I. — Une « guerre religieuse
Le vénérable évêque de Nancy, doyen de l'Episcopat français, qui, placé sur la frontière de l'Est, a vu de près les horreurs de l'agression allemande, affirmait récemment dans une lettre pastorale : « Cette guerre... va, par une pente fatale, par ses conclusions nécessaires, à la destruction de l'Église catholique, de son autorité et de ses doctrines, à la destruction de toute religion (1). »
Presque en même temps, paraissait une brochure écrite par un protestant hollandais, que sa nationalité maintient neutre au milieu du conflit actuel et que sa religion ne saurait prévenir en faveur des Belges (2). M. Grondijs a voulu procéder à une enquête personnelle. Il ne pouvait ajouter foi aux atrocités dont on accusait les envahisseurs. « Nous autres, Hollandais, reconnaît-il au début de son ouvrage, nous ne pouvions croire les cruautés commises par ces lourds et bons Allemands que l'on voit rire dans leurs villages, autour des tables d'auberge. » Or, après avoir constaté les faits, ce protestant de Hollande aboutit
(1) Nancy : A. Crépin-Lo Blond, 21, rue Saint-Dizier.
(2) Les Allemands en Belgique : Louvain et Aevschot, notes d'un témoin hollandais, par L. H. Grondus, ancien professeur à l'Institut technique de bordrechl. Taris, Bercer- Levrault, 5 et 7, rue des lieaux- Arls.
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à la même conclusion que l'évêque de France. « Intentionnellement, rapporte-t-il, les régiments protestants ont été envoyés vers la Belgique, tandis que les troupes catholiques ont été, de préférence, dirigées vers la catholique Pologne, contre les Russes orthodoxes. » M. Grondijs a pu se rendre compte que, dans le village d'Aerschot, « les soldats se sont surtout acharnés sur les statuettes du culte catholique ». Il a pu s'apercevoir que « les prêtres sont particulièrement insultés ». Il a entendu les soldats vociférer : « Mort aux prêtres ! A bas le catholicisme !» Il a découvert que, pour mieux exciter leurs hommes contre le clergé belge, les officiers accusent mensongèrement celui-ci d'avoir « excité la population contre l'ennemi ». Et, plein de stupeur, il se demande : « C'est donc une guerre religieuse! »
M. Mélot, député de Namur, est donc, à son tour, dans le vrai, quand, « laissant parler les témoins », il stigmatise ainsi l'invasion allemande : « Elle fut persécutrice de la religion et des prêtres..., elle s'attacha à détruire les monuments de la foi catholique et prit, dans certaines régions, le caractère d'une guerre de religion (1). »
Voilà donc trois arrêts, prononcés par des esprits très divers et venus de points très distants, qui convergent à la même affirmation, formulée presque en ternies identiques.
Le peuple forgé et pétri par Luther poursuit encore de sa haine le culte et le clergé romains. Dans des milliers d'âmes allemandes, se réveille la mentalité sectaire et agressive qui éclatait sous la plume de Guillaume II, quand le Kaiser, à la landgrave de Hesse récemment convertie au catholicisme, écrivait : « Je hais cette religion que tu as embrassée... Tu accèdes donc à cette superstition romaine dont je considère la destruction comme le but suprême de ma vie. »
(1) Le Martyre du Clergé belge, par August6 Mélot. Bloud et Gay, 7, rue Saint-Sulpice, Paris.
Ces déclarations pourront étonner. Certains lecteurs, éloignés du théâtre de la guerre et enveloppés à leur insu par le réseau des intrigues et des insinuations allemandes, éprouveront peut-être un premier ressaut de surprise et de résistance. Il faut pourtant s'incliner devant les faits. Or, les faits sont écrasants. Mille dépositions concordantes, les attestations les plus hautes et les plus indiscutables, la protestation vengeresse et inextinguible des ruines et des tombeaux, tout l'affirme, tout le démontre, tout le crie; lapides clamabunt, les pierres elles-mêmes rendent ici leur témoignage, dans la poussière fumante et sanglante où, du sommet des clochers et des voûtes, elles sont venues se briser : c'est un souffle de rage antireligieuse qui a passé sur les provinces de Belgique et les marches de France.
Au surplus, n'est-ce pas frapper la religion, et la frapper de la plus directe et de la plus mortelle offense, que de violer sans vergogne, en invoquant la divinité, les lois de la justice et les commandements de Dieu?
Or, il n'est pas contestable que les premiers coups portés par le gouvernement du Kaiser ont atteint ces préceptes sacrés.
On ne peut entreprendre une étude sur les attentats commis par les Allemands contre les temples et les ministres de la religion, sans rappeler ce crime initial que la religion flétrit avec horreur. L'Allemagne avait juré, non seulement de respecter, mais de défendre au besoin la neutralité de la Belgique ; et, — c'est le cardinal Mercier qui juge, — « l'Allemagne a violé son serment ». Voilà le fait brutal, contre lequel se briseront à jamais tous les démentis. Mais que parler de démentis? Nous possédons l'aveu du coupable; pour s'être masqué de jactance, il n'en reste pas moins une confession définitive. Il y a quelques années, dans son manuel des Lois de la guerre continentale, le grand état-major allemand rappelait que « les belligérants doivent respecter l'inviolabilité des territoires neutres,
s'abstenir de tout empiétement sur leur domaine même si les nécessités de la guerre l'exigeaient ^. Or, le 4 août 1914, à la face du monde civilisé, le chancelier de l'Empire allemand, pour se justifier d'avoir envahi deux pays neutres, « en contradiction avec les prescriptions du droit des gens » et malgré les « protestations justifiées des gouvernements luxembourgeois et belge », osait déclarer : « La nécessité ne connaît pas de loi. » Bismark avait prononcé : « La force prime le droit. » La politique allemande a modifié ses formules, elle a gardé son esprit.
