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IV. — Le prêtre-infirmier

Ce ne sont pas seulement les prêtres-combattants (officiers, sous-officiers et soldats) qui apportent à l'aumônier militaire un concours précieux. Je ne parle pas non plus des excellents curés des villages où nous cantonnons, qui mettent à notre disposition, avec une bonne grâce parfaite, leur sacristie, leur presbytère, nous aidant à confesser nos hommes et à organiser de belles fêtes religieuses. Je ne dis rien — pour aujourd'hui du moins — des soldats membres de la Jeunesse catholique, des Patronages, des œuvres diverses, qui prêchent d'exemple, catéchisent des camarades pour les préparer à la première communion, tiennent l'harmonium... Les auxiliaires dont je voudrais signaler la

collaboration utile pour les aumôniers militaires sont les prêtres attachés au service de santé comme infirmiers, ou brancardiers.

Prenons d'abord, si vous voulez bien, l'infirmier d'une ambulance fixe. Elle est installée depuis plusieurs mois dans une église. Très rudimentairement d'abord, son aménagement s'est peu à peu complété. La scierie voisine a fourni des châssis ingénieusement combinés pour donner aux paillasses une élasticité relative. Un bon poêle ronfle au milieu de la nef. La sacristie est transformée en bureau. C'est une manière d'hôpital, avec plus de pittoresque et d'imprévu.

Le caporal-infirmier de cette ambulance, l'abbé T..,, dirigeait, « dans le civil ■>, une Semaine religieuse et une Croix locale. Avec cette merveilleuse facilité d'adaptation qui caractérise le jeune clergé français, il a pris, à l'ambulance, l'allure d'un vieux praticien. Par son dévouement, son tact, son inaltérable bonne humeur, il est devenu l'homme indispensable. Le médecin-chef et l'officier gestionnaire ont pleine confiance en lui ; les infirmiers le consultent en tout et les blessés le reclament sans cesse. Levé à quatre heures du malin pour pouvoir dire sa messe, il est prêt, jour et nuit, à recevoir les éclopés, les malades, les blessés qu'on lui amène de tous les secteurs de la division. Il les accueille avec une bonté tendre et virile à la fois qui réconforte les plus abattus. Ses tournées dans l'église et dans les granges-annoxes sont attendues avec impatience; il sème du courage sous ses pas.

L'ambulance a un aumônier zélé qui fait, chaque jour, sa visite ; le curé de la paroisse vient souvent, lui aussi, voir les chers soldats; mais, pour les cas urgents, le caporal est toujours là. Beaucoup d'hommes,

d'ailleurs, lui font leurs confidences el veulent l'avoir auprès d'eux quand ils souffrent. « Restez avec moi pendant l'opération, lui disait un petit engagé volontaire de dix-huit ans; tenez-moi la main quand on m'endormira; j'aurai moins peur. » Hélas! ses chers pensionnaires s'endorment souvent du grand sommeil, car on ne le lui laisse que les « intransportables ». Il les ensevelit pieusement el, revêtant par-dessus sa capote une douillette et un surplis du curé, il les conduit dans le petit cimetière, à la tombe des soldats.

Ecoutez ce que me dit un autre infirmier, l'abbé A..., jeune curé du Midi, au zèle intelligent et averti :

« Le prêtre-infirmier peut aisément administrer les sacrements, au moment le plus opportun et dans les meilleures conditions, puisqu'il est constamment auprès des blessés. Bien qu'il n'ait pas l'avantage de porter la soutane et qu'il doive faire connaître sa qualité de prêtre, les mourants acceptent presque toujours son ministère, qu'il offre avec une discrète bonté.

« Des blessés qui guériront il fera la conquête par son dévouement sous toutes les formes : soins physiques, secours moral, conversations divertissantes, petits services pour la correspondance, les vêtements, la nourriture. »

Le prêtre attaché à l'ambulance est, à la fois, le serviteur et l'ami du blessé. Il gagne son estime par les vertus professionnelles d'infirmier et de prêtre qu'il fait resplendir. Si le blessé aime le prêtre, il le prend pour son ami ; s'il l'estime, il l'accepte pour modèle et, bientôt, il le suivra comme guide.

