LA GUERRE (I8T
posaient de lettrés, d'artistes, de commerçants, de gens modérés qui s'appliquaient à contenter leurs chefs et se battaient volontiers pour la patrie. Les autres, où dominait Télément ignorant et exalté, s'enivrèrent, quitlôreiil leurs postes, donnèrent aux troupes l'exemple de Tindiscipline et les fatiguèrent par des alertes conlinuelles en tiraillant la nuit sans motif. Ces « outrance » ou ce sang-impur » qui hurlaient la Marseillaise et criaient ài pleinegorge qu'il fallaitfaire des sorties, refusaient d'aller au feu et ne désiraient voir de l'ennemi que ses casques et ses fusils qu'ils achetaient aux lignards ou aux mobiles pour les exhiber triomphalement à Paris.
Quant aux corps francs, ils n'agirent qu'à leur guise et firent plus de mal que de bien. Les éclaireurs à cheval deFranchetti,lecorps des mitrailleurs du colonel Pothier, le corps auxiliaire du génie commandé par Alphand et Viollet-le-Duc, la troupe des ouvriers auxiliaires du génie dirigée par l'ingénieur Ducros, rendirent de précieux services. Le reste pérorait ou maraudait.
Le chef de cette armée immense, incohérente et désordonnée était un homme petit, maigre, chauve, à la figure calme, rêveuse et nullement militaire, malgré de noires moustaches. Toutefois, s'il n'avait pas la prestance et l'énergique physionomie de Ducrot, Trocbu, très brave, plein de sang-froid, prodigieusement actif, le plus briU lant officier de l'armée d'Afrique, excellent chef d'élatmajor, organisateur méthodique, auteur d'un livre remarquable qui dévoilait les vices de l'armée française, passait en 1870 pour un des meilleurs généraux du second Empire. Mais il n'usa pas de son pouvoir discrétionnaire pour ferrr.cr les clubs et supprimer les jour
naux qui démoralisaient l'armée et surexcitaienlle peuple, soit par de furieuses atlçiques contre le gouvernement, soit par desinistres nouvelles, soit par de folles promesses de victoire. Dans la crainte de provoquer une guerre civile, il ménagea les meneurs de Belleville qu'il pouvait mater et maîtriser. Il voulut, avec ses imprudents collègues, administrer Paris comme en temps de paix et olTrir au monde le spectacle unique d'une multitude enfiévrée et jouissant en pleine guerre de tous les bienfaits de la liberté. 11 s'imagina qu'il était un Lamartine en
uniforme, et prétendit maintenir l'ordre et comprimer l'effervescence populaire, non par la force du sabre, mais par la force morale, par le seul ascendant de sa plume et de sa parole, par de longues et fréquentes proclamations qui manquèrent leur effet et lui valurent le surnom de colleur d'afQches ou de général Trop lu Doué d'une grande facilité d'élocution, il discourait, discourait sur toutes choses et se piquait d'être plus avocat que les avocats ses collègues. Désireux d'éblouir ses entours par ses connaissances étendues et ses aptitudes universelles, il descendait dans les plus petits détails. Enfin, il luttait sans conviction et sans espoir. Bien qu'il dit publiquement qu'il était pénétré de la plus entière confiance dans un retour de fortune, il regardait le siège comme uàe héroïque folie et répétait volontiers à ses intimes qu'on serait trop heureux de chicaner l'adversaire. Avec cela, dévot, mystique, comptant par instants sur un miracle, espérant une intervention divine, priant sainte Geneviève au dernier mois de l'investissement de sauver Paris en 1871 comme en 451 lorsqu'elle repoussait l'invasion des barbares. « Je suis croyant, écrivait-il
302 LA GUERRE lt870-187l).
dans un projet de proclamation, et j*ai demandé k sainte Geneviève de couvrir encore une fois Paris de sa protection; elle a voulu qu*à Fheure même ce vœu fût exaucé; elle a providentiellement inspiré aux ennemis la pensée du bombardement qui les déshonore. » 11 aurait publié ces naïves effusions d*un cœur sincèrement catholique, si ses collègues du gouvernement ne Ten avaient empêché. Était-il besoin, lui répondait-on, de recourir au bon Dieu pour vaincre les Prussiens, et le roi Guillaume n'avait-il pas, ainsi que Trochu, ses saints qui combattaient pour lui?
