FRÉQUENCE
De l’exposé qui précède, il ressort que la syphilis non traitée ou très peu traitée guérit dans certains cas.
Mais quelle en est la fréquence?
J’ai déjà cité plus haut l’opinion de RicoRD qui estimait que les syphilis non traitées et guéries sont extrêmement rares.
Pour DipaY, au contraire, (Histoire naturelle de la syphilis, p. 19) « Non traitée par les spécifiques, la syphilis guérirait dans la majorité des cas; et elle ne passerait à l’état tertiaire que dans des circonstances et sous l’empire de causes déterminées ».
Et, quelques lignes plus loin, il résume ainsi son « catéchisme syphiligraphique » : « Les véroles faibles, dont le nombre est supérieur (aux véroles fortes), peuvent guérir sans le secours de spécifiques ».
Dans ses Leçons cliniques sur la syphilis (Paris 1881, p. 802), FOURNIER établit un parallèle entre ce qu’est, d’une part, la vérole traitée, et ce qu’est la vérole non traitée, d'autre part.
Chez les sujets syphilitiques qui se traitent avec rigueur, exactitude et persévérance, FOURNIER affirme, « d’après ses notes soigneusement consultées à ce propos que 95 fois sur 100, pour le moins, la syphilis traitée est réellement bénigne ». Mais, FOURNIER ne donne pas de pourcentage pour la vérole non traitée et se contente d’énumérer tous les accidents possibles de la syphilis en apportant cinq observations à l'appui.
La question a fait l’objet d’une discussion au congrès international de dermatologie et de syphiligraphie de 1889 (pp. 275 et suiv.).
Elle était ainsi posée :
« Proportion des syphilitiques qui arrivent à la période tertiaire : 1° sans traitement; 2° avec traitement ».
NEUMANN (de Vienne) ne nie pas que quelquefois des syphilis peuvent guérir sans aucun traitement, mais il est d'avis que ce sont là des exceptions.
Un seul auteur, DRYSDALE (de Londres) répond à la question par un pourcentage : il évalue à, à peu près, 8 % le nombre des malades atteints d’accidents tertiaires lorsque la syphilis est traitée sans mercure. Mais il n'apporte pas de statistiques pour confirmer ce chiffre.
Ch. Aupry, dans un article sur la syphilis abortive (1) paru en 1911 estimait que c’est un « fait indéniable que sur 100 manifestations syphilitiques, il y en a au moins 90 qui guériront spontanément ».
Au sujet de la « guérison spontanée de la syphilis » (2) le même auteur dira en 1924 que ces guérisons spontanées sont bien loin d’être rares.
Au congrès international de Rome (8-13 avril 1912) FINGER (de Vienne) à propos de l’évolution et du traitement de la syphilis revient sur la question (3). Il pense qu’ « il existe sans aucun doute des cas de guérison spontanée de la syphilis : mais qu’il est impossible d’en préciser l’importance et la fréquence ».
Que penser de ces diverses opinions ?
Il faut tout d’abord remarquer l’absence de statistiques sérieuses, et ensuite que, jusqu’à la pratique de la réaction de Wassermann, de la réactivation et de la ponction lombaire, les critères sur lesquels on se basait, pour affirmer la guérison, étaient sensiblement moins sévères que ceux d'aujourd'hui.
Est-ce à dire qu’il faille donner raison à Ricorp et à Four- NIER ?
Avant de répondre, il est nécessaire de préciser la question elle-même.
A notre sens c’est un problème de pathologie générale qui peut s’énoncer ainsi :
A supposer qu'un lot de syphilitiques soit laissé sans aucun traitement spécifique, quelle serait la proportion de gquérisons et d'accidents?
Il est certain que les observations de syphilis non traitées et guéries sont très rares alors que les observations de syphilis
() Ch. Aupry. Sur la syphilis abortive et l’abortion de la syphilis. Prov. Médicale, 7 janvier 1911.
(2) Loc. cit.
act analyse de BURNIER, in Presse Médicale, 13 avril 1912, pp. 304 et suiv.
FRÉQUENCE ai
non traitées et ayant évolué vers des accidents tertiaires sont relativement nombreuses. Mais de cette rareté d’observations d’une part et de cette abondance d’autre part, faut-il conclure à la rareté ou à l’abondance respective de ces deux variétés d'évolution ?
