche, et, ces cris, on ne sait plus si c'est qu'elle crie de joie ou si elle crie de douleur... »

Alors il la prit en pensée, et il l'écrasait contre lui. Il se soulevait un peu et elle avec lui, il la retournait; et je mords à mon tour dedans, comme dans un morceau de pain

quand <m a faim. Je l'écraserai contre moi jusqu'à ce qu'elle retombe et que je retombe, après quoi on sera, l'un à côte de l'autre, comme des morts...

Il ne bougeait plus en etfet; mais qu'est-ce qu'il y eut alors que cette lumière de nouveau venait et de plus en plus cette lumière venait?

11 s'aperçut qu'il avait ouvert les yeux, il connut de nouveau la blancheur des murs, et l'image des changements déjà opérés était présente. Il fît beau blanc autour de lui et propre; il sentait sous lui le sommier d'aplomb ; là où avaient été les vilaines inscriptions au crayon, des noms d'hommes et des noms de femmes, et des cœurs percés d'une flèche, cette seule clarté régnait ; le ciel était un carré bleu dans la lucarne ; une voix de femme, qui chantait une chanson, se faisait entendre; est-il vrai qu'on doive espérer quand même? il demanda : « Est-ce vrai? » il lui fut dit: «C'est vrai!» «Est-il vrai qu'on doive oser? » « C'est vrai ! » « Même après ce qui s'est passé? » « C'est vrai ! » et voilà qu'à présent un sourire était devant lui, qui était son

sourire à elle ; alors, se soulevant, puis mettant debout : « J'oserai de nouveau, je* lui dirai tout, el peut-être qu'elle comprendra.

Justement ce soir-là, elles trayaillaient encore, à cause d'une robe de noces pleine de complications qu'elles devaient livrer- le lendemain.

M"10 Giroud, la patronne, bâtissait; les trois ouvrières cousaient; elle, elle défaufilail. C'est la coutume, dans le métier, que l'apprentie ait les ouvrages les plus désagréables à. faire.

Deux grosses lampes sans abat-jour éclairaient durement ces figures penchées, et sa figure à elle aussi était durement éclairée, tandis qu'elle tirait sur ses fils. Il y en avait des blancs et des rouges. Il fallait enlever les blancs, laisser les routes. Elle tirait sur ces fils, qui faisaient faire des plis à l'étoffe en venant, et tantôt elle les cassait entre ses doigts, tantôt les coupait avec des ciseaux. Depuis sept heures du matin qu'on est là (et

il allait être dix heures du soir), rien détonnant que la fatigue se fasse sentir, mais sur sa figure à elle ne se lisait pas seulement la fatigue. Pas seulement une passagère pâleur <!n teint comme chez ces autres ; elle, c'était ce creusé, ce gris et ce tiré qu'on sait, et comme quelque chose de froissé pour toujours. Durement venait la lumière, accentuant encore les pauvretés, et ce peu de cheveux qu'elle avait, sans couleur. Des cheveux comme de la poussière, et le pauvre petit corps aussi que c'est, sous le corsage en flanelle-coton, ces épaules rentrées, cette poitrine plate, ces bras aux mains trop grosses et os-, seuses, aux poignets carrés. On est toute application et toute bonne volonté, mais il n'y a rien d'autre en nous qu'application et que bonne volonté. Ces autres ont des plaisirs, tout en nous dit qu'on n'en a point, à cause de quoi on est méprisée. A cause qu'elle était pauvre et laide, à peine si les autres ouvrières lui adressaient la parole ; c'est à elle qu'on réservait toutes les vilaines besognes et les mauvais compliments.

Voilà que dix heures sonnaient, ces demoi-

selles s'étaient levées, vile elles avaient <:i<: mettre leurs chapeaux devant la glace; elle, elle ne pouvait pas s'en aller encore, ayant à balayer la chambre.

Il fallait se tenir pliée en deux, aller ramasser avec les doigts 1rs bouts de fil ei les morceaux d'étoffe que le balai n'amenait pas, souvent bc mettre à quatre pattes sous la table ; mon Dieu ! comme* le dos, à elle aussi, lui faisait mal !

