‹ La guerre allemande et le catholicisme--Chapitre 22 sur 37 · Fr · texte numérisé non relu

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et ce l'est encore aujourd'hui de quantité d'élèves et même de maîtres des plus laïcisées de nos écoles.

Dans la voie nouvelle où ils entraient, ils trouvaient pour guides des hommes qui unissaient les deux fois patriotique et chrétienne, non seulement les prêtres et les religieux que la loi militaire avaient versés dans l'armée, non seulement ces admirables officiers de carrière sortis de nos grandes écoles préparatoires, telles que l'Ecole Sainte-Geneviève ou le Collège Stanislas, mais ces jeunes gens du monde et du peuple venus des œuvres catholiques. Or, les chefs de ces œuvres avaient pris leur tâche au sérieux. « Ni garderies, ni sociétés purement sportives, mais œuvres d'éducation intégrale, voilà ce que sont nos patronages », écrit le très distingué directeur du Bon Conseil. Œuvres d'éducation intégrale, c'est aussi ce qu'avaient prétendu être nos maisons d'éducation et nos associations. En fait, elles ont constitué une élite; la religion est pour cette élite tout autre chose qu'un ensemble de pratiques superficielles; elle est entrée dans l'intime de leur vie; elle a fait des apôtres; ceux qui sont venus à eux, d'abord en tant que patriotes, ont senti qu'ils avaient à faire à de vrais chrétiens.

Et c'est pourquoi le mouvement religieux que Ton constate aujourd'hui dans nos armées est beaucoup plus profond que ne l'imaginent ceux qui n'y voient que l'effet de la crainte de la mort : plus profond chez les catholiques de vieille date et plus profond chez les convertis.

Je laisserai parler nos jeunes gens eux-mêmes, et je demanderai ensuite à tout homme sincère, de quelque parti et de quelque nationalité qu'il soit : « Est-ce là, oui ou non, du vrai, du pur, du profond christianisme, et

La Religion dans l'armée française 195

ce christianisme, ces jeunes gens savent-ils, oui ou non, à qui el à quoi ils le doivent? Avons-nous affaire à des sentimentaux, à des peureux, ou à des hommes de conviction et de courage (1) ? »

Dès le premier jour de la mobilisation, nos jeunes gens ont affirmé leurs convictions et leurs espérances chrétiennes, leur volonté de servir la cause de l'Église, en même temps que celle de la France.

Un jeune homme de vingt ans, porteur d'un des plus grands noms de France, qui vient d'achever son droit à l'Institut catholique, écrit à son recteur :

Je suis affecté au ...8 dragons, à .... Vous imaginez mon bonheur profond.

Avant de partir, je veux vous dire mon regret de ne pas vous avoir montré assez la reconnaissance et l'affection filiale que je vous porte. Les mots expriment Lien peu, mais vous savez quels sont mes sentiments. Je pars avec une joie que vous pouvez croire : quel honneur pour notre génération que de commencer ainsi la vie ! Quelle ère triomphale pour la France et le Christ, si nous sommes vainqueurs ! Car, grâce à tous vos efforts patients, infatigables — et à ceux de nos parents, car c'est vous qui nous avez faits ce que nous sommes — les idées chrétiennes vont triompher. Je remercie Dieu de m 'avoir donné la vie pour cela.

(1) Les documents cités sont, presque tous, empruntas soit au Bulletin de l'Association catholique Je la jeunesse française, soit à la Bévue Montalembcrt, organe de la Réunion des Etudiants, numéro de janvier-mars 1915, soit à la Bévue pratique d'apologétique, numéro de septembre 191 i, soit aux archives du patronage du Bon-Conseil, à Paris.

Un aulre, plus âgé, qui appartient à un des plus grands corps de l'Etat, n'est pas moins aftirmatif :

Je pars ce soir pour... Vous voyez que, du premier coup, je serai en pleine bagarre. Je vous demande le secours de vos prières pour que je fasse mon devoir en bon chrétien et en bon Français... C'est avec une foi et une confiance entière en Dieu que je pars.

F. A..., de la Réunion des Étudiants, comprend ainsi son devoir d'officier :

L'officier a toujours été, pour moi, la personnification du dévouement, de l'honneur, le 'prêtre de la Patrie. Cet officier-là était mon idéal... Maintenant je vois mieux encore, je vois un officier foncièrement religieux, le type du beau chrétien, et c'est ce que je veux être. Sur les jeunes générations qui passent dans nos régiments l'influence morale du chef est incalculable, lorsqu'il possède le caractère et la science.

