CHAPITRE QUATRIÈME
Le dimanche vint, la journée passa. Et ce dimanche soir commença par l'embarquement des personnes qui étaient venues en visite chez des parents ou des amis, et que le gros bateau emmenait maintenant, battant l'eau pesamment de ses deux roues peintes en rouge, comme des pattes de canard.
On poussait un soupir de soulagement, on se repelotonnait sur soi-même, on se rasseyait à ses habitudes ; ces messieurs met-
taient leurs pantoufles, se versaient un verre de vin ; ces dames : « Heureusement que ce commerce ne recommence pas tous les jours, sans quoi on ne garderait point de domestiques. »
(Il faut dire pourtant qu'elles auraient été humiliées si elles n'avaient pas eu chacune sa juste part de visites.)
Grin n'apparut chez Décosterd qu'assez tard ; lui aussi avait ses habitudes. Ces après-midi de dimanche, il les employait à dormir. Les personnages trop bien mis qui composaient de deux à sept heures, ce jour-là, la clientèle du Café du Port n'étaient pas tant pour l'attirer. Et c'était seulement après que le bateau et les trains avaient remporté, comme il disait, cette marchandise, qu'il se décidait à venir.
Neuf heures avaient sonné depuis longtemps; il avait trouvé ses amis déjà attablés, Bolomey, les Pidou, plusieurs autres.
Est-ce parce qu'il se sentait de nouveau chez lui ? mais il paraissait tout content. Depuis cinq ou six jours, c'est-à-dire depuis le jour qu'il était tombé, il était de très bonne
L\ GUÉRISON DBS MAI iDl Vj
humeur, étonnante chose. Il menait, il avait la tête enveloppée dans un bandage : son grand plaisir était <le l'ôter, ce bandage, el de vous montrer le trou. Non que ce fut très beau à voir, mais il y tenait. Et, quand on lui
disait :
— Il ne s'est pas encore refermé...
— Tant mieux, disait-il.
Ainsi ce soir-là, une fois de pins, et il avait fallu que Mme Décosterd vint et lui remît son bandage. C'était assez long* et assez compliqué. Il fallait d'abord le faire passer audessous, puis au-dessus de l'oreille, et avoir soin de bien superposer les tours, sans quoi ils n'auraient pas tenu. Même Mme Décosterd avait dû aller chercher pour finir une épingle de nourrice, elle était revenue avec cette épingle de nourrice. Et les autres, en riant :
— Doucement, vous allez le piquer.
Mais lui :
— J'ai le cuir dur.
Et il recommençait :
— D'ailleurs peut-être qu'il aurait mieux valu ne rien mettre sur la plaie, elle aurait guéri moins vite.
80 LA GUËRISON DBS MALADIES
C'était une bonne soirée, qui avait bien commencé el continua de même jusqu'assez tard. Point de discussions, ni de chicanes, ce soir-là, comme trop souvent. On était entre amis, on causait avec amitié, Grin vous disait des choses pas toujours très claires, mais qui amusaient; il y avait comme cela une disposition générale qui faisait qu'étant content de soi-même, on était content d'autrui.
On ne buvait pas beaucoup. La grosse lampe éclairait doux, à cause d'une mèche pas levée très haut, mais on n'attendait plus personne. Et c'est ainsi que Décosterd avait pris place à une des tables et sa femme ellemême, au lieu de retourner s'enfermer dans sa cuisine, s'était installée près de son mari.
Ils ne connurent d'abord que la porte s'était ouverte qu'au bruit que fît le lac qui entra tout à coup, puis la porte fut refermée et le lac se tut de nouveau.
Grin, justement, tenait un discours; il se tut en même temps que le lac.
Et tous s'étant maintenant retournés, ils s'étonnèrent grandement de le voir, depuis
LA GUBRISON DES M tlADIES
imis semaines et plus qu'on ne l'avait pj aperçu, et même on racontait qu'il s'était « mis de la tempérance. »
Il n'avait salué personne ; il avait de nouveau sa casquette, elle lui cachait les yeux;
on ne sut même pas s'il vous avait vu.
Le silence fut si grand d'abord qu'il sembla qu'il devenait visible autour de vous, ou bien si c'était seulement cette épaisseur de fumée. Ce certain dimanche soir-là, quand on était si bien ensemble, ne fallait-il pas qu'on fut dérangé! Et vainement tous s'étaientils tournés vers le Parisien, sauf Grin ; l'explication, qu'ils attendaient, ne venait pas.
