IV. — Leurs prétextes
1° Les églises forteresses?
Devant la multitude et l'atrocité de ces abominations, les Allemands, ne pouvant démentir, ont entrepris d'expliquer.
Ils ont compris, notamment, qu'ils devaient trouver une excuse à leur indéniable acharnement contre les églises. Et ils ont soutenu que, bien à contre -coeur, ils s'étaient vus contraints de bombarder les clochers et les tours où l'ennemi avait installé des mitrailleuses et des postes d'observation.
C'est, en particulier, sous le coup de l'universelle indignation soulevée par l'incendie de Reims, qu'ils ont joué de cet argument. Mais c'est là surtout que l'invraisemblance et l'audace de leurs mensonges, au lieu de démontrer leur innocence, ont confirmé leurs desseins criminels.
Quelques jours après l'attentat du 19 septembre, émus et peut-être étonnés de la protestation générale, les Allemands tentaient cette explication : « Nous avions constaté, prétendaient-ils, qu'il y avait sur la tour un poste d'observation grâce auquel s'explique l'efficacité du tir de l'artillerie ennemie sur notre infanterie. Nous avons été obligés de supprimer ce poste au moyen de shrapnells lancés par l'artillerie de campagne. L'artillerie lourde n'est pas encore entrée en action à l'heure actuelle, et le feu de nos canons fut arrêté lorsque le poste eut été atteint. »
Cette assertion hardie et fantaisiste provoqua immédiatement, de la part du général Joffre, un démenti formel. « Le commandement militaire de Reims, affirmait le généralissime, n'a fait placer, à aucun moment, un poste d'observation dans la cathédrale. » Et cette déclaration de l'autorité militaire est nettement appuyée par l'autorité
religieuse. « Ni le samedi 11) septembre, jour de l'incendie, témoigne le vicaire général Landrieux, archiprôtre de Notre-Dame, ni les jours précédents, rien ne justifiait le bombardement de la cathédrale : elle n'avait jamais porté de mitrailleuses contre les avions, à plus forte raison d'artillerie lourde (comme le prétendit, contre toute vraisemblance, l'agence Wolfi, ni abrité de troupes ; il n'y eut jamais dans son voisinage de cantonnement militaire ni de stationnement de matériel de guerre; elle ne servait pas de poste militaire d'observation. »
Cette double attestation vaut par elle-même, contre l'excuse intéressée de l'état-major ennemi, contraint de plaider les circonstances atténuantes auprès de l'autorité pontificale et devant l'opinion civilisée. En outre, elle s'étaie sur toute une série d'indices concordants.
En fait, il y a longtemps que couvait, au cœur de la race allemande, la haine de la cathédrale de Reims. Gôrres, il y a cent ans, dans le Mercure du Rhin, ne poussait-il pas les envahisseurs de la France à dévaster les monuments du peuple ennemi? Ne s'écriait-il pas avec fureur : « Abattez, réduisez en cendres cette basilique de Reims où fut sacré Klodovig ; où prit naissance cet empire des Francs, faux- frères des nobles Germains! »
Mais, sans remonter si loin, sans rappeler à nouveau que cette nation, dont les intellectuels admiraient il y a quarante-cinq ans le bombardement de la flèche de Strasbourg, pouvait sans s'émouvoir assister à l'incendie des tours de Reims, il suffit de noter que, d'après les journaux allemands eux-mêmes, ce grand exploit de guerre était impatiemment attendu. Dès le 5 septembre, on pouvait lire dans le Berlincr Blatt: « Le groupe occidental de nos armées de France a déjà dépasse la seconde ligne des forts d'arrêt, sauf Reims, dont la splendeur royale, qui remonte au temps des lys blancs, ne manquera pas de crouler en poussière bientôt, sous les coups de nos obusiers de 42 centimètres. » Cette odieuse espérance était confirmée, quelques
jours après, par la menaçante proclamation que l'autorité militaire allemande faisait afficher sur les murs de la cité rémoise. Après une série d'injonctions rigoureuses, « la ville, édictait le général prussien, sera entièrement ou par* tiellement brûlée et les habitants pendus, si une infraction quelconque est commise aux prescriptions précédentes ».
Tous ces faits antérieurs atténuent singulièrement l'autorité de l'excuse allemande ; et cette excuse est encore infirmée par les faits concomitants. Seuls, au dire de l'ennemi, quelques shrapnellsjauraient été lancés sur la cathédrale; or, des bombes avaient déjà massacré les pierres! Le feu des artilleurs aurait été suspendu, ose-t-on prétendre, aussitôt détruit le fameux poste d'observation ; or, le bombardement s'est poursuivi longtemps après que ce poste, à le supposer réel, eût été rendu inhabitable !
La canonnade, au surplus, dont cette note aurait dû marquer le terme, a continué depuis lors avec acharnement. Plus tard, il est vrai, pour excuser par anticipation de nouveaux attentats, l'hypocrisie allemande est revenue à la charge. A la fin d'octobre, on nous annonçait que les incendiaires de Reims avaient eu la rare impudence de protester auprès du Vatican contre la profanation que commettait, d'après eux, l'armée française, en installant une batterie devant la cathédrale et un poste d'observation sur le sommet des tours ! Audacieuse absurdité que cette batterie postée au cœur d'une grande ville, entre des murs que ses obus auraient dû traverser d'abord, y compris ceux de la cathédrale elle-même, pour atteindre leur but 1 Le nouveau démenti de l'archiprêtre était presque superflu ; il n'en est pas moins précieux. « Au nom de Son Eminence le Cardinal Archevêque de Reims et au mien, déclare encore une fois le chanoine Landrieux, j'atteste qu'à aucun moment il n'a été établi de batterie sur le parvis, ni de poste d'observation sur les tours, et qu'il n'y a jamais eu ni cantonnement, ni stationnement quelconque de troupes à proximité de la cathédrale. »
Justement souffletés par cette protestation, les Allemands se sont nornés à la seule réplique dont ils étaient capables : ils ont poursuivi le bombardeaient. Sous prétexte de détruire un prétendu poste d'observation, dans une tour ébréchée dont il faut interdire l'accès ; sous prête:. te d'éteindre une batterie imaginaire, qui ne pourrait tirer un seul coup de canon, ils ont obstinément frappé, ils martyrisent encore avec frénésie la sainte et glorieuse basilique... Ils ne trompent, d'ailleurs, que les esprits prévenus qui veulent être trompés. Ils avaient cru s'innocenter aux yeux du Souverain Pontife ; et c'est au cardinal Luçon, archevêque de Reims, que Benoit XV a répondu : « Nous vous sommes reconnaissant de Nous avoir donné une relation détaillée de ces faits et de les avoir exposés dans leur exactitude. »
Cette inanité du prétexte inventé par les incendiaires allemands, pour pallier le plus retentissant de leurs attentats contre les églises, brise entre leurs mains toute la force de l'argument. Alors même qu'ils pourraient démontrer que tel sanctuaire a été détruit par raison stratégique, on garderait le droit de leur répondre que le bombardement perpétuel des édifices religieux a eu d'autres motifs que des causes militaires.
D'ailleurs, pour l'établir, il y a d'autres faits. Interrogez la cathédrale de Soissons : « Jamais, répond l'archiprêtre, la cathédrale n'a abrité ni un canon, ni une mitrailleuse, ni un soldat. Jamais elle n'a servi de point d'observation. » Questionnez les décombres d'Arras : « En admettant, proteste l'Evêché, que la cathédrale, par sa masse et sa hauteur, ait pu passer, aux yeux des Allemands, pour un poste propice aux observateurs, il est impossible d'en dire autant des autres églises sur lesquelles les bombes se sont acharnées dès les premiers jours. » L'évêque de Nancy : • Nous sommes convaincus qu'aucune église n'a été détruite en tout ou en partie pour des raisons militaires. » L'évêque de Saint-Dié : « Les Allemands continueront à prétendre que les Français ont utilisé les églises et les
clochers pour La défense ; c'est une affirmation mensongère. » Et le prélat d'ajouter : « Ce qui n'est pas moins certain, c'est qu'ils ont, eux, tranformé nos églises et nos clochers en forteresses... » Et c'est la vérité, corroborée par maints témoignages, et notamment par celui du chanoine Landrieux. Car il est vrai que, durant quelques jours, un poste d'observation fut établi sur la cathédrale de Reims : ce fut pendant l'occupation allemande.
Au fond, nos ennemis ne démolissent pas les clochers pour en chasser les observateurs ni les mitrailleuses. Mais, sur toute église apparaissant dans leur champ de tir, ils pointent a priori leurs canons, pour empêcher, puisqu'ils ne peuvent l'utiliser pour se défendre, que nous ne l'employions pour les combattre. Abus contraire aux conventions internationales, aussi bien qu'au respect des monuments sacrés ; mais l'Allemagne est au-dessus de tout !
Et puis, comptez- vous pour rien l'assouvissement des vieilles haines anticatholiques ? C'est même, en bien des cas, le motif essentiel.
Car enfin il ne suffit pas de protester que telle église a servi de poste à l'adversaire ou de piédestal à ses mitrailleuse. Comment, l'affirmation fùt-elle sincère, excuseraitelle encore, et l'écrasement obstiné de ces sanctuaires qui ne couvraient plus de leur ombre que des populations paisibles, et le bombardement tenace de ces clochers dont les restes branlants ne pouvaient plus abriter personne, et ces agressions aériennes contre des édifices éloignés du champ de bataille, et ces incendies méthodiquement allumés dans la maison de Dieu?...
N'eût-on prouvé contre les Allemands qu'un seul de ces sacrilèges attentats, leur volonté criminelle et sectaire en serait établie !
2° Les curés fauteurs de violence ?
Ayant entrepris de justifier la destruction des églises, il était naturel que les envahisseurs essayassent d'inno-
center L'acharnement contre les prêtres. Impuissants à laver le sang des victimes comme à bâillonner le cri des témoins, ils devaient invoquer une explication.
Explication qui leur fut aisée, tout autant que le crime. Ils avaient tué, ce qui est facile quand on a la force; ils ont calomnié, ce qui est très simple quand on a l'impudence.
Ils avaient même calomnié préventivement. Ils avaient pris soin de réveiller, dans l'âme de ces fils de Luther qu'ils poussaient à l'assaut d'un peuple catholique, les haines et les préjugés séculaires contre le clergé romain. J'ai montré quelle misérable et stupide caricature ils leur avaient faite du prêtre belge. Ils n'eurent pas de peine à leur persuader en même temps que ces ecclésiastiques prétendus sans morale et sans cœur avaient fanatisé les populations courbées sous leur influence. Cette hantise apparaît, dès le premier pas sur le territoire envahi, clans les cerveaux allemands.
Elle obsède, en effet, cet officier qui interroge un curé wallon. Le dixième rapport belge reproduit ce dialogue, qui semble une paraphrase du Loup et l'Agneau. « Monsieur, vous avez laissé faire contre nous la guerre de francs-tireurs. — Pardon, capitaine, j'ai recommandé à tout le monde de ne pas tirer. On a affiché cet ordre, les journaux l'ont reproduit. — Alors, monsieur, votre influence est bien minime... Puisqu'il en est ainsi, avec le canon nous allons tout démolir. » Mentalité identique, chez ces soldats, dont M. Nothomb a recueilli les carnets : « Tous ces gens, prétend l'un d'entre eux, sont excités par les prêtres, qui ont prêché dans les églises qu'ils devaient tirer sur les Allemands, et les tuer pour entrer au ciel. — Ils font aveuglément ce que leur ordonnent les prêtres, affirme un autre, s'inquiétant peu si leur obéissance les conduira à la mort ou non. » Dans ces intelligences dures et disciplinées, c'est la conviction obtuse et tenace, que rien ne pourra plus extirper et qui va bientôt jaillir en violences et en sacrilèges.