Et cet aulre, J. B..., de la même Réunion, au moment d'entrer dans la marine :

Je tâcherai de pouvoir, à ma mort, prononcer ces mots : « Je meurs content parce que j'ai bien employé mon existence pour Dieu et pour la Patrie. » Que la carrière que j'embrasse me donne l'occasion de faire mon devoir de catholique et de répandre un peu de bien autour de moi !

Au début de la guerre, il passe dans les fusiliers marins, ne se trouvant à bord ni assez utile, ni assez exposé. Mortellement blessé, il offre à Dieu le sacrifice de sa vie et meurt en récitant son chapelet.

Et voici ce que m'écrit un autre de mes anciens élèves qui, lui, échange l'artillerie contre l'infanterie, afin de se battre davantage et de plus près :

1915 nous apportera la victoire militaire, mais ce n'est pas assez. Il faut que la France redevienne elle-même, c'est-à-dire la vraie fille aînée de VEglise qui Va faite. Je sais que c'est votre vœu le plus cher... Je vous remercie de ce que vous avez été et fait pour moi : ce serait une de mes dernières pensées si je tombais et si j'avais le temps de me voir partir...

Les lettres suivantes, empruntées au Bulletin de l'Association catholique (Je la Jeunesse française, expriment la môme idée et s'élèvent jusqu'à la notion la plus sublime du sacrifice chrétien de la vie pour le salut et la régénération de la Patrie.

E... écrit à l'aumônier général, le 15 novembre :

Vous prierez pour moi, mon cher Père, afin que, le devoir accompli, je puisse revenir travailler près de vous pour notre chère A. C. J. F., rendue plus vaillante encore par l'épreuve qui trempe les jeunes. L'exemple de nos bons amis, disparus en trop grand nombre, et dont nous graverons le souvenir, celui de nos blessés qui ont montré, par leur conduite, que nos camarades savent mettre leurs actes en accord avec les principes qu'ils proclament; celui de tant d'ignorés dont la foule ardente entraîne notre Patrie sur les voies de la résurrection, communique le courage et l'esprit d'abnégation.

Z..., lieutenant d'intendance à la T division de cavalerie, écrit le 4 novembre à son ami T. .. r

Dieu veuille foire sortir de tous ces holocaustes une- France nouvelle où son règne soit affirmé! Il faut à un monde en décomposition de ces sacrifices et de ces catastrophes pour retremper les âmes. Cette guerre est déjà féconde en héroïsme de tout genre : je ne vois autour de

moi qu'abnégation et enthousiasme... Pour ma part, j'ai offert ma vie, entre autres intentions, pour le triomphe de notre œuvre commune.

De Q..., président de Grenoble, écrit à L..., le 5 novembre :

Nous avons tous fait avec joie le sacrifice de notre vie... La guerre est une terrible chose, mais comme elle rapproche du Ciel !

Le docteur E..., président de l'Yonne, après avoir rappelé les communions si nombreuses des officiers et des soldats et constaté que dans son hôpital un seul blessé sur cent (et celui-là n'était pas baptisé), a refusé les secours de la religion, ajoute :

Et voilà pourquoi j'espère d'une invincible espérance que, non seulement la France sera victorieuse, mais que le bon Dieu lui accordera encore, en surplus, de reprendre sa mission dans le monde.

Quelle netteté d'affirmation dans ces quelques lettres du docteur P..., président départemental de l'Aveyron, à l'aumônier diocésain :

13 août. — Dimanche, nous avons pu avoir la messe ; mardi aussi, mais pas la communion, car nous n'étions pas avertis. — Mais il nous est si facile, si nous voulons, de mener une vie spirituelle ardente. Sur mon cheval, derrière le bataillon, les yeux fixés sur la multitude des clochers de Lorraine, qui tous gardent le Saint-Sacrement même lorsqu'il n'y a pas de prêtre résidant, il m'est facile de converser avec le Maître. Que de choses à lui dire : ma vie, la garde de tous ceux que j'aime, les besoins de notre chère A. C. J. F., le désir d'accroître son royaume dans le

cœur des soldats et de l'instaurer dans le cœur de ceux qui le persécutent.