Et l'Autriche elle-même, l'Autriche catholique, hélas! a suivi, dans cette voie, son impérieuse alliée. Le 28 août, sous un prétexte imaginaire, elle déclarait à son tour la guerre à la Belgique. Or, depuis plusieurs jours, au témoignage d'un bulletin de victoire allemand, c'était ses batteries lourdes qui servaient à réduire les forts ennemis. Alors que le représentant de François-Joseph était maintenu auprès du roi des Belges, les canons autrichiens démolissaient les citadelles de Belgique.
La guerre, engagée par cette violation du droit des gens, s'est poursuivie par des actes impliquant le mépris des conventions internationales et de la simple justice. Aussi bien que le traité garantissant la neutralité de la Belgique, l'Allemagne avait ratifié de sa signature les prescriptions codifiées par les règlements de la Haye. Systématiquement, elle a enfreint ceux-ci, comme elle avait délibérément déchiré celui-là. Elle a courbé la justice au joug de la force.
« Dans les bombardements, prescrit l'article 27 du règlement de La Haye, toutes les mesures nécessaires doivent être prises pour épargner, autant que possible, les édifices consacrés aux cultes..., à condition qu'ils ne soient pas employés en même temps à un but militaire. » Or, on le verra par la suite, les canons des artilleurs allemands, quand ce n'était point la torche des pionniers, se sont acharnés sur les églises, en dehors de toute nécessité stratégique.
Et l'article 50 : « Aucune peine collective, pécuniaire ou autre, ne pourra être édictée contre les populations à raison de faits individuels dont elles ne pourraient être considérées comme solidairement responsables. » Or, voici, contre cette injonction du droit, non pas le témoignage des victimes, mais les audacieuses affirmations des bourreaux. Le 17 août, sur les murs d'Ilasselt, les officiers du Kaiser font placarder cette odieuse menace : « Dans le cas où des habitants tireraient sur des soldats de l'armée allemande, le tiers de la population mâle serait passé par les armes. » Et ailleurs : « La ville de Wavre sera incendiée et détruite, si le paiement de la contribution de guerre de trois millions ne s'effectue pas à terme utile, sans égards pour personne, les innocents souffriront avec les coupables. » Osera-t-on soutenir que ces proclamations monstrueuses, affichées de sang-froid par l'autorité militaire, ont été provoquées par la chaleur et les exaspérations de la lutte? On n'a pas le droit d'invoquer cette excuse. Ces menaces, en effet, ne constituent que l'application d'un système. En 1906, le même gouvernement, qui reconnaît de son seing l'iniquité des répressions collectives, approuve, dans un formulaire des armées en campagne, une déclaration de cette nature : « En raison de la destruction du pont de F..., le village de F... a été immédiatement incendié. »
Je reviendrai sur ces méthodes, en concluant ce travail. Il fallait toutefois les indiquer, avant de présenter le tableau des atrocités qu'elles autorisent et qu'elles expliquent.
De ces atrocités, je ne dois signaler ici que celles dont le caractère est directement anti religieux. Car il faut se borner; et cette seule matière, au surplus, déborderait un gros volume. Cependant, toutes les autres violences, — je parle des violences enregistrées sous la direction de magistrats intègres et scrupuleux, dans plusieurs rapports officiels, appuyées sur des documents photographiques et sur des dépositions reçues en la forme judiciaire, avec la garantie du serinent, contrôlées par une enquête minutieuse, affir-
mées souvent par les témoins les plus vénérables et notamment par l'épiscopat des provinces envahies, — toutes les autres violences ne sont-elles pas autant d'outrages et de défis à l'autorité divine?
Les assassins d'enfants qui, par exemple, à Schaffen, fusillent un garçonnet de dix ans avec deux petites filles de neuf et douze ans; les tortionnaires qui brûlent vif, après l'avoir ligotté, le sacristain de la paroisse; les brutes qui, selon les déclarations concordantes des rapports belge et français, se livrent, « avec une fréquence inouïe », aux plus épouvantables attentats contre les femmes, les jeunes filles et même les fillettes ; les massacreurs qui peuvent enregistrer, sur leurs carnets : « Nous avons détruit huit maisons, avec leurs habitants; dans une seule d'entre elles, furent passés à la baïonnette deux hommes avec leurs femmes et une jeune fille de dix-huit ans (1) »; les lâches qui se font gloire d'achever les blessés à coups de crosse (2) ; les incendiaires qui mettent le feu à l'hôpital de Termonde, après l'avoir aspergé de pétrole, tous ces misérables, indignes du nom de soldats, ne sont-ils pas des pécheurs publics et des criminels de droit commun?
Mais, je le répète, le caractère antireligieux de cette guerre s'affirme encore plus nettement, plus irréfutablement aussi, par la frénésie que les envahisseurs ont déployée contre les sanctuaires et les pasteurs de l'Eglise catholique. On a le droit d'affirmer que, systématiquement, des prêtres ont été maltraités, des édifices sacrés abattus.
(1) Les Crimes allemands, d'après les témoignages allemands, par Joseph Bédier. Paris, Colin, 103, bd Saint-Michel. La brochure reproduit la photographie des documents cités.
(2) D'après le journal prussien, le Jancrsches Tageblatt, cité et photographié par M. BÉniER.
H. — Contre les Églises.
1° Le Calvaire des Églises.
C'est par centaines que, sur le territoire de la Belgique et dans les départements occupés de la France, nous avons vu nos temples saccagés, et non seulement par la mitraille et par l'incendie, mais encore par la profanation sacrilège.
« La fureur incendiaire, atteste le rapport français, s'affirme principalement contre les églises et contre les monuments qui présentent un intérêt d'art ou de souvenir, s De leur côté, les enquêteurs belges constatent que des églises ont été « systématiquement visées ». Et, parmi les témoignages de l'épiscopat, je détache ici cette déclaration de l'évêque de Verdun : «. Le bombardement des villes et des villages commençait ordinairement par celui de l'église, premier point de mire. »
Pourquoi s'étonner, au surplus, de cet acharnement? On oublie trop qu'il n'est pas une nouveauté. M. André Michel, conservateur au Musée du Louvre, rappelait récemment, dans sa Conférence sur la cathédrale de Reims, un souvenir de 1870, que 1914 a remis d'actualité : lorsque le général von Werder eut décapité la flèche de Strasbourg, abattu la croix qui la couronnait, brûlé les combles et crovô les vitraux de la cathédrale, il se vit solennellement proclamé, par l'Université de Fribourg en Brisgau, docteur en philosophie, honoris causa.
