‹ La guerre, 1870-71Chapitre 4 sur 30 · Î2 LA GUERRE (1870-187J · texte numérisé non relu

Î2 LA GUERRE (1870-187J

La Russie était liée à la f^russe par des engagements ^ secrets. Vainement, à la fin de 1869, le général Fleury venait comme ambassadeur à Pétersbourg. Il plaisait au (sar qui l'emmenait en traîneau dans ses chasses à l'ours; mais il ne lui offrait pas la revision du traité de Paris, et il reconnaissait bientôt que le souverain était « dominé par les influences prussiennes ». Bismarck approuvait à l'avance la politique moscovite en Orient et ne cessait d'exciter le chancelier Gortschakov contre l'Autriche qui prétendait faire de la Gallicie un Piémont polonais. L'empereur Alexandre avait donc promis à son oncle le roi Guillaume de rester neutre, en ajoutant qu'il s'unirait à la Prusse, si le cabinet de Vienne se prononçait pour la France.

Cette attitude de laRussie décidait du rôle de l'Autriche, de l'Italie et du Danemark. Napoléon se flattait d'avoir le concours du Danemark, et le général Trochu recevait le commandement d'un corps expéditionnaire qui devait débarquer sur les côtes de la Baltique. Mais le 23 juillet le duc de Gadore, chargé de se rendre à Copenhague pour conclure l'alliance, était encore à Paris. Six jours auparavant, sur les conseils du tsar et lorsque le président des duchés de l'Elbe la menaçait d'une invasion du Jutland, la cour danoise déclarait qu'elle ne prendrait aucune part à la guerre.

L'Autriche hésitait. A l'entrevue de Salzbourg, Napoléon et François-Joseph se juraient de s'entr'aider, s'ils étaient attaqués par la Prusse, et au mois de février 1870, l'archiduc Albert, le vainqueur de Gustozza, présentait aux Tuileries un plan d'opérations communes. Ce plan fut exposé par l'empereur le 19 mai dans une conférence

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à laquelle assistaient Le Bœuf, Frossard, Lebrun et Jarras. La France aurait deux armées: Tune pousserait sur Coblentz et Mayence ; l'autre déboucherait par Kehl sur Stuttgart, pour séparer les États du Sud de ceux du Nord et tendre la main à. Tarmée autrichienne pendant que Tarmée italienne entrerait àans le Tyrol. Mais les Prussiens qui se concentraient en vingt jours, n'auraient-ils pas le temps de se jeter dans le Wurlemberg et d'écraser l'envahisseur ^sous leur nombre? Les membres du conseil ne manquèrent pas de i^marquer que la France agirait seule durant six semaines et qu'en cas de défaite elle serait évidemment abandonnée par ses alliés, qu'il ne fallait pas croire aveuglément à de simples promesses. L'empereur ne partageait pas la méfiance de ses généraux, et la conférence prit fin sans qu'on eût rien décidé, sinon que la France ne pouvait combattre la Prusse qu'en s'unissant à l'Autriche et à l'Italie. Quelques jours plus tard, le général Lebrun arrivait à Vienne: François-Joseph lui dit franchement qu'il adhérait au projet de l'archiduc Albert, mais qu'il était dans une situation difficile, qu'il avait à ménager des peuples de races diverses, qu'il ne saurait s'engager à déclarer la guerre en même temps que la France. 11 tint un semblable langage après le 15 juillet. Son ministre Beust écrivait que l'Autriche contribuerait dans les limites du possible au succès des armes de Napoléon. Mais Beust ajoutait que le tsar la surveillait et pesait sur elle; que les Allemands de l'empire s'agitaient et voyaient dans le duel de la France et de la Prusse le commencement d'une lutte nationale ; que les Hongrois manifestaient du mauvais vouloir. Il insinuait que la

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guerre si lestement provoquée n'était pais nécessaire, que Napoléon n*avait pas consulté François-Joseph, que TAutriche ne se croyait nullement obligée d*emboîter le pas derrière la France, et finalement il lâchait, non sans regret, le moi neutralité,