Kst-ce parce qu'il y a une destinée qui veut que la fille ressemble à la mère ? mais, elle aussi, quand elle se redressait, elle ne pouvait pas s'empêcher de pousser un soupir, de poser la main au creux de ses reins.

Il était près de onze heures, quand elle put enfin s'échapper, et se trouva sur la route. La maison était un peu hors de ville, la route passait devant. De grands ormes se dressent là, qui la bordent étroitement, comme des montagnes à pic. Et ils furent d'abord dressés entre Marie et le ciel, cachant tout, et elle ne s'aperçut de rien d'abord, à cause d'eux, tandis qu'elle s'était mise à marcher, courant presque. Tout ce premier bout de chemin,

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elle le lil dans une obscurité profonde. El parce qu'elle tenait la tète baissée, ce fut seulement par la couleur de la route à ses pieds qu'elle remarqua plus loin le changement qui s'était fait.

Mais alors elle leva la tête, et tout était tellement changé qu'elle ne s'y reconnut plus. Le ciel s'était montré, et la lune pendait dedans. Il ne faisait plus du tout nuit, il faisait doux et bleu partout, extraordinairement bleu et doux, et dans cette douceur de bleu baignait le lac, baignaient les choses. Le lac à côté d'elle, devant elle la ville: tant d'abandon partout et tant de confiance, tant de repos aussi, et comme une libération.

Et Marie s'était arrêtée. Sommes-nous jamais ce qu'on croit? On s'est dit qu'on se dépêchera de rentrer, parce que votre mère doit être inquiète, et qu'il faudra se lever de bonne heure le lendemain ; on n'y pense déjà plus. C'est que c'est une telle douceur. La fatigue s'est enallée, les petits soucis enallés. Cette peine qu'on s'est donnée, on voit qu'elle n'était rien ; il y a autre chose en vous. Et c'est cette autre chose maintenant qui se ré-

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veille, à cause de cette beauté, à cause de cetfc douceur.

Il y eut tout à coup une autre Marie, une Marie pas connue encore, qu'elle-même ae connaissait pas. Immobile pour le plaisir maintenant, e( maintenant prête au plaisir. Toutes les bonnes choses qu'il y a quand même ! A côte de la route, le lac bougeai! contre le quai ; deux cygnes comme des blancs «l'œuf battus en neige étaient dessus, ils flottaient sans un mouvement. Elle voyait ces toits comme taillés au ciseau devant elle, elle voyait la lune au ciel, elle voyait la lune dans Peau ; où est-ce que le ciel d'en-haut commence, où est-ce que l'autre ciel, celui d'en bas, finit? On sent que tout devient possible. Une beauté se tient suspendue pour nous dans le vide, et il nous est dit : « Profitez ! » Est-ce que je ne profiterai pas ? Et, ouvrant largement la bouche, toute cette tiédeur d'air entrait, qui sentait bon la giroflée, à cause des jardins qu'il y avait derrière les murs.

Néanmoins, Marie était repartie. Elle avait pris le long de l'eau. Là, avant la place du port, est une sorte d'étroit jardin public, coupé

par-ci par-là, entre des buissons en massifs, par de courtes petites allées : il sortit de derrière nu de ces buissons.

Elle n'en ressentit aucune frayeur, elle n'en fut même pas surprise. Tout était devenu possible, il y avait un ordre nouveau, il venait en vertu de cet ordre nouveau. Elle le regardait venir, elle le reconnut tout de suite. Il sortait de dedans la nuit comme de dedans les plis d'un rideau, il se dédoubla de ces plis de nuit (à cause que la lune était de nouveau cachée derrière des arbres) ; il se mit à marcher à côté d'elle.

Une petite fontaine qui coule là, sous un toit de tuiles, se fît à ce moment entendre, disant des choses toutes simples avec un accent de chez nous : il laissa d'abord parler la fontaine, parce qu'elle parlait mieux que lui.

Il avait décidé de tout lui dire, c'est pourquoi il n'était pas pressé; la jupe de Marie frôlait sa main qu'il laissait pendre ; comme elle laissait aussi pendre la sienne, il n'aurait eu qu'un petit mouvement à faire pour la toucher.