Cette admiration de la culture allemande pour un bombardeur d'églises aide à comprendre la surprise agacée que nos réclamations provoquent aujourd'hui chez les intellectuels d'Outre-Rhin. On a pu citer, le 14 mars, à la Sorbonne, une savoureuse expression de leur mentalité. Lo professeur Paul Clcmen, conseiller intime, chargé par le
gouvernement de Berlin d'un rapport sur la destruction de la cathédrale de Reims, ose écrire : « Ce culte intempestif des monuments apparaît comme une sentimentalité étrangère et anachronique d'une heure où il s'agit non pas d'un duel limité, mais d'être ou de ne pas être, de toute notre existence nationale, de la victoire ou de la chute de la pensée allemande dans le monde. » Y aurait-il donc contradiction entre la pensée allemande et le culte de la beauté? Il est permis de le supposer; car, si la froideur administrative se borne à excuser l'incendie de la cathédrale, l'enthousiasme lyrique n'hésite point à le glorifier. Admirez ces simples vers détachés d'une ode de circonstance, que le Lokal Anzeiger de Berlin a recueillie dans ses colonnes et dont le Havre-Éclair a publié le texte et la traduction :
Les cloches ne sonnent plus Dans le dôme aux deux lours.
Finie la bénédiction
Nous avons fermé avec du plomb, 0 Reims, ta maison d'idolâtrie!
Tel est leur respect de la maison de Dieu .
Aussi l'on comprend que la ruée des envahisseurs ait laissé derrière elle un sillage de. ruines calcinées et béantes, qui tendent vers le eicl les tronçons de leurs tours ou les murs étoiles et branlants de leurs nefs.
L'énumération de ces désastres est encore aujourd'hui difficile à fixer. Les renseignements demeurent incomplets, et des régions entières sont momentanément fermées à toute investigation. Force est donc de se restreindre à quelques exemples topiques. Autour de certains monuments qui, par l'éclat de leur gloire et l'écho de leur martyre, symbolisent la persécution des sanctuaires, il suffira de grouper en faisceau les autres destructions actuellement connues.
Deux noms, au premier plan, surgissent à la pensée : en France, cette cathédrale de Reims, qui n'est pas seulement un des plus immortels chefs-d'œuvre de l'architecture
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gothique, — ou plutôt de l'art fiançais, ïopus franciqenum, selon la vieille expression du moyen âge évoquée par André Michel, — mais encore un mémorial et un reliquaire de la vie nationale ; en Belgique, cette collégiale de Louvain, qui abritait le cœur et le cerveau de la nation catholique.
La cathédrale de Reims!... Non ! je n'essaierai pas de traduire l'émotion poignante, infiniment triste et profonde, qui étreignit les âmes françaises quand, le dimanche 20 septembre, le communiqué officiel annonça que ce patrimoine de la grande famille était en flammes. Plus que la stupeur et l'indignation, ce fut d'abord une douleur intense. Chacun, dans l'affliction nationale, souffrait d'un deuil intime ; il avait perdu comme ui parent très proche ou un ami très cher ; il comprenait, et plus encore il sentait tout ce que ces pierres saintes avaient contenu de vie, à l'heure où il pleurait leur mort. Et la désolation n'atteignait pas seulement les catholiques; elle s'élargissait jusqu'à l'immensité du peuple. Toute la race était frappée.
Depuis quelques jours, il est vrai, depuis que les Allemands, refoulés par la victoire de la Marne, avaient dû évacuer la ville de Reims, après une éphémère occupation, le sanctuaire, échappé à leurs griffes, servait de point de mire à leurs canons. Le chanoine Landrieux, vicaire général de Reims et archiprêtre de la cathédrale, qui fut le témoin constant, scrupuleux et souvent héroïque de ce grand martyre et dont les renseignements me serviront de guide, atteste, en effet, que * les 17, 18 et 19 septembre, la cathédrale, directement visée, a reçu une quarantaine d'obus ». Et il énumère les premières blessures infligées au monument: «Toits crevés, arc-boutant de contrefort abattu, verrières saccagées, pinacles et clochetons décapités, galerie supérieure fortement endommagée en plusieurs points, un escalier de pierre défoncé dans une tourelle, mutilation de sculptures en cent endroits, couronnement de la tour du Nord démoli, etc.. »
Cependant, l'édifice, où l'on abritait des blessés aile-
mands sur la paille accumulée déjà par les envahisseurs, — était-ce uniquement pour servir de couche à leurs soldats? — avait été surmonté, dès le 18, d'un drapeau de la Croix-Rouge. Et, le 19 au matin, ce premier drapeau, déchiqueté par le vent, faisait place à un second, plus ample et plus solide qui, dressé au sommet de l'une des hautes tours, allait bientôt flotter, presque intact, au-dessus du brasier, comme pour porter vers les cieux, du sein des flammes allumées par le vandalisme, la protestation de la charité.