En somme, pour répéter la juste expression des enquê-
teurs officiels, les armées du Kaiser ont pénétré en Belgique avec l'obsession qu'on avait prêché contre eux « la guerre sainte. » Et le mot est d'une ironie profonde, appliqué à ce gouvernement qui se plaint qu'un peuple violé lui oppose une sorte de « guerre sainte », alors que lui-même, tout en invoquant avec ostentation le Dieu des chrétiens, s'efforce de déchaîner, sur la moitié de l'Europe chrétienne, la « guerre sainte » de Mahomet !
Ici, toutefois, une digression s'impose. 11 faut momentanément élargir ce travail au delà des cruautés commises contre les sanctuaires et les ministres de la religion.
Le clergé des provinces envahies aurait donc, au dire des Allemands, déchaîné, dans le peuple, une ruée de représailles et d'agressions contraires à la justice et aux lois de la guerre?
Où sont donc ces représailles? Où, ces agressions?
Les prétendues représailles belges et françaises. — Oui, les incendiaires de Reims et de Louvain, les massacreurs de vieillards, de femmes et d'enfants, les profanateurs d'objets sacrés, les violenteurs de femmes et de fillettes ont eu l'effronterie d'imputer des barbaries abominables aux populations piétinées sous leurs bottes.
La Belgique, à peine envahie — car il fallait immédiatement expliquer les fusillades et les déprédations — « la presse allemande, ainsi qu'en fait foi le rapport officiel, répand contre les femmes belges un odieux reproche, celui de crever le;? yeux aux blessés ». Mais la nation violée ne restera point sous le coup de cette calomnie ; ses clameurs de protestations forceront l'empire à s'émouvoir. « Les médecins des grands hôpitaux allemands sont interrogés ; ils déclarent n'avoir rencontré aucun cas de semblable cruauté. Le Vorwaerts, l'organe principal du socialisme allemand, ouvre une information; il s'empresse, le lendemain, de reconnaître loyalement que le grief manque de preuve. Les autorités veulent en avoir le cœur net. Une
Commission officielle d'enquête est nommée à Berlin; elle recherche, entend des témoins et, à l'unanimité, déclare n'avoir constaté aucun fait qui puisse être retenu à charge des femmes belges. »
L'inculpation, d'ailleurs, était si monstrueuse et si folle qu'elle ne pouvait résister à l'examen. Toutes les fois que les calomniateurs ont tenté de revenir à la charge, ils se sont brisés dès la première investigation. Un médecin hollandais, le docteur von der Goot, qui s'était rendu en Allemagne pour enquêter sur ces prétendues violences, a publié, dans le Tijd, d'Amsterdam, un rapport qui les réduit à néant. Bien mieux, la Gazette de Cologne, ayant poussé l'impudence, ou l'imprudence, jusqu'à faire appel au témoignage de médecins et d'aumôniers allemands en faveur de ces infamies, dont elle ne pouvait administrer la preuve, a dû enregistrer les démentis des autorités qu'elle invoquait.
Ces légendes hypocrites et venimeuses, importées en France, n'y ont pas obtenu plus de succès. Msr Turinaz a exprimé la vérité la plus claire et la plus générale, quand il témoigne, dans un document public : « Il n'est pas de diocèse en France, qui n'ait reçu des malades et des blessés allemands. Tous nos vénérés collègues ont, comme nous, visité ces blessés et ces malades, ils les ont interrogés. Partout ils ont constaté les soins qui leur étaient donnés avec une admirable charité et entendu l'expression de leur gratitude. » Et l'évêque de Nancy, dans une note, ajoute
cet exemple topique : « Le Gouvernement allemand a
affirmé qu'à Montbéliard un bon nombre de prisonniers avaient été cruellement maltraités. La réponse est écrasante. Il n'y a jamais eu de prisonniers allemands à Montbéliard, il n'y a eu qu'un malade, et il a reçu les soins les plus charitables. »
Rien ne subsiste donc de ce premier grief, qu'il ne serait utile de discuter plus à fond que s'il était appuyé d'arguments au moins plausibles. Reste le second.
Les prétendues agressions des civils. — 11 paraît donc que ce sont les prêtres qui auraient armé, contre les soldats allemands, le bras de leurs paroissiens fanatisés.
« Les civils ont tiré sur nous. » — C'est l'éternel réquisitoire, ânonné comme une leçon, déclanché comme un mécanisme, que les envahisseurs ont imaginé dès le premier jour et qu'ils ont repris constamment contre leurs victimes.
« Il est possible, admet le rapport belge, que des actes de résistance et même d'agression armée se soient produits sur quelques points, sans concert préalable. Mais la Commission d'enquête, après une instruction minutieuse, n'est point parvenue à relever un seul cas impliquant une participation directe aux hostilités qui soit attribuable aux populations civiles. C'est aux accusateurs d'apporter leurs preuves. »
Or, c'est justement ce que les accusateurs n'ont jamais essayé.
En faveur de l'attitude pacifique et disciplinée des habitants, le gouvernement belge a le droit d'invoquer une présomption capitale : je veux dire les précautions minu tieuses et réitérées qu'il a prises en vue d'empêcher toute agression de la part des civils. Instructions catégoriques, affiches placardées dans toutes les communes, enlèvement des armes, recommandations répétées des bourgmestres et des prêtres.
L'Allemagne assure que ces prescriptions n'ont pas été suivies; qu'elle le prouve ! En élevant cette accusation, elle incrimine directement le peuple belge et elle confesse indirectement ses propres « représailles » ; qu'elle établisse la culpabilité de celui-là et la légitimité de celles-ci.
Mais, encore un coup, c'est précisément ce qu'elle ne fait pas, ce qu'elle ne peut pas faire. Et elle ne le peut pas, pour ce simple motif : à savoir que ses officiers, n'ayant en général ouvert aucune enquête avant d'appliquer leur soidisant justice, sont désormais incapables, accusés d'avoir
assassiné des innocents, d'établir qu'ils n'ont exécuté que des criminels. En fait, dans la plupart des cas, ce ne furent point des exécutions, mais des meurtres ou des tueries. Témoins, d'après le 11e rapport, les massacres d'Andenne. Un coup de feu est tiré; par qui, on l'ignore, on ne le cherche pas, on ne veut pas le savoir; mais, à l'instant même, une mitrailleuse entre en action contre les habitants, un canon vomit contre leurs demeures. Quand des protestations s'élèvent, on les étouffe. « Quoiqu'on ne fût pas pressé par l'ennemi, insiste le rapport, et qu'on eût du temps devant soi, pas d'information régulière, pas de défense, pas de jugement. » A Dinant, fait observer M. Mélot, « M. Wasseige offrit de se laisser fusiller si l'on trouvait dans les cadavres allemands d'autres balles que des Lebel. On passa outre à cette demande ». Au surplus, serrés de près par M. Grondijs, plusieurs officiers allemands « ont été obligés de concéder que, dans toutes ces affaires, on n'a observé aucune des règles nécessaires pour la constitution de preuves judiciaires ».
Et quand, par hasard, un incident imprévu a fait obstacle à cette précipitation systématique, l'erreur ou le mensonge du grief allemand se sont avérés. Toutes les fois, remarque M. Mélot, que les accusateurs ont accordé l'autopsie des soldats prétendument abattus par des civils, « il a été prouvé que les morts avaient succombé à des balles de troupes françaises, belges... ou même allemandes! » Deux incidents typiques, à ce sujet, sont notés par les enquêteurs officiels. Auprès de Louvain, des paysans vont être exécutés comme assassins présumés de trois soldats allemands. Vient à passer le député Liebknecht. Il entend les protestations des condamnés, il les interroge, et, promptement, il acquiert la preuve que les soldats morts ont été victimes des carabiniers. Dans la commune de Brée, le 23 août, c'est un consul qui intervient : des cyclistes allemands ont été l'objet d'une agression; sans autre forme de procès, le bourgmestre et le doyen vont être passés par les armes ; le consul obtient un
délai, fait ouvrir une enquête; et l'on reconnaît que ce sont
des gendarmes qui ont mené l'attaque.
Ces instructions préventives ont été malheureusement exceptionnelles; mais les recherches postérieures engagées par la Belgique y ont très souvent suppléé, non pas, hélas ! en ressuscitant les morts, mais du moins en stigmatisant les assassins.
Pour se justifier d'avoir mis le feu à la ville d'Aerschot, d'en avoir pillé les demeures et massacré plusieurs citoyens, les Allemands avaient prétendu que le fils du bourgmestre, excité par son père, aurait tué le commandant de place. Or, il a été démontré qu'aucun argument n'avait été fourni pour établir que cet adolescent de quinze ans et demi, très pacifique, eût été l'artisan du meurtre, encore moins que son père, toujours attentif à prêcher le calme et à en donner l'exemple, en eût. été l'instigateur. M. Grondijs, au contraire ,a constaté que le commandant d'Aerschot avait été frappé, sur son balcon, par un coup de feu tiré de la place encombrée de soldats.
A Louvain, les monstrueuses « représailles» exercées par les Allemands auraient été « provoquées », d'après eux, par les agressions de certains habitants. Quels habitants? Nul n'a jamais pu le savoir. M. Grondijs a interrogé deux officiers allemands; l'un a incriminé le frère du bourgmestre, l'autre son fils; or, le bourgmestre de Louvain n'a jamais eu de frère et voilà dix ans qu'il a perdu son fils unique. D'autres témoins ont demandé de quelles demeures étaient partis les coups de feu tirés sur les troupes ; on leur a désigné tour à tour un édifice notoirement inhabité et une maison occupée par deux vieillards impotents. En réalité, le désastre de Louvain n'eut d'autre cause qu'une panique de la garnison, panique dont on a vu plus d'un exemple et qui, dans cette forteresse intellectuelle de la Belgique, ne fut peut-être pas involontaire. Car, d'après les dépositions recueillies par M. Grondijs, deux soldats allemands furent découverts embusqués derrière un mur, à l'abri duquel ils
tiraient des coups de feu qui devaient paraître imputables aux habitants. Ruse abominable, mais qui n'est pas exceptionnelle. A Battice et à Bligny, par exemple, au témoignage de M. Nothomb, la tuerie n'eut pas d'autre origine.
Ce qui est vrai de la Belgique l'est aussi de la France. Mais la preuve est surabondamment faite, et il suffira de i'étayer de quelques incidents. Nos ennemis prétendent qu'à Saint-Dié, des gens du peuple ont assailli leurs troupes ; M. Jensen, industriel danois établi dans cette ville, où il fut témoin de l'invasion allemande, inflige à cette allégation, dans le Derlingske Tidende de Copenhague, un démenti formel. A Lavignéville, dans la Meuse, on arrêta comme francs-tireurs et l'on entraîna dans les prisons d'Allemagne les sieurs Woimbée et Fortin; il est établi, par le dernier rapport français, que ces deux « francstireurs » sont des vieillards infirmes. Enfin, de l'évêché de Saint-Dié, l'on m'apprend qu'à Etival, on a fusillé, sous le même prétexte, un malheureux notoirement idiot.
Constatons cependant que M. Grondijs avoue qu'à sa connaissance, un soldat allemand fut tué par un civil belge. Le « crime » fut commis à Linden. Ce civil avait une fille et ce soldat violait l'enfant sous les yeux du père étroitement ligotté. L'homme se dégagea, saisit une arme et tua la brute. Pour punir cet assassin, les officiers allemands l'attachèrent à ses meubles et le brûlèrent avec sa maison. Après quoi, ils incendièrent le village entier. Justice allemande!
Que reste-t-il, en résumé, de l'inculpation portée contre les prêtres? Ils sont responsables, au dire de l'ennemi, des violences et des attentats commis par les habitants. Mais l'accusateur ne peut démontrer ni ces attentats, ni ces violences. Il n'y a même plus matière à discussion. Pas n'est besoin de justifier un prévenu, quand on reconnaît le crime inexistant.