Quand on a gagné l'affection et l'estime en évitant avec soin les discussions, en recherchant les idées

communes, les sentiments qui peuvent sympathiser, les points où le contact s'établit aisément, l'esprit du blessé s'élève peu à peu, les préjugés et les préventions se dissipent, les âmes se trouvent en accord harmonieux. Ce n'est pas à dire que le prêtre ne parle pas en prêtre au blessé; mais s'il s'exprime sacerdotalement, il ne prêche pas, ou plutôt il prêche surtout par sa vie, par le soin qu'il met à ne pas laisser paraître ses défauts d'homme, par le souci constant d'appuyer à la vertu surnaturelle permanente sa sympathie humaine, qu'émousserait le contact prolongé avec la souffrance.

L'abbé A... fut quelque temps chargé du dépôt d'éclopés établi dans un village. Il y fit beaucoup de bien comme infirmier intelligemment dévoué et comme prêtre vraiment apostolique. Ses réunions religieuses dans la vieille église étaient très fréquentées. « J'ai remarqué, me disait-il, l'importance essentielle des exercices publics : chant, prédication, prière : les trois sont indispensables. «C'était comme une petite paroisse militaire dont il avait la direction.

L'ambulance volante ou divisionnaire est comme un poste de secours en grand qui vient s'installer à proximité du champ de bataille, assez près pour que les blessés puissent lui être apportés rapidement; assez loin pour se trouver à l'abri des balles et des obus et permettre que les pansements soient vérifiés et les opérations pratiquées avec la sécurité et le calme nécessaires. Chaque corps d'armée a un certain nombre de ces ambulances, qui fonctionnent à tour de rôle.

Dans chacune, le personnel est affecté à des services divers et bien déterminés.

L'abbé H..., du diocèse d'Aix, me donne à cet égard d'intéressantes précisions.

L'inlirmier-prêtre est chargé de la table d'opération; son rôle sacerdotal est quasi-nul. Un blessé est apporté par les brancardiers. On ouvre ses vêtements; on les coupe parfois avec les grands ciseaux recourbés. Le major examine la blessure; avec ou sans intervention chirurgicale, on renouvelle le pansement s'il n'a pas paru suffisant : on rajuste la capote, et à un autre ! Songez que ces ambulances reçoivent parfois, en une nuit, plusieurs centaines de blessés à évacuer pour l'intérieur. Sans doute, au besoin, le prêtre-infirmier pourra donner une absolution discrète, mais c'est tout. Il ne peut entraver, ni retarder le service chirurgical.

L'infirmier est-il porteur? Prend-il les blessés aux voitures pour les amener dans la salle qui doit les recevoir, et vice-versa? Son temps, alors, est très pris. Il peut, cependant, entre deux transports, s'arrêter quelques instants auprès d'un blessé que la gravité de son état rend plus intéressant, lui laisser quelques bonnes paroles, lui proposer même, avec tact, les secours religieux.

Ce rôle est plus facile à l'infirmier chargé de la surveillance générale de la salle. Il est plus libre de ses mouvements, comme le tisanier ou le distributeur de nourriture. Il peut donner aux blessés, en temps voulu, les consultations religieuses.

Au bureau des entrées se trouvent deux infirmiers, dont un gradé. Si l'un d'eux est prêtre, il lui est possible d'exercer son ministère, du moins dans une certaine mesure. C'est à ce bureau qu'on inscrit les blessés dès leur arrivée. Les indications utiles sont recueillies : nom, grade, régiment, compagnie, lieu et date de nais-

sance, domicile et diagnostic noté sur la fiche dont chacun a été muni au poste de secours régimentaire. Celte dernière indication renseigne l'abbé-infirmier sur l'état du blessé; il a vite pesé la gravité de la blessure. Lorsqu'il n'y a pas affluence continue aux entrées, il peut consacrer son temps libre aux plus graves. En tous cas, il indique à l'aumônier, ou, à son défaut, à quelque brancardier-prêtre, les plus gravement atteints pour qu'on s'occupe d'eux immédiatement.