Malgré cet emblème pacifique, les artilleurs allemands continuèrent de s'acharner sur l'église qu'il aurait dû leur rendre doublement sacrée. Et ce fut le 19 après-midi que l'incendie éclata. Vers trois heures, le chanoine Landrieux s'aperçut que l'échafaudage, dont était masqué l'un des porches du grand portail, s'enveloppait de fumée. Une heure plus tard, toutes les poutres flambaient. Cependant les flammes, qui s'élevaient avec rage et qui menaçaient tout l'édifice, n'arrêtèrent pas la fureur ennemie; peutêtre avaient-elles pour effet de la surexciter. Tandis que l'archiprêtre, aidé de quelques auxiliaires intrépides, essayait vainement de conjurer le fléau et surtout de sauver, au péril de sa vie, les blessés allemands couchés dans la cathédrale sur les bottes de paille criblées d'étincelles, il découvrit avec stupeur de nouvelles lueurs d'incendie dans l'abside, à l'autre extrémité du monument. « Il est bien difficile, fait-il observer, d'admettre que le feu des échafaudages du portail ait pu embraser si vite et simultanément toute la charpente jusqu'à l'abside... D'ailleurs, des témoins qui observaient l'incendie, de points différents, avec une forte lunette, ont affirmé avoir vu tomber deux nouvelles bombes sur les plombs de l'abside et du transept, pendant que les échafaudages brûlaient. Enfin, nous avons une preuve irrécusable : les photographies prises pendant l'incendie attestent le fait, avec la brutalité du document. »
ET AUX PRÊTRES 9i
Après avoir allumé le foyer sacrilège, le tir allemand l'attisait.
Depuis cette date, au surplus, la basilique mutilée n'a pas cessé du servir de cible à la mitraille ennemie. Chaque fois que la malheureuse cité de Reims est punie, dans sa population civile, des pertes que nos troupes infligent aux armées du Kaiser, le quartier de la cathédrale, les décombres écrasés de l'archevêché contigu à l'église, l'église elle-même enfin, sont menacés, blessés, ravagés. Le S octobre, en particulier, la galerie supérieure était brisée sur une longueur de huit mètres; un clocheton était percé le 23 novembre; le 29, la voûte était frappée; puis, c'était les statues du petit portail de droite que saccageaient des éclats d'obus. Enfin, plus récemment, dans la nuit du 21 au 22 février, la voûte a été crevée par un puissant projectile à la mélinite.
Est-il besoin de détailler les dégâts multiples et désolants que ce vandalisme obstiné a provoqués dans le glorieux édifice? Toutes les sculptures de la tour à laquelle s'accrochait l'échafaudage, corrodées par les poutres en flammes et ratissécs par leur effondrement; toute la voûte mise à nu, exposée sans défense possible aux coups des bombes incendiaires et aux morsures plus lentes, mais plus tenaces, du gel et de la pluie; tout l'intérieur saccagé par l'embrasement de la paille qui dévora tout ce qui était combustible, mutila et rongea la base des colonnes, entama profondément les pierres ; les vitraux en miettes, les cloches fondues, les statues mutilées... C'est un désastre immense, qu'il est plus facile de concevoir et de pleurer que de décrire avec minutie!
Mieux vaut, pour saisir l'horreur et l'étendue des souffrances endurées par nos sœurs de pierres, embrasser d'un coup d'œil les autres églises qui, de toutes parts, ont subi le sort de Notre-Dame de Reims; quelques-unes, il est vrai, blessées moins grièvement, mais plusieurs atteintes et broyées plus à fond. Dans la cité même de Saint- Rémi,
l'antique et admirable basilique dédiée à l'apôtre des Francs a partagé le supplice de la cathédrale; la chapelle centrale de l'abside, en particulier, n'est plus qu'un large trou encombré de débris. Saint-Jean-Baptiste et Saint-André sont également dans un état lamentable.
Dans le diocèse voisin de Soissons, la cathédrale, qui n'a pas reçu moins de 150 obus et que les batteries allemandes s'obstinent à bombarder, porte de tous côtés de cruelles déchirures et, d'après l'enquête engagée par Mei Péchenard sur la partie de ce diocèse évacuée par l'ennemi, plusieurs églises ont été détruites.
Remontons vers le Nord. Une autre ruine apparaît sur l'horizon, chancelante et déchiquetée, qui crie vengeance au ciel. Là, dans la petite ville d'Albert, au diocèse d'Amiens, resplendissait hier encore, sous le haut couronnement d'une Vierge de bronze qui bénissait le pays d'alentour, la célèbre basilique de Notre-Dame-de-Brébières. On la surnommait la Lourdes du Nord. « La Sainte Mère de Dieu de Lourdes — avait grossièrement blasphémé la National Zeitung, au début de la guerre, — aura beaucoup à faire si elle, la Miraculeuse, doit guérir tous les os que nos soldats casseront aux pauvres gens de l'autre côté des Vosges. » Ne pouvant atteindre la Vierge des Pyrénées, les artilleurs allemands ont voulu du moins outrager la Vierge de Picardie. 350 obus, écrit le curé-doyen d'Albert, ont fait rage contre la basilique, spécialement visée dès le premier jour où les canons allemands furent pointés sur cette ville ouverte et vide de soldats; du 14 au 17 janvier, notamment, le sanctuaire fut arrosé de mitraille, à l'exclusion d\\ reste de la cité. Si bien qu'aujourd'hui, de la radieuse et puissante église, il ne reste plus que des murs branlants, qu'il faudra sans doute achever. Et notez que l'ennemi s'acharna tout particulièrement sur le clocher, jusqu'au jour où ses coups réussirent à le décapiter de la statue bénie.
Non loin d'Albert, voici l'infortunée ville d'Arras, une
cité naguère paisible et courtoise, devenue l'un des plus lamentables cimetières des régions piétinées par la bataille et l'invasion. Auprès des ruines effondrées du beffroi, ce chef-d'œuvre élégant et majestueux dont l'occupation espagnole avait doté la capitale artésienne, la cathédrale, écrit l'évèque d'Arras, la cathédrale « perpétuellement visée, est méconnaissable » ; elle est devenue « inhabitable » et « hors d'usage ». Un peu plus loin, le choeur de Saint- Géry regarde le ciel à travers ses voûtes béantes, et Saint-Jean- Baptiste élève, au-dessus de son toit criblé de blessures, sa tour odieusement déchiquetée. Aux environs du chef-lieu, témoigne encore M*r Lobbedey, « quelques villages ont leurs églises rasées ». Enfin, dans le reste du diocèse — ou du moins dans les cantons que l'ennemi ne tient plus, — M. l'abbé Guillemant, vicaire général, en signale 14, dont quelques-unes, comme celle de Laventie, ont reçu plusieurs obus, et dont quelques autres, notamment celles de Cuinchy, de Givinchy-les-La Bassée, de Rochincourt, etc., ne sont plus que des décombres.