Grin bourra sa pipe, l'alluma, tira une bouffée, puis ses yeux reprirent leur position. Et il vint encore beaucoup de bouffées.
C'est alors seulement qu'on vit (dans le coin où il se tenait), le Parisien se redresser un peu, et il regardait d'en dessous du côté de Grin (qui donc ne le regardait pas).
On l'entendit dire quelque chose, mais on ne comprit pas ce qu'il disait, et sa tête était retombée.
Puis il recommença a regarder Grin, et il
recommença à dire quelque chose ; alors on comprit, et c'était : « Est-ce qu'elle a su?» Question qui n'avait guère de sens, pourtant elle devait en avoir un pour Grin, car il venait de se tourner vers celui qui la posait.
Il avait un air dur, dédaigneux, l'air de qui vous a une fois jugé et ne se déjugera plus ; le Parisien, au contraire, ressemblait à un qui mendie.
A peine si on le reconnaissait sous sa pâleur, les joues comme frottées de cendre ; ce qu'il y avait de terrible aussi, c'étaient ses yeux, vides à la fois et si plein de choses, des yeux comme des trous par où on eût vu derrière sa tète, et qui en même temps étaient tendus vers vous.
Et il avait donc posé sa question, mais il dut la poser une seconde fois ; il recommença :
— Est-ce qu'elle a su ?
Grin se croisa les bras et renversant un peu la tête :
-Qui ça?
L'autre baissa la voix, il ne répondit pas directement : « Je demande si elle a su que
LA GUKMSON DES M.M.\hl.
j'ai <;(<; chez vous, une Fois ; c'est voire Femme (|ui m'a reçu ; et il Faut maintenant que j<* sache si elle% elle a su, parce qu'elle aurait pu être fâchée, et alors tout s'expliquerait. Mais si elle n'a pas su, mon Dieu ! si elle n'a pas su... »
Grin, alors, d'une voix terrible :
— Je te défends de parler d'elle...
Pourtant le Parisien le regardait toujours, il ne semblait pas avoir peur.
— Mlle est bien trop au-dessus de ces choses ; même si elle avait su, elle n'aurait pas pu comprendre...
Et c'est cela qui vint encore, et il vint ensuite beaucoup d'autres phrases, parce que Grin était enfin parti :
— Ce qui m'étonne, c'est que tu oses encore parler d'elle, faux ami, ami des bons jours et pas des mauvais. Oui, je dis bien, que tu oses parler d'elle, après ce que tu as fait ! S'attaquer à des femmes, profiter de ce que je n'étais pas là, venir vous humilier parce qu'on est pauvres, mais on est encore plus fiers qu'on n'est pauvres ; je te l'apprends si tu ne le savais pas
Mais Grin aurait pu continuer longtemps encore, c'était comme s'il n'eut rien dit.
L'autre était brusquement retombé, comme quand on ôte de dessous une branche la poutre qui la supporte ; de nouveau sa figure avait été rejointe à ses mains, puis, tout entier, il s'était abattu, les bras à plat sur la table.
En vérité, il n'entendait plus rien, il n'avait plus conscience de rien, il ne se douta même pas, un instant après, que cette autre était entrée (ce qui fut la seconde surprise de la soirée), et Grin parlait encore, quand elle poussa la porte et le lac entra de nouveau, alors Grin se tut.
Cette autre qui entrait fit entrer le lac avec elle, et là-bas, également, une grosse voix rauque discourait dans la nuit ; il fallait d'abord qu'elle la fît taire, comme elle fit en refermant la porte ; alors on remarqua que Grin, lui aussi, s'était tu.
Elle avait une blouse blanche d'étoffe mince à travers laquelle on voyait la couleur de ses bras ; son cou se montrait tout entier et un peu de sa poitrine.
Elle avait une blouse blanche et une jupe noire très étroite et collée aux hanches; hanches étaient rondes et Tories.
Elle ne fit que jeter an regard à ceux qui étaient là ; comme elle se tournait de côté, on vil la brûlure d<> sa joue.
Mais <v ne fut qu'un court instant, parce qu'elle s'était avancée ; déjà tout avait disparu pour elle, sauf celui qu'elle avait maintenant devant elle, et elle se mit à lui parler comme si personne n'eut été là.