La vérité, c'est que le clergé belge et français — ce clergé calomnié, vilipendé, brutalisé, emprisonné, torturé, massacré — a prêché partout, avec l'amour de la patrie, le respect de l'ordre et du droit. « Il n'a pas cessé d'exhorter ses ouailles au calme », atteste à son honneur la Commission belge. Et la Gazette populaire de Cologne avoue, ellemême, en dernière analyse : « Le reproche que le clergé belge aurait participé à des hostilités ne peut plus être pris au sérieux par personne actuellement (1). » Bref, on peut appliquer à tous ses membres le témoignage solennel que le cardinal Mercier rend en faveur des prêtres de Malines : « J'affirme sur l'honneur, et je suis prêt à déclarer sous la foi du serment, que je n'ai pas jusqu'à présent rencontré un seul ecclésiastique, séculier ou régulier, qui ait excité la population civile à se servir d'armes contre l'ennemi. Tous, au contraire, ont obéi fidèlement aux instructions épiscopales qu'ils avaient reçues, dès les premiers jours d'août, et qui leur prescrivaient d'user de leur influence morale auprès de nos populations, pour les porter au calme et au respect des règlements militaires. »
Conclusion.
Mais, au fait, discuter les prétextes allemands, ce n'est pas encore poser la question sur son véritable terrain. Mgt Baudrillart, dans sa poignante et lumineuse confé-
(1) Au dernier moment, je recueille dans le II' Siècle, une autre citation, plus décisive encore, empruntée à la revue scientifique allemande Der Fels. M. Lorenz Mûller y déclare, en propres termes : « Officiellement, il n'a été établi aucun cas où on aurait tiré de tours d'églises avec l'aide de prêtres. Tout ce qui est connu jusqu'à présent et qui a fait l'objet d'une enquête, au sujet de prétendues atrocités attribuées aux prêtres catholiques au cours de celte guerre, a été trouvé faux et totalement imaginé sans exception aucune. »
rence sur l'attentat de Louvain, a merveilleusement circonscrit le problème :
« Que quelques civils aient ou n'aient pas tiré sur des soldats, cela ne change pas le caractère de l'acte commis par les Allemands.
« Que dès le début de la campagne, ils aient dit et imprimé : « Si un seul civil tire sur nos troupes, nous « rendrons toute la population responsable, nous mettrons la « ville à sac et nous massacrerons tout ou partie des habi- « tants », qu'importe!
« Ou c'est une convention et elle n'a de valeur que si elle a été acceptée par l'autre partie ; ou c'est un édit, et il ne peut valoir que si celui qui le promulgue a juridiction sur ceux à qui il l'intime; ou c'est une mesure de légitime défense, et pourqu'elle demeure légitime, elle doit respecter, plus encore que les règles du droit international, les règles générales de la justice, c'est-à-dire proportionner le châtiment à la faute et ne pas frapper l'innocent avec le coupable.
« Il ne suffit pas que je dise : « Si vous faites ceci, je « ferai cela », pour que j'aie le droit de le faire. Autrement le moins scrupuleux et le plus cruel, pourvu qu'il soit aussi le plus fort, aura toujours raison. »
C'est l'évidence. 11 en ressort que les Allemands, leurs accusations fussent-elles établies, n'en seraient pas moins coupables. Peut-être même le seraient-ils davantage, ou du moins leurs attentats plus évidents. Car, pour se justifier d'un crime, arguer d'un motif inopérant, c'est tout ensemble avouer la matérialité de l'acte et reconnaître qu'il fût accompli sans cause légitime.
Tel est le cas de nos ennemis.
La disproportion est flagrante, entre les agressions qu'ils imputent aux citoyens des provinces envahies et les représailles qu'ils ont exercées contre eux.
Le Décalogue, la morale naturelle et le droit des gens sont d'accord pour défendre et pour réprouver le pillage et la dévastation du bien d'autrui, la ruine et la profanation
des objets sacrés, les répressions collectives et aveugles qui atteignent l'innocent avec le coupable et parfois même l'innocent pour le coupable, les sévices et les mauvais traitements contre une population désarmée, contre un blessé, contre un captif, les meurtres et surtout les outrages à la pudeur des femmes.
Or, de tous ces forfaits, les Allemands se sont rendus coupables. Et pourquoi? J'admets momentanément leurs allégations : parce que des civils auraient tiré sur eux!
Ils auraient fusillé ces patriotes affolés et exaspérés, nul n'aurait rien à dire ; c'est le droit de la guerre.
Mais livrer ces malheureux à la torture; incendier leurs villages et massacrer une partie de leurs concitoyens; injurier, frapper, emprisonner des vieillards, des femmes et des enfants ; bombarder ou pétroler des églises ; porter une main brutale et sacrilège sur les reliques des martyrs et les vases des autels; malmener, outrager, assassiner des prêtres; violer enfin des femmes, des lillettes et des religieuses, — ce sont là des crimes inexpiables. Aucune ivresse, aucune provocation, devant aucune conscience humaine, ne saurait en atténuer l'horreur!
N'en cherchons pas l'excuse! Essayons seulement d'en découvrir l'exolication!
Cette explication n'est-elle pas dans la conception antichrétienne et barbare que l'esprit allemand s'est forgé, des nécessités de la guerre et des droits de la force?
Oui, à la racine de ces atrocités, se révèle une philosophie égoïste et brutale.
Quand on entend ce pétrisseur des cerveaux allemands que fut Nietzsche affirmer que « c'est la bonne guerre qui justifie toute cause »; le célèbre professeur Lasson, enseigner que « qui a la force peut créer un nouvel état de choses, qui sera aussi bien le droit que le précédent », que, d'ailleurs, « ce n'est pas une question de droit, mais une question d'intérêts d'observer les traités », et qu'enfin, un état de choses, « où le faible est la proie du plus fort... peut être
qualifié de moral parce qu'il est rationnel » ; le juriste connu, Dr. Strupp, autoriser les troupes envahissantes à déclarer toute une ville « coupable des actes de chacun de ses habitants »; le général von Hartman élever « le terrorisme 9 à la hauteur d'un «principe militairement nécessaire»; un catholique enfin, comme le député Erzberger, soutenir que « plus une guerre est cruelle, plus elle est douce, parce que la conclusion en est plus rapide », — alors, on ne s'étonne plus de certaines proclamations, de certaines menaces et de certains aveux, qui affichent un mépris féroce et absolu des lois les plus incontestées de la guerre et des principes les plus certains de l'humanité.
Proclamer passibles de mort les habitants qui garderont une arme en leur possession, qui resteront dehors après l'heure fixée, qui n'obéiront pas instantanément à l'injonction de lever les bras, qui dépasseront de nuit certaine limite ou qui colporteront des nouvelles jugées fausses; arrêter, dans chaque rue, jusqu'à dix otages et les menacer d'une fusillade en bloc au moindre attentat ; ordonner, comme le général Stenger, de la 58e brigade, l'impitoyable assassinat de tous les prisonniers et de tous les blessés; déclarer que les soldats allemands pourront se faire respecter « par tous les moyens », ce n'est rien autre chose, après tout, que l'affirmation des droits de la force et l'application du terrorisme nécessaire.
Le commandant von Bulow s'enorgueillit d'avoir châtié les citoyens d'Andenne en brûlant toute la ville et en y fusillant cent personnes. Ce n'est qu'un disciple de Nietzsche! Un professeur de Louvain questionne une sentinelle sur les causes de l'incendie et du massacre : « Il a fallu, répond l'Allemand, punir les innocents avec les coupables ! » Ce n'est qu'un élève de Lasson! « On a fait sauter le pont de fer, écrit dans ses notes un fantassin du 32e de réserve; à cause de (moi les rues sont incendiées par nous et des civils fusillés. » Ce n'est que la mise en action des théo-
ries de Strupp. A M. Grondijs, un autre soldat raconte avec sérénité que, pour venger le commandant d'Aerschot, on a, « comme de droit » passé par les armes une partie de la population. Il ne fait qu'exécuter la consigne de von Hartmann. Un autre explique ingénument : « Nous avons l'ordre de tirer sur tous les fuyards. » Hélas! le chef qui a donné cet ordre avait peut-être lu les déclarations d'Erzberger !
Toutes ces violations du droit naturel et des conventions internationales, — et j'en pourrais citer indéfiniment, — ne constituent, en effet que la pratique normale du terrorisme érigé en système, de la force élevée au niveau d'un principe et de la cruauté proposée comme méthode humanitaire.
Et, dans tous ces procédés, dans toutes les théories qui les engendrent, il y a une telle puissance de logique antichrétienne, que ceux qui les préconisent ou qui les emploient ne feront après tout que suivre leur pente et obéir à leur élan, quand ils s'en prendront aux églises et aux prêtres, gardiens de la justice et de la charité! Msr Turinaz a donc raison lorsqu'il affirme que la guerre allemande aboutit tout droit, non seulement « à la destruction de l'Eglise catholique, de son autorité et de ses doctrines », mais encore « à la destruction de toutes les lois, de tous les droits, de toute la morale, de tous les principes dont vit l'humanité tout entière ».
Et quand nos ennemis, appelant la protection de Dieu sur leurs armes, osent couvrir de l'autorité divine des barbaries qui ne sont même pas compatibles avec la dignité humaine, ils ne font que couronner leur besogne antireligieuse d'un suprême outrage à l'Auteur de la religion.
François VEUILLOT.
L'aumônerie militaire et la situation canonique des prêtres dans l'armée française. La piété des prêtressoldats.
Très nombreux sont les prêtres catholiques que la guerre a mobilisés et qui servent dans l'armée française.
On s'est demandé si leur situation canonique n'était pas irrégulière.
Pour répondre avec clarté à celte question, il importe de ne pas confondre trois catégories bien différentes : 1° les aumôniers militaires ; 2° les prêtres non-combattants, mobilisés dans des services d'administration ou de santé ; 3° les prêtres combattants.
Les aumôniers militaires. — La régularité de leui situation ne fait point de doute. Le Bref de Pie IX, quœ catholico (en date du 6 juillet 1875), accorde aux aumôniers actuels de l'armée française, dûment approuvés par leur évêque, des pouvoirs spéciaux c dont ils « pourront user, sans avoir à les soumettre aux Ordit naires des lieux dans lesquels l'armée passerait ou « séjournerait *. L'interprétation donnée par S. E. le
cardinal Merry del Val, secrétaire d'Elat, dans sa lettre du 14 septembre 1913 au cardinal-archevêque de Reims, montre que ce Bref garde, à l'heure actuelle, toute sa valeur.
De fait, il y a plus de 300 prêtres aumôniers militaires. Les uns sont aumôniers officiels, en vertu de la loi du 8 juillet 1880 et des décrets des 27 avril 1881 et 5 mai 1913. D'autres sont des aumôniers auxiliaires, agréés par l'autorité militaire.
Le décret ministériel du 5 mai 1913 avait légèrement augmenté le nombre des aumôniers titulaires : ils étaient, dans chaque corps d'armée, deux au groupe de brancardiers de corps et un par groupe de brancardiers de division; en outre, chaque division de cavalerie avait son aumônier, ce qui faisait, par conséquent, environ 4 ou 5 aumôniers titulaires par corps d'armée.
Cependant l'opinion catholique trouvait, ajuste titre, ce chiffre encore insuffisant. Le regretté comte Albert de Mun se fit son éloquent interprète et réussit à faire c agréer » des aumôniers auxiliaires, dont le nombre a doublé, à peu près, celui des titulaires. Parmi tous les éclatants services que ce vaillant chrétien a rendus à l'Église et à la France, il faut mettre en bon rang son œuvre des Aumôniers volontaires, celle qu'il qualifiait « la plus belle de ma vie », comme le rapporte M. Geoffroy de Grandmaison dans son intéressant article du Correspondant (1).