Près d'Armentières, nouvelles désolations : Saint-Charles d'Houplines, en particulier, nous montre, au dire des témoins, ses murs troués comme une écumoire, ses voûtes affaissées, ses statues culbutées et décapitées.
Et, si nous retournons vers la frontière de l'Est, le tableau nous apparaît plus douloureux encore, ou du moins la dévastation plus complète et plus étendue.
Voici le diocèse de Verdun, par exemple, où nous rencontrons les ruines d'Angécourt, de Laheycourt, de Wassincourt, de Rambercourt, et de combien d'autres paroisses !
Voici le diocèse de Saint-Dié, dont la Semaine religieuse a pu, dépeignant l'état d'un grand nombre d'églises, brosser ce tableau lamentable : « Les unes, pareilles aux blessés de nos champs de bataille, montrent aux passants les plaies béantes de leur toiture ou de leurs murailles éventrées. Les autres, semblables à des amputés qui sortent de la salle d'opération, élèvent des moignons qui
semblent prendre le ciel à témoin de la violence sacrilège qui leur a été faite. D'autres, plus malheureuses encore, sont réduites à l'état de squelette carbonisé. » De loin, de très loin, sous l'ombre paisible d'une église abritée de ces infortunes, quelques esprits sceptiques ou prévenus traiteront cette vision exacte de simple exercice littéraire. Ils tiendraient un autre langage, auprès des voûtes écrasées de Ban-de-Laveline, en face des débris calcinés de Wissembach, devant les quatre murs et la tour ébréchée de Nompatelize ou de Saint-Remy, sur le seuil de Bertrimoutier, massacrée de mitraille ou de Raon-1'Étape, aux parois é ventrées.
A Nancy, l'évêque, séparé depuis plusieurs mois de tout le Nord de son diocèse, sur lequel il ne possède aucun renseignement et dont le sort lui cause une vive inquiétude, ne signale pas moins de 54 églises endommagées par le fer et par le feu. Près de la moitié sont désignées comme détruites ou gravement abîmées, soit par l'incendie qui les a dévorées et rongées, soit par les obus qui en ont perforé les murailles et abattu les clochers. Ainsi celle de Maixe, ouverte à tous les vents, celle de Badonviller dont les voûtes s'éparpillent en poussière sur la dalle des nefs, celle de Gerbéviller qui ressemble à un grand corps troué de plaies ! Et c'est le même spectacle de deuil et de destruction, d'une monotonie atroce, qui nous attend en Belgique.
J'ai signalé, comme symbolisant et résumant le martyre des églises belges, l'incendie de la collégiale de Louvain. Mais ce n'est pas seulement par la haute signification de ce sanctuaire que l'attentat dont il tomba victime est représentatif; o'est encore par la résolution haineuse et méthodique, avec laquelle le crime fut consommé.
Tous les témoignages enregistrés en France et en Belgique, toutes les enquêtes particulières qui sont venues confirmer les rapports officiels s'accordent à dénoncer, chez les Allemands, l'emploi d'un matériel perfectionné d'incendie. M. Grondijs a vu entre leurs mains « des grenades
incendiaires, des pompes à pétrole, des boîtes nickelées à benzine, des pastilles à nitrate de coton, des pastilles à résidu de pétrole » .
Ce sont ces instruments, dont les bourreaux de Louvain firent usage, pour brûler de sang-froid les 1.828 maisons qui ont été rasées dans la ville et dans ses faubourgs — et, au milieu d'elles, la collégiale Saint-Pierre. Le deuxième rapport belge démontre, en effet, que c'est de parti pris que la noble cité intellectuelle a été livrée aux flammes ; car t les soldats allemands pénétraient dans les habitations et y jetaient des grenades incendiaires ». Mais cette barbarie ne fut pas seulement volontaire; elle fut préméditée. M. Grondijs a recueilli, sur ce point, l'attestation d'un lieutenant prussien qui, devant la ville embrasée, déclarait en se rengorgeant : « Jusqu'ici nous n'avions brûlé que des villages. Par exemple, Tongres. C'était bien fait. Il est rasé tout à fait. Maintenant nous commençons avec les villes. Louvain sera la première qu'on détruira. » Et un peu plus tard, avec moins d'arrogance, mais autant de netteté, un major ajoutait: « Pourquoi a-t-on tiré sur nous? Voilà le résultat. Regardez! Maintenant la cathédrale a été brûlée. » J'établirai dans un autre chapitre, en discutant les prétextes invoqués par les agresseurs, l'inanité de l'accusation que le major allemand portait contre les habitants de Louvain. Ce qu'il faut retenir ici, c'est l'aveu: l'incendie de la ville, et notamment de la collégiale, a bien été délibéré, exécuté de sang-froid. Les Vandales, au surplus, ne se sont pas contentés de déchaîner le fléau, ils en ont secondé les ravages. Dès avant d'engager cette opération de guerre, ils avaient pris leurs précautions, d Le 25 août au soir, a pu constater le 5" rapport belge, alors qu'ils allumaient l'incendie, les Allemands détruisaient les pompes à incendie et l'échelle Porta; ils tiraient sur les personnes qui montaient sur les toits pour éteindre le feu. » Us ne se bornaient pas à pourchasser les sauveteurs; ils alimentaient le brasier. Les soldats, témoigne un
habitant, qui suit pas à pas les progrès du désastre, t paraissent entretenir le feu en y jetant de la paille ». Et M. Grondijs dépose à son tour : « Le feu est attisé par des soldats dont je vois les silhouettes nettement dessinées sur le fond de flammes. »
Pourtant, l'autorité militaire allemande, émue de l'universelle indignation soulevée par cet attentat, s'est vantée d'avoir circonscrit la catastrophe : il est positif, en effet, qu'elle a détourné de l'hôtel de ville la nappe brûlante qui allait submerger le célèbre monument. Mais ce sauvetage, aisément accompli, condamne les destructeurs au lieu de les absoudre. Ils ont donc voulu et ils ont pu préserver cet édifice, où ils avaient installé les bureaux de la Kommandatur et logé une grande partie de la garnison ; mais l'Université, mais l'église Saint-Pierre, qui n'abritaient que les trésors de la science et de la foi, qui ne renfermaient, au lieu des rouages d'un organisme brutal, que l'esprit d'un peuple catholique, ils les ont sciemment, délibérément, abandonnés aux flammes.