11 septembre. — Délivré aujourd'hui par les Français, après trois semaines de captivité... Ma tête, mes yeux, mon cœur sont abreuvés de ce que j'ai vu. Je n'ai jamais autant senti la main de Dieu sur moi et autour de moi.

26 septembre. — Comme fait exprès, je n'ai pas encore de prêtre dans mon régiment... et comment voulez-vous que je ne le remplace pas dans la mesure où je le peux ?

Et depuis quelques jours voilà plusieurs mourants que j'essaye d'acheminer vers la porte du Ciel, comme on indique la maison paternelle aux voyageurs égarés ou perdus dans la nuit. Avant-hier j'ai coopéré à la fin édifiante du lieutenant porte-drapeau. Il est mort en baisant avec amour la médaille de la sainte Vierge que je lui présentais, celle que M^r de Ligonnès m'a donnée et dont je vous prie de le remercier en lui disant combien je lui reste respectueusement attaché.

Hier encore un pauvre petit soldat a offert sa vie pour ses parents, pour la France et pour la J. C. de l'Aveyron. Car, mon cher aumônier, ma vaillante armée que je vais, hélas ! trouver décimée est toujours présente à mon cœur. Et je suis fier, lorsque je trouve les blessés de la Jeunesse Catholique qui supportent avec plus de courage et de vaillance leurs souffrances, qui meurent avec plus de joie et de sérénité que les autres, ceux qui ne sont catholiques que pressés par la peur. Ah! mon cher aumônier, je l'aime plus que jamais, notre chère A. C. J. F. ! Et je me rends compte que si elle avait eu, il y a déjà longtemps, Vinfluence de formation qu'elle a aujourd'hui, nous n'aurions pas eu à enregistrer quelques heures pénibles. Ah ! je vous en prie, si le « Jeune Rouergue » existe encore, dites à tous nos soldats, par son intermédiaire, aux jeunes de 19 et 18 ans, qui partiront peut-être bientôt, qu'on ne peut pas servir

la France jusqu'à l'effusion de son sang si on n'aime pas le bon Dieu ; qu'il est matériellement impossible d'être un bon soldat si la volonté ne se courbe pas joyeusement sous la discipline, et qu'on ne peut pas vaincre si l'esprit de sacrifice n'est pas dans le cœur le maître de notre égoïsme naturel. Je ne sais si les atrocités de cetie guerre ouvriront les yeux à tous ; j'en connais déjà un grand nombre qui voient clair ! mais je ramasse une série de renseignements que j'espère développer un jour à nos chers camarades.

Nos ennemis eux-mêmes, en détruisant notre admirable cathédrale de Reims, n'ont-ils pas voulu frapper au cœur la France catholique — la meilleure? Mais leurs boulets, je l'espère, indiqueront à tous les Français la voie de la victoire par la régénération au baptistère du premier sanctuaire de notre patrie.

20 octobre... — Demandez pour moi au bon Dieu que je ne laisse jamais passer une occasion d'exécuter sa volonté et de rechercher sa gloire. Vous préparez l'avenir, n'est-il pas vrai?...

Mais, m'objectera-t-on peut-être : vous choisissez des témoignages émanés de jeunes gens qui appartiennent à l'élite de la société et de la culture intellectuelle. Sans doute, mais j'en puis apporter quantité d'autres qui, provenant de jeunes gens de la petite bourgeoisie, ou de la classe populaire, rendent exactement le même son et dénotent un esprit religieux, non moins haut, non moins profond.

Toutes les lettres qui suivent ont pour autours des soldats sortis de nos patronages, principalement du patronage du Don-Conseil, à Paris : j'en certifie l'authencilé.

Elles débordent de courage, mais aussi de cet esprit de charité et de prière, dont, en nulle occasion, ne se départ le vrai chrétien.

Le 23 septembre 191 i.

Quand à Mézières on appelait, en riant, le 81e un régiment de fer. je crois que l'on ne pouvait pas dire plus vrai, car depuis le lPr août, c'est-à-dire depuis 51 jours nous avons été constamment en première ligne, au contact immédiat, fournissant ainsi 54 jours de combat, dont quelques-uns pourront compter parmi les plus acharnés et les plus meurtriers de la campagne.