EnQn, Trochu défendit Paris comme on défend une bicoque ou un pigeonnier, tristement, passivepient, sans énergie ni vivacité. Il aurait dû prodiguer les sorties, porter aux Allemands de rudes et incessants coups de boutoir, les inquiéter et les troubler continuellement, les user en détail, leur donner, de même qu'aux Parisiens, la fièvre obsidionale, profiter de sa supériorité numérique et de la rapidité de mouvement que lui offra.it sa situation centrale, laisser à ses meilleurs lieutenants plus d'initiative et leur permettre d'agir de leur chef, tout en les suivant de près pour les aider au besoin. Il aurait dû se faire assaillant, construire en divers endroits ces contre-approches que demandait le général Tripier, rendre aux ennemis siège pour siège, marcher sous
la protection de Tartillerie contre une ou plusieurs de leurs positions par des parallèles et des tranchées successives, tenter d'arriver par un travail souterrain sous leur propres ouvrages. 11 aurait dû, au lieu de conserver intacts les sapeurs-pompiers, les gendarmes, la garde municipale, les douaniers, les sergents de ville, les
répandre comme sous-officiers dans tous les corps de la garnison. Il aurait dû surtout tirer un plus grand parti du bon vouloir de la garde nationale et du désir d*activité qui la tourmentait, débrouiller aussitôt cette masse énorme qui fut trop longtemps un inextricable chaos, trier sur-le-champ les éléments les plus vigoureux, les assujettir à 1^ discipline et à la rigueur de la loi militaire, les poster au dehors et les éduquer im^nsiblement, lés accoutumer peu à peu à la vue de leur adversaire, les aguerrir par une série de petits engagements. Nul doute que la garde nationale, intelligemment employée dès le mois d'octobre, n'eût fini par être excellente. Ne se battit-elle pas avec bravoure pendant la Commune?
Mais Trochu croyait que la garde nationale serait toujours, quoi qu'il fit, de la plus médiocre qualité. Après la perte du plateau de Châtillon, il ne pensa qu'à façonner et à former l'armée active, la ligne et la garde mobile. Et il est vrai que des éclats d'offensive se mêlèrent aux travaux de fortification. De fréquentes alertes raffermirent les soldafs et leur rendirent du cœur. Vinoy occupait Vincennes et le front sud. Carrey de Bellemare tenait Saint-Denis. Ducrot s'établissait entre Billancourt et Saint-Ouen, plaçant ses avant-postes à GourbevoiC; à Puleaux, à Asnières, è Suresnes, les poussant vers Saint-Gioud, la Pouilleuse et Rueil, leur faisant border la rive gauche de la Seine de Nanterre à Argenteuil, dressant des batteries qui balayaient la plaine de Gennevilliers, bâtissant des ouvrages au moulin des Gibets, à la Folie, à Gharlebourg, à Golombes. De vastes reconnaissances élargirent le cercle des opérations de la défense, et plusieurs furent de véritables combats où les
304 LA GUERRE (ia70-i87l).
mobiles, mis à Tépreuve, rivalisèrent parfois de vaillance avec les lignards. Mais ces combats n'étaient pas menés avec vigueur. Ils n'avaient guère d'autre but que de détendre les nerfs de Paris. Les troupes ne furent jamais assez nombreuses et ne traînèrent avec elle qu'une at'lillcric insufllsante. Le canon des forts servit moins à les protéger qu'à prévenir l'assiégeant.
Le 22 septembre, après s'être convaincu que l'émotion de ChàUUon s'était calmée et que les Allemands me tenteraient pas l'assaut, Trochu décidait de reprendre quelques-uns des dehors qu'il avait lâchés, et de ressaisir Villejuif eties deux redoutes des Hautes-Bruyères et de Moulin-Saquet : il dominait ainsi la vallée de la Bièvre et la route de Versailles à Choisy-le-Roi; il protégeait le flanc de Montrouge et de Yanves; il couvrait contre un. bombardement Bicêtre, Ivry, Bercy, le faubourg Saint-Antoine et le quartier de l'Hôtel-de- Yille. L'expédition réussit. Les Allemands n'avaient que faiblement garni les positions. On y entra dans la nuit du 22 septembre. Laredouiedes Hautes-Bruyères résista; mais le 23, au matin, elle fut enlevée, et le même jour les escarmouches de PierreQtte et de Stains coûtaient aux ennemis une centaine d'hommes.
