‹ La guerre allemande et le catholicisme--Chapitre 20 sur 37 · III. — Le prêtre-soldâi · texte numérisé non relu

III. — Le prêtre-soldâi

On a tant parlé dans la presse des prêtres officiers, — qui sont très nombreux, — si souvent cité leurs exploits, que je préfère donner quelques notes sur ceux qui occupent des gracies plus modestes ou. sont simples soldats. Comment ne pas citer cependant ce mot d'un capitaine de chasseurs alpins en me désignant l'abbé P. et l'abbé M. : « Vous savez, Monsieur l'aumônier, que ces deux petits curés comptent parmi les meilleurs officiers du bataillon. » Le second fut blessé à la cuisse, à la fin du combat de F., en se portant au secours d'un de ses hommes qui était tombé mourant sur les fils de fer et qui l'appelait : « Monsieur l'abbé, venez me donner l'absolution » L'autre jour, je saluais avec émotion la mort d'un sous-diacre de Saint-Sulpice, l'abbé M., qui fut un officier si remarquable et si regretté.

Voici maintenant quelques types de prêtres sousofficiers ou simples soldats.

C'est d'abord un jeune Aveyronnais, l'abbé M., ordonné prêtre à la fin de juin dernier et rejoignant comme réserviste son régiment aux premiers jours de la mobilisation.

Il est le seul prêtre de sa compagnie. On le connaît comme tel. Beaucoup se recommandent à ses prières et ne sont pas éloignés d'attribuer à leur efficacité le fait

d'avoir élé préservés jusqu'à ce jour. Parfois un camarade, qui n'a pu joindre l'aumônier, se confesse à lui. En plusieurs rencontres, au moment de la charge ou sous une rafale d'obus, on lui demande l'absolution en promettant de faire une confession complète si on en revient. Jamais, devant lui, un mot déplacé. On le respecte, on l'estime, et toute la compagnie a applaudi quand l'abbé, qui a la confiance du capitaine, a été promu sergent-fourrier.

Un autre trait.

« Un jour, me raconte l'abbé M., dans une maison ruinée par les obus, mes camarades trouvent un assez beau crucifix. Aussitôt, ils sont d'accord : on va le donner à l'abbé. Ils me l'apportent en effet à la tranchée et, en les remerciant de leur attention, je l'installe contre notre mur de terre, bien en évidence, comme le Maître et le Protecteur. Je récite mes prières devant Lui. Plusieurs hommes suivent mon exemple. Quand arrive la relève, nous passons le crucifix « en consigne » à la compagnie qui nous remplace. Un jour, un caporal est blessé assez grièvement à l'avant-bras dans la tranchée voisine. On l'envoie se reposer dans la nôtre en attendant qu'il soit évacué. Je lui adresse quelques paroles de réconfort. C'était un avocat, fervent chrétien. « Le bon Dieu, dit-il, m'a protégé. — Il t nous protège aussi, répondis-je en lui montrant notre « crucifix. » Alors il se lève malgré sa blessure douloureuse et il va en rampant baiser les pieds du Sauveur en croix. Tous les camarades étaient émus, un sergent surtout, qui appartient à la religion protestante.

« Ce même sergent me montrait ces jours-ci la lettre qu'il écrivait à son père, après avoir assisté à une de nos cérémonies, pour s'excuser de fréquenter une église

catholique : « L'aumônier, disait-il, nous donne tant « de courage par ses vibrantes allocutions. *

« Il n'est pas rare, du reste, qu'on me communique les lettres envoyées ou reçues. Je me rappelle celles qu'un Corse recevait de sa femme. « Le soir, lui écri- « vait-elle, après avoir prié pour toi, nous allons sur la « route qui regarde vers la France, pour voir si tu re- « viens. » El sa petite fille de sept ans avait ajouté, d'une plume encore inhabile, mais très appliquée : « Vive la France ! »

S'il y a une inhumation pour laquelle on ne peut avertir l'aumônier, l'abbé M... est appelé. En l'attendant, un factionnaire est placé auprès du mort. L'abbé me raconte avec émotion le premier enterrement qu'il fit, le 31 août, dans le bois de X..., en Meurthe-et- Moselle. Le malin, vers 4 heures, un homme était tué par un éclat d'obus. Aussitôt, le capitaine donne ses ordres. Il fait avertir un parent du défunt qui appartient à une autre compagnie. Quelques camarades, avec leurs outils de campement, creusent la tombe. Ni fleurs ni couronnes, hélas! pour l'orner. Pas même un peu de paille pour en tapisser le fond, pas même une toile de tente pour envelopper le mort. Il n'aura pour suaire que sa capote et un mouchoir qui couvrira son visage. Mais tant de bonnes volontés se sont empressées qu'au lieu d'une croix on en a fait deux avec de petits arbres dégrossis à la hachette et au couteau. L'une sera à la tète du mort et l'autre aux pieds. Le fourrier prête son crayon bleu pour inscrire le nom du défunt, le lieu et la date de sa mort, avec une invocation pieuse. A mivoix, car l'ennemi est proche, les commandements sont prononcés. La compagnie tout entière met baïonnette au canon et forme le carré. L'abbé, qui n'est encore

que soldat de 1" classe, s'avance au milieu, près du corps. Tout nouvellement ordonné prêtre, c'est le premier enterrement qu'il préside. N'ayant ni rituel, ni livre de prières, il récite le' De Profanais avec les versets et oraisons que sa mémoire a retenus. Le capitaine prend ensuite la parole; il salue le mort au nom de ses camarades et il adresse à ceux-ci des encouragements, des appels à la confiance, à l'énergie, à la bravoure. En finissant il jette une poignée de terre sur le corps qui a été descendu dans la fosse et il le bénit d'un large signe de croix, c Reposez armes! » Maintenant les lieutenants, les sous-officiers, tous les hommes défilent devant la tombe et chacun, en passant, imitant le geste du capitaine, trace de la main droite une grande croix sur celui qui a versé son sang pour la France.