Le 18e chasseurs ne nous quitte pas d'une semelle et le? deux régiments se font constamment tuer ensemble.

J'ai, d'ailleurs, le plaisir de rencontrer souvent I... du 18e chasseurs. Chaque fois que nous nous rencontrons, notre première parole, en nous serrant la main, est celle-ci : « Eh bien, mon vieux, encore debout? » Cela à cause des pertes terribles qu'éprouvent nos deux régiments, que l'on pourrait bien appeler, je crois, les deux régiments baïonnette, car, chaque fois que nous donnons, il faut définitivement en découdre à la fourchette.

Hier, envoyé avec cinq hommes en poste d'écoute à la corne d'un bois, j'ai surpris une patrouille de uhlans composée d'un officier et de deux hommes. Ils avaient mis pied à terre et à la lueur d'une lampe électrique examinaient une carte. Avant même que j'aie eu donné l'ordre, la charge était poussée, et, criblés de coups de baïonnettes par mes hommes et moi-même, les Allemands gisaient inanimés sur le sol. La lampe électrique était tombée dans l'herbe et, maintenue au courant, continuait à éclairer.

Les deux soldats étaient morts, mais le troisième, un lieutenant de chasseurs, vivait encore et, m'étant approché de lui, voici ce que je vis et que je me rappellerai toujours.

D'une magnifique beauté masculine, le visage blanc comme du marbre, il était étendu sur le dos : de sa poitrine percée en trois endroits et teintant de rouge son uniforme gris clair, le sang formait une large mare autour de lui. Il balbutiait quelques paroles dont je ne pus saisir le sens,

mais que peu à peu je parvins à comprendre. Le malheureux, des dernières forces qui lui restaient, s'efforçait de dire : « Polack cattolic, polack cattolic ». Il voulait exprimer ainsi qu'il était polonais catholique.

En même temps il essayait de retirer de sa poche un chapelet, un petit calepin qui, je m'en assurai plus tard, contenait une image de la Sainte Vierge et de l'Enfant Jésus.

Devant le regard de ce mourant, devant ses paroles et les objets qu'il tenait en mains, toute fureur de haine disparut en moi.

Ayant placé mes hommes à leur poste, je revins près de lui et, lui prenant les mains, je lui fis comprendre que j'étais moi-même catholique, et que mon plus grand désir était de lui adoucir ses derniers moments.

Il parut me comprendre et d'une de ses mains éleva son chapelet. Je compris son désir et je récitai avec lui une dizaine à laquelle il répondait faiblement en allemand.

Après quoi, il porta le chapelet à ses lèvres et l'embrassa plusieurs fois, puis me le tendit. Je l'embrassai à mon tour et cela parut le rendre heureux. Il fallut que je rejoigne mes hommes, je lui mis dans les mains son chapelet et son image et je le quittai, non sans être profondément ému par le regard de reconnaissance qu'exprimaient ses yeux mourants.

Quand au matin je repassai à cet endroit, en rejoignant les tranchées, il était mort et il avait gardé la même position.

... Il y avait quelques minutes que je venais de lire le Bulletin du patronage lorsque cela est arrivé et le souvenir du Bon-Conseil est sûrement pour beaucoup dans la pitié que j'ai eue de cet Allemand.

Dans la nuit du 27 au 28 octobre, on fit appel à des sapeurs de bonne volonté et à un sous-officier pour remplir une mission des plus périlleuses. Le jeune G. P.

se présenta; mais, avant de partir, il écrit au directeur de son patronage, puis à sa jeune femme, qu'il pense ne jamais revoir.

Mon bon Père,

Je ne puis vous écrire longuement. Gustave vous dira le rôle que j'ai à remplir et qui ne me laisse que peu de chances de rentrer sain et sauf. Je veux vous redire combien je vous aime, combien je vous suis reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi, de ce que vous avez fait de moi. J'accepte de bon cœur la mission très. belle que la Providence m'a destinée; je me remets complètement entre les mains de Dieu, à qui je demande de prendre soin de ma compagne tant aimée, de mes enfants chéris. Aidez-les, mon bon Père, des conseils que vous m'avez prodigués. On est un privilégié lorsque dans de pareils instants on a laissé près des siens un ami tel que vous.