Que dis-je ! ils ont fait pire ! En ce qui concerne au moins la collégiale, leur fureur antireligieuse avait devancé la marée montante de l'incendie. Des témoins l'ont constaté. M. Grondijs, au cours de son poignant récit, s'interrompt tout à coup : « Je vois, s'écrie-t-il, une flamme s'élever de la tour de l'église Saint-Pierre. Toutes les maisons qui environnent ce monument sont intactes. L'église a donc été incendiée intentionnellement. » Et ce spectateur impartial de l'horrible tragédie, publiant ses notes après l'apparition du rapport allemand qui soutient que la collégiale a pris feu au contact des maisons voisines, insiste en ces termes topiques : « 11 est difficile de voir comment le feu se serait si facilement propagé à travers les murs épais de ce grand bâtiment. D'ailleurs, au moment où les flammes commencèrent à jaillir de la petite tour qui se trouvait au milieu du toit, toutes les maisons dont parle le rapport étaient intactes. *
Par le crime dont ils se sont rendus coupables contre la Collégiale de Louvain, l'on peut juger de la fureur dévastatrice avec laquelle les envahisseurs ont frappé, sur le reste du territoire, antiques sanctuaires et modestes églises. Et Saint-Martin d'Ypres, obstinément bombardé, qui semble chercher un ciel vengeur à travers sa voûte anéantie; et Saint-Rombaut de Malines, odieusement maltraité; et Notre-Dame de Termonde, partageant le supplice de toute une cité martyre; et l'église de Dinant, dont les quatre murs noircis et ensanglantés se dressent au milieu d'un désert de décombres ; et les treize églises dont l'évêque de Namur porte le deuil ; et toutes les autres encore, dont l'énumération finirait par épuiser la douleur et lasser l'indignation!...
2° Leurs procédés de destruction.
Il faut insister pourtant sur cette ivresse et cette obstination de barbarie contre la maison du Seigneur. Certes, l'incendie prémédité de la Collégiale de Louvain suffît à démontrer la volonté de détruire. Et, d'ailleurs, au cours de ce navrant martyrologe, à propos de la cathédrale de Reims en particulier, j'ai trouvé maintes fois l'occasion d'établir que, si la trajectoire des pièces allemandes se heurtait si fréquemment aux églises, ce n'était point l'effet d'un hasard malheureux, mais le résultat d'une méthode arrêtée. Ce calcul impie, on a vu que l'évêque de Verdun l'avait reconnu et dénoncé ; les enquêteurs de France et de Belgique en font également la constatation. Ces derniers, dans leur neuvième rapport, y reviennent encore au sujet de l'église de Lebbeke, auprès de Termonde : elle fut, disent-ils en résumant les témoins, « spécialement visée ». Les notes de l'évêché d'Arras ne sont pas moins significatives : elles font observer que « les bombes se sont acharnées dès le premier jour » sur plusieurs églises de la ville épiscopale, en particulier sur Saint-Jean- Baptiste et sur Saint-Géry, bien
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que ces deux monuments ne constituassent en aucune façon ce qu'on entend par un point de mire; il fallait les chercher, pour les atteindre. Et ces notes enregistrent, en même temps, le suggestif et impressionnant récit de la destruction du clocher de Foncquevillers. C'est un soldat qui parle : « Les Boches nous ont Hier abattu notre clocher. C'est bien inutile, car on ne s'en servait aucunement. Le plaisant est qu'il leur a fallu 57 coups de 210 mm. pour l'avoir; ils ont tiré pendant deux heures et demie environ ; les 40 premiers coups sont tombés partout, sauf près de l'église; enfin les derniers se sont un peu rapprochés et la pointe du clocher a fini par s'abattre ; aussitôt le tir s'est arrêté. » Cet acharnement, l'évêque de Soissons le constate en termes aussi formels ; en décrivant le martyre de sa cathédrale, il précise en effet : c Les Allemands ont principalement dirigé leur feu sur elle. » Mais à quoi bon prolonger ces témoignages? Us défient toute contradiction.
C'est en vain, d'ailleurs, qu'escomptant le respect des conventions internationales et des lois de l'humanité, on se décide, pour sauver les églises, à les transformer en ambulances et à les couvrir de la Croix-Rouge. Cet emblème sacré, on l'a vu à Reims, n'arrête pas les artilleurs allemands. L'église de Fontenoy, d'après le témoignage de l'évêque de Soissons, a éprouvé le même mécompte et fait r'expérience de la même cruauté. Cruauté qui se double parfois d'ingratitude. Ainsi à Bertrimoutier, dans les Vosges : l'église de cette paroisse, nous apprend la Semaine religieuse de Saint-Dié, venait de servir d'asile à des blessés allemands, que le curé, son vicaire et des infirmières françaises avaient entourés de soins généreux ; n'importe ! à peine expulsé du village, l'ennemi braqua ses batteries sur ce clocher qu'auraient dû défendre à ses yeux les souvenirs de la reconnaissance, en même temps que le respect de la divinité ; et le pauvre édifice, canonné avec obstination, fut bientôt réduit à l'état le plus lamentable.