L'Italie suivit l'exemple de l'Autriche. Elle consentit pourtant à s'unir avec elle contre le cabinet de Berlin: Napoléon avait rappelé de Rome la brigade d*occupation. Mais, si Victor-Emmanuel promettait de fondre avec 40000 hommes sur la Bavière, c'était au 15 septembre seulement et à condition que l'armée française eût pénétré dans l'Allemagne du sud. L'Italie attendait donc le résultat des premières batailles, et elle allait proQter des défaites delà France pour envahir les Etats pontificaux. Lorsqu'aux derniers jours d'août, le prince Napoléon vint prier le roi, son beau-père, de diriger un corps d'armée sur Belfort par le mont Genis ou sur Munich par les Alpes, il n'obtint qu'un refus : Victor-Emmanuel et ses ministres n'avaient plus d'autre idée que de résoudre sans délai la question romaine.

Le duc de Gramont assurait d'un ton superbe^ qu'on aurait après une victoire plus d'alliés qu'on voudrait. Mais aurait-on la victoire ? a Nous sommes prêts, archipréts, disait Le Bœuf; si la guerre durait un an, nous n'aurions pas un bouton de guêtre à acheter », et il affirmait que son administration ferait face avec la plus grande promptitude aux nécessités de la situation, qu'on n'avait rien à craindre, que l'armée aurait huit jours d'avarice sur les ennemis et leur porterait un coup foudroyant. Il donnait ordre sur ordre : ordre de rappeler

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les militaires de la réserve et de la deuxième portion 'du contingent des classes de 1865, 1866, 1867 et 1868; ordre* aux régiments d'infanterie de former trois bataillons actifs k six compagnies, un quatrième bataillon èi quatre compagnies et un dépôt de deux compagnies ; ordre aux régiments de cavalerie de former quatre escadrons de guerre; ordre d'habiller, d'armer, d'équiper la garde mobile de la Seine et de la région du Nord-Est. Il autorisait l'organisation de compagnies de francs-tireurs.

Mais Le Bœuf reconnaissait que la garde mobile n'était encore qu'en voie de formation et qu'elle qe pouvait même surveiller le chemin de fer de Lyon à Strasbourg. Gomme Niel, il ne comptait que sur l'armée régulière. Par malheur, un de ses premiers actes fut de briser le plan de mobilisation. Niel avait fait grouper sur le papier les brigades, divisions et corps des trois armées d'Alsace, de la Lorraine et de la réserve, et rédiger h l'avance les ordres et les lettres de service ; il suffisait d'écrire à l'encre les noms et les numéros tracés au crayon; en vingt^quatre heures tout était expédié. Mais l'empereur et Le Bœuf voulurent être, l'un, généralissime, et l'autre, major général. On refit donc le travail de répartition du personnel et du matériel; on créa une armée unique, l'armée du Rhin, composée de la garde, des réserves de cavalerie et d'artillerie, et de sept corps d'arnoée formés chacun de trois divisions d'infanterie et d'une division de cavalerie. Puis, comme Canrobert, Mac-Mahon et Bazaine n'étaient plus commandants en chef, on remania de nouveau le plan d'organisation pour donner à chacun de ces trois maréchaux un corps d'armée de quatre divisions d'infanterie 6%

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une division de *cavalerie de trois brigades. Enfin, or passa quarante-huit heures à correspondre avec l'empereur et avec le général Frossard qui devait d'abordi diriger le génie de Tarmée et gui désira rester à. la tète des troupes qu'il exerçait au camp de Ghâlons.

11 n'y avait donc qu'une seule armée, Tarméedu Rhin. Le i" corps était confié àMac-Mahon, duc de Magenta ; le 2®, à Frossard ; le 3*, à Bazaine ; le 4*, à LadmiratQt ; le 5% à Failly ; le 6% à Canrobert ; le 7% à Félix Douay , la garde, à Bourbaki. Le l®"^ corps se réunissait à Strasbourg; le 2% à Saint-Avold; le 3% à Metz; le 4«, à Thionville; le 5«-, à Bilche; le 6% à Ghâlons; le 7«, à Mulhouse ; la garde, à Nancy. Toute l'armée se disséminait ainsi sur une ligne de soixante-dix lieues en face d'un adversaire qui naguère étonnait l'Europe par la concentration rapide de ses forces et l'audace de ses mouvements. Napoléon et Le Bœuf commettaient la même erreur que François-Joseph quatre années auparavant : en 1866, l'Autriche avait une armée unique répandue sur les confins de la Moravie et de la Bohême.