Une sortie plus considérable s'exécula le 30 septembre dans la direction de Ghoisy-ljS-Hoi. Mais la canonnade qui la précéda donna l'éveil aux Allemands, et au lieu de prolonger ce feu d'artillerie pour ébranler les adversaires, Trochu le ûi cesser au bout d'une demi-heure. Les colonnes d'attaque s^élancèrent sur Chevilly, THay et Thiais. La brigade Guilhem, composée des deux vieux régiments, le 35* et le 42% emporta les premières
malsons de Chevilly; mais son général fut frappé de dix balles dans la poitrine; les réserves que Trochu défendit d'engager, ne vinrent pas, et les deux régiments de ligne, pris en flanc, reculèrent. A THay, la brigade Dumoulin plia sous la fusillade qui partait du cimetière et du parc; lesofflciers essayèrent en vain d'entraîner les soldats qui se pelotonnaient et refusaient d'aller plus avant. A Thiais, deux régiments de marche prirent d*abord deux canons ; mais comme si cet effort les eût épuisés, ils ne tardèrent pas à fléchir.
Le 13 octobre, Vinoy menait 25 000 hommes à Tassant de Bagneux et de Ghâtillon. Les mobiles delaCôte-d'Or et de TAube, soutenus par le 35* de ligne, s'emparèrent de Bagneux. Le capitaine Jean Casimir- Perier se signala par sa valeur et son sang-froid. Le comte de Dampierre, chef du bataillon de TAube, mortellement atteint sur la dernière barricade, criait encore « en avant ». Quelques mobiles de la Côte-d'Or fuyaient; leur lieutenant-colonel, Grancey, les menaça de son pistolet : « Misérables, si vous n'avancez pas, je tire dans le tas I » Mais les vainqueurs ne purent déboucher du village. Pareillement, la brigade Susbielle, cheminant à la sape de maison en maison, conquit, non sans difliculté, le bas Ghâtillon, mais dut s'arrêter devant l'église, sous le feu des Bavarois, et ne parvint pas à gagner le haut Ghâtillon. Vinoy comptait néanmoins rester maître de Bagneux et garder la position qui fournirait un point d'appui à de nouvelles attaques. Sur l'ordre de Trochu, il opéra sa retraite qui fut couverte par les marins du fort de Monlrouge.
Le 21 octobre avait lieu le combat de la Malmaison oti
Oi LA GUERRE (1870-4871).
les zouaves furent des héros et lavèrent la tache du 19 septembre. A deux heures et demie, une porte duparcest brisée parles sapeurs. Aussitôt une compagniede zouaves, entraînée par le commandant Jacquot, se jette dans le parcavecfurie, le traverse en culbutant tout ce qu'elle rencontre, sort par une brèche, se lance au milieu des vignes et des haies à Tassant de la Jonchère, se loge en un pavillon de bois, tiraille sur les Prussiens, recule un instant, revient à la charge, lorsqu'elle est rejointe par d'autres zouaves et par plusieurs soldats du36® de marche, et derechef escalade les pentes de la Jonchère. Mais la moitié de ces braves gens tombe sous les balles ennemies ; le commandant Jacquot est blessé deux fois ; les zouaves rétrogradent vers le sud du parc. Là, aidés par les francs-th'eurs du Mout-Yalérien, ils luttent quelque temps encore, puis rentrent dans le parc par la brèche qu'ils ont franchie tout à l'heure. On neles apas secourus. Effrayés par les projectiles qui pleuventde la Jonchère, le 36* de marche et les mobiles du Morbihan se cachent au château delà Malmaison et dans les taillis. Le 1*' bataillon des mobiles de Seine-et-Marne fait une utile diversion au bois Béranger, mais lâche pied à la vue des Prussiens qui s'ébranlent. Sur tous les points, les Français ont fléchi. Des francs-tireurs, conduits par le capitaine Paure-Biguet, des chasseurs, des mobiles de la Loire- Inférieure se battent vaillamment- dans les bois de Longboyau et sur les bords de l'étang de Saint-Cucufa, mais plient sous une violente fusillade. Miribel, Nismes, Grandchamp installent sur les pentes du parc de Buzenval, près de la porte de Longboyau, trois canons et deux mitrailleuses qui tirent sur le plateau de la
Joncbère et sur les endroits d^où débouche Tadvcrsaire; mais les Prassiens enfoncent la porte de Longboyau et s'emparent de deax pièces.
