‹ La guerre, 1914-1915Chapitre 14 sur 87 · LE CRIME DE LOUVAIN · texte numérisé non relu

LE CRIME DE LOUVAIN

français ont commencé à apparaître à leur tour : on l'avait assez vu. Et enfin la situation générale commençait à devenir préoccupante. L'avion avait fait l'effet d'un jouet assez inoffensif, mais toutes lespensées se tournaient vers la grande armée d'invasion, qui continuait sa marche sans que rien eût pu encore l'arrêter, et qui chaque jour approchait de la capitale. Si les choses continuaient ainsi, on commençait à calculer à quel moment le canon allemand s'y ferait entendre. Un jour, on a appris que le gouvernement avait quitté la ville et qu'il s'était dirigé sur Bordeaux. L'exode n'avait été ni annoncé, ni préparé, ni exécuté ostensiblement, ce qui est regrettable. On pouvait craindre quelque panique : ne fallait-il pas que le danger fût imminent, puisque le gouvernement s'en allait si vite? En fait, l'impression a été nulle. Le gouvernement a laissé derrière lui une proclamation qui expliquait la résolution qu'il avait prise, mais tout le monde l'avait comprise et admise par avance. On a trouvé naturel que le gouvernement s'éloignât, non pas à cause du danger, s'il y en avait, mais parce que, son devoir s'étendant à la France entière, il ne pouvait pas s'exposer, soit à être enfermé dans Paris, soit, si l'enceinte de défense était forcée sur quelque point, à être la victime d'un coup de main. Un gouvernement doit rester toujours libre de son action. C'est ce qu'a senti le gouvernement belge lorsqu'il s'est transporté de Bruxelles à Anvers, et aussi le gouvernement serbe lorsqu'il a quitté Belgrade pour se mettre en sûreté à Kragujewatz. Maintenant, si notre malheur veut que les Allemands viennent à Paris, ils peuvent le faire avec un minimum d'inconvénients pour la défense nationale. Ils ne trouveront ni un gouvernement avec qui traiter, ni un établis-

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sèment financier à rançonner, car la Banque de France a suivi le gouvernement, après avoir mis son encaisse en sûreté, et les grands établissements de crédit ont imité cet exemple. L'entrée des Allemands à Paris serait pour eux un avantage moral dont nous ne dénions pas la valeur, mais un bénéfice matériel très réduit.

La situation, cette fois encore, est tout autre qu'en 1 871 . A cette époque, la chute de Paris a entraîné celle de la France : Paris succombant, la résistance n'était plus possible ailleurs. Nous étions épuisés et, n'ayant pas d'alliés, aucune assistance ne pouvait nous venir du dehors. La capitulation de Paris rendait disponible l'armée allemande qui l'assiégeait et dont l'énorme masse devait retomber sur nos armées de province, déjà exténuées. Aujourd'hui, au contraire, notre ressource et notre espoir sont dans nos armées demeurées intactes, et si une armée allemande assiège Paris ou cherche à y pénétrer, elle usera là une force offensive qui aurait été peut-être plus efficace ailleurs. Enfin, puisque c'est à propos du départ du gouvernement de Paris que nos souvenirs se sont reportés à 1870-187 1, marquons encore, avec le passé, une différence importante. Le gouvernement de la Défense nationale étant, dans ses éléments principaux, composé des députés de Paris, se fit scrupule de le quitter. Paris était à ses yeux non seulement la capitale de la France, mais une sorte de ville sainte que l'honneur ne permettait pas de déserter, et on vit le spectacle dérisoire d'un gouvernement qui, restant à Paris, envoyait en France, pour remplir son rôle, une délégation composée de MM. Glais-Bizoin, Crémieux et Fourichon. On ne pouvait faire à la France plus petite part ! Par bonheur, Gambette

comprit ce que la situation avait de paradoxal : il s'échappa de Paris en ballon pour aller porter à la Délégation de Tours l'appui de son âme ardente, de son intelligence et de son activité. La Délégation prit alors une allure nouvelle : tout le possible fut fait et l'honneur sauvé. Mais c'était une grande faiblesse pour la France que le gouvernement fût bloqué à Paris, sans même en excepter le ministre des Affaires étrangères, Jules Favre, qui, dans sa superstition parisienne, hésita même à se rendre à la Conférence de Londres et finalement s'en abstint. On demeure étonné devant l'état d'esprit des hommes de cette époque. Ceux d'aujourd'hui ont montré une intelligence plus éclairée de leur devoir : ils ont mis le gouvernement de la France tout entier hors de la portée de l'ennemi.