L'empereur et le ministre croyaient prendre l'avance en jetant aussitôt les régiments tels quels à la frontière. Mais la mobilisation des réserves qu'ils ordonnaient dès le soir du 14 juillet, se fit avec une extrême lenteur. Les dépôts étaient souvent très loin des régiments, parfois à l'autre bout de la France, et il arriva qu'un homme du département des Pyrénées-Orientales dut, avant de gagner Metz ou Strasbourg, se rendre en Bretagne pour s'habiller et s'équiper, ou qu'un Alsacien dont le régiment se trouvait en Alsace, alla à Bayonne recevoir son fourniment. Par suite de ces chassés-croisési un grand nombre

de ces réservistes ne rattrapèrent leur bataillon q^ue

tai^ivement, quelquefois lorsqu'il était au feu ou en

, I pleine retraite. Beaucoup s'égarèrent et s'égrenèrent

,; sur le chemin. Ceux-ci "se faisaient héberger dans les

, gares. Cetix-là ne pouvaient partir à cause de l'encom-

' brement des voies, et durant plusieurs jours les réser-

I vistes du Bas-Rhin, retenus et bloqués à Strasbourg,

, ' errèrent par bandes dans les rues en demandant l'an-

j.mône. Certains n'atteignirent jamais leur destination et

1 furent recueillis par d'autres régiments. Le 29 juillet,

des majors annonçaient à leurs corps qu'ils avaient des

détachements de réservistes tout prêts, mais que Tordre

I de les diriger sur les bataillons de guerre n'était pas

encore donné I

La concentration s'opéra de même, parce qu'elle se confondit avec la mobilisation. Les corps d'armée n'étaient pas, comme aujourd'hui, tout formés, et à l'exception des divisions de Paris, de Lyon et de Châlons,les troupes s'éparpillaient sur là surface de la France. Étatsmajors et services admiÂistratifs, artillerie et génie, infanterie et cavalerie, forces actives et réserve s'entassèrent dans les trains. Hommes, chevaux, matériel, 'approvisionnements, tout débarquait pêle-mêle et dans la plus grande confusion aux principaux points de rassemblement. Pendant quelques jours la gare de Metz fut un chaos qu'il paraissait impossible de débrouiller : on n'osait vider les ivagons : on déchargeait les denrées pour les recharger et les expédier ailleurs ; tandis qu'on envoyait du foin aux magasins de la ville, ces mêmes magasins envoyaient du foin à la gare.' Le général Michel écrivait de Belfort quil ne savait que faire, qu'il ne trouvait

ni sa brigade ni son général de division. Un autre chei*chait Tétal-major de son artillerie. Un intendant couEait après un corps de cavalerie qui n'existait pas.

Pourtant, grâce à Tactivité de la compagnie des che-. mins de fer de TE^t, la concentration fut à peu près et tant bien que mal achevée en dix jours, et deux semaines suivirent pour répartir entre les corps d'armée toute Tartillerie, personnel, batteries, parcs. On crut un instant que Tarmée prendrait aussitôt Toffensive. Le dépôt de la guerre envoyait des cartes de la région rhénane par énormes paquets. Les pièces et afi'ûts de l'équipage destiné au siège de Goblenz arrivaient à Metz.

Mais tout manquait. Pas d'argent pour faire vivre les troupes: Pailly assurait qu'il n'y avait rien dans les caisses publiques, rien dans les caisses des corps. Pas de munitions débouche : les intendants ne trouvaient d'approvisionnements nulle part; Le Bœuf ne passait que le 20 juillet un marché pour la fourniture de la viande, et huit jours plus tard il écrivait h Paris qu'on n'avait pas de biscuit pour se porter en avant. Pas de fours de campagne; pas d'ustensiles et d'effets de campement; pas de marmites, de bidqns, de gamelles ; pas de tentes et de couvertures ; pas d'attelages : Ladmirault, se rendant à Boulay, laissait à Thionville son trésor et son ambulance parce qu'il n'avait pas de chevaux et de voitures ; Frossard, marchant sur Sarrebriick, recevait l'ordre de prendre, pour traîner son équipage de pont, ce qu'il aurait sous la main. Pas d'infirmiers et d'ouvriers d'administration ; ceux qu'on voulait tirer de la réserve avaient été envoyés dans leurs dépôts en Algérie et lorsqu'ils revenaient, ils tombaient au milieu de la déroute. Pas