— Louis, mon petit Louis...
Il ne bougeait pas; pour lui aussi, tout devait avoir disparu, parce qu'elle avait beau l'appeler, lui parler, il restait mort à ce qu'elle disait.
— Louis, écoute... Louis, c'est moi... Je t'ai cherché partout, est-ce que tu ne veux pas venir? Dis que tu viens, s'il te plaît, réponds-moi. Parce que c'est moi, Louis, et je t'ai cherché, et je suis venue, alors tu ne vas pas me laisser m'en retourner comme je suis venue, parce que je vois bien que tu ne peux pas rester seul...
Elle reprit :
— Mais moi non plus, je ne peux pas ; dis Louis, qu'est-ce que tu as?...
Elle lui prit le bras, elle se pencha sur lui, elle l'entourait toute :
— S'il te plaît, s'il te plaît, tu ne vas pas me faire ce chagrin...
Elle fut repoussée, elle dut se redresser; mais, pour lui, ce ne fut que le temps de son geste, après quoi il retomba. Et, quant à elle, elle n'ajouta rien; elle non plus ne bougeait plus; seules par saccades bougeaient, sous la blouse mince (rose à cette place), ses fortes épaules et grasses.
C'est ainsi que quand la chose se produisit, elle ne remarqua rien : et ce fut qu'il avait levé la tête, qu'il s'était mis à la regarder.
Tout à coup :
— Tu as raison, je vais venir.
Il lui parlait très doucement, et tout ensemble avec une grande douceur et une grande pitié :
— Approche-toi, donne-moi ta main.
Là-dessus il recommença :
— Tu le mérites bien.
LA GUÉMSON DES MALADII
Il se leva- Elle ae devait pas comprendre, elle lui avait donné sa main. Et il s'était levé,
et il la tenait par la main :
— Je sors avec toi, mais j'ai encore quelque chose à faire.
Là-dessus, il la lâcha.
Et là-dessus il s'avança un peu :
— Ecoutez, Grin, peut-être que j'ai eu des torts envers vous, c'est sans le vouloir, je vous assure. Pourtant je tenais à vous faire mes excuses. Je voudrais qu'on se quitte en amis, voulez-vous?
Grin demeura les bras croisés, il ne répondit pas un mot.
— Vous ne voulez pas?... Eh bien, alors, quoi qu'il arrive, dites-lui à elle... dites-lui que je ne lui en ai pas voulu, que je sens bien qu'elle a raison, que tout ce qu'elle a fait a été bien fait...
Il répéta :
— Que tout ce qu'elle a fait a été bien fait.
Il dit encore :
— Que ce n'est que justice, dites-le lui bien, n'est-ce pas?...
Il recommença : « Voulez-vous? » mais rien oe venait.
Il se tourna vers la Brûlée, il lui prit de nouveau Ja main, il ouvrit la porte.
Le lac entra brusquement, et plus haute et plus rauque que jamais était sa voix, à cause du complet silence.
Et l'autre parut attendre encore, puis il se tendit en avant, et le lac, une fois de plus, se tut.
Le lendemain matin (ce lundi matin donc), par un petit temps gris, quand les frères Pidou voulurent mettre à l'eau leur bateau, leur bateau n'était plus où ils l'avaient laissé la veille.
La chaîne traînait sur les dalles ; tout à côté était le cadenas dont on avait coupé le tenon avec des cisailles.
Restait que chaque soir ils emportaient les rames, mais sans doute le voleur n'avait-il pas été embarrassé pour si peu et avait dû s'en procurer ailleurs.
\ GUEHISON DKS MALADIE
Ed effet, presque au même instant) ils virent arriver Bolomey, le loueur de bateaux, qui leva un bras en les apercevant : on avai( Forcé sa cambuse.
C'est le nom qu'il donnai! à une espèce Je grande caisse peinte en gris et à toit de zinc,
OÙ il logeait les accessoires dont il avait besoin dans son métier.
Voilà donc ce qui se passa et les trois hommes se tenaient sur le quai, regardant au
large, dans le gris de l'air, sur l'eau grise, s'ils n'apercevaient pas le bateau, et longuement encore ils observèrent, mais ils ne découvrirent rien.
Ils se décidèrent à aller porter plainte.
