‹ La guerre, 1870-71Chapitre 10 sur 30 · HO LA GUERRE · texte numérisé non relu

HO LA GUERRE

la boue du chemin et se laisseraient écraser par les roues des canons si leurs camarades ne les portaient sur les côtés de la route.

Mais les dépêches enlevées au capitaine de Grouchy indiquaient à Moltke les mouvements de Mac-Mahon. Il prescrivit à Tarmée d'Albert de Saxe d'attaquer Beaumont dans la matinée du 30 août ; elle serait soutenue par Taile droite de l'armée du prince royal de Prusse.

Beaumont est dans un fond que des bois épais dominent de trois côtés. Au lieu de garder les hauteurs et notamment les collines des Gloriettes, Failly avait répandu ses troupes autour de la ville. Il ne devait marcher sur Mouzon que dans l'après-midi et il montrait une incroyable sécurité. Les officiers prenaient leurs aises. Les soldats, en manches de chemise, flânaient, cherchaient des vivres, allumaient des feux de cuisine, fourbissaient les armes, menaient les chevaux à l'abreuvoir. Pas de poste, pas de sentinelle, pas la moindre précaution d'usage, et de loin l'ennemi prit d'abord ces hommes insouciants pour des bohémiens au gîte ou pour des bourgeois de Beaumont qui visitaient par divertissement un campement évacué.

Les Allemands firent donc à loisir leurs préparatifs d'attaque. Silencieusement, sans être vus, ils s'appro- • chèrent de Beaumont. Le 30 août, h midi, après une marclie difficile à travers les taillis et par des sentiers détrempés, le IV' corps de Gustave d'Alvensleben occupait les plateaux au sud de la ville. A midi et demi les obus pleuvaient dans le camp français. Il y eut d'abord parmi les troupes une indicible confusion. Bien- .

SEDAN., lit

tôt pourtant une défense vigoureuse s'organisa. De courageux régiments se portèrent en avant et criblèrent de balles les batteries d'Alvensleben et les .bataillons qu'il engageait en première ligne. Mais il fallut plier sous le feu du canon prussien, il fallut céder aux charges réitérées de l'infanterie d'Alvensleben, il fallut abandonner Beaumont, les tentes, les bagages et sept pièces. L'artillerie avait eu le temps de s'établir sur la route de Mouzon; elle riposta longtemps à l'adversaire, et les bataillons, après lui avoir permis d'atteler ses chevaux en hâte et de se poster au delà de Beaumont, se réfugièrent derrière elle. Mais elle dut reculer sur la ferme de la Harnoterie et sur le plateau de Yonck, puis sur le bois de Givodeau. Alvensleben contournait Beaumont. Le XII* corps saxon se déployait à l'est de la ville sur les hauteurs de Létanne. A l'ouest arrivait l'aile droite du prince royal de Prusse^ et une partie du I*' corps bavarois, longeant la lisière des bois, tombait sur le flanc des Français. Cent cinquante pièces tonnèrent contre l'artillerie de Failly. Les Bavarois s'emparèrent de la ferme de laThibaudine, et, avec les Prussiens, de la ferme de la Harnoterie. Alvensleben enleva les coteaux de Yonck et la fonderie Grésil. Les Saxons entrèrent dans le bois de Givodeau. Refoulés sur le mont de Brune et autour de Villemontry, les Français luttèrent avec acharnement et repoussèrent Tassai liant dans les fourrés de Givodeau par une fusillade très nourrie et par un feu intense de mitraille et d'obus. Mais, malgré la violeAce de la canonnade et l'énergique résistance de l'infanterie, une des brigades d' Alvensleben, la brigade Zychlinski, emporta le mont de Brune et se saisit de dix

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pièces. Villemontry fut conquis ainsi que la ferme Givodeau. Les troupes de Faiily durent enfin se retirer sur le faubourg de Mouzon, non sans combattre encore dans les jardins et les maisons, au cimetière, aux abords du pont. Yainement Lebrun prétait la main à FailJy. Vainement, sur la rive droite de la Meuse, la division Lacretelle et la réserve d'artillerie, garnissant la pente des bois, prenaient le corps saxon en écharpe et Tempéchaient. Tune par ses chassepots, Tautre par ses mitrailleuses, de s'étendre le long de la Meuse et de tourner Villemontry. Vainement la brigade Villeneuve, puis deux autres brigades débouchaient du faubourg de Mouzon. Ces secours couvraient avec peine la retraite de Faiily et fléchissaient sous les efforts de Taile gauche d'Alvensleben appuyée par une nombreuse artillerie. Le 5* cuirassiers s'élançait contre une compagnie d'infanterie prussienne qui Taccueillait par une mousqueterie terrible à bout portant; le colonel Gontenson recevait le coup mortel; 10 officiers étaient tués ou blessés; un sous-officier qui se jetait sur le capitaine prussien et l'obligeait à une sorte de duel, succombait sous les balles et les baïonnettes ; les cuirassiers s'enfuyaient vers la Meuse et trouvant les ponts incendiés, gagnaient la rive droite à la nage. A huit heures l'action finissait. Faiily, sauvé par Lebrun, passait la Meuse après avoir mis 3500 Prussiens et Saxons hors de combat. Mais il perdait 1 800 hommes atteints par le feu, 3 000 prisonniers et une grande partie de son canon. Le 5* corps offrait le plus navrant spectacle. Le général de Wimpffen, vigoureux, décidé, plein de confiance en luimême, venait à cet instant, sur l'ordre de Palikao, rem-