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de caissons de médicaments, pas de brancards, pas de cacolets. La défense aussi peu préparée que Tattaque. Les places insuffisamment armées ou dépourvues de leur matériel de guerre et de leurs provisions de siège; Thionvilie, Neuf-Brisach, Scblestadt sans garnison; Sedan et Mézières sans biscuits ni salaisons; les forts de Metz ouverts à la gorge et nullement revêtus; pas d'ouvrages sur les hauteurs de Hausbergen qui dominent birasbourg et que l'empereur avait inutilement visitées en 1867; pas de forts autour de Toul sur le mont Saint- Michel et les côtes environnantes; pas de forts autour de Yerdun, sur les côtes Saint-Barthélémy et Saint- Michel ; les travaux des Perches et de Bellevue à Test et au sud de Belfortèi peine ébauchés; le génie surpris partout, comme disait Frossard, en flagrant délit de fortification ; mais lorsque le comité proposait de consacrer cent dix millions à la construction des camps retranchés, le gouvernement n'osait en demander que cinquante, et la Chambre n'en accordait que trente-deux I

Il y avait sans doute des voitures de transport à Vernon et à GhÀteauroux ; mais il fallait trois mois pour les faire sortir. 11 y avait à Paris et à Versailles de beaux doc]^s de campement; mais les eflfets qu'ils renfermaient ne pouvaient arriver en temps utile à cause de l'obstruction des voies ferrées. On n'avait même pas pratiqué de Metzà Paris une communication directe, etla ligne du chemin de fer s'interrompait à Verdun I Malgré les demandes réitérées des intendants, on n'avait formé ni à Thionvilie, ni à Metz, ni à Strasbourg, ni à Belfort, aux grands points de concentration, des magasins de vivres et de munitions, d'habillement et d'armement. On ne trouvait

dans Tarsenal de Strasbourg ni aiguilles, ni rondelles, ni têtes mobiles de rechange pour les fusils. A Frœschwil- 1er, des batteries durent quitter le champ de bataille pour chercher des munitions au parc de réserve et, faute de poudre, les sapeurs ne purent faire sauter le pont de Bruchmûhl. « Débrouillez- vous », disait-on h ceux qui se plaignaient, et cette formule, venue d'Afrique, descendait du général aux colonels, aux officiers et aux soldats.

Bref, en 1870, comme en 1854 et en 1859, Tarmée était dénuée des choses les plus nécessaires. Déjà, à Gailipoli,Saint-Arnaud se lamentait parce qu^il n'avait ni ambulances, ni train, ni transports, ni approvisionnements, ni effets de campement, et il accusait le ministère d'incurie. Déjà, en Italie, les troupes vivaient au jour le jour, et Tempereur s'écriait que les bureaux étaient bien coupables, que les Français n'étaient jamais prêts à cause des vices du système général d'administration et qu'ils avaient l'air d'enfants qui n'ont pas fait la guerre. « Vous autres Français, disait un officier prussien, vous voyez dans un combat une partie de plaisir et vous entrez en campagne comme si vous alliez à la chasse aux mésanges. » C'a toujours été le défaut de la nation, de ne pas se soucier des moyens, de ne rien tenir pour impossible et de croire obstinément au succès, même quand elle n'avait que les plus faibles ressources.

Tout fut donc improvisé, livré au hasard et au désordre. De son chef, sans informer la direction de l'artillerie. Le Bœuf prescrivait de distribuer aux soldats quatrevingt-dix cartouches. Il oubliait qu'ils avaient déjà leurs cartouches de sûreté, et les hommes, surchargés,

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portant cent à cent trente cartouches, jetèrent ou donnèrent celles qui les gênaient; à la fin, ils n'en avaient plus; on dut faire une nouvelle distribution et plusieurs millions de cartouches furent gaspillés.