On a souvent dit que Taffaire de la Malmaison avait causé dans Versailles, au quartier général du roi de Prusse, une sorte de panique. Il suffit de remarquer, pour réfuter cette légende, que les Allemands n'avaient en ligne qu'une brigade et quatre compagnies. Le combat du Bourget eut une bien plus grande importance. Le â8 octobre, au matin, les francs-tireurs de la Presse surprenaient une compagnie de la garde royale prussienne et enlevaient le Bourget. Le général Garrey de Beliemare avait ordonné ce coup de main. H dépécha des renforts aux francs-tireurs et se rendit à Paris pour demander du canon. Mais Trochu ne voulait pas garder le Bourget qui lui semblait en pointe ; il répondit évasivement, puis envoya une batterie de là qui n'arriva qu'après l'action. On savait pourtant que le Bourget gérait attaqué. Dès le 28 au soir, un bataillon prussien avait essayé de s'en saisir par un brusque assaut, et le 29, durant toute la journée, trente bouches à feu le bombardaient. Le 30, à huit heures du matin, sous la protection de leur artillerie, deux régiments de la garde s'avançaient, dans un ordre tout nouveau, dans . Tordre déployé soutenu par des tirailleurs, tantôt allant au pas de course, tantôt se jetant à terre et pro« fitant du moindre abri, d'un sillon, d'un tas de fumier, et finissant par déborder le Bourget et par y pénétrer. Deux pièces étaient dans Le village; elles s'éloignèrent, 1500 mobiles, suivant l'exemple de l'artillerie, regagnèrent Paris. Les officiers supérieurs étaient abttentsi
340 LA GUERRE (l870-lt874).
Du basBourget, de la ligne du chemin de fer, de la Courneuve, de Drancy personne ne vint, ne fît feu. 1 900 hommes restaient au Bourget, cernés, livrés à eux-mêmes, et comptant sur des secours. C'étaient, outre des francs-tireurs de la Presse, le 12® et le 14* bataillon des mobiles de la Seine et le 28* de marche, en partie composé de grenadiers et de voltigeurs de la garde impériale. Leur résistance fut acharnée, héroïque. Ils défendirent les maisons une à une, tirant par les fenêtres et par les soupiraux des caves, luttant ensuite à coup de cr^osse et de baïonnette, tuant ou blessant à l'ennemi près de cinq cents des siens, Tobligeant de percer les murs et d'assiéger chaque habitation, forçant le général de Budritzki à descendre de chevalet à prendre en. main le drapeau du régiment Reine-Elisabeth pour emporter la principale barricade de la grande rue. Les uns tinrent jusqu'à onze heures, d'autres jusqu'à une heure. Tous tombèrent ou furent faits prisonniers. Le commandant Brasseur ne sortit de l'église qu'après avoir consommé toutes ses munitions. Le commandant Barofihe, une des plus nobles victimes de cette guerre, aima mieux mourir que de se rendre et succomba, frappé d'une balle au cœur. Le village ressemblait à un charnier ; le sang y coulait par ruisseaux ; les murs étaient couverts de cervelles humaines.