Bolomey jurait, l'air furieux ; les deux Pidou marchaient tête basse sans rien dire : c'étaient eux pourtant les plus atteints, n'ayant que ce bateau, qui était toute leur fortune.
Ils allèrent porter plainte puis ils revinrent sur la place du port, et on venait les consoler, mais ils ne se laissaient pas consoler.
Les Pidou disaient : « C'est bon pour Bolo-
mey, lui n'a perdu que ses rames, encore que c'était sa plus vieille paire et toute pourrie ; nous c'est le meilleur bateau qu'on ait jamais eu. »
Et, changeant leur chique de joue, haussant légèrement les épaules, ils se détournaient, tandis que Bolomey continuait de jurer.
Cependant midi avait fini par sonner ; il semble assez qu'on ait téléphoné et même que la gendarmerie ait entrepris des recherches.
Eussent-elles donné quelque chose? c'était une autre question. Ni les Pidou, ni Bolomey n'avaient l'air d'y compter beaucoup. C'est en général l'affaire du volé de retrouver le voleur. Ces gendarmes, disait-on, sont payés, quoi qu'il arrive. Que leurs recherches aboutissent ou non, ils n'en touchent pas moins leur solde. C'est nourri, logé, habillé, chauffé, et, le reste, ils s'en moquent. Faisons notre police nous-mêmes. Et les plaisanteries allaient leur train. « Votre bateau, disait-on, à votre place j'irais le chercher en Savoie... Jamais ces bougres-là n'en achètent un, c'est
i.\ (.1 ÉRISOIS DBS WALADI
connul Ils viennent se servir chez nous. Fa* cile à eux la nuit <!<* passer Peau ! Même qu'on peut dire qu'il y a <ln choix et ils s\ connaissent. Ils ne prennent que l<4 meilleur... »
On riait, et les deux Pidou haussaient de nouveau les épaules, sans rien dire, tandis que* Bolomey gesticulait plus que jamais.
Déjà, d'ailleurs, un autre reparlai! : « M'est avis, à moi, que le voyage serait inutile, l'ennuyeux avec ces bateaux c'est qu'ils changent de tenue plus facilement qu'une jolie femme... Un pot de couleur, un pinceau, et bien malin qui s'y reconnaîtrait. Il était vert, votre bateau? eh bien, cherchez dans les gris !... »
Un petit vent s'était levé, car rarement le lac est calme. Là où c'est le règne des eaux, c'est aussi le règne des courants d'air, qui s'y promènent en liberté, comme un troupeau dans un pré sans clôtures. Vaudaire, joran, séchard, môlaine, ils ont tous les noms, ces vents, ils viennent de tous les côtés. A l'est comme à l'ouest, et au nord comme au sud, c'est autant de bouches tour à tour qui s'ouvrent, comme quand un enfant fait, sur un
baquet, flotter un bateau de papier; et tantôt le lac fuit latéralement devant vous, semblable à un immense fleuve, tantôt il est apporté, tantôt il est remporté.
Ce jour-là il était apporté, parce que c'était le vent du sud qui soufflait.
Il avait verdi par places, noirci à d'autres; il était tout marbré, tacheté ; il n'était pas joli à voir.
Et avec un claquement sec les vagues venaient, de plus en plus grosses, formant des remous où tournaient en rond des débris de bois, de la mousse, des feuilles mortes, des bouchons.
Cependant les rires et les plaisanteries allaient maintenant d'un tel train que, lorsque la chose sortit de derrière la pointe de la ciblerie, personne d'abord n'y prit garde.
Il y eut ce premier bateau, il y eut ce second bateau qui était remorqué par l'autre : ils eurent tous deux le temps de virer, avant que Décosterd, le premier, les aperçût.
On le vit qui ouvrait la bouche : toutefois il ne disait rien.
Mais son geste de surprise ayant été remar-
que, ions se tournaient déjà vers où lui-même
itail tourné: « Pas possible! disait-on aux Pidou. Eh bien ! vous en avez de la chance : votre bateau qui revient ! »
En effet, le second des deux bateaux était le bateau des Pidou comme on le distinguai! sans peine à sa peinture, n'étant pas à plus de cent mètres, et le liseré brun Je sa coque peinte en vert se distinguait parfaitement.