Quant aux événements de la guerre, nous avons peu de chose à en dire: d'abord ils nous sont mal connus, ensuite ils continuent de se dérouler. Ils nous sont mal connus parce que, avec une prudence dont nous n'avons garde de nous plaindre, — nous la louons fort au contraire, — les autorités militaires qui nous renseignent le font avec réserve. Les communiqués officiels sont d'une brièveté sibylline et il est presque impossible de lire entre les quelques lignes dont ils se composent. Au début de la guerre, du temps deM.Messimy, ils étaient beaucoup

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plus larges, mais ils étaient diffus, et la lumière qu'ils nous apportaient éclairait fort mal le contour des choses: nous préférons ceux d'aujourd'hui, bien qu'ils nous mesurent la vérité au compte-goutte. Les notions succinctes qui s'en dégagent sont les suivantes. A la grande bataille de Gharleroi, livrée en Belgique, notre aile gauche a souffert. Dans l'intention de nous tourner d'abord et de nous envelopper ensuite, les Allemands avaient concentré sur ce point leur effort principal. Un contingent anglais a supporté l'assaut avec nous; ila fait preuve d'un grand héroïsme et nos propres troupes ont mérité les mêmes éloges; mais, devant des forces très supérieures, le général Joffre a jugé qu'il valait mieux se replier en arrière et chercher plus au sud une meilleure ligne de combat. Lui seul était juge de ce que comportait la situation, et tout porte à croire qu'il l'a compris puisque, si nous n'avons pas encore obtenu un succès important, nous n'avons subi non plus aucun revers caractérisé. Notre armée a fait de grandes pertes, mais celles des Allemands sont plus grandes encore. Pendant les jours qui ont suivi, la manœuvre des deux armées ennemies n'a pas changé. Bien que la bataille ait continué sur l'immense ligne que l'on sait, elle a été particulièrement importante à l'extrême-gauche française, à l'extrêmedroite allemande. Les Allemands n'avaient pas renoncé à nous tourner par là. C'était leur plan. N'ayant pas, pour l'exécuter, hésité à violer la neutralité de la Belgique, ils ont voulu avoir au moins l'avantage matériel d'un acte aussi osé, mais ils n'y ont pas réussi5et ils ont dû finalement modifier leurs dispositions. Ils avaient d'abord visé directement Paris; ils s'avançaient vers la ville en droite ligne et n'en étaient plus qu'à quelques étapes. C'est à ce

moment que le gouvernement en est sorti et que le général Galliéni en a été nommé gouverneur.

Ce choix a été universellement approuvé. Le général Galliéni s'est distingué par son intelligence, son coup d'œil sûr et rapide, sa présence d'esprit, son énergie, dans toutes les missions qui lui ont été confiées. En prenant possession de son commandement, il a adressé à la population une proclamation dont la brièveté a plu : il s'est contenté de dire qu'ayant été chargé de la défense de Paris il remplirait son devoir jusqu'au bout. Ce devoir lui imposait tout de suite une grande activité. Les fortifications de Paris avaient besoin d'être soutenues, épaulées par des travaux qu'on avait trop négligés jusqu'à ce moment. On s'est empressé d'y procéder, car il n'y avait pas un moment à perdre. Nous avons eu alors une surprise heureuse : la droite allemande, qui était déjà entre Compiègne et Senlis et avait poussé des pointes hardies jusqu'à Pontoise, s'est tout d'un coup incurvée vers l'Est et éloignée. Est-ce pour les motifs que nous avons indiqués plus haut et qui devaient diminuer aux yeux des Allemands le prix de Paris ? Il est plus probable que l'état-major ennemi a senti l'imprudence qu'il y avait de sa part à continuer sa marche sur une ville défendue par une armée nombreuse, en laissant derrière lui une autre armée, et même plusieurs. Il fallait d'abord se débarrasser de ces armées dans une grande bataille. Elle se poursuit en ce moment. Avec une remarquable promptitude de décision et conformément à leur méthode habituelle, les Allemands ont porté leur effort principal sur un point qui n'est plus leur extrême-droite et notre extrême-gauche. La leur, jusqu'ici, avait constamment refoulé la nôtre; maintenant, c'est le con~

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traire; l'extrême-droite allemande se défend avec moins de succès, elle recule. Mais le nœud de l'action semble être au centre, du côté de Vitry-le- François. Là, les positions sont disputées avec acharnement de part et d'autre, avec des fortunes qui, jusqu'ici, semblent se balancer, et c'est une angoisseprofonde pour Paris de savoir que la gigantesque bataille qui aura un effet immédiat sur son sort se poursuit si près de lui, sans qu'il en sache d'ailleurs autre chose. La scène se passe derrière au rideau baissé.