Dites à tout le Bon-Conseil, si je ne reviens pas, que ma pensée a été vers lui, vers notre oeuvre si belle, vers tout mes chers amis, vers mon cher Félix, vers tant d'anciens que je ne puis citer, vers certains jeunes que je considère comme des jeunes frères, parce qu'ils possèdent vraiment l'esprit de l'œuvre que j'aime.

Je vous embrasse de toute mon âme, et suis votre enfant.

Lettre à sa femme.

B...-au-Bois, le 27 octobre 1914.

Je ne veux pas te dire de ne point laisser couler tes larmes. Pleure, mais sois forte. Pense que j'ai eu le temps de songer au sort qui devait être le mien, de penser à toi, que j'ai aimée du plus profond de mon âme et que je rêver-' rai. Car je te reverrai, et je veux que tu y penses et que tu te dises que mon sacrifice a été fait alors que j'y songeais.

Nous serons réunis là-haut et tu ne dois pas te livrer au

découragement et à l'inconsolable douleur, car ta tâche est lourde et plus dure que n'a été la mienne.

Je sais que Dieu t'aidera, va à lui qui seul peut te guider; il ne peut t' abandonner dans la mission de ta vie. Elève nos enfants dans son amour; remets-toi aux mains de la Providence dont la volonté est faite. Je me suis livré totalement à Elle.

Dis plus tard à nos petits, quand ils pourront comprendre, les espérances que j'ai fondées sur eux et ce qu'ils doivent être dans la vie : des forts et des vaillants.

Notre amour a été le bien le plus précieux de ma vie. J'ai été fier de la femme que tu es, j'ai été à toi totalement et uniquement. Tu seras forte pour répondre à ma volonté et parce que je te connais et que tu ne peux être autrement même dans l'épreuve terrible qui te frappe, mais que tu sauras surmonter parce qu'elle vient de Dieu même.

Dis à ta mère la pensée que j'ai eue pour elle en cette nuit, ainsi qu'à Georges, à ceux qui t'entourent et que tu me sais chers.

Relève la tête et marche avec confiance pour répondre aux dernières volontés de celui qui t'a très tendrement et complètement aimée.

Toutes ces lettres sont remplies de traits héroïques contés avec une gaieté toute parisienne, mais dans chacune reparaît une pensée surnaturelle; en voici une, du 19 octobre, qui donne une juste idée de la vie que mènent ces hommes.

Nous sommes toujours au même endroit et attendons avec impatience l'heure où il nous sera commandé d'aller plus avant. Nos Bretons ne peuvent se faire à cette inaction prolongée; à leurs yeux perdus dans le vague, je les sens pris de nostalgie, de cette nostalgie que l'action seule guérit. Notre poste médical est toujours installé dans cette grotte sombre et humide dont je vous parlais il y a quelques

jours. De blessés, nous n'en avons pas eu depuis déjà longtemps. Ils ont beau nous arroser de shrapnells ou nous expédier leurs grosses « marmites », « ça ne rend pas », comme dirait Gavroche. Il n'en va pas de même de notre 7-3 qui continue à leur faire beaucoup de mal. Avanthier au soir, les nôtres ont pris une patrouille prussienne, ils nous ont dit souffrir beaucoup de notre artillerie. C'étaient de tout jeunes gens de la classe 1914 arrivés ici depuis huit jours à peine, ils craignaient d'être fusillés, mais dès que notre commandant les eut rassurés sur leur sort, ils n'avaient plus envie de s'en aller, et c'est plutôt joyeux qu'ils partirent en arrière de nos lignes. Hier matin, j'ai pu assister à la messe et communier, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. La messe était dite à l'ambulance de la division marocaine qui se trouve à notre gauche, et au bord des tombes où au jour le jour on enterre les zouaves, tirailleurs et bicots tombés à l'ennemi. Il ne m'était encore jamais arrivé de servir la messe en pareilles conditions. Pendant que les hommes chantaient à pleine voix le Credo et YAdoremus, ils étaient accompagnés non plus par un classique harmonium, mais par la puissante voix des canons et par le bruit plus spécial que font les mitrailleuses tirant sur tout un front. L'homme se sent bien petit à pareilles heures et en pareils lieux, aussi tous les visages étaient empreints d'une gravité religieuse spéciale; lorsque la messe dite, l'aumônier donne l'absoute pendant que ceux qui le savaient chantaient « le Libéra », j'ai vu bien des larmes couler des yeux des officiers et des soldats. Larmes bénies, puissiez-vous bientôt faire place au sourire et à la joie cauoés par la victoire !