Mais qui le ramenait? là fut la question, et tous s'avancèrent sur le bord du quai, s'abritant les yeux de la main, parce que la couleur du ciel était aveuglante. Ils ne reconnurent pas tout de suite les deux hommes qui ramaient, lesquels se présentaient de dos. Il fallut que les deux hommes se retournassent (comme ils faisaient de temps en temps), pour qu'on distinguât enfin que le plus gros était un nommé Marsens, pêcheur à Rives-Dessous, et l'autre un Savoyard qui l'aidait à tendre ses filets.
On cria : « Eh ! là-bas !... » Marsens lâcha ses rames ; il montrait de la main le second des deux bateaux.
Et qu'est-ce qu'il y eut alors ? mais tous se
lurent. Un grand silence était venu; il n'y eut plus que ce silence, et le geste de Marsens tendant le bras, sous le ciel peint en gris blanc, parmi les vagues qui dansaient...
Il venait de sonner trois heures, les enfants sortaient de l'école. La grande porte une fois ouverte, ils s'étaient poussés dehors tous ensemble, comme quand avec une baguette on chasse la moelle d'un jet de sureau.
Ils se mirent à courir, des femmes couraient derrière eux, et aussi les gens des boutiques, le charpentier, le forgeron, le plâtrierentrepreneur, qui était un Italien du Tessin; l'agent de police fermait la marche, il secouait la tête, il disait : « Ça devait finir comme ça ! »
Il attrapait les gamins par le bras : « Sauvez-vous ! vous n'avez rien à faire par ici ! » Et aux grandes personnes : « oyons, voyons, qu'est-ce que c'est que ces manières ? Comme si c'était déjà quelque chose de tant beau à voir!... » Personne ne l'écoutait.
On vit sa haute, raide casquette de drap gris de fer à lisérés rouges se faufiler entre les chapeaux mous, ces autres casquettes d'é-
l.\ GUÉRISON DES MALADII
lotie, les chapeaux de paille et les têtes des femmes à petits chignons dure, puis, arrivée à un espace vide au bord de l'eau, elle se
pencha, elle disparut.
CVsi là queMarsensel son aide ayail abordé ;
là ils avaient tiré le second bateau sur la rive, ils avaient ensuite soulevé la bâche : et
alors cet autre était apparu, mais, bien qu'il eût les yeux ouverts, toute lumière pour lui (Hait à jamais éteinte et la belle forme des choses défaite à jamais.
Il ne bougeait plus, il ne voyait plus, il n'entendait plus, et pas même l'histoire qu'à présent Marsens racontait : « Ça a dû se passer au large et c'est le vent en se levant qui a ramené le bateau. On a été voir, il était vide. Seulement, avant de se jeter à l'eau, il s'était attaché la corde autour de la cheville, drôle d'idée ! mais peut-être voulait-il qu'on le retrouve et en effet c'est grâce à quoi on l'a retrouvé!... » Histoire que racontait Marsens, mais lui semblait peu s'occuper de ce qu'on pouvait bien dire sur son compte, si indifférent, si tranquille, la face tournée vers le ciel dont seul il supportait l'éclat.
Les messieurs de la justice, dans ce même instant, arrivèrent, accompagnés de deux gendarmes, qui commencèrent à faire circuler.
Tous ceux qui « n'avaient rien à faire là, » comme disait l'agent de police, furent repoussés, refoulés, et c'est beaucoup plus en arrière seulement, que les groupes se reformèrent, considérant à distance les opérations de la justice, sans rien distinguer d'ailleurs. Mais, pendant ce temps, la nouvelle allait, et déjà par toute la ville elle s'était répandue, car rien n'a des jambes comme les nouvelles.
La sonnette qui pendait à la porte de l'épicerie Duport se mit à sonner, et Mme Ouport se montra, qui leva la tête, appelant la locataire du premier : « Vous ne savez pas ! » et l'autre se penchant à la fenêtre : « Pas possible ! »
Et la nouvelle court ainsi, heurtant aux portes, montant les escaliers, suivant cette première rue d'un bout à l'autre, puis tournant le coin, comme un coup de vent, et elle est déjà sur la route et grimpe déjà dans les vignes.
LA Gl ÉRISON DES MAt/ADl
Au bord <l<* la voie Ferrée se trouve la petite
maison de la ^anlr-hanirrc, laquelle est une
grosse femme, avec des mamelles comme des soupières; elle tourne sa manivelle, voilà la barrière qui descend, tintant de toutes tringles de Per assujetties seulement dans le liaui ; la nouvelle se trouve arrêtée.