placer FaUly. Il ne put que très laborieusement rallier des régiments épars. Infanterie, cavalerie, artillerie, bagages se mêlaient et se confondaient» Les soldats s'arrêtaient à tous les cabarets.

Le V corps de Douay était de même éprouvé, quoique moins rudement. Au matin du 30 août, Mac- Mahon en personne prescrivait au général de passer la Meuse coûte que coûte dans la soirée sous peine d'avoir 60000 Prussiens sur les bras* Douay se dirigea sur Raucourt par le défilé de Stonne, entendant au loin la canonnade de Beaumont, devinant un désastre qu'il refu* sait de partager, talonné par les ennemis et ne répondant pas à leur feu, se hâtant vers la Meuse non sans émotions ni mésaventures. Une brigade de la division Gonseil-Dumesnil se trompait de chemin, et les Bavarois du général de Tann qui la surprenaient à Warniforét, la poursuivaient dans sa fuite, et attaquaient Tarrière-garde de Douay entre Raucourt et Haraucourt. De plus en plus alarmé, Douay accélérait sa marche vers le pont de Remilly ; il arrivait près de Remilly à Angecourt ; mais la cavalerie de Bonnemains encombrait la route, et les dernières colonnes de Ducrot franchissaient la Meuse « La nuit tombait. Il fallait s'^arréter et malgré leur inquié' tode, les soldats s*endormaient; durant deux heures, à une demi-lieue des avant-postes bavarois, Tartillerie res^ tait sans soutien 1 Enfin, la cavalerie de Bonnemains s'engageait sur le pont affaissé, ployant déjà sous le poids des charges qu'il avait portées. A la lueur des feux allumés sur les deux bords, les cuirassiers aux grands oianteaux blancs passaient la rivière. Après eux^ venaient trois batteries et deux régiments. Maie le jouf

allait poindre; Douay, informé que Sedan était le centre de ralliement, filait par la rive gauche avec la division Liébert et Tartillerie de réserve. Le reste des troupes se servait du pont et rejoignait sur la rive droite la division Conseil-Dumesnil qui la veille avait traversé la Meuse à Yillers. Le matin du. 31 août, Douay entrait à Sedan avec son 7« corps; les hommes étaient exténués et sommeillaient h peine assis.

Douay désorganisé, Failly complètement défait, Lebrun englobé dans la déroute de Fâilly, tels étaient les résultats de cette journée de Beaumont qui préparait et annonçait Sedan. Seul Ducrot demeurait intact. Il partait de Raucourt, passait la Meuse à Remilly et arrivait à Garignan. Mais h quoi servait-il de tenir Garignan et la route de Montmédy ? Pouvait-on marcher au secours de Bazaine avec une armée battue ? Le 31 août, à une heure du matin, Mac-Mahon envoyait à Palikao cette laconique dépêche : « Mac-Mahon fait savoir au ministre de la guerre qu'il est forcé de se porter sur Sedan. »

Sedan, dit un officier, est un vrai pot de chambre do* miné de toutes parts, et Gustine écrivait en 1793 que la place était mauvaise, qu'elle avait des maisons élevées, des rues étroites, une population immense en un lieu resserré et qu'en peu d'instants le feu de l'ennemi la rendrait inhabitable. Mac-Mahon occupa donc les hauteurs environnantes qui forment un grand cercle de Bazeilles à Saint-Menges sur la rive droite de la Meuse et qui par leurs ravins et leurs couverts offraient de précieux avantages à la défense. A l'aile droite le 12* corps de Lebrun prit position à Bazeilles et à la Moncelle. Au centre,

le !•' corps de Ducrot s'établit à Daigny et à Givonne A Faile gauche, le 7* corps de Douay tenait le plateau qui s'étend au nord du vaste bois de la Garenne, du calvaire d'Illy au village de Floing. Les malheureuses Iroupes du 5* corps que Wimpffen essayait de reconstituer, servaient de réserve et bivaquaient au Vieux-Camp qui touche à Tenceinte de Sedan. La cavalerie était derrière Ducrot et Douay.

