‹ La guerre, 1914-1915Chapitre 24 sur 87 · BARBARIE ALLEMANDE ET BRAVOURE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

BARBARIE ALLEMANDE ET BRAVOURE FRANÇAISE

Mais quelle guerre 1 Du côté allemand, elle continue d'être atroce. On cite tous les jours des exemples nouveaux de la férocité sauvage qui fait vraiment de nos ennemis ceux de l'humanité ellemême. Parmi les documens tombés récemment entre nos mains, on a trouvé un journal de route dans lequel un officier du 178e régiment d'infanterie (128 corps d'armée saxon) écrivait ses impressions au jour le jour : c'est, soit dit en passant, un trait curieux que ce besoin d'écrire qu'éprouvent tous les soirs les officiers d'une armée pourtant si occupée, Ils en ont, paraît-il, reçu l'ordre. Les nôtres croient avoir mieux à faire, ne fût-ce que de dormir quand ils le peuvent. 11 faut rendre aux officiers allemands la justice que, dans leurs écritures, ils sont véridiques. Nous serons aussi indiscrets que nos journaux, qui ont reproduit les courts, mais vifs récits de l'officier saxon. Le 17 août, il est en Belgique et il écrit : « Je visite le petit château qui appartient à un secrétaire du roi des Belges. Nos hommes se sont conduits comme des vandales. D'abord on a pillé la cave et on y a tout bouleversé. On a même fait des tentatives d'effraction sur le coffre-fort. Tout est pêle-mêle : de

LA GUERRE DES TRANCHÉES

magnifiques meubles, des soieries, des porcelaines brisées. Nos hommes ont emporté un tas de choses inutiles, pour le simple plaisir de piller. » L'officier saxon, lui, a des instincts moins sauvages, mais aussi moins désintéressés : il ne pille pas pour le simple plaisir de le faire. « Moi-même, dit-il, je n'ai pu m'empêcher d'emporter par-ci par-là de petits souvenirs. J'ai trouvé un superbe imperméable et un appareil photographique que je destine à Félix. » Heureux Félix ! Heureux officier qui sera désormais à l'abri de l'humidité ! Mais ce ne sont là que des peccadilles et il y a mieux, beaucoup mieux : notre officier saxon en est lui-même par moments effarouché. Le 23 août, sa compagnie est canonnée et se replie. « Nos hommes, écrit-il, disent qu'ils ne peuvent plus avancer parce que les francstireurs les fusillent des maisons. On s'empare des soi-disant francs-tireurs et on les place sur trois rangs pour qu'un même coup de fusil abatte trois hommes à la fois. Nous prenons position le long de la Meuse. Nos hommes se sont comportés comme des vandales (encore!). Tout a été bouleversé. Le spectacle des cadavres des habitants tués défie toute description. Il ne reste plus une seule maison debout. Nous retirons de tous les coins les survivants les uns après les autres et on fusille en bloc, hommes, femmes et enfants trouvés dans un cloître qui a été incendié. » Le 26 août, la colonne arrive dansd'autres villages : «La population, écrit notre homme, avait averti les Français du passage de nos troupes, aussi mettons-nous le feu au village après avoir fusillé le curé et quelques habitants... Nous franchissons la frontière française et cantonnons à Guy-d'Ossus. Le village est en feu ; cette pittoresque petite commune a été incendiée, bien qu'innocente. Un cy-

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cliste, en tombant, avait fait partir son fusil. Il prétend aussitôt qu'on avait tiré sur lui. Là-dessus on a jeté tous les habitants dans les flammes. De telles horreurs ne se reproduiront plus, je l'espère. A Leppes, on a tué 200 habitans, parmi lesquels il devait se trouver des innocents. A l'avenir, on devra procéder à une enquête et établir la culpabilité des gens avant de les fusiller. » Et ce n'est pas tout, mais il faut se borner. Aussi bien, voilà assez d'horreurs ! L'officier qui les avoue en a vaguement honte, traite à plusieurs reprises ses soldats de vandales, et néanmoins participe au pillage des maisons, n'est pas exempt de quelque mélancolie. La peur le prend et, se trouvant, le 22 septembre, à Anifontaine, il écrit : « Je suis convaincu que ce pays-ci nous servira de tombeau. » Peut-être a-t-il dit vrai en ce qui le concerne, puisque son carnet de marche est passé de ses mains dans les nôtres.

Si la guerre met cruellement à nu les plus mauvais instincts de la bête humaine, elle développe aussi chez l'homme civilisé les plus hautes qualités du cœur, exalte le patriotisme, pousse au sacrifice de soi-même et, dans un grand pays, réalise, au moins pour un moment, l'union de tous dans une même pensée et un même sentiment. C'est alors que la générosité foncière d'une race se retrouve et se manifeste. La mort du comte Albert de Mun vient d'en donner un exemple de plus. Il n'y a peut-être pas eu en France, dans notre génération, une âme plus noble que la sienne, servie par une éloquence plus généreuse. Portant pour lui-même le désintéressement à ses dernières limites, la chaleur de ses convictions imposait à tous le respect et sa bonne grâce la sympathie. C'est de lui surtout qu'on pouvait dire qu'il avait des adversaires, mais non pas d'ennemis.

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Grâce à cet ensemble de qualités, il s'était fait au Palais-Bourbon une situation particulière. Royer- Collard disait à Martignac : « La Chambre est vaine de vous. » Il y avait quelque chose de cela dans le sentiment que M. de Mun inspirait à la Chambre actuelle, si différente pourtant de celles delà Restauration. Si M. de Mun était mort à un moment ordinaire, sa disparition aurait été un deuil pour le Parlement; aujourd'hui, elle en a été un pour la France entière, parce que, depuis quelques semaines, elle s'était accoutumée à entendre tous les matins sa voix s'élever dans un journal et qu'elle prenait volontiers cette voix pour la sienne. Elle y retrouvait, dans une langue chaude et sonore, ce qu'elle pensait, ce qu'elle sentait, ce qu'elle espérait surtout, et elle avait, en quelque sorte, adopté M. de Mun pour son interprète. Aussi sa mort a-t-elle servi une fois de plus à manifester l'union de tous les partis dans la seule religion qui n'a pas d'infidèles, celle de la patrie. Ce n'est pas seulement M. le président de la République qui a tenu à exprimer ses sentiments de condoléance à la famille du défunt : il n'est pas jusqu'à M. Vaillant, ancien membre de la Commune, qui ne s'incline aujourd'hui devantle cercueil de M. de Mun.« Dans l'effort commun de salut public, écrit-il, ce n'est plus de l'histoire politique des partis, mais de la défense nationale qu'il s'agit. » On a vu, il y a un moment, ce que la guerre peut déchaîner d'appétits monstrueux et de fureurs sanguinaires dans une race violente et brutale : nous aimons à détourner les yeux de ce spectacle pour constater ce qu'elle peut faire de bien dans une race supérieure. Notre souhait le plus ardent est qu'après la guerre il reste quelque chose de la paix qu'elle a fait régner entre les cœurs français.

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