Le 31 octobre, au matin, la population apprît à la fois l'arrivée de Thiers qui venait proposer un armiislice,la capitulation de Metz et la perle du Bourget. Cotte triple nouvelle exaspéra Paris. Les bataillons de la garde nationale mirent la crosse en l'air pour annoncer qu'ils assisteraient sans bouger au renversement des hommes du 4 septembre
„ r I a ■ r t»ia<iMi^Mi»^^Mfc*— ^W^fJ-ir-w f
et k ravônemeni d*un pouvoir plus énergique et plus résolu. La foule se porta vers Thôtel de ville où les maires provisoires des arrondissements et les membres du gouvernements'étaient réunis. Des députations reprtv, obèrent à Trocbu l'abandon du Bourgel et les projets d*armislice. Les maires demandèrent Téleclion immédiate d*un Conseil municipal, d*itne Commune, et les membre? du gouvernement acceptèrent en principe cette proposition. Soudain, dans l'après-midi, après avoir culbuté les mobiles de Flndre dans Tescalier, les tirailleurs da Oelleville, le seul bataillon qui fût alors sous le commandement direct de Plourens, forcent les portes de la salle des séances. Rochefort et Picard s'échappent. Trochu, Favre, Simon, Garnier-Pagès, Ferry sont entourés, pressés dansTembrasured^une fenêtre, insultés, couchés, en joue, et refusent avec un calme inébranlable de donner leur démission. On proclame au milieu d'un affreux tumulte la déchéance de Ti'ochu et de ses collègues. A la lueur des lampes, qÂie les garçons ont apportées selon la coutume et comme s'il n'y avait rien d'extraordinaire, Flourens, monté sur la table, dicte les noms des membres d'un Comité du salut public. Dorian, inscrit en tète de cette liste, proteste d'abord qu'il n'est que fabricant; puis, acclamé, par la multitude, il se rend dans le cabinet du maire etsigneavec Magnin, Schœlcher, Arago, Floquet et Brisson un&afflche qui annonce les élections municipales pour le lendemain. Mais Blanqui survient et rédige des décrets. La partie saine de la garde nationale, apprenant que les agitateurs s'emparent du pouvoir, se ravise. A huit heures, le 106* bataillon ?:« fraye un passage à travers l'émeute et délivre Trochu
3i2 LA GUERRE (I870-I87i).
et Ferry. Déjà Flourens, Blanqui, Millière ont peur pour eux-mêmes; aidés de Dorian qui conseille d'éviter TeiTusion du sang, ils proposent un arrangement èi leurs otages, et Favre, Simon, Garnier-Pagès promettent de ne poursuivre personne, pourvu qu'ils soient saufs. De leur côté agissent les membres du gouvernement devenus libres, Trochu, Picard, Ferry. Le général, trop scrupuleux^ ne voulait d'autre troupe que la garde nationale pour réprimer le mouvement. Picard prescrit de battre le rappel dans tout Paris. Ferry court à la place Vendôme, entraîne quelques bataillons vers Fhôtel de ville, commande d'enfoncer la porte de la place Lobau. Delescluze se présente en parlementaire et obtient de Ferry que les insurgés quitteront l'édifice, sans être inquiétés, s'ils respectent les captifs. Deux heures s'écoulent. Le comte de Legge, perdant patience et violant les instructions qu'il a reçues, pénètre à la tête de ses mobiles du Finistère dans un souterrain qui relie la caserne Napoléon à l'hôtel de ville ; il se saisit du rez-dechaussée et en ferme dans les caves tous les séditieux qu'il rencontre ; mais LeFiô qui s'esquive pendant cette attaque, lui enjoint de s'arrêter, de crainte de provoquer le massacrede Favre et de Simon. Enfin, à trois heures et demie
du matin, sur Tordre de Le Flô, le comte de Legge ouvre à Ferry la porte de la place Lobau. Suivi des gardes nationales. Ferry entre dans la salle du Conseil, monte sur la table et déclare aux « sang-impur » qu'ils sont ses prisonniers et qu'il leur fait grâce. Les hommes du 4 septembre et ceux du 31 octobre sortent pêle-mêle de l'hôtel de ville comme s'ils se protégeaient mutuellement. Pas un coup de fusil n'avait été tiré.