Si la pitié ne pénètre pas jusqu'à ces cœurs de roc, on devine qu'ils ne sont pas plus émus par la prière des fidèles ([lie par la plainte des blessés. Aussi a-t-on remarqué plus d'une fois que les artilleurs allemands, pour viser un sanctuaire, choisissaient de préférence un jour de fête et l'heure des offices. A Pont-à-Mousson, le 45° bombardement subi par la population de cette ville ouverte eut lieu pendant les vêpres de la Toussaint et inonda l'église d'une pluie de shrapnells. Le dimanche 31 janvier, plus de vingt obus s'abattaient sur la cathédrale d'Arras où, grâce à Dieu, ils n'avaient plus à écraser que des ruines « inhabitables ».
On voudra peut-être ergoter sur les bombardements. L'artilleur, accusé d'intention coupable, peut à la rigueur plaider la maladresse. Mais quelle excuse invoquer, quelle explication fournir, en faveur de l'incendiaire surpris la torche au poing? C'est, on l'a vu, le cas de Louvain. Et la collégiale Saint-Pierre n'est pas la seule église qui ait été brûlée de sang-froid, par des moyens qui relèvent du pur brigandage. D'autres encore ont été victimes du même attentat. On en connaît, comme celle de Revigny, dans la Meuse, qui, au témoignage du rapport officiel, périt avec tout ce village aspergé de pétrole et farci de tablettes de poudre comprimée ; comme celle de Mandray, dans les Vosges, dont l'évêché de Saint- Dié atteste qu'elle fut dévorée par un incendie méthodique, probablement préparé avec de la paille; comme celle de Villers-aux- Vents qui paraît, selon des affirmations sérieuses, avoir subi le même sort... Et il est évident qu'on ne les connaît pas toutes.
Mais ni la canonnade à longue distance, ni ces engins plus expéditifs et plus directs, que l'armée du Kaiser semble avoir empruntés aux anarchistes, ne sont les seuls procédés dont elle se soit servie pour assouvir sa haine des édifices sacrés. Restait la voie des airs. On sait trop qu'en mainte occasion, les aviateurs allemands se sont complu à semer
la destruction et la mort au sein des villes ouvertes et des populations paisibles. Il eût été surprenant que cette piraterie aérienne épargnât les églises. Écoutez sur ce point deux voix épiscopales. L'évoque de Nancy, par les soins de son organe accrédité, rappelle que les Taube, qui survolèrent le chef- lieu de son diocèse au début de Septembre, puis le jour de Noël, — à l'heure même où la grand'messe commençait à la cathédrale, — jetèrent deux bombes au seuil de l'édifice. On hésitait pourtant à les accuser d'un dessein criminel contre le sanctuaire. « Mais, ajoute la Semaine religieuse, après l'attentat commis par un Zeppelin, le matin du 26 décembre, il paraît bien qu'il ne peut y avoir de doute : nos églises, elles aussi, serviraient d'objectifs. Deux bombes, en effet, douées d'une grande puissance d'explosion, ont éclaté, l'une sur la place des Dames, l'autre dans la Grand'Rue, des deux côtés de la basilique Saint-Epvre. 11 s'en est fallu de bien peu que l'un de ces deux engins ne tombât sur l'édifice lui-même. »
Voici, d'autre part, une attestation signée de l'évêque de Verdun : « La cathédrale de Verdun a été, à deux reprises, particulièrement visée i:>ar des avions allemands qui ont lancé sur elle six ou sept bombes, dont une au moins incendiaiie. Par bonheur, elles sont toutes tombées à côté du beau monument, n'occasionnant que quelques dégâts matériels. La cathédrale domine la ville et les collines ; elle est assez éloignée de la citadelle et des casernes. Il n'y a qu'un hôpital à côté; il est indiqué par un grand drapeau de la Croix-Rouge. » Le drapeau de la Croix-Rouge! C'était vraiment tenter l'incendiaire aérien (1).
(1) Et, tandis que je corrige les épreuves de ce travail, un communiqué m'apprend que les aviateurs ennemis ont jeté une bombe sur le corps mutilé de la cathédrale de Reims.
3° Sacrilèges.
Cet acharnement systématique à viser, à brûler, à broyer les édifices consacrés à Dieu ne suffirait-il pas à justifier, contre les auteurs de pareils attentats, l'accusation de sacrilège? Il n'y a point d'autre terme, en tout cas, pour qualifier certains autres crimes où les a entraînés leur sadisme antireligieux.
La liste complète en serait longue, autant que douloureuse à toute âme chrétienne. On ne peut d'ailleurs l'établir encore actuellement. Je me borne à signaler quelques faits précis.
Souvent, la profanation et le pillage ne constituent, pour ainsi dire, que le piment dont les incendiaires relèvent le goût de la destruction. A Clermont-en-Argonne, au témoignage de l'enquête officielle, « tandis que les maisons flambaient, des soldats envahissaient l'église, qui est isolée, sur la hauteur, y dansaient au son de l'orgue, puis, avant de se retirer, y mettaient le feu, à l'aide de grenades, ainsi que de récipients garnis de mèches et remplis d'un liquide inflammable ».
Obliger ces pierres saintes, avant de les abattre, à répéter les échos des danses et de l'orgie; les rendre témoins de souillures encore plus odieuses et plus basses, n'est-ce pas le besoin caractéristique de la haine antireligieuse? L'évêque de Soissons signale qu'à Guyencourt, les soldats du Kaiser, installés dans l'église, « ont pillé la sacristie, l<">gé un cheval sous la tribune et fait ripaille ». Un habitant de Montmacq, au diocèse de Beauvais, rapporte à la Croix que les Allemands « ont souillé d'orduies le pot à eau bénite et se sont essuyés avec le linge d'autel ». A Dinant, en Belgique, les officiers eux-mêmes, s'encanaillant par hasard avec leurs hommes, se sont livrés, au milieu des ruines fumantes et des rues encombrées de
oadavres, à une comédie atrocement carnavalesque: ils « s'amusaient, relate un témoin cité par M. Nothomb, à s'affubler des habits des Prémontrés dont ils ravageaient l'abbaye ; on vit ainsi de faux Prémontrés circuler en automobile aux environs de Dinant; un dîner fut même servi aux officiers par un soldat déguisé en Prémontré (1) ». Reconnaissons que certains Allemands eux-mêmes sont pris de nausée à la vue de ces sacrilèges malpropres. Un soldat du 12e régiment d'infanterie de réserve, dont M. Joseph Bédier a compulsé le carnet, note avec écœurement qu'un de ses camarades « est entré dans une sacristie fermée à clef, où était le Saint Sacrement. Par respect, un protestant avait évité d'y coucher ; lui, il y déposa de larges excréments ».