Et elle trépigne là d'attendre, en même temps que deux automobiles, un monsieur à bicyclette et une petite fille qui porte un panier, mais la garde-barrière devient rouge de surprise, puis elle se fâche: «C'est bien fait! il ne méritait pas mieux !... »
Elle est en colère, d'autres soupirent, d'autres lèvent les yeux au ciel; certains feignent un intérêt qu'ils n'éprouvent nullement; beaucoup sont enchantés, parce que c'est une distraction et que les distractions sont rares.
Ainsi la nouvelle va et allait, mais il y avait maintenant cette autre chose qui allait. Il y eut sous le grand ciel blanc les quatre hommes penchés sur leur charge, deux à la tête, deux aux pieds. Derrière, dans la poussière, se déroulait un mince petit trait noir,
comme une ficelle qui aurait traîné. Les porteurs ^a^nèrent la rue de l'IIôtel-de-Ville et un cortège se formait derrière eux. Vainement les gendarmes avaient-ils essayé d'empêcher les gens de passer, la foule s'engouffra dans la rue. Plusieurs personnes s'y trouvaient déjà, qui reculaient jusque contre les murs, d'autres parurent aux fenêtres. Certains aussi, étant entrés par l'autre bout, ne rencontrèrent aucun obstacle, et ils descendaient à la rencontre de celui qui était porté. L'affaire seulement fut que tout le monde faisait silence, en sorte qu'on entendit mieux le seul qui ne s'était pas tu, qui parlait tout haut, au contraire, et qui lui aussi descendait la rue :
— Vous voulez me faire croire ça, vous ! Pas si bête. Quand je vous dis qu'hier soir encore on était ensemble, et même qu'il voulait se réconcilier avec moi. Et c'est moi qui n'ai pas voulu, mais, depuis, j'ai réfléchi, j'ai changé d'idée...
Ainsi parlait celui qui venait, vainement on avait cherché à le faire taire ; il n'en criait que plus fort.
— Farceurs !... Va-t-on se jeter à Peau comme ça , se jeter à l'eau quand on <ksi tout jeune, quand on ne fait que commencer. Et même qu'il recommençait, autant que j'ai pu voir; alors double raison, je dis...
On disait : « Il devient Ion, » 1rs porteurs étaient tout près. Et c'est alors qu'il reprit: (( D'ailleurs il n'y a qu'à voir. » On essaya de le retenir, quelqu'un lavait pris par la manche de sa blouse : l'étoffe, étant mure, céda. Et la scène ainsi eut lieu, qui fut qu'on le vit s'avancer, puis brusquement faire halte.
Il ne bougeait plus, il ne disait plus rien, on fut obligé de le tirer de côté.
Les porteurs passèrent, et le corps, puis ces messieurs de la justice ; la foule survint derrière eux; il fut pris dedans, il tournait dedans.
Et quand elle fut écoulée, il continua d'être là, qui d'ailleurs fut vite écoulée.
11 avait les jambes écartées, comme un qui sans cela ne pourrait pas se tenir debout, et balançait la tête lentement, les mains derrière le dos. Ensuite il se passa deux ou trois fois la main sur les yeux et de haut en bas
ioo LA GUÉRISON DES MALADIES
sur tout le visage. 11 lit un pas, il fît deux pas, il s'arrêta de nouveau.
Déjà la rue s'était vidée; personne ne le vît ou du moins ne faisait attention à lui; personne non plus n'entendit ce qu'il disait, encore qu'il parlât de nouveau tout haut.
Suite à ses réflexions, ces choses qu'il disait tout haut,parcequeles pensées à la longue prennent tant de force en vous qu'on ne peut plus les empêcher de sortir, même si on le voulait, et elle sortent toutes seules ; ainsi le long* de cette première rue, le long* de cette seconde rue, et son discours s'avançait avec lui.
— Ils ont menti ! (et il s'arrêtait), je vous dis qu'ils ont menti !... Que non, ils n'ont pas menti !
Arrêt ici encore, puis il secoue la tête, cette fois (au lieu de la balancer) :
— Pauvre ami, pauvre ami, quand même, le seul ami que j'aie eu.