Dans la seconde semaine d'août 1914, S. Em. le cardinal-archevêque de Paris envoya à M. de Mun un membre de sa maison archiépiscopale, qui trouva le
(1) La dernière œuvre du comte Albert de Mun, Les Aumôniers militaires volontaires.
député très soucieux de l'insuffisance du nombre des aumôniers. « La question de l'aumônerie me préoccupe horriblement, dit-il; je suis accablé do demandes, de lettres et de visites; mais je ne vois pas de solution; m'en apportez-vous une? — Il y en aurait bien une; mais nous sommes impuissants à la faire aboutir sans votre concours. — Qu'est-ce que vous proposeriez? — Il me semble que tous nos efforts pour faire augmenter le nombre des aumôniers titulaires n'aboutiront pas, ou n'aboutiront qu'à peu de chose; c'est donc d'un autre côté qu'il faudrait s'orienter; pourquoi ne tenterionsnous pas la constitution d'une espèce de corps franc, un corps d'aumôniers hors cadres, qui ne seraient pas reconnus, cela va de soi, mais qui n'en rendraient pas moins des services? Nous les recruterons; les catholiques auront à cœur de ne pas les abandonner; mais — et c'est là le point délicat — il faut qu'ils puissent atteindre le front et, pour cela, il est indispensable de s'assurer au moins la tolérance de l'autorité militaire. » Le député et l'ecclésiastique prirent rendez-vous pour le même jour. Une heure après, ils se retrouvaient dans un bureau ami; la question de l'accès au front y fut retournée sous toutes ses faces, mais toujours sans qu'on y vit clair. Puis, brillamment, avec touL l'entrain d'un jeune capitaine de cuirassiers qui mène une charge victorieuse, le comte de Mun gagna le ministre de la Guerre à sa cause, obtint plus qu'on n'osait l'espérer; le bureau des Aumôniers volontaires était fondé. Que ce succès répondit aux vœux des catholiques, on le vit bien par l'enthousiasme de la souscription ouverte dans Y Echo de Paris.
La disparition du comte de Mun n'interrompit pas son œuvre. Habilement conduite par ses collaborateurs,
MM. Geoffroy de Grandmaison et François Veuillot, non seulement elle continue à recruter des aumôniers pour remplacer les malades, les blessés ou les défunts — car hélas ! l'aumônerie militaire compte aussi ses morts — mais elle a réussi à donner aux aumôniers « agréés » une situation administrativement plus stable et j'ajouterai « plus confortable ».
Auprès des aumôniers titulaires ou agréés se rencontrent enfin des aumôniers purement volontaires. Tantôt ce sont des prêtres ou des religieux qui, au départ des troupes, se sont joints à elles, les accompagnent sans mission ni reconnaissance militaire, mais sont adoptés par nos braves troupiers, comme certains de ces gamins de 12 à 15 ans qui ont suivi l'armée; — tantôt ce sont des prêtres-soldats à qui leurs chefs ont confié le soin d'assurer le service de l'aumônerie. Titulaires, agréés et volontaires, les aumôniers sont certainement plus de 300.
De son côté, l'amiral Bienaimé travaillait pour le rétablissement des aumôniers de la marine. Le ministre compétent reconnaissait qu'il était très utile de mettre en œuvre tous les moyens propres à exalter le courage de nos marins. Le 7 août, un décret et un arrêté ministériels nommaient « un aumônier temporaire de la flotte, pour la durée de la guerre, sur chaque bâtiment et sur chaque navire monté par un vice-amiral ou par le contre-amiral commandant la 2e escadre légère ». Si mes renseignements sont exacts, il y aurait actuellement 14 aumôniers de marine.
Les prêtres mobilisés non-combattants. — Cette catégorie paraît être la plus nombreuse. Elle comprend en effet:
1° Les prêtres âgés de 30 à 46 ans, qui, avant la loi sur la séparation de l'Église et de l'État (en 1905), ont occupé à 26 ans un poste concordataire, etont été versés de droit dans le service de santé (1). Ces ecclésiastiques sont régis par la loi inililaire du 15 juillet 1889, en vertu de laquelle ils sont affectés « en cas de mobilisation « au service de santé. Ce droit leur a été expressément reconnu par divers actes du pouvoir (2).
En conséquence, tous les ecclésiastiques, ayant 30 ans et plus et remplissant les conditions requises, sont mobilises comme infirmiers, brancardiers, mais non comme combattants ;
2° Les prêtres, quel que soit leur âge, que leur santé a dispensés du service actif et fait classer dans les services auxiliaires ; on entend par services auxiliaires les services de bureaux, d'administration, d'intendance, etc.
Ainsi donc les ecclésiastiques mobilisés, mais affectés soit au service de santé, soit aux services auxiliaires, sont des non-combattants ; et c'est, de beaucoup, le plus grand nombre des 20.000 prêtres français mobilisés dans cette guerre.
Sans doute les Évêques ont fait entendre leurs légitimes protestations, quand la loi de 1889 a aboli le privilège ecclésiastique de l'exemption militaire, mais l'équité oblige à reconnaître que cette loi n'a pas placé cette catégorie de prêtres-soldats dans une situation
1 classes 1889 à 1905. La loi française, il est vrai, maintient dans Tannée jusqu'à l'âge de 48 ans ; mais les ecclésiastiques appartenant aux classes 1888 et 1887 sont régis par la loi du 27 juillet 1872. La dispense que leur confère celle loi est 'iefinitivement acquise, suivant une décision récente de M. le Ministre de la Guerre. Ils ne sont doncpas susceptibles d'être convoqués aux armées.
(2\ Art. 99 de la loi du 21 mars 1905. Arrêt du Conseil d'État du 31 mars 1911. Circulaires du Ministre de la Guerre des 11 août 1911, 11 et 22 novembre 1914.
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canonique, à proprement parler, irrégulière ; elle leur facilite, au contraire, dans le service de santé, leur ministère auprès des blessés et des mourants, dans des conditions souvent plus favorables que celles où se trouvent parfois les aumôniers militaires eux-mêmes. Les fonctions qu'ils remplissent et les services qu'ils rendent leur assurent une réelle autorité.
Les prêtres combattants. — Cette catégorie comprend :
1° Les prêtres âgés de moins de 30 ans (classes 1905, 1906, etc.);
2° Les prêtres de tout âge, n'ayant jamais appartenu au clergé concordataire et qui ne sont pas affectés aux services auxiliaires.
A première vue, pour les ecclésiastiques de cette catégorie, mais pour ceux-là seuls, un doute pourrait s'élever sur la régularité de leur situation canonique ; le Droit ecclésiastique, en effet, frappe d'irrégularité, dans certains cas, le clerc qui prendrait part aux hostilités. Mais la question a été tranchée par une décision importante de la Sacrée Pénitencerie.
Si ces prêtres sont vraiment des combattants, on ne peut dire cependant que ce soit de leur plein gré. En France, le service militaire est obligatoire pour tous les citoyens, sans distinction; le prêtre incorporé dans le service armé subit une nécessité de fait qu'il ne dépend pas de sa volonté d'éviter , et, si la guerre l'expose à contracter une irrégularité, ce ne peut être que le résultat d'une contrainte que les circonstances lui imposent. Afin de remédier, en partie, aux conséquences de cette pénible situation, la Sacrée Pénitencerie, consultée par un évêque français, a répondu, le 18 mars 1912: l ) i e dans le cas où les clercs auraient encouru
l'irrégularité en combattant (quam pugnantes forte incurrerint....licet forte in irregularitatem inciderint...) les effets de cette irrégularité seraient provisoirement suspendus ;
2° Qu'en conséquence les clercs combattants peuvent agir, pendant la durée des hostilités, comme si l'irrégularité n'existait pas, c'est-à-dire d'une part administrer, d'autre part recevoir les sacrements (Sacrum facere et sacramenta ministrare valeant non obstante irregularitate... admittantur ad sacramenta);
3° Que cette permission d'agir provisoirement, tant que dure la guerre et comme si l'irrégularité n'existait pas, ne supprime cependant pas cette irrégularité si elle a été contractée ; que, par conséquent, une fois la paix signée, le clerc combattant est tenu de recourir à l'autorité compétente pour s'en faire relever, s'il y a lieu (bello vero composito, recurrant ad competentem auctoritatem).
Enfin, dans le même acte, la Sacrée Pénitencerie dispense de l'obligation du bréviaire tout clerc majeur mobilisé, qu'il soit ou non combattant ; et déclare que tout soldat convoqué à la guerre peut être absous par n'importe quel prêtre (a quovis obvio sacerdote).
Cette décision de la Sacrée Pénitencerie a eu pour heureuse conséquence de mettre à l'abri de toute inquiétude la conscience des clercs contraints par les circonstances de prendre part aux combats, en régularisant provisoirement leur situation canonique (1).
(1) Voici le texte de cette importante décision concernant l'irrégularité :
« S. Pœnitenliaria bénigne indulgetut sacerdotes militantes, cetoris paribus, inter bellicaa operationes Sacrum facere et sacramenta ministrare valeant non obstante irregularitate quam pugnantes forte incurrerint; bvllo vero composito recurrant ad competentem auctorilatem.
Il convient d'ajouter que l'autorité ecclésiastique essaie, par les moyens en son pouvoir, d'entretenir chez les prêtres aux armées leur vie sacerdotale. Les journaux ont reproduit la remarquable lettre qu'à l'occasion de la nouvelle année le cardinal Amette a adressée à tous ses prêtres mobilisés et dans laquelle il leur donne paternellement de sages conseils pour la sauvegarde de leur vie spirituelle. Par les soins de l'archevêque de Paris, des récollections spirituelles sont organisées dans les principales gares régulatrices de l'archidiocèse, à l'intention des nombreux ecclésiastiques qui servent dans les trains du service de santé. Ces initiatives ne sont pas particulières à Paris ; dans plusieurs autres diocèses, des efforts du même genre ont été enlrepris.
Signalons encore les Bulletins destinés spécialement aux ecclésiastiques sous les armes. L'Œuvre des campagnes, sous le titre Prêtres-soldats de France, publie des lettres bi-mensuelles d'information et de pratique
Nibil autem obstat quominus ipsi sacerdotes, aliique clerici militantes, licet forte in irregularitatem inciderint, admittantur ad sacramenta. » La Sacrée Pénitencerie a également approuvé l'usage, que quelques-uns avaient reproché à nos aumôniers, d'admettre à la communion les soldats après une absolution commune donnée avant le combat (février 1915). A la question qui lui a été posée : « Est-il permis, avant d'admettre les soldats à la communion, de se contenter de leur donner collectivement l'absolution commune sans confession préalable, en leur demandant seulement la contrition requise? » la S. Pénitencerie répond : « Affirmativement, conformément à l'avis du Souverain Pontife. Rien n'empêche les soldats aintfi absous de recevoir l'Eucharistie. Les aumôniers militaires auront soin toutefois, au moment opportun, d'instruire les soldats qu'une telle absolution ne produit ses effets que s'ils sont bien disposés et que s'ils gardent l'obligation de faire leur confession dans son intégralité s'ils échappent au péril. »
pastorales. La maison de la Bonne Presse édite un Bulletin du même genre, le Prêtre aux armées. Ces publications, demandées et encouragées par plusieurs évèques, ont pour but d'aider les ecclésiastiques mobilisés à se souvenir qu'ils sont prêtres pour l'éternité. L'expérience montre, au reste, qu'ils ne l'oublient pas. Nombreuses sont les messes célébrées, grâce à eux, comme au temps de Jeanne d'Arc, en plein champ de bataille, nombreux les blessés et les mourants réconciliés avec Dieu avant de paraître devant son tribunal, et les hommes revenus à la pratique de leurs devoirs religieux, un instant oubliés. Quand ils auront la joie de reprendre leur soutane, ils auront aussi la joie de se retrouver dans un troupeau agrandi et dans une France unie qui les traitera comme les meilleurs de ses fils (1).
H. Gouget, Chanoine honoraire,
Sous-directeur des œuvres diocésaines de Paris.