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Mais il oe l'essayait même pas; d'abord s'expliquer, pensait-il, et tout lui dire, mais le moment n'en était pas venu encore*

Il Faut laisser les choses se préparer, ainsi il avait d'abord laissé parler la Fontaine, seulement il était bien décidé à tout lui dire : alors c'est une grande force quand même, une grande force qu'on a.

11 ne se pressait pas; il s'était dit : «Quand on arrivera au troisième banc. »

Ils passèrent devant le premier banc, devant le deuxième; et il n'eut pas d'effort à faire ; les mots se répandirent d'eux-mêmes hors de lui, comme la graine quand elle est mûre.

Il dit:

— Laissez-moi tout vous dire, parce que vous ne me connaissez pas. Vous me croyez peut-être meilleur que je ne suis. Vous ne m'avez pas vu souvent, vous ne m'avez jamais vu dans mes mauvais jours ; et, jusqu'à présent, mes mauvais jours, ils ont été toute ma vie...

Use fît un pli entre ses yeux, comme quand on cherche à se souvenir :

— Tout petit déjà, voyez-vous. Je n'avais pas quinze ans quand je me suis sauvé. Je ne pouvais plus tenir à la maison, parce que c'était tranquille et honnête. J'ai fait sauter le bureau de mon père : il y avait dedans trois billets de cinquante francs et des écus...

À cet endroit déjà, il s'interrompit ; il demanda :

— Est-ce que je peux continuer?

Elle ne répondit rien.

Il continua:

— J'allais à pied, je prenais le train, je couchais dans des granges, je ne savais jamais le matin où je serais le soir, des temps je travaillais, d'autres fois je ne faisais rien... J'ai volé, j'ai menti, j'ai trompé, j'ai trahi...

Il s'interrompit de nouveau :

— Est-ce que je peux continuer? Si je ne peux pas, dites-le moi...

Elle ne répondait toujours rien, elle tenait la tête baissée.

Et lui alors :

— Parce qu'il faut tout dire, et il reste des choses à vous dire que je ne sais pas com-

ment dire, mais peut-être que vous devinerez; c'est que je leur plaisais, alors elles venaient, ri moijememoquaisd'élles* Elles me disaient : ((Pourquoi t'en vas-tu?» — « Parce que me plaît. » Et une, voyez-vous, s'était mise à pleurer :« Tu ne te souviens pas de ce que tu m'as promis? » Je lui ai dit : « IVouve-moi d'abord que ce sera un garçon ; si lu me proui que ce sera un garçon, on se marie. » Et je riais, mais, elle, elle se (rainait sur le plancher: « Louis, mon petit Louis, pense que je n'ai personne que toi... Je dois deux termes au propriétaire. Je dois de l'argent au laitier, de l'argent au charbonnier. Si seulement je pouvais travailler, mais le médecin me l'a défendu. Qu'est-ce que je vais devenir sans toi?... »

Et là encore une fois : « Est-ce que je peux continuer?... »

Et comme, encore une fois, elle n'avait rien répondu :

— Est-ce bien vrai? est-ce bien vrai? mais pourrai-je encore quand vous saurez tout ?... C'est que vous ne savez pas ce que j'ai fait, je lui ai dit : a Ça va bien, tu n'as qu'à venir

demain avec tes meubles. » Et, le lendemain, quand elle est venue. . .

11 haussa tout à coup la voix : « Est-ce que j'ose encore? dites !... Mais non, ne dites rien, parce que ça n'est pas tout... Il y en a eu encore une autre. Hier soir, encore, comprenez-vous ? et aujourd'hui, je suis avec vous, comprenez-vous?... Et demain peutêtre, si elle revient... comprenez-vous? Mais peut-être que vous ne pouvez pas comprendre. On avait tâché d'oublier, on descendait toujours plus bas pour oublier...

Et alors sa voix brusquement fléchit, comme la branche sous un poids:

— C'est tout.