Quoi qu'il en soit, les longs entretiens sont impossibles. Il faut aller vite. Les blessés sont nombreux et ne passent que fort peu de temps à l'ambulance divisionnaire avant d'être évacués sur les hôpitaux de l'arrière. Mais ces instants peuvent être utilement employés.

Le blessé qui arrive du champ de bataille a le sentiment très douloureux de la cruauté de la guerre et l'impression atroce de la solitude et de l'abandon devant la souffrance brutale. Il a froid, il a soif, ses plaies saignent, tout son pauvre corps est meurtri. Dans le contact rapide avec l'infirmier-prêtre, il trouve l'impression d'être compris, aimé, réchauffé; il n'est pas seul. C'est le pauvre voyageur transi, perdu, inquiet, qui passe de la nuit humide et froide à un logis chaud et bien abrité, où des bras affectueux se tendent vers lui. Un sourire, une parole, un encouragement, et surtout l'espérance, — espérance humaine d'abord — le tout imprégné de confiance en Dieu et d'esprit surnaturel, voilà le premier contact heureusement établi.

Il ne faut pas plaindre le blessé; ce serait lui rendre un mauvais service. On le replierait sur lui-même, on aggraverait son découragement, on cultiverait son égoïsme. Mieux vaut l'armer contre sa douleur, et surtout l'en distraire; c'est une façon de l'en libérer et de

faire qu'il n'en soit plus l'esclave. Une tasse de bouillon, de tisane ou de thé, et, — si le major le permet, — une cigarette? J'ai souvent remarqué l'influence heureuse de cette petite fumée bleuâtre que le blessé chasse de ses lèvres. Peut-être aperçoit-il, à travers ses volutes, comme dans un doux mirage, la maison paternelle et tous ceux qu'il aime. Peut-être aussi le fait qu'on lui offre une cigarette le rassure-t-il sur son état : il n'est pas donc si malade, sa blessure n'est sûrement pas mortelle puisqu'on lui propose de fumer. Je connais un prêtre qui ne fume jamais et qui a toujours les poches pleines de tabac pour ses chers blessés. C'est souvent la cigarette qui amorce la conversation.

Cette conversation ne peut être, bien entendu, une prédication ; le temps est trop court. Mais le blessé sent bien vite le contact d'une âme sacerdotale; il devine le prêtre dans l'infirmier. Celui-ci remplit ses deux rôles sans les sacrifier l'un à l'autre. Il laisse dans les âmes qu'il touche une bonne semence qui lèvera sans tarder.

Comme la Providence aime à se jouer des calculs humains! Les hommes politiques ne se doutaient pas que, par la loi des curés sac au dos, ils allaient donner au ministère sacerdotal de nouveaux champs d'action et des moyens inédits d'atteindre les âmes. C'est pourtant ce qui est arrivé; la vie religieuse que nous venons de constater dans l'armée française est une de nos plus fermes raisons d'espérer que Dieu nous donnera la victoire et ramènera la France entière à ses chrétiennes traditions.

G. Ardant, chanoine honoraire, aumônier militaire.

De la profondeur du mouvement religieux qui s'est manifesté dans l'armée française et comment les œuvres catholiques de jeunesse l'ont préparé.

Toul homme de bonne foi et bien informé, en France el à l'étranger, ne peut manquer d'être frappé du caractère particulier qu'a pris dans notre pays la rude guerre qu'il soutient, de l'énergie de notre jeunesse et de son endurance, de l'élévation morale et de l'esprit religieux de notre armée : « Votre armée, me disait, à Rome même, un cardinal, en décembre dernier; votre armée, elle est la plus religieuse de l'Europe et peutêtre de toutes celles que l'on a vues au cours de l'histoire! » Les notes d'un aumônier militaire que l'on vient de lire en ont fourni la preuve.

Cette constatation étonne d'autant plus qu'avant la guerre, il n'y a pas plus de quelques mois, on ne s'entretenait guère que de notre décadence, les uns pour la déplorer, les autres pour s'en réjouir; on parlait volontiers de noire mollesse, de notre goût pour la vie facile, de la crainte que nous inspirait la guerre, du parti pris de l'éviter qui semblait solidement ancré chez nous.