Non. On peut admettre, en effet, que les médecins voient toutes les syphilis qui évoluent vers les accidents; que ce soit des syphilis pas traitées, peu traitées ou beaucoup traitées. Par contre beaucoup de syphilis qui guérissent ne sont pas suivies jusqu’à la guérison. Il y a d’abord les syphilis qui, pendant toute la durée de leur évolution, ne sont jamais vues par un médecin; il y a ensuite les syphilis qui ont été vues au début de l’infection par un médecin et qui, après avoir subi un commencement de traitement, ont échappé à l’action médicale parce que les accidents cliniques ont disparu.
Ce n’est pas le cas des malades qui $e soignent longtemps et régulièrement : ils reviennent volontiers voir leur médecin pour recevoir l’assurance de cette guérison pour laquelle ils ont pris tant de soin.
Ces considérations banales montrent que les enquêtes sur le sort des Syphilitiques non traités où mal traités doivent être interprétés avec prudence.
C’est le cas de la statistique de STOKES et DESBRISAY (1) qui porte sur 413 syphilis non traitées ou peu traitées (mercure ou iodure de K en ingestion) : l'arrêt de la syphilis n’aurait été observé qu’une fois chez 208 sujets non traités. Chez ceux qui avaient fait des traitements insuffisants par ingestion seulement, l’arrêt de l’infection aurait été constatée dans 6 % des cas et la négativité sérologique dans 10 %.
C’est le cas aussi de la statistique de ROEDER (2) qui porte sur plus de 400 malades « non suffisamment » traités; dé ces malades, 26 seulement n’ont eu aucun accident ni clinique, ni sérologique.
Ges statistiques ne peuvent comprendre que les malades que l'on retrouve. Or, ä est beaucoup plus facile de retrouver un malade qui a eu un accident qu’un malade ayant toutes les apparences de la guérison.
..-G'est d’ailleurs ce qu’'indique ROoEDER : « Notre statistique se. rapporte naturellement aux seuls malades venus à l’hôpital et nous n’avons nullement l'intention de prétendre que seulement 6,71 % des syphilitiques insuffisamment traités échappent à tout accident. »
@) “Sroxes G. H), pas DeEsBrisay (H. A). trie Où the coùrse of 413 cases of untreated or MediquateËr treated syphilis. Am. J. Suph. St: Louis per Mig. 658-568.
(2) Loc. cit
Pour avoir une statistique exacte, il faudrait laisser un certain nombre de syphilitiques, sans traitement, à partir du chancre et pouvoir les suivre tous pendant toute leur vie.
Il va de soi qu’une telle expérience ne sera jamais faite.
Que peut-on conclure? Qu’en l’état actuel de nos connaissances il est impossible de préciser la fréquence de la guérison naturelle de la syphilis.
Mais que néanmoins la possibilité de guérison naturelle de la syphilis est réelle, c’est-à-dire que si on laissait toutes les syphilis évoluer sans traitement, le nombre de celles qui guériraient ne serait pas négligeable.
Que l’on peut distinguer :
1° Les syphilis susceptibles de guérir sans traitement’;
2° Les syphilis qui ne sont susceptibles de guérir qu’avec un traitement ;
3° Les syphilis dont l’évolution se fait vers les complications viscérales et nerveuses, en dépit du traitement.
sans qu’il soit possible d'évaluer exactement la proportion de chaque variété.
La connaissance de ces faits invitera simplement le thérapeute à se demander en face d’une guérison obtenue facilement et se maintenant de longues années, si, laissée à son évolution naturelle, la syphilis n’aurait pas guéri tout aussi bien et à ne pas rapporter tout le mérite de la guérison aux piqûres qu’il a pu prescrire. x?
En outre, ainsi que nous le faisait remarquer M. le Profes- :seur Tanox lorsque nous lui avons soumis ce travail, il faut souligner que, d’après la pathologie générale qui s'appuie dans ce cas sur des constatations d’expérience, rien ne s’oppose à ce que, dans les syphilis, il y ait des formes très bénignes qui passent presqu’inaperçues, ou qui sont dédaignées des malades parce qu’elles s’atténuent rapidement. Elles seraient analogues aux formes bénignes qu’on observe dans toutes les maladies, même les plus graves, comme la peste, la fièvre jaune (laquelle passe inaperçue souvent chez les “enfants noirs), la variole, dont la bénignité à certains moments était telle qu’on pouvait recueillir le pus pour faire l'inoculation.
Cette notion a semblé disparaître devant l'intérêt qu’ont ‘suscité les travaux du début du siècle sur la syphilis, sur la nécessité sociale qu’il y avait à traiter:les syphilitiques, mais reste cependant probable, et nous devons la signaler: :