Elle n'avait toujours rien répondu, mais elle continuait de marcher à côté de lui, et, sans oser y croire encore, il commençait à voir que c'était sa réponse. Il voyait qu'il avait bien fait d'espérer, il voyait qu'il avait bien fait de venir. De nouveau, il n'avait plus qu'à se taire. Ainsi ils arrivèrent à un espèce de renfoncement où l'eau se continue par un plan incliné qui sert à tirer les bateaux au sec. Dessus et couchées de côté, comme quel-

LA GUÉR1S0N DES MALADII

qu'un <|ui dort la tête sur son bras, étaient trois ou quatre coques noires. El la lune étail reparue, à cause qu'il n'y avait plus d'arbr à cet endroit, et tellement grande était à p. seul l'immobilité de l'air et de l'eau, que ses longs cheveux dénoués pendaient à la Fois dans l'air et dans l'eau sans le plus p *tii mouvement.

Ils furent forcés de s'arrêter (à cause de ce renfoncement) et ce fut seulement là que la réponse vint tout entière.

Toujours tellement de lune, elle avait levé un peu les yeux ; elle regardait quelque chose au loin, quelque chose qu'on ne savait pas.

Et la réponse fut qu'elle continua d'abord de regarder ainsi, au loin, quelque chose qu'on ne savait pas, puis un petit sourire lui vint.

Et voilà, elle baissait de nouveau la tête, mais le petit sourire durait, alors il vit que c'était bien, cette fois, la réponse ; il dit : « C'est pas vrai! » puis il dit : « Que si, c'est vrai ! » puis il dit : « Je savais bien ! »

Alors il s'approcha un peu, elle tenait les mains croisées sur sa jupe, elle baissait la tête

fout à fait. Et, quand elle la releva, il ne la reconnaissait plus, à cause que ses yeux brillaient et parce qu'elle était trop belle.

Gomme du vilain bouton cotonneux sort la fleur, il semblait que de même une espèce d'enveloppe crise eût crevé devant son visage ; pour la première fois son vrai visage se montrait.

Mais, quand il la vit ainsi, il eut peur; il ne disait plus rien, cherchant une phrase ; ((jamais elle ne voudra maintenant, pensaitil, elle est trop belle pour moi. »

Et alors il fut triste, et c'était elle à présent qui le regardait, lui qui baissait les yeux; le petit sourire durait, elle haussa un peu les épaules, et toujours cet œil tourné de côté, un petitpointde feu dessus, une petite flamme tremblotant sur le blanc, à cause du reflet de la lune dans l'eau, et puis c'est qu'on est malicieuse.

Il cherchait toujours sa phrase, il ne la trouvait toujours pas ; tout à coup, il tira un petit paquet de sa poche.

Et parlant très vite :

— Je l'avais préparé pour vous... C'est un

LA GUKRISON DKS MALAWI 71

bout de ruban, c'esl un petit cadeau que je voulais vous Faire. Alors, si c'est oui, dimanche prochain, cousez-le à votre chapeau...

Encore une fois, dans la rue qui monte, elle avait ouvert le paquet, et allait très lentement pour faire durer le plaisir.

Elle déroulait ce ruban, cherchant à en distinguer la couleur, mais ce n'était pas facile. Du côté de l'ombre, il faisait trop sombre ; du côté de la rue où la lune donnait, c'était pour une autre raison. Drôle de lumière que celle de la lune ; elle brouille et confond tout. Est-ce qu'il était bleu, ce ruban, ou bien roug-e, ou bien vert? La seule chose qu'on pouvait savoir, c'est qu'il était en soie et large, et il y en avait bien deux mètres. Et, l'ayant enroulé de nouveau dans son papier: « Pour la couleur, j'attendrai à demain. »

Elle remit le paquet dans sa poche. Mon Dieu, comme tout est beau ! Il semble qu'il ait deviné que je n'avais que ce chapeau, et un tout vieux vilain chapeau encore, mais le

ruban une fois cousu dessus, on ne le reconnaîtra pas... Dimanche (elle comptait sur ses doigts), on est aujourd'hui lundi, ça fait six jours. Je passerai devant chez lui ; alors, peut-être qu'il descendra, peut-être qu'il ne descendra pas; mais qu'est-ce que ça fera? puisqu'on aura toute la vie pour être ensemble.