(1) Sur cette grave question de la et Piété des Prêtres-Soldats », M. le chanoine Ardant a bien voulu nous envoyer l'importante note que voici :
Les aumôniers militaires sont aisément maintenus dans la ferveur par leur magnifique apostolat. Malgré une existence nomade, en dépit des marches pénibles ou des chevauchées fatigantes, toutes leurs occupations convergent si directement vers Dieu et les âmes, qu'ils n'ont pas de peine à sauvegarder leur vie sacerdotale. Les prêtres-soldats y parviennent aussi, mais avec plus de difficultés et de mérites.
Parlons d'abord des combattants. Dans notre divi-
La religion de nos soldats: notes d'un aumônier militaire.
/. — Esprit religieux, cérémonies et prit tiques religieuses dans l'armée française.
Je voudrais noter ici les observations que j'ai faites pendant six mois de campagne sur les sentiments religieux de l'armée. Une première remarque s'impose,
sion, ils ne sont que quatre : un sergent, deux fourriers et un caporal. Le régime de la guerre de tranchées les amène à périodes fixes dans un cantonnement à proximité d'une église ou dans le voisinage des aumôniers : ils ont alors toute facilité pour dire la messe, faire leurs prières et lectures, se confesser, visiter le Saint Sacrement. Les officiers leur laissent volontiers les loisirs nécessaires; je connais même un capitaine qui assiste régulièrement à la messe de son fourrier. En première ligne, il n'a pas été possible jusqu'à présent à ces ecclésiastiques de célébrer ; avec le beau temps et grâce aux chapelles de campagne, ce sera peut-être quelquefois réalisable. Mais clans cette situation à proximité de l'ennemi, toujours en danger prochain de mort, comment le prêtre-soldat ne serait-il pas soutenu par la pensée constante de la présence de Dieu? Il a d'ailleurs un ministère actif et fructueux auprès de ses camarades. Beaucoup lui demandent d'entendre leurs confessions. Quand les tranchées sont bombardées, il les parcourt et donne de nombreuses absolutions. C'est ainsi que l'abbé B... a été blessé l'autre jour. Son zèle apostolique et son mépris du danger ont profondément édifié les troupes. Dans les charges et les marches sous le feu, le prêtre a un rôle splendide.
L'abbé L..., atteint grièvement de plusieurs balles, se traînait encore sur les genoux pour continuer à con-
c'est le grand respect du soldat pour le prêtre. J'ai lu dans quelques journaux qu'on se demande si les aumôniers militaires ne pourraient pas adopter un costume spécial qui laisserait plus de liberté à leurs mouvements. Gomme ce serait dommage de renoncer à la simple et populaire soutane française ! On peut aisément la relever dans la ceinture et marcher sans gène. Sur le champ de bataille comme à l'ambulance ou au cantonnement, le troupier reconnaît le costume sa-
soler et à absoudre. Sa capote ouverte laissait voir un grand crucifix d'argent.
— Mes amis, criait-il, je suis prêtre et je ne crains pas la mort.
« Ah! monsieur l'aumônier, me disait un séminariste, vous avez raison de dire que le canon est un bon prédicateur. Je crois bien que je ne ferai jamais une meilleure méditation sur la mort que celle de la semaine dernière. Je suis resté trente heures au petit poste, appuyé sur le corps du sergent G... qui venait d'être tué et qu'on ne pouvait encore enlever. Il m'était impossible de faire un mouvement sans le toucher. Je l'ai senti se refroidir graduellement et j'ai vu couler tout son sang par une affreuse plaie. Je crois bien être persuadé, pour ma vie entière, du peu que nous sommes. »
Les prêtres-infirmiers et brancardiers sont plus nombreux : j'en connais trente-trois autour de nous. Ils couchent dans les granges avec leurs camarades et ne peuvent transporter avec eux que le sac et la musette réglementaires. Mais la chambre de l'aumônier, la sacristie de l'église sont des centres où ils se réunissent pour vaquer à leurs exercices de piété, causer entre eux, faire leur correspondance, lire quelques revues.
La première préoccupation des aumôniers a été de faciliter à tous les prêtres la célébration quotidienne de la sainte messe. Ils ont pu y parvenir grâce à la gêné-
cerdolalqui lui rappelle son curé, son village, son foyer, sa première communion. Il le respecte et le salue.
Dans noire division les aumôniers ne portent pas les trois galons et cependant ils reçoivent le salut de tous
rosité des fidèles de France et aussi grâce à la piété de ces ecclésiastiques.
Il fallait d'abord se procurer des ornements, du linge, des hosties, du vin, des cierges. Très souvent, les églises des villages que nous traversons sont en ruines. En tout cas, elles n'ont qu'un ou deux calices, peu ou point de provisions pour la matière du Saint Sacrifice. L'oeuvre de No tre-Dame-du- Salut nous a généreusement donné trois autels portatifs et nous ravitaille en vin et en hosties. Quelques amis nous envoient de la cire. Avec les chapelles des aumôniers et les ressources fournies par l'église de notre cantonnement, nous avons pu monter cinq autels. Il faut, en effet, que les messes soient dites de grand matin, car les corvées commencent de bonne heure et dans notre groupe divisionnaire dixhuit brancardiers sont prêtres. On commence à célébrer dès cinq heures. Ceux qui partiront pour la scierie ou pour la relève des blessés passent les premiers. Je sais une ambulance où les messes se disent dès quatre heures, parce qu'on n'a qu'un calice. Dans une division voisine, les prêtres devaient même se lever à trois heures. Et ils acceptaient généreusement ce surcroît de fatigue.
Pendant leur journée de marche et de travail, les ecclésiastiques brancardiers ou infirmiers ne peuvent guère que réciter le rosaire et je sais qu'ils y sont fidèles. Mais chaque soir, après « la soupe », ils se retrouvent à la réunion que nous tenons à l'église. Ils nous aident à organiser le chant; l'un d'eux lient l'harmonium. A tour de rôle ils président le salut, et quand la cérémonie est achevée pour les soldats, le Saint Sacrement est encore entouré par une garde d'honneur sacerdotale qui prolonge son adoration.
les hommes, et la plupart des factionnaires leur présentent les armes.
L'aumônier est sans doute l'ami, le confident, le bienfaiteur, « la maman », mais il est d'abord et surtout le prêtre. On lui demande un crayon, un bout de bougie, de la graisse pour les pieds, mais on vient surtout vers lui pour lui demander un bon conseil, une consolation, un encouragement, pour se réconcilier avec le Dieu qu'il représente.
Ce respect pour le prêtre, le soldat le manifeste aussi pour la maison de Dieu et pour tout ce qui touche au culte. Quand nous disions la messe en plein air, parles fraîches matinées d'automne, nous invitions toujours l'assistance à ne se découvrir que pour l'élévation. Mais dès l'introïbo, tous les képis étaient enlevés et l'on sait que les troupiers ont toujours la tète couverte même devant leurs chefs. Le Bon Dieu est le grand chef qui leur paraît mériter encore plus d'hommages que le général.
L'entrée d'une troupe à l'église est toujours très longue. Ou achève une conversation, on prend une dernière bouffée avant de jeter la cigarette, mais surtout chaque soldat tient à prendre lui-même de l'eau bénite et à se signer lentement. Beaucoup arrivent longtemps avant l'heure fixée pour nos cérémonies. Or, ils ne parlent presque pas, ou échangent quelques mots à voix basse.
Jamais nos cérémonies ne paraissent trop longues, qu'il s'agisse de messe, de salut, d'absoute pour les morts du régiment ou du bataillon, les églises sont toujours trop étroites. Les architectes qui les construisirent n'avaient pas prévu semblables affluences. Si quelque devoir militaire force à partir avant la fin de l'office, on
s'en va à regret. Mais la foule ne consent même pas à s'écouler pendant le cantique de sortie, elle veut l'entendre jusqu'au bout.
Les chants simples populaires militaires, sont d'une grande attraction. Les soldais comprennent et sentent ce qu'il chantent. Les cantiques de Jean Vezére nous ont été d'utiles auxiliaires. La Prière du Soldat, sur l'air du Clairon, de Déroulède ; le Stabat des Morts au champ d'honneur; la Prière pour les prisonniers font pleurer littéralement beaucoup d'hommes. Le Cantique à Jeanne d'Arc a aussi grand succès, et on lance le refrain avec toute la « furia francese ». Prouvençau et Catouli fait vibrer l'âme du Midi. Les Noëls enfin sont exécutés avec entrain. On se prête volontiers aux répétitions que nous faisons pour assouplir les voix trop rudes. On nous signale les chanteurs « à la riche » qui viennent souvent, dJailleurs, offrir spontanément leurs services.
Nos cantiques sont si aimés qu'on les fredonne dans les granges du cantonnement. L'autre jour les sousofficiers d'une « popote » chantaient la « Prière du soldat » avec un clairon qui les accompagnait en sourdine. Et le colonel avouait que cet air était pour lui une vraie obsession. Rien d'étonnant : c'est l'air si crânement français de la charge à la baïonnette !
Le soldat aime la parole du prêtre.
Un dimanche matin, vers huit heures, je suis abordé par un troupier dans la rue du village où nous cantonnons :
— Pardon, monsieur le major.
(L'aumônier porte le brassard de la Croix-Rouge ; il vit avec le service de santé. Pour les simplistes, il est lui aussi major.)
— Qu'y a t— il, mon ami ?
— C'est pour la messe. A quelle heure est-elle?
— Tu en auras deux : une à neuf heures et l'autre à onze. Choisis l'heure qui te conviendra le mieux. On chantera à la première comme à la seconde.
— Oui, mais pour causer, à laquelle que c'est?
Je demeure un moment interdit. Pour causer? Ah ! oui ! Il demandait quelle messe serait accompagnée d'une allocution.
— Pour causer, c'est comme pour chanter. On causera aux deux messes.
J'ai été ravi de cette question naïve. N'est-ce pas le meilleur compliment pour un prédicateur, de s'entendre dire qu'il cause ?
Et vovez comme la guerre transforme nos hommes ! En temps de paix ils semblent choisir de préférence, quand ils y vont, les messes les plus brèves, les plus basses. Et voilà qu'en campagne ils veulent aller à la messe où on cause.
Il est vrai que nos allocutions ne sont ni longues ni ennuyeuses. Deux ou trois idées très claires, quelques images, un trait historique, une conclusion pratique, tout cela court et vibrant, un peu <r cocardier », et l'auditoire est enchanté.
Ce n'est pas assez de chanter et d'écouter : le soldat prie.
Jamais il ne se plaint des formules qu'on lui propose de réciter. A chacune de nos réunions nous disons deux dizaines de chapelet à des intentions déterminées. Mais beaucoup veulent poursuivre en leur particulier cette récitation et ils s'informent de la « théorie ». L'autre jour j'avais prêché, — non : causé, — sur le chapelet. A la fin de l'office un brave artilleur vint me de-
mander une c leçon de chapelet ». Il se rappelait bien qu'on dit Notre Père sur les « grosses boules », Je vous salue Marie sur les petites. Mais il restait indécis sur la place à donner aux « Gloria ».
Quelques-uns récitent le rosaire sur leurs doigts. Ils sont ravis quand nous leur offrons une « paire de chapelets ». Ils disent une « paire de chapelets » comme une paire de ciseaux. Dans certaines tranchées, on en a fabriqué avec des ficelles et des bouts de bois. Mais nous avons des distributions si abondantes que tout le monde est maintenant pourvu.
Nos soldats prient à l'église. Comme disaient ceux que nous avions fait coucher sous le clocher et qui déclaraient n'y pas très bien dormir : « C'est pas une maison comme une autre, » c'est la maison du Bon Dieu.
Mon quartier général est la sacristie. J'y reste de 5 heures du matin à 9 heures du soir, quand on ne va pas « aux blessés ». A toute heure du jour les gros souliers ferrés résonnent sur les dalles.