Là-dessus un nouvel arrêt, ayant besoin sans doute d'approfondir et il descendait d'étage en étage ; il arriva à l'étage plus bas, alors il se donna un coup de poing dans la poitrine:
I,\ G! KfUSON DES MALAD I lui
— C'esl bien Fai^ Jules, c'est ta Faute. Tu aurais dû le retenir, au lieu de quoi lu i Fâché. Tu l'as découragé, au lieu <Ie l'encourager, tu as retiré ta main, au lieu de la lui tendre. Tu as éi<; trop orgueilleux, Jules; tu
es puni à cause <le ton orgueil...
Puis, par un changement brusque de
(ion :
— Tonnerre de Femme!
Et, levant le poing : « Tonnerre! » Et puis la colère s'en alla, il Fut seulement très triste : « Plus personne, mon pauvre Jules, tout te quitte... » Et une seconde fois : « Tout! »
Mais il s'arrêta brusquement, comme un qui réfléchit, et un sourire lui venait.
Tant bien que mal, il se mit à courir, droit devant lui, en haut la pente, et cette rue se présenta.
Il y avait du monde devant la maison, comme une fois déjà quand il était tombé; et c'est qu'elle aussi était tombée; seulement, lui, on savait pourquoi, elle, on ne savait pas pourquoi.
Et on disait comme ça : « C'est qu'elle n'a
pas une bonne4 santé, sûrement qu'elle est anémique; » alors les femmes :
— Pauvre Elise, elle n'a pas de chance ! Lui s'approchait cependant, quoique de
moins en moins vite, comme un qui hésite ou qui aurait peur; on le vit, les femmes se turent.
Même elles s'écartèrent un peu de devant la porte, de manière à le laisser passer; il se tourna vers elles comme pour leur demander de quoi il s'agissait, mais elles reculèrent encore, et il ne leur demanda rien.
Simplement il les regardait, peut-être même sans les voir, tant on lisait d'égarement dans ses yeux, puis se détourna d'elles d'un coup d'épaule et disparut dans l'allée.
Alors elles se rapprochèrent de la porte, écoutant ce pas monter l'escalier, et comment il buttait aux marches :
— Il est de nouveau saoul !
— Il l'est tout le temps!
Et une, qui s'était mise à rire :
— Ce qu'il va être bien reçu là-haut ! Mais trois ou quatre autres à la fois :
— Et puis quoi !... ça lui viendra bien! des
l,\ GUÉRISON DES M m KOI
hommes comme ça, il Paudrail leur tordre
le cou !
On l'avait couchée sur son lit; on lui avait mis sur le front des compresses Froides; le haut <lo son corsage était dégrafé.
On l'avait couchée sur son lit et, depuis qu'on l'avait couchée, elle n'avait plus fait un mouvement. Et les femmes avaient continué de lui appliquer des compresses jusqu'au moment où elle avait ouvert les yeux : alors elles avaient dit : « La voilà qui revient, » et elles avaient été lui faire de la camomille.
Elle resta seule dans la chambre, elle avait refermé les yeux. Et les femmes cependant (elles n'étaient plus que deux, Mme Grin et une voisine), s'empressaient autour du fourneau, où les bûches de sapin craquaient. L'eau dans le coquemar commençait à chanter. C'est alors qu'on entendit ce bruit de pas dans l'escalier. La voisine leva la tête :
<< On monte. » M"" Grin Ja regarda et sa figure prit un air dur. Elle dit :
— .lésais qui c'es! . Laissez-moi faire.
11 semble assez qu'on ait eu une certaine peine à entrer, mais c'est que le loquet ne devait pas se trouver facilement, vu qu'il ne faisait pas trop clair sur le palier et puis le soir était venu.
La main tâtonna un instant contre le panneau ; ensuite il y eut un coup sec, qui fit tressaillir les deux femmes.
Et, cette fois, on n'hésitait plus; la porte violemment poussée alla battre contre le mur. Les deux femmes se retournèrent et Mme Grin ne dit rien, et la voisine non plus.
On était entré; on commença :
— Qu'est-ce qui se passe?
La voisine, la première, retrouva sa voix; elle dit :
— Voilà, c'est qu'elle est tombée.
— Tombée! où ça, tombée?...
— Devant la maison.