Le gouvernement sauvé invita les Parisiens à voter le 3 novembre par oui ou par non 6*ils entendaient ]e conserver à son poste, et il eut 559000 oui contre 62000 non. Encouragé parce plébiscite > ilordonnaFarrestation des principaux meneurs, malgré la transaction que plusieurs de ses membres avaient acceptée. Il consentit à l'élection des maires, en affirmant toutefois que cette élection était la négation de la Commune et que les maires ne seraient que les agents du pouvoir exécutif. Rochefort se retira : il avait inutilement demandé qu'on punit les émeutiers avec la dernière sévérité, que le gouvernement fût transféré dans une ville plus sûre, que l'autorité militaire devint omnipotente à Paris et y établit Tétat de siège dans toute sa rigueur I
Thiers avait quitté Paris pendant cette fameuse journée du 31 octobre. Depuis quelques semaines, à la prière de Favre, il parcourait l'Europe pour l'intéresser à la cause de la France et obtenir des puissances soit une médiation armée soit plutôt une intervention collective ou isolée. Il s'était rendu à Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à Florence. Mais il eut beau se plaindre de la politique des grands États qui se conduisaient en 1870 comme la France en 1866. Il trouva partout, avec les égards les plus courtois, une abstention obstinée. Lui-même reconnaissait tristement que la sympathie de Gladstone et de Granville pour sa patrie se réduisait à rien et que l'Angleterre, se renfermant dans sa position insulaire, craignait de s'approcher de l'incendie qui dévorait le centre du continent. L'Autriche, menacée par la Russie, se contentait de regretter la torpeur de l'Europe et de souhaiter une entente commune entre les neutres. La Russie
récriminait contre le second Empire; Gortschakow ne pensait qu*à déchirer le traité de Paris qu'il nommait sa robe de Nessus, et si le tsar Alexandre écrivait à Guillaume et le priait de ne pas démembrer le territoire français, le roi de Prusse répondait qu'il ne pouvait s'opposer à l'opinion unanime de TAlIémagne qui réclamait une frontière mieux garantie. L'Italie n'était préoccupée que de Rome où elle installait sa capitale, et pourquoi eût-elle fait en faveur de la France une démonstration militaire? Victor-Emmanuel promit d'abord de mobiliser un corps d*armée; mais le lendemain il demanda si ce mince contingent sauverait la France, etTbiers garda le silence. « Si mon ami, remarquait le minisire Yisconti- Venosla, se jetle par la fenêtre sans m'en avertir et se casse le cou, dois-je sauter après lui pour me briser les membres? » Thiers avait touché barre à Berlin. Il s'était entretenu longuement avec le célèbre historien Ranke et lui avait déclaré que la France n'accepterait jamais lacession de l'Alsace. « Vous nous avez arraché, lui dit Ranke, deux de nos provinces de l'Ouest, et nous les revendiquons. L'Allemagne a versé son sang; elle sait que la France ne lui pardonnera pas Sedan; elle exige une sûreté pour l'avenir. Notre peuple ne supportera pas que ses anciennes possessions restent dans des mains françaises ; quand le roi y souscrirait, il ne peut vous rendre votre territoire intact ; nous voulonsStrasbourg et Metz. La guerre n'est plus dirigée ni contre l'empereur ni contre là nation; nous désirons même que la France ait encore une certaine grandeur ; mais nous combattons la poli« tique de Louis XIV qui mit autrefois notre impuissance à profit pour nous enlever Strasbourg, sans aucun pré-
■ r.» A MJ «■■■■■■i ' -Mm— H»! I t ~i I rf -TfclT'- 1 KT* -**
r fl I \ f O •
texte. Nous n'avons pas oublié celte iniquité, et c'est elle qui nous enflamme aujourd'hui; réparons cette vieille injustice et ensuite soyons amisl » Thiers objecta que la conquête de l'Alsace serait pour l'Allemagne une cause d'affaiblissement, et non de force. «Laissez faire, répliqua Ranke, avec quelle rapidité Landau a été regermanisé sous l'influence bavaroise! » La mission de Thiers n'avait produit qu'un seul résultat. Le cabinet britannique pria la Prusse de conclure un armistice qui permettrait à la France d'élire une assemblée, et l'Autriche, l'Italie, la Russie appuyèrent cette proposition de l'Angleterre. Thiers, chargé de négocier la suspension d'armes, obtint des sauf-conduits, et après avoir complété à Paris les pouvoirs qu'il avait reçus de la délégation de Tours, il conférait le 1" novembre à Versailles avec Bismarck.