Parfois c'est un brave homme qui s'installe sur un banc et tire un crayon pour écrire « un bout de lettre ». Il s'en excuse presque :
— Monsieur l'aumônier, on ne voit pas clair dans la grange, et dehors il pleut : ça mouille le papier.
— Continue mon ami. Le bon Dieu est content que tu penses à ta famille et il te donne bien volontiers l'hospitalité. Tu diras à ta femme que tu lui écris dans une église et avant de fermer ta lettre tu feras une petite prière pour elle.
Mais le plus souvent nos troupiers viennent à l'église pour prier. On les voit prostrés dans un banc, la tête dans les mains. Ou bien ils cherchent quelques for-
mules à lire dans les vieux paroissiens oubliés par les fidèles. Grâce à de généreux amis, nous avons reçu des lois d'eucologes. Nous les semons sur les bancs avec l'espoir qu'ils seront « chapardés », et notre espoir n'est pas déçu. Nous y avons placé aussi en quelques exemplaires l' Évangile de Weber et Y Essentiel de la Religion Catholique de l'abbé Coqueret. Ce sont des volumes « conséquents », on ne les emporte pas, mais on les lit avec attention et leurs pages portent les traces bien visibles des doigts qui les ont feuilletées.
J'ai vu des hommes agenouillés devant l'autel de la Vierge et priant les bras en croix. Souvent le soir, vers 8 h. 30, j'entends sonner de lourds sabots. C'est un territorial, ancien pèlerin de Lourdes, qui vient réciter son chapelet et dire sa prière du soir. Il prie mieux, m'a-t-il confié, quand il est seul avec son petit morceau de bougie qui brûle devant lui sur un banc.
Un jour je vis deux soldats agenouillés côte à côte et causant à voix basse. Le sourire dont je les saluai en passant leur parut sans doute quelque peu ironique, car l'un d'eux se délendit aussitôt :
— Monsieur l'aumônier, c'est pour se confesser. Le camarade, il n'est pas bien malin pour l'examen de conscience, alors je lui fais voir.
— Ah ! et comment l'y prends-tu?
— Voici; je lui dis : tu diras j'ai fait cela, et puis cela, et puis cela. D'ailleurs tu n'as pas besoin de te « biler » ; ils savent tout ce qu'on peut faire.
Une des dévotions de nos soldats, c'est de faire brûler des cierges « à la bonne mère » et aux bons saints. Ils aiment à penser que la cire qui se consume en leur absence, devant les images saintes, les rem-
place et attire sur eux les bénédictions du ciel. Il n'est pas rare de voir un troupier portant sous le bras un paquet de bougies, et en allumant une à chaque autel, à chaque statue. Plusieurs tiennent à contribuer au luminaire de l'église.
« Monsieur l'aumônier, vous nous faites de jolies cérémonies, il faut bien vous aider. On vous apporte pour éclairer. » Beaucoup déposent discrètement une offrande dans les troncs.
On ne prie pas seulement à l'église. On prie dans les tranchées.
Voici un jeune sergent d'alpins, l'abbé B..., séminariste de H... :
— Monsieur l'aumônier, écoutez une histoire qui vous fera plaisir. Nous revenons de passer nos quatre jours aux tranchées. Eh bien ! le premier soir mes hommes m'ont dit : « Écoutez, vous qui êtes curé ou à peu près, vous devriez nous faire la prière. » Vous pensez bien que j'ai accepté avec joie. Aussi chaque soir, j'ai fait la prière à haute voix et tous ont répondu gravement. Ah ! vous aviez raison de dire, dans votre sermon de l'autre jour, que le canon est un prédicateur qui convertit beaucoup d'indifférents. Il y a bien des sceptiques de garnison qui deviennent croyants au feu.
Le brave territorial D., un Ardéchois, qui vient souvent causer avec moi est du même avis.
— Monsieur l'aumônier, quand ils entendent tomber les marmites, ils me crient : « Eh ! vieux, dis-nous l'acte de contrition! » Je leur réponds : « Mes amis, je veux bien vous le dire, mais à la condition que vous ne rigolerez pas quand le danger sera passé. » Je rencontre un jeune officier au galon tout neuf.
« Monsieur l'aumônier, me reconnaissez-vous? C'est moi qui, à B..., vous ai demandé un chapelet. Je n'étais alors que sergent. Mais j'ai été nommé bien vile adjudant et me voilà promu sous-lieutenant aujourd'hui. Ma seclion de mitrailleuses est composée de braves gens. Déjà nous avions fait dire une messe en quêtant parmi les mitrailleurs et nous avions réunis 4 fr. 80. Aujourd'hui, nous revenons des tranchées et nous avons été si bien protégés que j'ai fait voter une seconde messe. Pourriez-vous venir nous la dire un de ces jours? »
Voter une messe, c'est l'expression courante. Et si nous refusons les honoraires, on se fâche :
« Monsieur l'aumônier, on a voté une messe et on a fait la quête pour. Ainsi vous ne pouvez pas refuser. » *L'un demande une messe pour sa mère défunte ; un autre en action de grâces pour sa tranchée, ou sa batterie préservées. Celui-ci veut deux messes : « Une pour le Bon Dieu, l'autre pour la bonne Vierge, » Voici deux amis qui se cotisent et réunissent leurs intentions : la messe sera pour eux deux. Souvent la section et même la compagnie assistent à la messe qu'un petit groupe a demandée pour le camarade mort de la tranchée. En général celui qui demande une messe vient l'entendre et y communie.
Aux tranchées on lit les prières de la messe quand on s'y trouve un dimanche. En tout temps on y récite le chapelet gravement, pieusement. Écoutez ce charmant scrupule d'un « poilu » :
« Monsieur l'aumônier, des fois, à la tranchée, je dis mon chapelet en même temps que je fume ma pipe, mais ce n'est pas bien convenable, n'est-ce pas? »
Je me rappelle cette boutade de Louis Veuillot qui récitait son rosaire dans un wagon que son voisin, sous-
officier peu clérical, en fumant comme une locomotive, transformait en tabagie : « Sergent, le chapelet ne vous incommode pas?» Aujourd'hui le chapelet et la pipe font bon ménage. Les e poilus » égrènent leurs « Ave » aussi dévotement que les humbles femmes de chez nous. J'ai donc rassuré mon brave fumeur et je l'ai encouragé à continuer.
On a souvent dit que nos soldats se confessent et communient. Je veux signaler que beaucoup se confessent très bien, parmi les jeunes surtout. C'est le fruit des efforts admirables de notre clergé : patronages, cercles d'études, retraites fermées nous ont déjà donné une jeunesse instruite de sa foi.
Sur les champs de bataille, aux postes de secours, aux ambulances, la mort qu'on vient de frôler donne aux convictions religieuses une flamme plus vive et facilite encore la réception des sacrements. Mais au cantonnement aussi la pratique est fréquente.
Notre clientèle pourrait se diviser en deux catégories : les convertis et les dévots.
Les convertis ne s'étaient pas confessés depuis leur mariage ou leur première communion. Ce n'était pas d'ordinaire impiété, mais plutôt la négligence conduisant à l'indifférentisme.
« Monsieur l'abbé, j'ai été blessé et j'ai été à la maison. J'ai revu ma fiancée. Je lui ai promis de me confesser en revenant. Voulez-vous demain matin? »
C'est un lieutenant d'artillerie qui parle ainsi.
Voici un sergent qui revient des tranchées. Dans une attaque où il se trouvait il a fait vœu de se confesser au plus tôt. Il tiendra dès ce soir sa promesse.
— « C'est ma femme qui sera contente! La pauvre petite! elle voulait tant me convertir! Je lui écrirai demain que c'est fait! »
Souvent, à la sorlie d'un de nos offices, nous sommes abordés :
— « Monsieur l'aumônier, il y a ma sœur qui est institutrice libre. Elle m'a écrit de me confesser. Je viendrai demain matin avant votre messe. »
— « Monsieur l'aumônier, j'ai pensé à ce que vous avez dit dans votre sermon. Ça m'a fait quelque chose. »
Un soir d'hiver je revenais de R..., où nous avions eu pour les alpins une belle cérémonie suivie de nombreuses confessions. Je marchais d'un bon pas pour rejoindre mon cantonnement à D Soudain à l'entrée du village, une voix retentit.
— « Halte-là ! Qui-vive? »
— « France! aumônier militaire! »
— « Avance au ralliement. »
J'allume ma lanterne électrique, je m'approche, je donne « le mot » et je veux continuer ma route. Mais le factionnaire ne l'entend pas ainsi. Emergeant d'une barricade faite de charrettes et de troncs d'arbres, il s'informe de l'heure de ma messe : il viendra le lendemain matin se confesser et communier.
Parfois la sentinelle est plus pressée et veut se confesser séance tenante. Plus d'une fois j'ai donné l'absolution à un brave garçon qui joignait les mains sur son Lebel pour réciter son acte de contrition.
Les dévots de notre clientèle sont ceux qui s'étaient confessés avant de quitter leur garnison, ou leur foyer. Ils se sont approchés des sacrements à la Toussaint et à Noël, plus souvent encore, mais les convertis devien-
11 — tfr.
162 l.\ RELIGION DANS L'ARMÉE FRANÇAISE
nent peu à peu dévots ; si bien que nos deux catégories se confondent. Et nous avons beaucoup d'hommes qui se confessent chaque fois qu'ils vont quitter le cantonnement pour la tranchée. On entend souvent cette formule : « Mon père, je ne me suis pas confessé depuis la dernière relève. »
Gomment nous décidons les indifférents à pratiquer et les convertis à se confesser souvent? Par de fréquentes exhortations dans nos cérémonies, par des conversations particulières, par le bon exemple et l'apostolat des camarades chrétiens.
— « Monsieur l'aumônier, je vous en amène deux. » C'est souvent que retentit ce cri de victoire dans la petite sacristie.
Il paraît que j'ai été bien inspiré en disant un jour, dans mon « fervorino », qu'on peut fort bien se confesser, même sans savoir réciter par cœur le « Gonfiteor ». Le prêtre n'est-il pas là pour aider aux pénitents? Du coup plusieurs indécis sont venus me trouver et m'ont avoué que l'ignorance des prières les arrêtait.
— « Vous comprenez, monsieur l'aumônier, on les un peu oubliées depuis le temps et on ne voudrait pas tout de même avoir l'air d'un bleu devant vous! Mait puisque vous donnerez un coup de main... »
Rien de plus édifiant que de voir communier nos hommes : une vingtaine chaque matin. Us lisent attentivement leurs prières préparatoires; ils font pieusement leur action de grâces. L'autre jour un adjudant s'était confessé, c'était un converti. A la « popote » des sous-of liciers, il demanda à ses camarades de ne pas lui parler, de le laisser se recueillir, parce qu'il devait communier le lendemain.
Me permettra-t-on de citer cette lettre émouvante
adressée à l'un de ses confrères par un jeune prêtre clans les tranchées :
22 décembre 1914.
. . . Pendant ces trois jours qui vont précéder cette fête de Noël, je vais avoir à entendre au moins mille confessions. Le jour de Noël, N. S. ira prendre possession de mille cœurs d'hommes généreux et bons. Je ne serai cependant pas complètement heureux, car il restera bien 250 à 300 hommes qui demeureront loin de Dieu, qu'ils ne veulent pas reconnaître.
Notre fête de l'Immaculée Conception a été magnifique. Je suis allé dans toutes les tranchées porter le bon Dieu aux hommes. Quel bonheur pour moi de pouvoir y retourner dans trois jours ! La conduite des officiers en cette circonstance fut on ne peut mieux. Dans chaque compagnie, j'étais précédé et conduit par le capitaine, qui s'était fai' xe hérault de Dieu. Il criait, en effet, en passant devant les tranchées : « Voici le Saint-Sacrement qui passe, que ceux qui veulent le recevoir se présentent à lui. » — Pour N. S. ce n'était pas la Fête-Dieu; c'était mieux. Il n'y avait point de rues couvertes de fleurs ; ce n'était que des tranchées étroites, profondes, remplies de boue et d'eau ; mais, le long de ces tranchées, ce n'était plus les hommes curieux de la Fête-Dieu, c'était les hommes purs et avides de ce Pain des Anges qui fait les forts, les courageux, les vainqueurs. — A la tête de sa compagnie, chaque capitaine communiait et donnait ainsi à ses hommes l'exemple.