Grin fît un pas dans sa direction, comme s'il allait lui sauter dessus, elle recula; mais lui, bien qu'il la regardât, c'était comme s'il
LA I I VLADI
ae l'eût pas vue, comme s'il eûl regardé tout au travers d'elle le mur, El il fui ainsi un instant, puis toul à cQUp il s'avança, ml
la porte de la chambre.
i\lm,> Grin s'était précipitée :
— N'entre pas, Jules, s'il le plaît, s'il le plaît, s'il le plaît, lu pourrais la tuer —
Et elle se mil, à courir, mais arriva trop tard, la porte s'était ouverte, la porte s'était refermée.
Elle se laissa tomber sur un tabouret; la voisine, debout près d'elle, la regardait sans rien dire.
Pour lui, il s'était approché du lit, il voyait qu'elle avait les yeux fermés; au bruit qu'il fit en s'approchant, il pensait qu'elle les ouvrirait, mais elle ne les ouvrit pas.
Et comme la voisine près de Mme Grin, lui, tout semblablement, demeurait debout près du lit, d'où cette absence de tout bruit qu'il y eut, contrairement à ce qu'on attendait; puis gravement, et si bas qu'il n'y eut pas davantage de bruit hors de la pièce :
— Qu'est-ce qu'il y a, Marie?
Elle gardait les yeux fermés, elle ne fit pas
f()6 LA GUÊEUSON DES MALADIES
ud t>este, elle n'eut même pas un battement de paupières, pourtant on devinait qu'elle avait entendu. Et lui donc :
— Qu'est-ce qui l'est arrivé?
Et de nouveau (toujours cette voix sourde) :
— Pourquoi ne réponds-tu rien, Marie; c'est Jules Grin, c'est ton père, j'ai le droit de savoir...
Et il disait encore :
— Justement, j'avais besoin de toi, j'ai du chagrin, vois-tu, c'est un bon ami que je perds, et les bons amis sont rares. Et je suis venu vers toi, parce que toi, au moins, tu me restes, et voilà que tu ne veux pas m'écouter.
Elle déplaça un peu ses mains, comme quand on a mal, mais qu'on fait un grand effort pour ne pas le laisser voir, et continuait de se taire.
— Dis-moi, Marie, est-ce que c'est exprès, ou bien si c'est que tu ne peux pas?
Il posa encore cette question ; on doit dire qu'il fut patient, même il paraissait assez calme. Peut-être était-ce bien un de ces calmes qui trompent, cachant les pires agitations, mais du moins se contenait-il, et il
LA Gl ÉRISON DBS M tLADIE 107
Put ainsi tout un yrand moment. C seulement lorsqu'il eul longuement attendu e( patienté, que l'irritation se fil jour en lui e( sa voix alors s'éleva :
— Toi aussi, loi aussi!... Toul le monde
qui m'abandonne» ..
Et de nouveau :
— Qu'est-ce qu'il y a? voyons, parle!... Est-ce que je peux savoir, moi? (comme quelqu'un qui commencerait à avoir des doutes, mais ne voudrait pas y céder)...
On entendait maintenant sa voix de la cuisine, et distinctement ensuite on comprit :
— Ah! c'est comme ça! Eh bien, je m'en vais. Tu suis l'exemple de ta mère. Fais à ton idée, je te laisse libre, mais moi aussi je reprends ma liberté...
Il criait maintenant. Et, elle, est-ce qu'elle va répondre? Non, elle ne répondra pas. Laissons seulement venir l'injustice: elle glissera sur nous comme la pluie sur les toits.
On entendit le bruit d'une chaise qui tombait, soudain la porte fut ouverte :
— Toutes les mêmes ! toutes les mêmes ! heureusement que j'ai l'habitude d'être seul.
fus LA GUÉRISON DES MALADIES
A cet inslant il aperçut sa femme, alors sa colère se tourna contre elle :
— Ah! le voilà, toi, te voilà... Attends seulement...
Mais il n'alla pas plus loin, ses idées ayant de nouveau tourné comme une girouette au vent, et il éclata de rire.
Il leva le bras, il riait; puis entonna une chanson.
Et tout en descendant l'escalier, il chantait de toutes ses forces la chanson qu'on connaît déjà :
// y aura la fille à Jacques, La fille à Pierre, la fille à Jean, Et Frédéric qui est sergent Et Paul qui le sera à Pâques...
LA GIJKHISON DES MALADI1