Bismarck adopta le principe d'un armistice qui fournirait à la France le moyen de constituer un pouvoir souverain, et il consentit à interrompre les hostilités tandis que se formerait une assemblée nationale. Il ne voulait pas toutefois que l'Alsace et la Lorraine prissent part à l'agitation électorale. Au plus, accordait-il que le gouvernement français fit choix de plusieurs notables qui seraient regardés comme députés de ces deux provinces. Mais la question la plus grave était celle du ravitaillement de Paris durant la suspension d'armes. Le 3 novembre, sous le coup des nouvelles de Paris, et après avoir annoncé à Thiers que le désordre avait un instant triomphé dans la capitale, Bismarck déclara que l'armistice nuisait aux intérêts de l'Allemagne, que les armées de la délégation auraient le temps de s'organiser pendant la trcvc, que Paris ravitaillé prolongerait indé*
3IS LA GUERRE (4870-!87l).
uniment sa défense, que le roi Guillaume ne concéderait pas à SCS adversaires de pareils avantages s*il n'avait pour lui-même des « équivalents militaires» et n'occupait une position autour de Paris, un fort, et peut-être plus d'un. Tliiers répondit qu'autant valait demander Paris. Mais, au fond du cœur, il croyait que la France n'avait plus une seule chance à tenter, et en un rendez-vous qu'il eut le 5 novembre, près du pont de Sèvres, dans une maison abandonnée, avec Favre et Ducrot, il n'hésita pas à dire que la paix immédiate était hécessaire« que les ennemis exigeaient à l'heure présente l'Alsace el deux milliards, qu'ils exigeraient plus tard la Lorraine avec l'Alsace ctcinq milliards. Use trompait, et s'il s'était souvenu de son entretien avec Ranke et s'il avait exactement connu Tétat des esprits en Allemagne, il aurait compris que la conquête de Strasbourg et de Metz, de l'Alsace et de la Lorraine était et avait toujours été le but de Guillaume, de Bismarck et de tout le peuple germanique. Favre réphqua que Thiers avait raison, mais que la population parisienne n'acquiescerait jamais à de semblables conditions. Ducrot ajouta que la France ne pouvait capituler encore. « Nous avons des vivres, s'écriai] le général, nous avons des armes, des munitions, des troupes qui s'aguerrissent chaque jour; nous devons défendre Paris aussi longuement que possible pour donner au pays le temps de former de nouvelles armées; la résistance de Paris rachètera la honte de Metz et de Sedan; si les ruines matérielles s'augmentent, les ruines morales diminueront. » — « Vous parlez en soldat^ dit Thiers, et non en politique ». — « Je parle en politique, repartit Ducrot, une grande nation comme la France
se relève toujours de ses ruines matérielles ; jamais elle ne se relèvera de ses ruines morales ; notre génération souffrira, mais la suivante bénéficiera de Thonneur que nous aurons sauvé 1 »
La guerre reprit donc. Le gouvernement de la Défense nationale décida qu'il tenait la négociation pour rompue, qu'il no pouvait accepter un armistice sans ravitaillement, qu'il lutterait avec plus d'énergie que jamais. On avait amélioré les ouvrages de Tenceinte et des forts, établi le long du chemin de fer de ceinture une seconde ligne d'ouvrages, fabriqué des cartouches et des gargousses en grand nombre, coulé plus de deux cent mille projectiles, complété le matériel d'artillerie et mis deux mille pièces en batterie. Il était temps de passer à l'offensive, et puisque l'assiégeant renonçait à l'attaque et ne bougeait pas, de l'assaillir dans ses retranchements. Trochu créa trois armées. La première armée, composée de 266 bataillons de la garde nationale, reçut pour chef Clément Thomas. La deuxième armée, conduite par Ducrot, comprenait 100000 hommes, divisés en trois corps : Blanchard, Renault, d'Ëxéa, et l'on y trouvait les meilleures troupes de Paris, le 35«, le 42« et les zouaves. La troisième armée, sous les ordres de Yinoy, comptait 70 000 hommes et parmi eux la garde républicaine, les gendarmes, les douaniers, les forestiers et les marins. Une division de 30 000 hommes répartis en trois brigades était à Saint-Denis, sous le commandement du vice- amiral La Roncière le Noury.