De nouveau, elle s'était arrêtée et avait ouvert le paquet. Bonheur nouveau comme ça, dans la nuit, quand tout dort, d'être seule avec son bonheur. On pense à ce qu'on veut, personne pour vous en empêcher. Je coudrai ce ruban autour du fond, avec un nœud ; et je mettrai le nœud devant, pour qu'on puisse le voir de loin.

Et elle repartit, mais à tout petits pas, et sans regarder devant elle, et, quand enfin ce tournant vint, elle le prit par habitude.

Là était la rue où elle habitait ; elle ne remarqua pas tout de suite qu'il y avait un groupe d'hommes arrêtés devant la maison.

Ils étaient trois ou quatre, ils se tenaient penchés sur quelque chose d'étendu par terre, et l'un d'eux maintenant, se redressant, criait :

I A GUÉHISON DES MALADIES

— Eh ! là-haut, ouvrez-nous!

Mais rien ne répondit, c'est pourquoi l'homme haussait la voix :

— Eh ! là-haut, vous n'entendez pas ?

Dépêchez-vous, parce que c'est pressant.

A ce moment, Marie se mil à regarder, au même moment les hommes l'aperçurent, alors ils se tournèrent vers elle : « Tu tombes bien, arrive vite ! »

A la lueur d'un réverbère, on vit sa ligure changer. Et eux, d'abord, ils s'étaient dit : « Ce n'est pas elle, on a fait erreur; » mais voilà qu'ils la reconnurent. «Que si! c'est bien Marie ; c'est drôle, on ne se remettait pas... »

Et ils recommencèrent :

— As-tu la clé?... Eh bien, ouvre-nous, ta mère n'entend rien.

Elle ne bougeait toujours point, c'est ainsi qu'une fenêtre eut encore le temps de s'ouvrir et une voix :

— Qu'est-ce qu'il y a?

— C'est votre mari qu'on vous amène, il est tombé devant chez Décosterd, il s'est fait un trou à la tête.

On répondit :

— Rapportez-le seulement d'où il vient. La fenêtre s'était refermée.

Mais elle, alors, elle s'avança, elle disait : «Où est-ce qu'il a mal?» Et quand elle vil tout ce sang- : « Eté s- vous sûrs qu'il n'est pas mort ? »

— Bah ! il en a vu bien d'autres... Ouvrenous seulement, on se charge de le monter. . .

C'est ainsi qu'elle se trouva, finalement, assise près du lit, et il y avait sur une chaise une cuvette pleine d'eau rouge.

Lui semblait dormir; il était tranquille, un bandage autour du front.

Tout à coup, sans ouvrir les yeux :

— Es-tu là ?

— Oui, père.

— Ah ! bon, tout va bien.

Et comme s'il se parlait à lui-même :

— Il faudra s'arranger pour tomber de temps en temps.

Puis, de nouveau :

— Marie !

Elle s'était soulevée de dessus sa chaise, et

l..\ 61 BRISON DES MALADIES

disait : «Que veux-tu, père? n Lui : «C'était seulement pour savoir*... »

II paraissait tout heureux, avec une figure reposée :

— C'est le monde renversé. C'est toi la grande personne, c'est moi le petit garçon... Mets-loi tout près, vois-tu... C'est ça...

Et puis :

— 11 faudra faire que ça dure. Parce qu'on est tant bien ensemble, et quand je suis seul ça ne va plus... Tant bien ensemble, qu'il disait, et il se remit à sourire.

Voilà qu'une lumière, pour lui aussi, était venue et une guérison lui venait avant l'autre guérison.

Et elle qui se tenait là, dans le silence de la nuit, le considérant tour à tour, puis une image au dedans d'elle, voilà que cette image de plus en plus pâlissait, s'effaçait : « C'est fini, j'avais oublié que j'étais déjà mariée... »

Elle croisa alors ses mains sur ses genoux, et demeura là, qui songeait.

A peine si elle était un peu triste, c'était sur elle une grande douceur. Et sa figure était de nouveau une figure toute grise, une

pauvre figure amaigrie et creusée, comme quand elle tirait sur ses fils.

Elle serrait ses épaules sous sou châle, elle leva un petit peu ses mains : «Je ne metrtrai pas le ruban de noces, je ne coudrai pas le ruban neuf à mon chapeau. »

LA (ilJKIUSON DES MALADIKS 77

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