Pas d'idées arrêtées, mais une indécision inouïe. On voulait et on ne voulait pas. On ne savait discerner le bon du mauvais. On adoptait successivement toutes les opinions, et la dernière l'emportait parce qu'elle était la dernière. Pour alléger les soldats qui souffraient de la chaleur, on les débarrassa de leurs couvertures qu'ils regrettèrent ensuite. On leur ôta les shakos pour leur donner les képis, et la garde fit la campagne en bonnet de police; mais on hésita tellement h prendre celte mesure qu'en l'espace de quelques heures elle fut ordonnée, contremandée, puis derechef ordonnée, et elle eût été contremandée pour la seconde fois, si l'on n'avait su qu'elle recevait un commencement d'exécution. Le 4 août, h la nouvelle que des troupes prussiennes passaient à Trêves, on envoyait coup sur coup quatre ordres contradictoires h la garde impériale : d'abord de quitter Metz, puis de rester à Metz, puis de marcher sur Volmerange, enfin de se rendre non à Volmerange, mais à Courcelles-Chaussy.

Nul secret, nulle discrétion. A Metz, durant toute la guerre, les ordres à peine donnés furent connus dans la ville et le camp. Au début des hostilités, le quartier général siégeait à V Hôtel de VEurope, en un caravansérail ouvert à tous venants, et Tétat-major travaillait dans une petite salle où les étrangers pénétraient aussi bien que les chefs« L'hôtel regorgeait de monde; des journalistes y logeaient ; des officiers y amenaient leurs

femmes; un général y installait sa famille. Une foule de gens curieux et bavards remplissaient la cour, les escaliers, les couloirs, et le correspondant d'une gazette anglaise, le Standard^ publiait la composition exacte et remplacement des corps.

Les troupes allaient comme à la débandade et leurs marches se faisaient dans une indicible confusion. A chaque instant se produisaient des à-coups. Il eût fallu supprimer les deux tiers des bagages et obliger les officiers à porter le nécessaire dans un petit sac. Mais d*interminables lignes de voitures ralentissaient, alourdissaient les mouvements de cette armée qui ressemblait, disait-on, à celle de Darius. Les convois n'arrivaient pas et les distributions n'étaient pas régulières. On couchait à la belle étoile, sous Taverse, et le 6 août, des témoins dignes de foi déclarent que le pain manque encore et que le soldat n'a jamais été nourri.

Les officiers de Tétat-major auraient dû veiller au bon ordre et s'assurer que les instructions du généralissime s'exécutaient. Mais ils n'étaient pas, comme en Allemagne, l'élite de l'armée, el ils ne monlrèrent ni le zèle assidu, ni l'intelligence de la guerre, ni la science que prouvèrent en 1870, sans nulle exceplion, tous les membres de l'état-major prussien. Choisis dans les premiers de Saint-Cyr, parce qu'ils avaient passé à vingt ans un heureux examen, beaucoupH'entre eux, médiocres, paresseux, conGnés dans le stérile labeur des bureaux, ou bornés aux fonctions d'aide de camp, ne savaient ni lire sur une carte, ni établir un campement, ni diriger les manœ ivres des différentes armes, ni faire plusieurs lieues au galop, ni parler la langue allemande.

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Il en était de même du reste des officiels. Ils avaient le sentiment de rhonTieur;ils s'acquittaient diligemment du service quotidien ; ils connaissaient théorie et règlements. Mais ils vivaient sur le fonds d'instruction qu'ils avaient acquis autrefois, sans le développer ni l'étendre. Quelques-uns, confondant la Meuse et la Moselle, plaçaient Sedan et Metz sur la même rivière. D'autres croyaient que Wissembourg était en Bavière et que le , Rhin coulait à Mulhouse. Un colonel annonçait gravement que les Allemands avajent franchi le fleuve à Forbach. Des généraux ignoraient que Sedan fût fortiûé et ne savaient comment écrire le nom de Mouzon. A quoi bon étudier? Le mérite ne donnait pas l'avancement. Si l'on conseillait à des officiers de se livrer au travail personnel, ils citaient les camarades puissamment recommandés qui leur passaient sur le corps. « En Prusse, durant deux mois, disait un attaché militaire, j'ai rencontré plus de lecteurs des Mémoires de Napoléon qu'en France durant vingt-cinq ans. »

