LES IDÉES DE M. VENIZELOS
Donc, au mois de janvier dernier, M. Venizelos a adressé deux lettres ou mémoires au roi Constantin pour lui faire part de la manière dont il envisageait alors les intérêts de la Grèce, ou plutôt de tout rhellénisme. On a dit que la politique qu'il y exposait était nouvelle chez lui et qu'il en avait précédemment soutenu une autre. C'est possible., mais les situations changent et la marque d'un homme politique est de changer avec elles, lorsque ce changement ne porte d'ailleurs atteinte à aucun de ces principes auxquels l'honneur d'une vie est de rester fidèle : et assurément on n'était pas dans un cas de ce genre.
La Grèce avait été invitée par l'Angleterre, c'està-dire par les Alliés, à sortir de la neutralité pour porter secours à la Serbie. C'était au moment où celle-ci était menacée pour l'Autriche d'une agression nouvelle sous laquelle elle semblait devoir succomber : elle l'a, au contraire, repoussée par la victoire, mais qui aurait pu le prévoir ? La Grèce était d'ailleurs liée à la Serbie par un traité : à tous égards, elle devait lui donner son appui, mais elle ne pouvait le faire que si elle ne s'exposait pas elle-
LES IDÉILS DE M. VÉNIZELOS
même à une agression de la part de l'inévitable Bulgarie. C'est ici que M. Venizelos a montré un coup d'œil vraiment supérieur : il a compris qu'il fallait désarmer une fois pour toutes la Bulgarie en lui accordant les satisfactions qui effaceraient pour elle les pires conséquences de la faute qu'elle a commise en 1913, lorsqu'elle a traîtreusement attaqué ses alliés de la veille et essayé de les dépouiller des conquêtes que l'Europe leur avait reconnues. Certes, nous n'excusons pas la Bulgarie à cette époque, mais à tout péché miséricorde, surtout lorsque l'intérêt général conseille de l'accorder et même le commande. Nous sommes d'ailleurs convaincu, pour notre compte, que l'attribution de Cavalla à la Grèce a été une erreur et qu'aucune paix durable ne sera rétablie dans les Balkans aussi longtemps qu'elle ne sera pas réparée. La Grèce peut se passer de Cavalla, la Bulgarie non.
Est-ce l'opinion de M. Venizelos? Il ne le dit pas, mais il agit, ou plutôt il propose d'agir comme s'il le pensait : il estime qu'il faut désintéresser la Bulgarie en lui cédant tout le territoire de Cavalla. Il va plus loin et, déliant la Serbie de l'engagement qu'elle avait pris envers la Grèce de ne faire, sans l'adhésion de celle-ci, aucune concession territoriale à la Bulgarie, il conseille d'adhérer à cette concession . Tels sont les sacrifices qu'il a voulu faire: hâtons-nous de dire qu'ils n'allaient pas sans de très larges compensations en Asie, à Smyrne et dans la région qui l'entoure. La superficie à céder en Europe n'était guère que de 2.000 kilomètres carrés et contenait une population hellénique de 3o.ooo âmes. On aurait gagné en Asie 125. 000 kilomètres carrés, « la même surface que la Grèce, doublée à la suite de deux guerres,» et 800. 000 âmes. Un pareil échange assurément
386 L'INTERVENTION IMMINENTE DE L'ITALIE
méritait d'être pris en considération. Voilà toute l'affaire dans ses grandes lignes. Les révélations de M. Venizelos ont produit une immense émotion en Grèce et il est pour le moment impossible de prévoir quelles en seront les suites. Nous avons dit que M. Venizelos avait annoncé l'intention de se retirer provisoirement de la vie politique, c'est-à-dire de ne pas se présenter aux élections prochaines; mais ses amis ont annoncé celle de l'y présenter malgré lui. Les amis de la Grèce ne peuvent que regretter ce que cette situation, dans un moment comme celui-ci, a de troublé et d'aléatoire. On nous permettra d'ailleurs, car ce n'est pas notre affaire, de ne pas prendre parti entre -M. Venizelos et ses ennemis, où qu'ils soient. L'avenir montrera qui a eu raison des uns ou des autres.
Ausurplus, le Cabinet actuel a déclaré que la politique générale n'était pas modifiée et les dernières nouvelles le présentent comme éventuellement disposé à sortir, lui aussi, de la neutralité. Le Messager d'Athènes, organe, dit-on, du ministère de la Guerre, fait même connaître les conditions qu'il met à son intervention. C'est une alliance formelle qui est proposée aux Alliés, et le caractère peut en être défini en deux mots : la Grèce cherche à avoir en Asie les mêmes avantages qu'avec M. Venizelos, sans accepter les mêmes charges en Europe. L'une des conditions est ainsi rédigée : « Compensations territoriales en Asie-Mineure; Smyrne avec un vaste arrièrepays, facilités financières pour que le territoire puisse être mis en valeur. » Le mot « compensations » ne paraît pas être ici bien exact. Compensations à quoi? La Grèce ne fait aucun sacrifice. Mais la Bulgarie, demandera-t-on, que fera-t -elle? A-t-elle disparu de la carte des Balkans? L'immense danger quelle fai-