‹ La guerre, 1914-1915Chapitre 13 sur 87 · LE GRIME DE LOUVAIN · texte numérisé non relu

LE GRIME DE LOUVAIN

une qui ne contienne quelques hommes exaltés, déséquilibrés peut-être, égarés par un patriotisme qui ne se contient plus. Moralement, ils ont des excuses, certes, mais on comprend que l'ennemi ne les accepte pas et qu'il croie une répression rigoureuse nécessaire et légitime. Eh bien! qu'il l'exerce sur les malheureux imprudents, mais non pas sur toute une population, mais non pas sur les pierres mêmes d'une ville. Si des coups de fusil ont été tirés àLouvain, les soldats allemands n'ont-ils pas vu de quelle maison ils sont partis? Sont-ils entrés dans cette maison? Y ont-ils fait une enquête? Ont-ils recherché les auteurs d'un acte à leurs yeux criminel? Non, ils ont incendié la ville, détruit les maisons, démoli les édifices, réduit à néant des chefsd'œuvre des plus grands maîtres. Ils étaiènt sans doute sûrs, en procédant ainsi, de ne pas, dans le tas, manquer les coupables. Mais les autres? On se croirait reporté à la guerre des Albigeois et au mot sinistre : « Tuez tout, Dieu saura reconnaître les siens ! »

Il y a eu un frémissement dans le monde à la nouvelle de la destruction de Louvain, et non seulement dans l'ancien, mais dans le nouveau. L'Amérique compte un trop grand nombre d'Allemands pour que l'Allemagne n'y ait pas des sympathies nombreuses; cependant la distance, un milieu différent, les habitudes de pensée que donnent les mœurs de la liberté y affranchissent les esprits. Les Américains ont le sens pratique des Allemands, mais ils ont le respect du droit, ils se préoccupent de civiliser la guerre, de l'humaniser autant qu'il est possible de le faire, ce qui est toujours bien peu! ils ont joué un rôle important dans les conférences de La Haye. L'opinion américaine a été profondément émue

PARIS EN DANGER

par le désastre de Louvain et désormais elle suit les incidents delà guerre avec un redoublement d'atlention; elle demande à être renseignée, à savoir, à être mise à même de juger, car ellea le sentiment que son jugement aura quelque poids. La soldatesque germanique se moque de Popinion américaine comme de tant d'autres choses, mais l'empereur Guillaume, qui y a toujours beaucoup tenu, serait encore plus changé que nous ne le croyons, s'il avait cessé d'en faire cas. Aussi la ville de Paris a-t-elle éprouvé une vraie satisfaction, au moment où le corps diplomatique l'a quittée à la suite du gouvernement, d'apprendre que l'ambassadeur des Etats- Unis y était resté, que son successeur y était venu, que son prédécesseur y était revenu. Ce sont des témoins que l'Amérique a au milieu de nous, qui regardent, qui voient, qui sauront parler.

L'attitude de Paris est d'ailleurs admirable de sang-froid et de courage. Quelle différence avec le Paris de 1870, qui ressemblait à une cuve en ébullition, où les éléments les plus troubles, toujours violents, souvent impurs, apparaissaient presque seuls à la surface 1 Aujourd'hui le calme de la population est absolu : on a pris par avance son parti de tout ce qui peut arriver, même du pire, et on attend. Un petit fait a montré l'état des esprits, nous voulons parler de l'avion allemand qui, plusieurs jours de suite, a volé sur la ville en y jetant des bombes. Ces bombes, à la vérité, n'ont fait à peu près aucun mal. Non seulement Paris n'a pas pris au tragique la menace de l'avion ennemi, mais il ne Ta même pas pris au sérieux et, s'il faut le dire, s'en est amusé : il y avait presse, dans les rues, pour regarder passer l'oiseau mécanique. On a été heureux toutefois d'en être débarrassé, lorsque des avions

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