L'infanterie était solide et brave. Elle avait une arme excellente, le chassepot. Mais les soldats portaient une trop lourde charge, et leur sac les écrasait. Ils n'avaient pas l'habitude de la marche à travers champs ; en 1859, entre la bataille de Magenta et celle de Solférîno, ils ne firent pas plus de deux Jieues par jour.. La guerre d'Afrique les avait accoutumés à l'insouciance ; convaincus qu'ils se tir«raient toujours d'affaire h force de vaillance, ils ne se gardaient pas à grande distance et ne prenaient aucune des précautions indispensables pour s'éclairer. Enfin, ils ne formaient pas, comme en Prusse, la nation armée et ne présentaient pas l'image réduite

de la France entière. C'étaient les plus ignorants et les plus besoigneuXy les déshérités de la fortune, qui se battaient, tandis que les plus riches et les plus instruits, moyennant une somme d'argent, échappaient au service militaire. « Pauvres gens, écrit un capitaine au lendemain de Frœschwiller, s*ils avaient de quoi mainger, ils chanteraient volontiers malgré notre défaite; ils ne sen- * tent pas comme nous tout ce qu'elle peut avoir de désastreux pour la France, et le mot patrie ne fait vibrer aucune corde en eux I » Aussi/ dès les premiers jours, la discipline s'affaiblit rapidement. Même dans la belle et glorieuse armée de Metz, il y eut beaucoup de pillards et de traînards. Durant l'action, dix-huit & vingt hommes par compagnie restaient au camp pour faire la soupe. Sitôt les fusils mis en faisceaux , chacun s'éloignait pour marauder ou courir le pays. Le soir de Rezonville, une multitude de soldats quittèrent leur régiment pour aller dormir sans péril dans les rues et les champs de Gravelotte; ils rejoignirent leurs corps au matin, mais, s'écriait un général, avait-on jamais rien vu de pareil dans une armée ?

La cavalerie, élégante^ superbe, intrépide aux jours de bataille, ne se signala que par des charges .aussi funestes qu'admirables. Elle frappait de la pointe mieux que laca- Talerie prussienne, mais elle maniait le cheval avec moins d'adresse. Elle ignorait absolument le service d'exploration et les moyens de couvrir la marche de l'armée ; elle ne 6|it faire ni patrouilles, ni reconnaissances; lorsque des paysans lui annonçaient la présence de l'ennemi, elle leur répondait qu'ils avaient la berlue, qu'ils avaient « du ^russien dans l'œil ».

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L'artillerie était suffisamment exercée, et les Allemands louèrent son habileté, son énergie, son extraordinaire courage. Elle fut héroïque dans toutes les occasions, notamment à Frœschwiller et à Sedan où elle soutint longtemps avec le dévouement le plus méritoire une lutte inégale. Mais elle ne disposait que de 154 batteries : les Français avaient deux canons par mille hommes et leurs adversaires trois à quatre. Les pièces, presque toutes du calibre de 4, se chargeaient parla bouche, et leur portée était moindre que celle des pièces allemandes, qui se chargeaient par la culasse. Les projectiles n'avaient pas de fusées percutantes et le !•' septembre, sur le plateau dllly, la plupart s'arrêtèrent ou éclatèrent avant d'atteindre le but. Quant aux mitrailleuses, elles ne firent pas les merveilles qu'en attendait Napoléon III ; cet engin mystérieux et formidable, capable, au dire d'un journal, de tuer la guerre à la première bataille, ne tirait efficacement qu'à 1800 mètres. Le système français était donc incontestablement inférieur au système prussien, et le général Liégeard assurait après Sedan qu'on devait le refaire entièrement. C'est que l'artillerie, étant l'arme qui coûte le plus, avait été l'objet principal des réductions et des économies; c'est que l'empereur avait confiance dans le matériel de Solférino et surtout dans les mitrailleuses qui se fabriquaient secrètement aux ateliers de Meudon.

Enfin, l'armée du Rhin comprenait à peine 268 000 hommes dans les premiers jours du mois d'août. On proposa d'incorporer la garde mobile dans l'infanterie régulière, et l'empereur demandait si l'on ne pourrait augmenter de cent moblots chaque bataillon de ligne. Nul doute

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que ces jeunes gens, encadrés ainsi, façonnés à la discipline, entraînés par Texemple, n'eussent bientôt égalé les vieux soldats. Il était trop tard, et on objecta la loi.