Et ce n'est pas seulement sur le sort de Paris que la bataille en cours influera, c'est aussi sur le reste de la campagne. Toutefois, cette campagne, on ne saurait trop le répéter, n'est pas limitée aux horizons français. La France n'est qu'un compartiment dans l'immense guerre qui s'étend sur la plus grande partie de l'Europe. Nous avons des alliés qui travaillent chacun dans le sien à l'œuvre commune. Les Anglais, pour le moment, le font avec nous, à nos côtés, et lord Kitchener a eu raison de dire, il y a quelques jours, que nous apprécions l'appui qu'ils nous donnent. Leur courage impassible est pour nous un précieux réconfort. Mais, à l'autre extrémité de l'Europe, il y a les Russes qui, disposant d'un nombre d'hommes supérieur à celui de toutes les armées historiquement connues, marchent à la fois contre l'Allemagne et contre l'Autriche, et la victoire marche avec eux. Celle qu'ils ont remportée sur les Aut richiens estécrasante : elle a réalisé toutes les espérances qu'on avait conçues. Le grand choc a eu lieu en Pologne, en Galicie. Le gouvernement autrichien, voulant sans doute imiter l'empereur de Russie, a adressé une proclamation aux Polonais russes pour leur

annoncer qu'il venait les délivrer, les affranchir enfin de l'odieux joug moscovite. Il faudrait plaindre les Polonais russes s'ils attendaient vraiment cette délivrance : elle ne viendra pas, mais ils s'en consoleront. La bataille et la prise de Lemberg, capitale de la Pologne autrichienne, sont des actes de guerre d'une importance capitale. Et les Russes continuent leurs succès. Ils sont arrivés aux Garpathes, qui séparent la Galicie de la Hongrie. Que feront-ils maintenant? Franchiront-ils les montagnes, ou, au contraire, suivront-ils leur versant septentrional pour pénétrer en Silésie et se joindre à l'armée qui opère plus au Nord? Ils connaissent leurs forces et n'ont de conseil à prendre que d'eux-mêmes. Mais, évidemment, le principal objectif qu'ils ont à se proposer est Berlin ; non pas que leurs intérêts ne soient pas aussi sérieux du côté de l'Autriche que du côté de l'Allemagne, mais parce que, l'Autriche étant d'ailleurs fortement entamée en ce moment, si un grand coup est frappé sur l'Allemagne, et, s'il réussit, tout le reste pliera et tombera aussitôt.

C'est donc à Berlin qu'est le point politique, militaire et psychologique à atteindre. Les Russes le savent bien et ils avancent dans cette direction. Une contreattaque allemande a un moment ralenti leur marche dans la région d'Osterode : l'incident n'a pas grande importance, mais il montre que les Russes ne sauraient avoir trop de monde au point où leurs armées doivent finalement se réunir. Au Nord, ils sont sur la Vistule.On assure que le gouvernement allemand, sous le coup de la menace qui approche et qui grandit, a déjà rappelé une partie des troupes qu'il avait en Belgique. Nous ne saurions garantir l'exactitude du renseignement, mais il vient de sources nombreuses et sérieuses et n'a rien que de vraisem-

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blable. Et, s'il n'est pas vrai aujourd'hui, il le sera demain. Dans ses grands traits, la campagne se dessine donc ainsi : défaite de l'Autriche, laquelle a mérité son sort pour avoir manqué à sa mission historique qui était de contribuer à l'équilibre de l'Europe ; marche victorieuse des Russes vers l'Ouest; échec, en France, du plan de guerre allemand, grâce à l'admirable ténacité de l'armée anglofrançaise qui supporte aujourd'hui l'énorme poids de presque tout l'effort allemand, et n'en est pas écrasée.

Parlerons-nous de la situation des Balkans? Elle évolue sans avoir pris encore une forme déterminée. La Turquie hésite, affirme sa neutralité et poursuit ses armements. La Roumanie hésite, elle aussi, tentée par l'occasion qui se présente à elle de compléter son unité nationale aux dépens de l'Autriche et retenue par les résistances de son Roi qui n'oublie pas qu'il est un Hohenzollern. Toutefois, si la Roumanie laisse échapper l'occasion, la retrouvera-t-elle de longtemps ? La Bulgarie observe. La Grèce se sent menacée par la Turquie et se prépare. La Serbie vient de s'emparer de Semlin, qui couvre Belgrade : c'est un beau succès et un gage pour l'avenir. Mais on ne voit de situation nette qu'en Albanie. Nette est beaucoup dire, car il est difficile de démêler les intrigues qui se croisent dans tous les sens.Durazzo a été pris par les insurgés musulmans et le lamentable prince de Wied est parti sur un navire italien, les autrichiens n'étant pas disponibles. Il a adressé une proclamation à son peuple pour lui dire qu'il partait pour quelque temps, qu'il allait seulement prendre un peu d'air, mais qu'il reviendrait bientôt, et que, en attendant, il ne passerait pas un jour sans penser à eux. Les Albanais sont si

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