‹ La guerre, 1914-1915Chapitre 23 sur 87 · CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA GUERRE NOUVELLE · texte numérisé non relu

CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA GUERRE NOUVELLE

raisonnait beaucoup sur ce que devaient être désormais les procédés de la guerre, mais, quelque vraisemblables que fussent les hypothèses auxquelles on se livrait, répreuve seule devait montrer dans quelle mesure elles se trouveraient conformes à la réalité. Napoléon a dit, dans les pages admirables qu'il a consacrées à commenter les Commentaires de César, qu'il n'y a rien de nouveau à Ja guerre, sauf les armes qui portent plus ou moins loin, font plus ou moins de ravages, et modifient par là les conditions de la tactique sur le champ de bataille, sans changer les principes de la stratégie. Les fusils et les canons portent dix fois plus loin qu'autrefois et la rapidité du tir a plus que décuplé. Dès lors, comment s'étonner que les fronts de bataille occupent une étendue qui est aussi beaucoup plus considérable ? Les grandes batailles d'autrefois paraissent mesquines à côté de celles de maintenant. Il fallait y déployer autant de génie, car les proportions ne font rien à la chose, et autant de courage, quoique ce courage eût une autre forme ; mais il était difficile de se rendre bien compte, avant d'en avoir fait l'expérience, de l'immense quantité d'hommes dont on aurait besoin pour remplir les intervalles sur un front aussi démesuré.

Le courage, disons-nous, se manifeste aujourd'hui autrement qu'autrefois. Autrefois, en effet, il consistait à se jeter en avant, et à faire des charges héroïques : il consiste à présent à subir sans broncher sous le feu, — et quel feu ! — aussi longtemps que le commandant le juge nécessaire, les coups de l'ennemi. On disait autrefois de l'infanterie qu'elle était la reine des batailles : aujourd'hui, c'est plutôt à l'artillerie qu'on attribuera cette qualité. Les batailles auxquelles nous assistons sont d'immenses combats

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d'artillerie. Pour toutes ces raisons, le soldat, qui autrefois se contentait, pour se dissimuler, de se servir du terrain tel qu'il était, fait maintenant davantage ; il se met sous terre. Il quitte un moment le fusil pour prendre la pelle et la pioche et creuse des fossés, des retranchements dans lesquels il se met à couvert. Et si ce n'est pas là une nouveauté, car il n'y en a pas à la guerre plus qu'ailleurs, jamais le procédé ne s'était généralisé comme nous venons de le voir faire et n'avait pris un développement aussi prodigieux. Pourquoi ne pas le dire? Les Allemands se sont montrés du premier coup des maîtres consommés dans ce nouveau système de guerre, qui a été évidemment chez eux le résultat de mûres réflexions, de longues études, d'une préparation très attentive, très prévoyante. Après avoir perdu la bataille de la Marne, ils ont battu en retraite avec une précipitation qui n'a pas été exempte de désordre, mais ce désordre a été de courte durée, car ils savaient fort bien où ils allaient; ils avaient préparé, machiné d'avance la ligne de défense où ils s'étaient proposé de s'arrêter. C'est alors qu'a commencé sur l'Aisne cette seconde bataille, qui dure depuis un mois. On était surpris autrefois par l'offensive de l'ennemi, on l'est aujourd'hui par sa défensive : surprise d'une autre sorte qui oblige à s'armer de patience. Au lieu de livrer une bataille dans l'ancienne acception du mot, nous avons à faire un siège, et un siège aussi interminable par l'étendue du front assiégé que par la durée de la résistance. Les Allemands ne se sont pas contentés de le soutenir derrière leurs fortifications improvisées : ils ont fait des sorties fréquentes, presque continuelles, auxquelles ils ont apporté un acharnement furieux, mais qui ont été presque toujours repous-

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sées. Ils se terraient alors dans leurs retranchements pour recommencer bientôt. Inutile de dire que nous avons profité de leur exemple et que nous nous sommes, nous aussi, couverts de retranchements dont nous étions toujours prêts à nous élancer, soit pour refouler l'ennemi, soit pour l'attaquer. Mais la situation ne changeait guère, et on pouvait même se demander si elle changerait jamais. Les jours, les semaines passaient. On se faisait une guerre d'usure : une armée cherchait à épuiser l'autre par les fatigues qu'elle lui imposait; malheureusement, elle se les imposait aussi à elle-même. Le souvenir des lignes de Torrès-Vedras revenait à la mémoire. La différence est que ces fameuses lignes n'avaient que quelques kilomètres de long, tandis que celles de l'Aisne en avaient plusieurs centaines. La ressemblance était dans le„fait que, comme les Anglais à Torrès-Vedras, les Allemands et nous pouvions nous ravitailler indéfiniment en vivres et en munitions. A moins d'un hasard favorable, on n'apercevait pas la fin de cette guerre de siège, qui n'est pas celle dont notre caractère national s'accommode le mieux.

Le seul moyen d'en sortir était une manœuvre stratégique de grande envergure. Quand on a pu supposer que l'ennemi était suffisamment fatigué, nous avons vu se dessiner cette manœuvre : elle consistait à déborder son aile droite et à menacer par dernière la ligne de défense qu'il avait si fortement établie et si obstinément défendue. L'ennemi ne pouvait pas laisser couper sa ligne de retraite et de ravitaillement : s'il risquait de la perdre, i devait reculer. Ici nous entrons dans les faits du jour : il s'agit d'une opération qui n'est pas terminée, nous serons donc très bref. Mais il ne peut y

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avoir aucun inconvénient à dire ce que tout le monde voit. A mesure que nous remontions ver* le Nord, l'ennemi allongeait son front de bataille et remontait avec nous pour nous faire face. Poursuivant notre manœuvre, nous montions encore : il continuait de monter aussi. Peu à peu, le combat se ralentissait sur le reste du champ de bataille, au centre surtout : évidemment, l'ennemi puissait là des hommes pour les porter sur un nouveau front et nous faisions de même. Il semblait qu'une immense pompe aspirante attirât les deux armées, d'abord dans la direction de l'Oise et de la Somme, puis aux sources de l'Escaut, puis plus au Nord encore. On a signalé enfin d'importantes masses de cavalerie allemande du côté d'Armentières. D'où venaient-elles ? De Belgique, sans doute. Que couvraient-elles ? Qu'annonçaient-elles ? On ne le sait pas, on ne nous le dit pas encore. Quoi qu'il en soit, la bataille principale s'est complètement déplacée; elle n'est plus sur l'Aisne, bien qu'on continue de s'y battre, ni sur la Meuse, où la vigueur du combat s'est à peine ralentie. Elle est sur un point difficile à déterminer exactement entre Lille, Armentières, Maubeuge, et aussi du côté de Roye, où l'ennemi essaie visiblement de rompre et d'enfoncer notre ligne. C'est sur ces points que tous les regards se portent. La bataille s'y poursuit avec acharnement, et rien n'est plus naturel, car les conséquences de la victoire ou de la défaite seront très graves, sans toutefois être décisives. Il n'est pas douteux que les deux armées se sont ménagé, ont préparé derrière elles de nouvelles lignes de défense, où elles prolongeront la lutte avec la même obstination dont elles viennent de donner la preuve éclatante. La conclusion est que la guerre sera lou-

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