Des conversions, elles sont nombreuses, toutes les semaines il s'en fait. La rénovation morale de la France s'accentue de plus en plus. Les hommes sentent bien qu'ils ne sont pas des êtres ordinaires . La grandeur de la cause, ce qu'ils s'imposent pour le triomphe de cette cause, tout cela les remue profondément. Vraiment il faut bien qu'il y ait quelque chose de plus grand que ce à quoi ils avaient occupé leur vie jusqu'ici. Le monde invisible leur était
totalement inconnu. Ils ont pris contact avec ce monde invisible en servant la France. Jusque-là, l'idée de Patrie n'éveillait point en eux les sentiments qu'on espérait. Mais ils ont été à l'école du sacrifice et ils ont appris. C'est là qu'on peut toucher du doigt toute la supériorité de l'enseignement pratique sur l'enseignement théorique. . .
Nous allons avoir une messe de minuit. J'ai aménagé une cave à cet effet. Y assisteront le colonel, le commandant, les capitaines et quatre hommes par compagnie. Les brancardiers, presque tous anciens musiciens à l'active, formeront la maîtrise. . . (1)
Les Pâques des soldats.
Dans le diocèse où nous sommes cantonnés, le « temps pascal militaire » s'est ouvert le mercredi des Gendres et durera jusqu'à la Pentecôte. Nous n'avons pas encore parlé du terme, mais dès le commencement du carême nous appelions instamment nos chers soldats à la confession et à la communion. Il était convenu que cet appel retentirait chaque jour, comme une obsession pieuse, dans les deux églises où se font nos offices quotidiens et où nous atteignons de 1.000 à 1.200 hommes.
Nous insistions surtout pour que nos chers soldats ne remettent pas à demain ce qu'ils peuvent faire aujourd'hui. « Où serons-nous demain? Peut-être dans les bois; peut-être dans un village sans église, loin de nos prêtres... Hâtons-nous de remplir notre devoir de bons
il) Lettre communiquée par M«r Baudhillart.
chrétiens... Une communion fervente est la meilleure prière pour nos morts, pour la famille absente, pour la France... »
Comment notre invitation fut accueillie, le travail apostolique de ce carême en témoigne. En temps ordinaire, nous avions toujours quelques confessions le matin de 5 à 7, pendant les messes et le soir à l'issue de l'office. Depuis l'ouverture des Pâques, les confessions et les communions montèrent à 70 ou 80 par jour. Dans certaines églises, nous appelions à la rescousse les prêtres-infirmiers et brancardiers. Nous nous mettions cinq à la fois à la disposition des pénitents qui s'acheminaient en longues files recueillies et militairement ordonnées vers nos prie-Dieu.
Une de nos préoccupations a été de nous pourvoir d'hosties en quantité suffisante. Il nous a fallu faire appel à tous nos centres de ravitaillement.
Inutile de dire que beaucoup de ces confessions sont des retours — retours de bien loin : du mariage pour certains territoriaux ; de la seconde ou troisième communion pour l'active.
Presque toujours une femme ou une mère chrétiennes avaient préparé les voies et ouvert à l'aumônier le chemin du cœur.
Nous voyons souvent arriver nos « poilus » avec un papier sur lequel ils ont écrit, laborieusement et d'un crayon appliqué, leur examen de conscience. Ils le lisent lentement, comme des écoliers consciencieux.
Beaucoup tiennent à faire une confession générale de toute leur vie. Ils craignent de s'être insuffisamment accusés. Plusieurs ont des larmes dans les yeux et parlent d'une grosse voix émue qui a des sonorités touchantes.
Malgré lous nos eiïorts pour faire « anticiper », nous prévoyons bien que la grande masse des « paschalisanls » voudra attendre le jour de Pâques. Aussi allons-nous mobiliser pour le samedi saint lous nos renforts sacerdotaux.
Pâques est la grande fête dont on parle depuis longtemps. On la prépare un peu partout. Ceux qui seront aux tranchées se désolent de manquer les offices de ce beau jour. Les camps demandent des messes en plein air. Dans les cantonnements on veut faire mieux encore .
Tandis que je trace ces lignes dans la petite sacristie d'une église lorraine, j'entends retentir à la tribune un triomphal Gloria. C'est un groupe d'artilleurs qui a spontanément décidé de préparer pour le jour de Pâques une messe à deux voix de Gounod. Un médecin-major tient l'harmonium et je vous assure que les répétitions marchent fort bien.
//. — L'aumônier militaire et les blessés.
Ce matin-là, je dis la messe, à trois heures du malin, dans la petite église de V... Elle me fut servie par un lieutenant de chasseurs alpins, qui célébra après moi et partit avec son bataillon pour la ligne de feu. Nos voitures d'ambulance se mirent en marche à cinq heures. Nous avions de nombreux blessés à relever, qui étaient signalés par les régiments à notre division. Après avoir
franchi quelques villages à demi ruinés par la canonnade des jours précédents, nous entrâmes dans le champ de bataille proprement dit. Il était jalonné par de nombreux cadavres de chevaux, par les trous que les obus creusent en terre quand ils éclatent, et aussi, hélas ! par des morts qu'on n'avait pas eu encore le temps d'inhumer. Dans la luzerne ou dans l'avoine, le pantalon rouge mettait une note éclatante comme un coquelicot. Je m'approchais de ces nobles enfants de France, tombés dans le même sens, face à l'ennemi, et je récitais une prière. C'est ainsi que je saluai un adjudant et plusieurs soldats. Un peu plus loin, nous rencontrions avec joie dix-huit canons abandonnés par l'ennemi dans une retraite si précipitée que les pièces étaient encore intactes. Tout auprès, on nous demandait de « charger » quelques blessés allemands demeurés prisonniers entre les mains de nos artilleurs.
Nos voilures continuent donc leurs routes, mais les canons allemands tournent et nous risquons d'être un peu « arrosés ». Alors nos chevaux prennent une allure un peu plus rapide pour franchir la zone dangereuse et nous arrivons à une briqueterie où se trouve notre premier « îlot » de blessés. Le bombardement a été intense sur ce point; la maison est à demi ruinée. Je vois les cadavres de plusieurs Allemands et celui d'un paysan, qu'ils avaient probablement fusillé. Nos blessés sont dans la cave. Nous les en sortons avec peine. Il y a trois Allemands et quatre Français, parmi lesquels un charmant petit sergent d'infanterie, ancien élève des Maristes de la Seyne. Atteint au pied, il fut deux jours prisonnier de l'ennemi, sommairement pansé par lui, puis abandonné quand nos troupes avancèrent. Plein d'un joyeux entrain, il soutint le moral de ses compa-
gnons pendant les longues heures d'attente dans le peu confortable réduit qui les abritait.
Les voitures sont chargées à l'abri des murs qui restent encore debout. Le convoi repart en espaçant, par prudence, ses voitures et nous sommes bientôt hors de portée des obus.
Le second îlot est dans un repli de terrain. Il y a aussi des blessés allemands et français. Un sergentmajor d'alpins demande à se confesser tout de suite. Il est gravement blessé au pied depuis trois jours et, prisonnier, il a dû rester sous la pluie jusqu'à l'arrivée de nos troupes. L'amputation se fera dans de mauvaises conditions. Il le sait el fait courageusement le sacrifice de sa vie. Je confesse deux autres chasseurs. Les Allemands me disent qu'ils appartiennent à l'Eglise évangélique. Tandis que nous plaçons les blessés sur les brancards, le général de division passe avec son étatmajor. Il salue les braves qui ont versé leur sang pour la France. Le sergent-major alpin attire 6on attention et une émouvante conversation s'engage :
« Allons, mon garçon, lu seras bientôt guéri!
— Non, mon général, je ne pourrai plus servir, mais vive la France! »
Troisième îlot dans le village de V..., un charmant petit village lorrain qu'on a pris, perdu et repris. Le canon, l'incendie, la fusillade ont tout ruiné. Pas une maison intacte. La grande rue me rappelle Pompéi et je vois dans une maison des cadavres affreusement calcinés. Le feu a joint ses ravages à ceux du fer. On distingue à peine une tête, des bras, des jambes. Le lieutenant-colonel du ...e d'infanterie, qui m'accompagne, me demande de le confesser et je l'absous au milieu de ces ruines tragiques où beaucoup de ses
soldats ont trouvé une mort glorieuse. Il fallait à tout prix reprendre le village. On l'a repris, mais que de vies il a coûtées!
Avant de partir, je bénis la tombe du capitaine M... qu'on vient d'inhumer. Je bénis aussi plusieurs fosses que la prévôté fait creuser pour recevoir les morts qu'on a relevés dans les environs, pauvres tombes anonymes où ils seront perdus comme les marins enfouis dans l'Océan, mais qui auront du moins reçu la bénédiction de l'Eglise.
Non loin du village ruiné, nous visitons en passant les tranchées allemandes. Elles sont profondes et habilement construites. Mais nous y constatons les effets redoutables de notre artillerie. Les Allemands y sont couchés par files et affreusement mutilés. Leur effroi dut être grand et la fuite des survivants s'est sans doute précipitée, car nous voyons des armes et des munitions en grand nombre abandonnées par les fuyards.
Encore des cadavres. L'un d'eux a une expression sublime de paix et de résignation dans la mort. Un autre tient entre ses mains la photographie d'un petit enfant, son fils sans doute, qu'il a voulu revoir en mourant. Mais le plus souvent les morts ont le visage noirci et méconnaissable.
Dernière halte. Nous recueillons encore quelques blessés allemands. L'un d'eux est moribond. Je l'absous conditionnellement, ignorant s'il est protestant ou catholique.
Hélas! voici la pluie qui tombe, la pluie tant redoutée du soldat. Les voitures sont occupées par les blessés. Nous marchons dans la boue, sous l'ondée qui devient bientôt torrentielle. Passe l'automobile du général de division qui m'offre aimablement une place. Je refuse,
bien entendu, car il ne faut pas que l'aumônier redoute l'eau plus que le feu. Il est six heures quand nous arrivons au cantonnement pour prendre notre déjeuner. Ce sera le seul repas d'aujourd'hui. On se bouchonne vigoureusement, on avale une bonne soupe chaude et on va dormir dans la paille, la conscience tranquille, après cette journée bien remplie pour le bon Dieu et pour la France.
Nous avions des blessés à relever au village d'A..., où sont nos extrêmes avant-postes. Deux expéditions fructueuses, mais fatigantes, ont été dirigées vers ce point. La première fut une marche de nuit. Il eût été téméraire de faire passer en plein jour notre convoi sur une roule soigneusement repérée par l'artillerie allemande et copieusement arrosée d'obus. Nous attendîmes la tombée de la nuit et nos voitures s'avancèrent lentement, sans lanternes, vers le village d'A... On avait recommandé aux brancardiers de ne pas fumer et de ne pas causer, afin d'éviter toute lueur, tout bruit qui aurait pu attirer l'attention de l'ennemi. Le convoifantôme avança en bon ordre ses voitures, chargea ses blessés et re vin t à l'ambulance vers deux heures d u m a tin .