Ce cirque de hauteurs, compris entre la Meuse et les ruisseaux de Floing et de Givonne, était plutôt un campement qu'un champ de bataille. Il est presque partout commandé par un second étage de collines dont les Allemands devaient se saisir. Mac-Mahon aurait dû, suivant le conseil de Ducrot, quitter ses emplacements, s'adosser aux bois de la frontière et non au bois de la Garenne, se poster à Saint-Menges et à Fleigneux en gardant Floing et llly. Sa droite eût été à Saint-Menges et à Floing ; sa gauche, à Fleigneux et à llly; son centre, à Sedan dont le canon balayait le plateau de la Garenne. 11 dominait ainsi le chemin de Mézières et la vallée de la haute Givonne tout ensemble, et s'installait, comme disait Ducrot, sur la circonférence même et non au centre de la circonférence décrite par Tennemi. Aussi Ducrot voulait-il avec son !•' corps occuper llly ; aussi Douay occupait-il de son chef dans la matinée du 31 août le mamelon de Saint-Menges qu'il devait délaisser ensuite à cause de la faiblesse de l'efiFectif du 1^ corps. Mais le maréchal de Mac-Mahon s'imaginait n'avoir devant lui que 70000 Allemands et ne pensait pas qu'il serait attaqué. Au lieu de se hâter et de gagner au plus tôt l^s routes du nord, il s'attardait à

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Sedan pour ravitailler son armée et lui donner du repos» Il assurait qu'il aurait le temps de manœuvrer, d*opérer sa retraite et de se rendre à Mézières par la rive droite de la Meuse sans être inquiété, en usant du chemin tout récent de Saint-Menges et de Yrîgnes- aux -Bois : il croyait, ainsi que Napoléon, que les ennemis Ignoraient l'existence de cette route qui n'était pas marquée sur les cartes françaises et qui figurait sur les cartes allemandes.

Mais les Allemands faisaient diligence et profitaient de Tinaction du maréchal pour Tenserrer de toutes parts. Le 30 août, entre onze heures du soir et minuit, Moltke avait ordonné de marcher en avant dès Ja pointe du jour et d'acculer Tadversaire dans un espace aussi restreint que possible entre la Meuse et la frontière belge : l'armée du prince royal de Saxe devait barrer à l'aile gauche des Français la route de Montrpédy; l'armée du prince royal de Prusse agirait contre leur front et leur aile droite; s*ils se réfugiaient en Belgique sans être aussitôt désarmés, ils y seraient poursuivis.

Le 31 août, tandis que l'armée de Mac-Mahon se concentrait à Sedan, les Allemands l'environnaient déjà. Sur la rive gauche de la Meuse, la cavalerie du prince royal de Prusse, hussards et uhlans, entrait à Wadelincourt, à Frénois, à Villers-sur-Bar. Le XP corps, marchant par Stonne et Gheveuges, arrivait à Donchery et trouvait intact le pont de la Meuse : un officier du génie était venu de Sedan pour le détruire, mais pendant qu'il rangeait ses hommes, le train qui l'avait amené repartait avec la poudre et les outils. Les Prussiens s'emparaient du pont de Donchery, jetaient un second pont à côté du

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premier et faisaient sauter le pont du chemin de fer. Le V* corps cheminait derrière le XI* et poussait son avantgarde à Chéhéry, à dix kilomètres de Sedan. Le I" corps bavarois, commandé par le général de Tann, se portait à RemilJy et à Pont-Maugis. Ses batteries canonnaient Tartilleriede Lebrun établie sur les pentes de la Moncelle. Ses pontonniers jetaient deux ponts à Aillicourt. Ses chasseurs se saisissaient du pont de Bazeilles que les Français se préparaient à rompre. Déjà les appareils étaient disposés sous les arches. Mais les chasseurs bavarois s'élançaient, gravissaient le remblai, enlevaient le pont au pas de charge, précipitaient les barils de poudre dans la Meuse, s'abritaient derrière les haies de la rive droite et, s'enhardissant, pénétraient dans Bazeilles; assaillis par une nombreuse infanterie, ils battaient en retraite, repassaient le fleuve, gardaient et barricadaient le pont. Au soir du 31 août, Tarmée du prince royal de Prusse, forte de 4 corps et de 2 divisions de cavalerie, appuyée au besoin parla division Wurtembergeoise et par une troisième division de cavalerie, était donc prête à traverser la Meuse et à tomber sur le flanc des Français s'ils tentaient de s'échapper vers l'ouest.

Sur la rive droite, pendant qu'Alvensleben demeurait en réserve à Mouzon, la garde prussienne et le corps saxon entraient à Sachy et à Douzy, après avoir râflé des approvisionnements considérables et capturé tous les isolés et les traînards. Les pointes d'avant-garde étaient à Prancheval et à Pourru-Saint-Remy. L'armée du prince royal de Saxe s'étendait ainsi de la Meuse h la frontière belge et fermait aux Français les débouchés de l'Est

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