Et pourtant, malgré Tinfériorité du nombre, l'armée impériale eût peut-être défendu la frontière avec succès, et après tout, la supériorité de son chassepot sur le fusil Dreyss compensait la faiblesse de son artillerie. Mais elle n'eutàsatète que des chefs inhabiles, indécis, dépourvus de l'esprit d'initiatîve. Aucun d'eux n'avait médité les écrits des grands capitaines; ils ne connaissaient de leur métier que la partie que Napoléon I*' appelle la partie terrestre, et on les vit subordonner passivement leurs opérations à celles de l'ennemi, subir des batailles et n'y rien comprendre, se blottir sous des forteresses au lieu de tenir la campagne, reculer devant de simples démonstrations, négliger des positions avantageuses, manquer de belles occasions, et par incurie et inertie donner dans les plus graves périls.

Le 28juillet, après avoir confié la régence k l'impératrice. Napoléon 111 arrivait à Metz. Son plan était de passer le Rhin entre Maxau et Germersheim, de déboucher dans le pays de Bade .et, conformément au projet de l'archiduc Albert, de séparer l'Allemagne du nord de celle du sud, d'imposer à la Bavière et au Wurtemberg la neutralité, de rétablir ainsi par un coup d'audace Téqui libre des forces, d'entraîner après une éclatante victoire l'Autriche et l'Italie. Mais il comprit aussitôt que l'armée, manquant des choses les plusindispensables, ne pouvait, suivant le mot de Bazaine, avoir encore toute

sa mobilité. Dès le 29 juillet, il mandait à Hac-Mahon de ne faire aucun mouvement avant huit jours.

Il n'avait déclaré la guerre que sous la pression de la cour. Au milieu de l'enthousiasme des populations, lui seul restait grave, triste, presque abattu. Incapable de se tenir à cheval, rongé par une cruelle maladie, il semblait avoir perdu toute volonté ferme. Il ne croyait plus à son étoile et se^laissait aller au fond de Tablme, comme vingt années auparavant il se laissait porter aux cimes de la grandeur humaine, avec le même air froid et somnolent, le môme fatalisme rêveur. La proclamation qu'il fit paraître le 28 juillet trahissait son angoisse. Il annonçait que la guerre serait longue et pénible, qu'il faudrait combattre une des meilleures armées de l'Europe dans une région hérissée d'obstacles et de forteresses. Tandis que ses entours ne parlaient que d'Iéna, il songeait à Sadowa.

L'empeçeur n'ignorait pas la puissance de son adversaire, et il savait fort bien que la Prusse avait, à elle seule, en 1866, mis 350000 hommes sur pied. Le colonel Stoffel, attaché à l'ambassade de Berlin, les officiers que Niel envoyait en mission secrète ou qui suivaient les manœuvres prussiennes chaque année au mois de septembre, les agents diplomatiques, Benedetti, Rothan, avaient écrit à Paris que l'Allemagne entière marcherait contre la France; que l'armée du roi Guillaume, formée de toutes les classes de la nation, animée d'un ardent patriotisme et d'un profond sentiment du devoir, instruite, exercée, excitant par la précision et l'ensemble de ses évolutions l'admiration des gens du métier, rompue aux habitudes de la grande guerre, menée par des hommes qui

avaient fait les campagnes du Danemark et de Bohème, commandée par un état-major qui se recrutait parmi les plus capables et les plus studieux, deux fois plus nombreuse que Tarmée française, munie d'un excellent matériel et d'une artillerie supérieure à la nôtre par la portée et la justesse du tir, pouvait en vingt jours se concentrer sur la frontière; que toutes les mesures de la mobilisation étaient prévues jusque dans leurs derniers détails et qu'elle s'exécutait avec une absolue régularité; que, dès la déclaratioQ des hostilités, l'autorité militaire prenait possession de toutes les voies de fer, de toutes les gares et de tous les quais d'embarquement et de débarquement aménagés exprès pour le transport des Jtroupes; que le gouvernement défendait aux journaux de divulguer la moindre nouvelle, même la plus insignifiante, sur les mouvements.