La marche de jour fut également réussie, mais plus fatigante. Un îlot de blessés avait été signalé clans les dernières maisons du village ; quelques-uns étaient grièvement atteints et ne pouvaient attendre. Il fallait marcher sans retard à leur secours, malgré le danger. On partit à midi par le bois. Les chemins, détrempés par la pluie des jours précédents, étaient chargés d'une boue épaisse et grasse dans laquelle piétons et chevaux
se débattaient péniblement. 11 fallut ainsi peiner durant 6 kilomètres. A l'orée du taillis, 1.500 mètres nous séparaient encore du village. Les aumôniers, les majors, les porteurs de brancards, les muletiers franchirent rapidement la crête dangereuse sans essuyer la moindre fusillade. Les blessés assis furent chargés sur les cacolets; ceux qui devaient être étendus se virent placer sur les brancards que des équipes de quatre hommes enlevèrent sur l'épaule et transportèrent jusqu'aux voilures. Il fallut reprendre ensuite la route boueuse où chevaux et mulets s'arrêtaient épuisés. Toute la nuit, le va-et-vienl continua, et au matin nos chers blessés étaient réunis à l'ambulance de B..., attendant les grandes automobiles qui les évacuent sur la ville prochaine, à 15 kilomètres.
Quand on écrira l'histoire de ce douloureux mois, il faudra rendre hommage à tous les dévouements, même aux plus humbles et aux plus cachés. Le rôle des infirmiers, des brancardiers et de leurs auxiliaires, moins brillant que celui des troupes combattantes, ne mérite pas moins l'estime et la reconnaissance de la patrie.
Il faudra décrire aussi les scènes touchantes que provoque l'arrivée de l'aumônier dans la grange où gisent les blessés, que ce soit pendant la nuit, aux lueurs indécises d'une lanterne, ou sous le soleil aveuglant de septembre, dans les rayons duquel dansent les mouches toujours innombrables autour des plaies; il est l'ange consolateur, l'ami de tous, le très bienvenu.
— Salut, mes amis! Ah ! les braves petits soldat qui ont versé leur sang pour la France ! Soyez fiers et heureux. On vient vous sauver. Nous allons vous transporter où vous serez si bien soignés! Où es-tu touché, mon petit?
— Monsieur l'aumônier, c'est dans les jambes. Et puis il y en a une autre qui m'a traversé le bras gauche.
— Ce n'est rien! Ces blessures-là sont vite guéries. Tu pourras bientôt revenir te battre et nous entrerons ensemble à Berlin. Et toi, mon vieux?
— Monsieur l'aumônier, c'est dans le ventre, un éclat d'obus. Oh ! je souffre !
— Bah! on te guérira tout de même. Mais il ne faut rien manger ni boire avant qu'on t'ait pansé à l'ambulance. Offre tes souffrances au bon Dieu pour la France. Avais-tu pu le confesser avant la guerre ?
Suivent les plus touchantes, les plus émouvantes confidences.
— Ah ! monsieur l'aumônier, vous êtes bon de venir nous chercher ! C'est bien courageux de vous exposer au danger sans y être obligé... Voyez ma médaille, c'est elle qui m'a protégé... Voyez la photographie de mon petit garçon. Croyez-vous que je le reverrai1? Oui, je m'étais confessé avant de partir et je dis ma prière tous les matins.
Tous ces chers blessés acceptent volontiers de se confesser et reçoivent l'absolution dans des dispositions excellentes. Sans doute le ministère sacerdotal à l'ambulance est fécond et consolant, mais combien plus fructueux celui que j'appellerai le « ministère des granges » ! Comme le pauvre soldat se sent rapproché de Dieu, comme lui reviennent en foule les souvenirs de son enfance chrétienne, clans ces moments qui suivent le combat, où il souffre dans sa chair ensanglantée, où il entend les gémissements de ses camarades, où parfois son voisin n'achève pas la plainte commencée parce que la mort est venue le raidir."
L'aumônier circule parmi les pauvres corps douloureux. Il s'agenouille auprès de chacun, écarte la paille pour voir et signaler tout à l'heure aux brancardiers les blessures reçues ; il encourage, reçoit les aveux, fait descendre le divin pardon. *
Oh ! ces granges des villages-frontières, que de grandes et saintes choses leurs vieux murs ont contemplées !
Au « poste de secours », le rôle de l'aumônier est à peu près identique. Il console, il réconforte, il absout. Il distribue aussi pastilles, eau de mélisse, cigarettes. Des amis prévoyants nous ont envoyé quelques flacons d'eau de Cologne (ou plutôt de Louvain). J'en ai toujours en poche et j'en verse quelques gouttes sur les moustaches des blessés. C'est une joie pour eux de « sentir bon » pendant quelques minutes. L'acre odeur du sang est si pénétrante! Elle s'imprègne dans les vêtements, elle imbibe la paille.
Les majors sont pleins d'attentions pour nous.
— Monsieur l'aumônier, vous ferez bien de voir d'abord ce blessé. Il n'a presque plus de pouls. Cet autre peut attendre.
En retour, nous les aidons. Nous secondons au besoin brancardiers et infirmiers. J'éclaire de ma lampe électrique un de nos jeunes médecins auxiliaires, qui désinfecte à la teinture d'iode et entoure de bandages le bras affreusement déchiqueté d'un jeune alpin. J'aide à mettre dans la voiture ce sergent dont le pied gauche a été emporté. Je donne mon mouchoir à ce pauvre « biffin » qui avait perdu le sien.
Les blessés nous font leurs recommandations :
— Monsieur l'aumônier, cherchez dans la poche de ma capole. Prenez dans mon porte-monnaie un papier de 5 francs. Voici ce que vous allez en faire...
Un grand adjudant à la moustache rousse ne peut parler, car une balle lu*i a fracassé la mâchoire; il remercie du regard et d'une énergique poignée de main.
Mais voici le vrai blessé français : un petit gars imberbe, presque un gosse.
— Qu'avez-vous, mon lieutenant?
— Oh! presque rien, une égralignure! Je viens d'ailleurs de faire deux kilomètres.
Le médecin principal, qui est arrivé à cheval et vérifie les pansements, se fâche :
— Mais, mon lieutenant, vous avez le genou traversé par une balle! Je vous défends de marcher.
Le petit officier sourit. Pas un muscle de son visage n'a bougé pendant qu'on renouvelait ses bandages. Je cause un moment avec lui. Il a de qui tenir. C'est un parent de mon ami L..., un des plus jeunes et des plus zélés curés de Paris. La voiture s'ébranle.
— Au revoir, mon lieutenant !
— A bientôt! Je ne tarderai pas à rejoindre. Et vive la France I
Cette fois l'aumônier est à l'ambulance mobile, un soir de combat. L'église a été aménagée tant bien que mal. On a aveuglé la brèche qu'un obus fit dans la voûte. Les trois nefs et le sanctuaire sont garnis de paille. Un poêle brûle qui donnera au moins l'illusion d'un peu de chaleur. Les blessés se plaignent encore
plus du froid que de leurs plaies. Il a plu tout le joui', les capotes sont transpercées. Nous couvrons de paille les pauvres membres transis. Nous enlevons les souliers boueux.
A l'école, les salles, plus petites, sont bien chauffées et les blessés graves y sont mieux. La cuisine, en pleine activité, fournit toute la nuit pain, viande, bouillon et tisane. Les infirmiers ne cessent pas de circuler dans les rangs, emplissant les * quarts » de chaud breuvage qui réconforte. Je les aide dans la distribution. Une école libre m'avait fait, la veille, un bel envoi de chocolat et de cigarettes. J'ai pu faire une « tournée » générale qui a été accueillie avec gratitude. Beaucoup d'hommes me reconnaissent.
— Monsieur l'aumônier, vous m'avez confessé à M..., vous vous rappelez bien?
— Monsieur l'aumônier, vous souvenez-vous de D... qui était frère et qui était allé vous voir à P...? Pécaïré! il a été tué d'une balle dans la tête, à côté de moi!
Un lieutenant corse me montre sur sa poitrine le scapulaire que sa fille lui a envoyé. Cet adjudant avait été blessé une première fois et envoyé en convalescence à Lourdes. Il parle avec ravissement de son séjour dans la petite ville pyrénéenne. « On nous donnait, pour marcher, les béquilles que les miraculés ont laissées à la grotte! On nous promenait dans les petites voitures des malades! »
Je console, j'absous..., la nuit se passe.
Un bruit de trompes, sur la place, devant l'église. C'est le convoi sanitaire automobile qui arrive. Ses grandes voitures chargent nos blessés et les emportent à bonne allure vers les hôpitaux de V... Avant le
départ du dernier * chargement », j'ai dit la messe. Très respectueusement, les iniirmiers ont suspendu leur service. Les blessés mettent une sourdine à leurs plaintes. L'un d'eux sort même de son sac un petit livre de prières, fort usagé, et suit l'office. Gomme on prie bien dans cette petite église lorraine, au bruit du canon, devant ces soldats aux uniformes lacérés et boueux. Le sang de France, généreusement versé, met sa note de pourpre glorieuse sur les bandages : il se présente ainsi au sang du Christ offert sur l'autel.
J'ai revu le tableau célèbre Salut aux blessés, mais dans la réalité de la vie, sur une route boueuse de Lorraine. J'accompagnais un convoi et nos voitures d'ambulance avançaient lentement pour éviter les chocs douloureux à nos chers voyageurs sanglants et meurtris. A un tournant du chemin, d'ailleurs étroit, le maréchal des logis qui chevauchait en tête clama un retentissant : à droite! et fit avec énergie les signaux du bras auxquels doivent obéir tous nos conducteurs. Il venait d'apercevoir une petite troupe de cavaliers et avait reconnu le fanion du commandant de corps. Le général fit un geste et, au lieu de laisser notre colonne s'immobiliser sur le côté pour lui livrer le passage, ce fut lui qui fit ranger ses chevaux dans le fossé. Tout le temps que dura notre défilé, il se tint raide sur ses étriers, la main au képi, dans l'attitude d'un respect ému et reconnaissant. C'était le chef qui voulait honorer et remercier les braves soldats qu'il avait envoyés au feu, pour la France. Et quels regards lui jetaient nos blessés! Ils étaient un peu étonnés de cet hommage
inattendu, mais heureux et fiers de le recevoir, l'ayant bien mérité. Ceux que nous appelons les « blessés assis », atteints aux bras, aux épaules ou légèrement à la tète, et qui se tiennent sur la banquette d'avant, se penchaient vers les camarades couchés dans la voilure, sur les brancards : « Eh! bien, mon colon, tu parles! Le vieux qui nous salue! Ah! il est balh! »
Veut-on un autre tableau? Ecoutez et lâchez de vous représenter cette scène. L'affaire a été chaude. On relève les blessés. L'aumônier se lient à l'orée du bois, le plus près possible du champ de bataille, et il surveille l'arrivée des escouades de brancardiers pour n'en manquer aucune. Voici une équipe. Quatre solides gaillards portent sur l'épaule le brancard où repose un jeune soldat. Malgré sa grande taille, l'abbé doit se hausser pour parler à l'oreille du blessé et lui serrer la main.
— C'est l'aumônier, mon petit, qui vient te recevoir et prier avec toi. Souffres-tu beaucoup?
Le pauvre enfant ne peut répondre. Il a la mâchoire fracassée. Mais ses yeux brillent. Il dégage sa main de celle du prêtre et lentement, gravement, la lève vers le ciel qu'il montre de l'index, comme pour dire que là est désormais toute son espérance...
N'est-ce pas un sujet digne d'inspirer un peintre chrétien?
L'autre jour un adjudant se mourait. Il avait reçu l'absolution, le viatique, l'extrème-onction. L'aumônier l'exhortait à faire généreusement le sacrifice de sa vie. — « Oui, mon Père, répondait-il, je veux faire tout ce qu'il faut. Dites-moi bien tout ce que je dois penser et exprimer. »
Puis au bout d'un instant :
— « Mon Dieu, aidez-moi! C'est dur, vous savez!
Car j'aimais bien la vie. Mais il le faut! Mon Dieu,
soutenez-moi , poussez-moi...! »
Et il mourut en renouvelant l'offrande généreuse et en acceptant la morl.