Quant à moi, je continue à très bien me porter et reste toujours très gai. Cette vie, si elle n'était accompagnée de tant de misères et de tant de deuils, est assez passionnante; on ne se sent plus entouré de cette mesquine ambiance dans laquelle nous vivons en temps ordinaire ; pour un séminariste elle est très intéressante; volontiers les gens

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abordent la question religieuse, que le voisinage de la mort ne leur fait plus paraître comme une question secondaire, les esprits soi-disant « forts » n'ont ici aucun succès. Continuez à prier et à faire prier le Bon-Conseil pour nous, car nous en avons grand besoin. Quoi qu'on fasse, la vie du soldat est déprimante, nous avons grandement besoin des prières amies pour nous aider à nous plonger un peu dans le surnaturel. Tous nous savons que là-bas, dans la chapelle et l'oratoire aimés, de nos jeunes camarades, de vieux amis sont agenouillés et prient pour tous ceux qui combattent au loin, c'est pour nous un grand réconfort que pareille pensée, dites-le bien à tous.

Dans cette vie, non seulement ils travaillent à se soutenir eux-mêmes par la prière et par les sacrements, mais ils essaient de faire du bien aux autres :

12 octobre 1914.

Depuis notre départ j'ai pu une seule fois assister à la messe et recevoir la sainte communion. Et les autres n'ont rien pu avoir. Cela ne nous empêche pas de sanctifier notre dimanche comme nous le pouvons par une prière spéciale et de nous unir à la messe du Bon-Conseil par la pensée. Nous prions avec vous pour la France, pour nous tous qui sommes chaque jour exposés et devons, sans le secours des sacrements, rester prêts à paraître chaque jouidevant Dieu. Nous restons cependant confiants dans la Miséricorde de Dieu, et dans l'efficacité des prières de vous tous. Ici notre vie est toujours pleine d'imprévu et ne savons jamais une minute à l'avance ce que nous ferons. Hier nous étions au repos et, à 6 heures du soir, nous sommes partis creuser des tranchées, profitant de la nuit. Nous avons maintenant des mains de terrassiers et manions la pelle toute une nuit, comme si nous avions fait cela toute notre vie. Ce matin nous sommes dans l'attente d'une

attaque, prêts à partir au premier signal. Nous sommes iuste en arrière des tranchées en première ligne. Nous voyons et entendons éclater les obus autour de nous, et avons ramassé des éclats dont quelques-uns atteignent 4 centimètres d'épaisseur. Cette vie est un peu énervante, et l'abus du café aidant, il y a souvent des prises de bec et de disputes que nous nous efforçons de calmer. Nous sommes déjà arrivés à un résultat appréciable et notre escouade qui était au début considérée comme une des plus mauvaises est certainement à l'heure actuelle une de celles qui s'entendent le mieux. Cela n'a pas été sans peine, car elle est composée d'éléments bien différents... Tout ce monde maintenant s'entend à merveille, discute religion, syndicat, et tous sont pour nous très gentils, et presque pleins d'attentions. Plusieurs lisent le Bulletin et y trouvent grand intérêt. Quelques-uns nous demandent s'ils pourraient venir visiter le patronage après la guerre, ou s'ils pourraient y envoyer leurs jeunes frères.

Que l'on m'excuse de laisser parler ainsi le document : est-il rien d'aussi éloquent? Entre tant de lettres que j'ai entre les mains, voici l'une des plus belles par le courage, l'entrain, la délicatesse des sentiments, même le charme littéraire :

Le 13 novembre 1914.