C'était le huitième mort de la compagnie depuis le commencement de la campagne. Dix autres sont tombés encore, de septembre à janvier, et cinq de plus ont succombé à leurs blessures. Pour ces vingt-trois victimes de la guerre, l'abbé M... eut l'idée de célébrer une messe. Le capitaine y acquiesça volontiers et les aumôniers organisèrent une belle cérémonie. L'un d'eux dirigeâtes chants, l'autre prononça une allocution avant l'absoute. Il lut d'abord la liste des morts au champ d'honneur et engagea leurs camarades à prier pour eux, à garder leur souvenir, à imiter leur courage. 11 félicita la compagnie d'avoir toujours fait bravement son devoir, d'avoir mérité des citations, d'avoir vu trois de ses sous-officiers promus au grade de sonslieutenant... Les hommes élaient émus d'entendre ainsi évoquer leurs morts et rappeler les grands devoirs militaires. Ce fut vraiment une cérémonie familiale et patriotique.

182 LA RELIGION DANS l'\l:Ml:;K FRANÇAISE

Un autre prêtre-soldat, c'est l'abbé B... Je l'appelle « le confesseur », et vous allez voir qu'il mérite bien ce titre. C'est aussi un jeune prêtre de la dernière ordination, cinq semaines avant la guerre. Il est de la classe 1909. Le 2 août, il rejoint son régiment et je crois bien qu'il commence à confesser dans le train. Il continue à la caserne où il a quitté sa soutane pour prendre la capote. Il confesse dans la chambrée, dans la cour, dans les rues. Ses anciens camarades de l'active le reconnaissent : il a bien vite fait connaissance avec les autres.

« Notre premier combat, me raconte-t-il, fut à C..., le 9 août. Je confessai, tout le temps. Vous savez que l'infanterie procède par « bonds » pour donner moins de prise au feu de l'ennemi. Je faisais un bond à côté d'un camarade, je lui donnais l'absolution, puis je passais à un autre pour « bondir » avec lui, en lui proposant de le réconcilier avec le Bon Dieu. Tous acceptaient; je n'eus pas un refus. J'arrivai ainsi jusqu'à vd0 mètres des Allemands et pourtant je ne reçus pas une seule blessure.

« Les jours suivants, mes camarades m'abordaient dans les champs, partout, pour me demander de les confesser.

« Le 19 août, nouveau combat et je procédai comme la première fois. Le lendemain, ma compagnie fut d'abord soutien d'artillerie, puis marcha sous un ouragan de feu, et je confessais toujours. Beaucoup de mes camarades voulaient être près de moi et refusaient de me laisser partir. « Restez, disaient-ils, si nous sommes touchés, vous nous donnerez une dernière absolution. »

« A L..., au commencement de septembre, j'ai aussi beaucoup confessé à un moment où nous nous sommes

crus cernés. Je me rappelle même trois pauvres camarades que je m'apprêtais à absoudre, quand ils tombèrent successivement frappés par des balles.

« A B..., nous étions à l'arrière-garde, devant un pont qu'on allait taire sauter. Le danger était grand pour nous. Presque tous mes camarades, adjudant en tète, acceptèrent volontiers de se confesser; deux seulement voulurent attendre, mais me demandèrent avec simplicité, de courir vers eux s'ils étaient blessés. Un instituteur commençait sa confession, quand vint l'ordre de se replier; je ne l'ai plus revu et il a été tué. Le Bon Dieu aura tenu compte de sa bonne volonté. »

Epuisé de fatigue, l'abbé B... est envoyé, pour quinze jours, à un dépôt d'éclopés. Il revient au corps le 3 octobre et, à cause des remaniements imposés par les pertes, il est affecté à une nouvelle compagnie, malgré les réclamations de son ancien capitaine qui voulait le garder, « pour avoir un prêtre avec lui ».

L'abbé B... continue son ministère avec le même zèle et rencontre la même bienveillance de la part des chefs, qui se succèdent au commandement de la compagnie : un lieutenant, un sous-lieutenant, un nouveau capitaine. Il a été nommé adjoint au fourrier, puis caporal, mais sans escouade, pour être plus libre. Tout le monde le respecte. Un lieutenant protestant réprimande son ordonnance, qui disait quelques mots grossiers, — sans malice d'ailleurs, — devant l'abbé. On appelle celui-ci « Monsieur B... » ou « Monsieur le Curé ». Personne ne le tutoie. Il confesse aux tranchées, dans la neige; on, en seconde ligne, dans un village ruiné. Il préside des enterrements. Il a préparé un camarade à sa première communion. Il a chanté les vêpres de la Toussaint sous une rafale d'obus et passé la nuit de Norl,

avec les aumôniers, à confesser de nombreux soldats.

En somme, il est l'aumônier de la compagnie, le confrère très sympathique et le collaborateur apprécie des aumôniers de la division.

Je pourrais citer encore comme prètre-soldat un maréchal des logis d'artillerie, chargé du ravitaillement de sa batterie. Il réside habituellement dans un petit bourg qui a été bombardé. Le curé n'est pas encore revenu et le brave « logis » fait fonctions. Il préside les enterrements en passant simplement une étole noire sur sa capote d'artilleur. Il chante les vêpres, il prêche, il visite les malades. Les bonnes gens du pays sont très contents de son ministère.

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