Tout se vérifia comme l'avaient annoncé les correspondants de nos ministères. « Les moins passionnés des Allemands, écrivait Stoffel, éprouvent à notre endroit les sentiments qui animent un homme contre un autre homme qui l'incommode incessamment », et Benedetti avait prédit que les plus obstinés des partîcularistes s'effaceraient et se tairaient au début d'une guerre contre la France, que le peuple allemand tout entier seconderait laPrusseavec une sorte d'exaltation, que les masses regarderaient la lutte comme nationale. Vainement l'Empire n'en voulait qu'à la Prusse et, pour ménager le patriotisme germanique, profitait d'une affaire qui n'avait rien d'allemand, la candidature d'un HohenzoUern au trône d'Espagne. Les journaux d'outre-Rhin répétaient que l'ambassadeur de Napoléon III avait insulté le roi

Guillaume et que la France avait, dès les préliminaires de Tincident, rirrévocable intention de prendre les armes. Malgré leurs rancunes et la haine que leur inspirait l'arrogance prussienne, la Bavière et le Wurtemberg, dont Gramont espérait la neutralité, exécutèrent fidèlement les traités d'alliance. A Munich, en dépit d'une forte minorité, le ministre de la guerre obtint de la Chambre un crédit extraordinaire en disant qu'il B'agiss€tit, non de la question espagnole, mais de la question allemande, et le roi Louis ajoutait qu'il marcherait avec son puissant allié pour l'honneur de l'Allemagne et par suite pour l'honneur de la Bavière. Le roi Charles de Wurtemberg lançait, le 17 juillet, l'ordre de mobilisation, et son ministre affirmait que l'intégrité de la patrie commune était menacée, qu'il fallait se joindre à la Prusse. L'Allemagne, réconciliée et unie, selon l'expression du roi Guillaume, comme jamais elle ne l'avait été, se leva contre son vieil et traditionnel adversaire. Elle avait depuis le xvi^ siècle deux ennemis héréditaires, le Turc ou le loup, le Français ou le renard. Elle courut sus au renard. «Hourrahl Germania, s'écriait Freiligrath, tu rentrais la moisson en dansant, mais une autre danse commence, et hardie, penchée vers le Rhin dans l'ardeur de juillet, tu tires ton épée et t'avances pour protéger ton foyer 1 Le peuple allemand est un ; Souabe et Prusse marchent la main dans la main ; nord et sud ne font qu'une armée. Un esprit , un bras, un seul corps, une seule volonté, voilà ce que nous sommes aujourd'hui. Malheur à toi, Gatlial » et le poète montrait le Hafifet le Belt, l'Oder et l'Elbe, le Necker et le Weser, même le Main bruissant de tous leurs flots et s'épandant vers

la frontière. Un chant peu populaire jusqu'alors, la Wacht am Rhein, qui célèbre le Rhin et appelle la jeunesse allemande à la garde du fleuve, vola sur toutes les bouches. Le roi de Prusse accorda une.amnistie pour les crimes et délits politiques, et il rétablit Tordre de la croix de fer fondé par son père en 1813 dans la guerre dite de la délivrance.

Trois armées se constituèrent sans hâte ni trouble, mais sans retard, avec calme, de la façon la plus prévoyante et la plus sûre^ la plus méthodique et la plus réglée, d'après les tableaux de marche et de transport qui furent suivis à la lettre : la première armée, commandée par Steinmetz; la deuxième armée guidée par le prince Frédéric-Charles, le fameux prince rouge, le vainqueur de Dûppel et le vigoureux combattant de Sadowa; la troisième armée conduite par le prince royal de Prusse et formée de tous les contingents du sud. Steinmetz et Frédéric-Charles s'acheminèrent vers la Sarre, l'un par Trêves et Sarrelouis avec 50 000 hommes, Fautre par Mayence, Mannheim, Kaisersiautern et Neunkirchen avec 180000 hommes. Le prince royal de Prusse, dont Tarmée, composée de 160 000 hommes, se concentrait à Landau, devait se jeter en Alsace et empêcher une irruption française dans l'Allemagne méridionale. Le roi Guillaume avait le commandement suprême : il n'était pas grand général; mais, passionné pour les choses militaires, il avait assidûment inspecté les troupes et par sa sollicitude, son activité, son entrain, stimulé l'officier et le soldat. Les trois hommes qui, selon le mot de Guillaume, aiguisaient et dirigeaient l'épée, Bismarck, Rooa, Moltke, accompagnaient le monarque.

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