Et c'était vrai, hélas! pour un très grand nombre; et cela s'associait à un internationalisme de mauvais aloi et à un esprit d'irréligion qui, par l'école laïque, semblait destiné à conquérir toute la France!

Cependant, il y avait, depuis quatre ou cinq ans au moins, des signes incontestables de relèvement; de nombreux écrivains s'étaient plu à les noter; et, pour mon humble part, je les avais mis en lumière, avec joie, dans plusieurs discours.

La jeunesse revenait en grande partie à un idéal patriotique et à un idéal religieux qui avaient fait défaut à la majorité de la génération précédente. Et celte jeunesse se montrait prête à nous donner deux magnifiques leçons, la leçon du soldat, la leçon du chrétien.

Car les deux choses semblaient liées et elles demeurent liées : soldat et chrétien! N'en soyons pas surpris : c'était tout simplement le retour à la tradition, aux doctrines de bon sens qui assurent la vie des nations, tandis que les doctrines contraires les tuent.

Pourquoi ce changement et comment l'expliquer? Les fatalistes, les déterministes, et ils sont nombreux, disent volontiers : il y a des courants à certaines époques qui saisissent, sans qu'on sache trop pourquoi, toute une nation; l'histoire n'est qu'une succession d'actions et de réactions.

Rien de plus vrai en un sens; mais ces courants ne se forment pas et de se dirigent pas tout seuls; ces actions et ces réactions, dans l'ordre moral, ne sont pas fatales.

Il y a des agents; et ces agents, il est possible de les découvrir, pourvu que l'on s'en donne la peine.

Les agents principaux du renouveau patriotique et religieux furent tout simplement les éducateurs catholiques; celui qui écrit ces lignes s'est efforcé de le montrer, quelques semaines avant la guerre, dans un discours qu'il prononçait à Amiens, sur ce sujet : Qu'attendons-nous de la jeunesse que nous formons?

A ces éducateurs catholiques, nous devons trois catégories d'oeuvres, établissements d'enseignement à tous les degrés, ligues et associations, patronages qui sont devenus les cadres d'une part considérable de la jeu-

nesse contemporaine; là, se sont formés quantité d'officiers et de soldats qui, mêlés au reste de l'armée, devaient y opérer comme un ferment (1).

Le milieu même où ils allaient agir était devenu moins réfractaire. L'admirable désintéressement de notre clergé qui s'était laissé dépouiller de tout pour obéir à un ordre du Saint Père et le zèle vraiment extraordinaire dont nos prêtres avaient fait preuve, une fois libérés des entraves et des précautions que leur imposait le Concordat, tel que l'appliquait un État hostile, avaient touché les plus indifférents; la masse était prête à accepter l'action des bons et fidèles catholiques, si une occasion favorable se présentait. La guerre fut cette occasion.

Nos œuvres s'étaient proposé, — je le lis dans le prospectus même de l'une d'entre elles, — « le groupement patriotique et Yorientation chrétienne des jeunes Français ».

Les œuvres, écoles, associations, patronages, soumises à la direction de l'Etat laïque tendaient à un tout autre but. Beaucoup, la plupart de ceux qu'elles ont élevés, se sont, j'aime à le reconnaître, conduits, une fois la guerre déclarée, en bons Français ; mais il leur a fallu, du jour au lendemain, se retourner contre l'éducation qu'ils avaient reçue. L'instinct national, le danger de la patrie, a réveillé en eux la foi patriotique; du même coup, ils ont pris en dégoût toutes les leçons de leurs premiers maîtres; la foi patriotique les a inclinés vers la foi religieuse ; ce fut le cas d'illustres écrivains,

1 i La préparation psychologique de la guerre de 1914 aura prouvé u;ie fois de plus qu'une élite agissante vaut mieux qu'une foule amorphe pour obtenir un résultat déterminé. » Maurice Vaussard, Pour ceux qui survivront, Revue pratique d'apologétique, {" avril 1915.

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