Toutes ces forces allaient concourir à l'exécution du plan conçu par Ducrot et approuvé par Trochu, à la Bortie de 50000 soldats qui perceraient par la basse
Seine et brisant la ligne d'investissement de la presqu'île d'Argenteuil, — en un endroit où Tennemi n'attendait pas d'agression et se défendait moins solidement qu*ailleurs, — passant la rivière à Bezons, marchant vers les hauteurs de Cormeil et de Sannois, gagneraient, par la Patte-d'Oie d'Herblay et Pontoise, Rouen et le Havre. Depuis cinq semaines les efforts de Trochu et de Ducrot tournaient et pivotaient, pour ainsi dire, autour de cette combinaison, et voilà pourquoi Ducrot construisait des redoutes et dressait dés batteries de Gennevilliers à Rueil, pourquoi il livrait le combat de la Malmaison qui devait éloigner les Allemands de la presqu'île d'Argenteuil et qui était comme le prologue de l'expédition de Normandie, pourquoi Trochu priait Gambetta d'envoyer vers la basse Seine une armée qui s'appuierait sur Rouen et cheminerait avec précaution par la rive droite. On comptait faire de l'élite qui sortirait de Paris et se réunirait entré Dieppe, Rouen et Gaen, le noyau de toutes les armées du pays, rassembler autour d'elle le gros de l'armée de la Loire qui viendrait par les voies ferrées du Mans, les troupes du Galvados et celles de Gherbourg, d^ détachements des places du Nord. On aurait ainsi piès de 250000 hommes qui s'adosseraient à la mer, se ravitailleraient aisément et pourraient gagner une bataille, débloquer la capitale.
Ce plan superbe, mais très hasardeux, ne fut pas exécuté. Le 14 novembre Paris apprenait la victoire de Goulmiers, et bientôt Gambetta annonçait que l'armée de la Loire bivouaquerait aux premiers jours de décembre dans la forêt de Fontainebleau. Le dessein de Trochu et de Ducrot était renversé, et l'opération qu'ils avaient
soigneusement prép.arée, pour toujours abandonnée. Il fallut, sous la pression de l'opinion publique, aller audevant de l'armée de la Loire, tenter au sud-est, et non plus à l'ouest, l'effort décisif, pousser vers Orléans et non plus vers Rouen, accumuler sur les rives de la Marne, entre Charenton et le mont Avron, tout le matériel amassé à Gennevilliers. D'après les conseils du colonel de Miribel, Ducrot résolut de surprendre le passage de la rivière à Joinville et à Bry, d'enlever Noisy- ^ le-Grand, Villiers, Cœuilly, Ghennevières, et démarcher^ vers Emérainville. '
Ge fut la grande trouée du siège. Mais avait-elle chance de réussir? Les Parisiens étaient incapables de la faire lorsqu'elle fut possible, et elle était impossible lorsqu'ils furent capables de la faire. Pendant les semaines où Trochu formait son armée et accroissait ses ressources, l'ennemi, opposant défensive à défensive, avait eu le temps de rendre imprenables les postes qu'il occupait. Ghacun des deux partis était devenu inabordable, invulnérable : les Allemands ne pouvaient entrer à Paris, ni les Français en sortir: seule la famine devait mettre un terme au duel, et la question était une question non de canon, mais de pain.
Après avoir fait tous ses préparatifs et réglé les mouvements de la deuxième armée, Ducrot lançait le 28 novembre sa fameuse proclamation, tant raillée depuis, mais qui transporta les citoyens et les soldats, les émut profondément et, pour un instant, un seul instant, fit courir à travers leurs veinés et jusque dans la moelle de leurs os la flèvre et le frisson de l'enthousiasme patriotique : « Je
ne rentrerai que mort ou victorieux ; vous pourrez me