Le 8 novembre au matin, je suis allé au village voisin trouver le colonel qui m'avait mandé avec un camarade. Je l'ai attendu deux heures — et entre temps — j'ai eu l'occasion d'aller voir S. à la 2e Cie et A. F. dans les gourbis. Ce fut une bonne joie pour moi, mais trop courte : j'ai dû les quitter de suite. Le colonel m'a félicité parce que je m'étais offert pour remplir une mission qui avait échoué deux fois déjà. Mon camarade et moi, nous avons réussi à mettre le feu à une meule de paille du haut de laquelle

des Allemands dissimulés tiraient sur nos officiers. Te raconter en détail toutes les péripéties, fais-m'en grâce : ce sera pour plus tard, lorsque je serai devenu vieux grandpère; mes petits-enfants sur mes genoux me réclameront des histoires, je leur conterai volontiers alors nos bonds de trous en trous, une paire de souliers prise pour un casque à pointe, notre marche lente et rampante pour ne pas éveiller l'attention de l'ennemi, l'émotion dès l'arrivée à la meule, les allumettes bougies qui ne veulent pas prendre, enfin une flamme grandiose, notre fuite à toutes jambes, le cœur content parce que notre mission était enfin remplie. Le colonel nous a félicités, le général de brigade également ; on nous avait parlé d'une citation à l'ordre du jour. Je ne sais si nous l'avons eue, car depuis trois jours je suis un peu en dehors du 129e. Tu en sauras le pourquoi tout à l'heure.

A mon retour du bureau du colonel, je me suis rendu à la chapelle du château pour entendre la messe dite par C. Etant en retard je ne pensais plus du tout la servir. On m'attendait, j'ai donc eu la joie de servir la messe.

Le soir, nous sommes repartis aux tranchées...

Ici un temps d'arrêt. Tu m'as demandé de tout te raconter, je vais donc te dire tout bien simplement : je suis complètement guéri. Je commence par la fin pour te rassurer. J'ai été blessé très légèrement, si légèrement que je reste à trois kilomètres en arrière pour me reposer? Après-demain, je serai de retour à ma compagnie. Tu es bien d'aplomb, maintenant, j'espère, je continue. Je ne te donnerai pas de détails

Tout à coup une balle tape sur ma baïonnette et, en ricochant, vient me caresser la tête au-dessus de l'oreille gauche. En passant, je remercie la sainte Vierge de m'avoir ainsi protégé, car, sans ma baïonnette, cette balle me frappait en plein front. Un de mes camarade m'applique mon paquet de pansements, et en route, n'y pensons plus. J'exhorte mes camarades à ne pas s'affoler, à

garder tout leur sang-froid, et puisque, gradé, je leur dois l'exemple, je continue à faire le coup de feu comme si rien n'était ; le sourire aux lèvres, le bon mot à la bouche, eux, la cigarette au bec '. !J

Quand l'action fut finie, on déplora la mort d'un caporal tué aux écoutes et un seul blessé, ton mari... J'ai eu honte d'appeler cette égratignure une blessure, et, sans l'ordre formel du capitaine, du colonel même, je ne serais jamais allé au poste de secours... Il fallut obéir; mais on me fit la grâce une fois pansé de revenir à mon poste. Ce me fut une vive joie et mon escouade fut contente. Je suis resté toute la journée et toute la nuit suivante dans la tranchée. Le lendemain, au matin, j'avais un peu de fièvre : je suis revenu me faire panser, mais là ! complication, syncope, etc. Je passe outre. Toujours est-il que le colonel est venu m'exprimer toute sa sympathie, m'a nommé sergent, et m'a annoncé — ne tombe pas en syncope, ni en extase — qu'il me proposait pour la médaille militaire. J'en suis le premier stupéfait ! Qu'ai-je donc fait d'héroïque? Tout simplement mon devoir, fai fait ce que tu m'aurais dit de faire si tu avais été à côté de moi. Enfin, si cette médaille est donnée en récompense du seul devoir accompli, je l'accepterai pour toi, car depuis notre mariage n'es-tu pas la douce voix qui me dit toujours : « Fais ton devoir là où il est. » Je l'accepterai aussi pour l'honneur du Patronage qui nous a formés tous valeureux

Mais je ne voudrais pas te faire une déception ; si je ne l'obtiens pas, une seule chose me restera à faire : maintenant que je suis en route, continuer à la gagner.

En ce moment me voici au repos jusqu'à demain ou après-demain dans une ambulance dans un château. Ma salle est la vaste salle à manger ornée de boiseries. Un bon matelas couché sur une civière me fait un bon lit dans lequel je repose à moitié la nuit : ça ne vaut pas la paille. Le jour, impossible de m'y faire rester. Je trotte de lit en lit parlant un petit peu à l'un et à l'autre, faisant le secré-

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