Mais ces carnets de soldats allemands nous révèlent surtout une étrange mentalité : au milieu d'aveux cyniques et vantards, leurs auteurs s'abandonnent avec inconscience ou hypocrisie à cet autre genre de profanation, qui consiste à souligner de gestes religieux des actes réprouvés par la loi religieuse : « Lancement de grenades incendiaires dans les maisons, écrit froidement le soldat Moritz au lendemain du sac de Saint- Vieth et de Dinant. Le soir, choral militaire : Maintenant remercions Dieu! » Et le sousofficier Klemt, après avoir raconté joyeusement un massacre de blessés français, termine avec satisfaction : « Le soir venu, une prière d'action de grâces sur les lèvres, nous nous endormîmes dans l'attente du jour suivant. »
Cependant l'outrage aux édifices et aux ornements sacrés ne parvient, pas à calmer ce prurit de sacrilèges. C'est trop peu pour les envahisseurs que de voler les objets du culte et, quand ils ne peuvent les déménager, de les massacrer ou de les salir. Il ne leur suffit pas, comme à Xompatelize,
(1) Les Barbares eu Belgique, par M. Pierre Nothomb, avec préface de M. Carton de Wyarl, ministre de la justice (Paris, Perrin, 35, quai des Grands- Augustins). Ce livre poignant est nourri des dépositions recueillies et contrôlées par l'enquête officielle.
ET AUX PRÊTRES i03
à La Bourgonce, à Hurbacke, dans le diocèse de Saint-Dié, — c'est la Semaine religieuse qui les dénonce, — de s'emparer des meubles de l'église et de détériorer ceux qu'ils sont contraints de laisser sur place, de défoncer les tabernacles qu'ils sont incapables d'ouvrir, de déchiqueter les chasubles pour en emporter les ors et les broderies. Leur frénésie va plus loin encore : elle renverse et brise, par pur fanatisme antireligieux, les images saintes et les vases sacrés. M. Grondijs a signalé l'acharnement des ravageurs d'Aerschot contre les statuettes catholiques. « Les meubles ne sont pas dérangés, observe-t-il en pénétrant dans une chambre éventrée. Seules, deux statuettes, l'une de la Vierge, l'autre de saint Antoine, gisent à terre, brisées. Dans toutes les maisons où je suis entré, j'ai retrouvé les mêmes profanations. » Dans l'église d'Hastière, constate à son tour le onzième rapport belge, « les ornements sacerdotaux ont été déchirés et souillés » ; — ailleurs, l'enquête précise qu'ils ont servi « aux usages les plus immondes ». — « Les chandeliers, les statues, les bénitiers ont été brisés. Le reliquaire a été brisé et les reliques dispersées. Parmi celles-ci se trouvaient les reliques des vierges de Cologne, qui avaient échappé à la furie huguenote et à la destruction en 1790. Deux des quatre autels ont été profanés ; les sépulcres des autels ont été brisés. Les reliques en ont été enlevées et foulées aux pieds. » Aerschot, au témoignage du cinquième rapport, a vu la landsturm s'attaquer aux tabernacles, au Collège Saint-Joseph et dans la chapelle de l'Institut de Picpus. Et M. Mélot, dans son enquête minutieuse et poignante, établie sur des dépositions sérieuses et contrôlées, signale encore qu'à Elewyt, les sacrilèges ont dispersé et jeté les objets du culte; que, dans l'église d'Yvoir ils ont profané les vases sacrés; qu'à Leignon, enfin, ils ont poussé l'ignominie jusqu'à uriner dans le saint ciboire.
Et qu'on n'essaie pas de soutenir, — excuse, au surplus, qui ne supprimerait ni la matérialité, ni même la gravité de
H l'i LA GUERRE AUX ÉGLISES
la profanation, — que les soldats sacrilèges ne convoitaient que la richesse des objets du culte. Us en voulaient à leur caractère sacré ! Mer Carton de Wyart, l'éminent prélat qui, ancien élève de l'Université de Bonn, ne nourrissait contre la culture germanique aucune hostilité préconçue, M»r Carton de Wyart a révélé lui-même, à plusieurs personnes, les indignités dont il fut la victime. Témoin du sac de l'église d'Hastière, dont il a confirmé, dans la Westminster cathedral chronicle, l'abominable profanation, il vit une bande de soldats ennemis s'approcher de sa personne, « lui mettre un revolver sous le nez, lui arracher les Saintes Espèces qu'il portait sur lui et les jeter au loin dans la boue ».
De la Belgique, ces horreurs ont accompagné, dans nos départements envahis, les agresseurs allemands. « Dans les églises des Islettes et de la Chalade, écrit l'évêque de Verdun, des ornements et même des vases sacrés ont été profanés et ignominieusement souillés. » M. Julien, maître d'école à Rouvres, dans la Meuse, atteste par écrit, dans un rapport qui lui fut demandé sur l'agonie de son village, qu'au presbytère, les Allemands, « après avoir profané les vases sacrés, les ont remplis de viande de porc ». Et voici derechef le vénérable évêque de Nancy qui, dans sa lettre pastorale, affirme qu'à Gerbevilier « après les plus horribles excès, dans l'église à moitié détruite, les soldats ont tiré, à bout portant, sur la porte du tabernacle qui leur résistait : le saint ciboire a été criblé de balles, qui ont mis en pièces ou en poussière les Saintes Espèces qu'il renfermait ». Je n'ajoute rien.