‹ La guerre allemande et le catholicisme--Chapitre 23 sur 37 · Fr · texte numérisé non relu

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taire, distribuant la soupe, tournant l'un sur le côté, bordant l'autre... Je mange double ration : pas de fièvre. Le major a dit qu'il allait me mettre à la porte, que je lui coûtais trop cher, et pourtant je lui fais du travail de mon propre gré. Je blague, je donne des bonbons, j'encourage de mon mieux les blessés. L'aumônier à qui j'ai servi la messe le jour de la Toussaint, vient nous voir matin et soir. Je suis son privilégié : il a toujours les poches bourrées de friandises...

Ce blessé soigne ses camarades avec un admirable dévouement, se sacrifiant sans cesse à ceux qu'il juge plus atteints que lui. Il favorise Y action de l'aumônier, lui sert la messe, entraîne les hommes à l'église et les l'ait chanter très pieusement.

Je terminerai par ces trois lettres, les deux premières d'un mari à sa femme, et la troisième adressée au directeur du patronage : l'élévation religieuse, les sentiments de famille, le désir ardent de servir la cause chrétienne s'y mêlent de la façon la plus émouvante.

Le 25 octobre.

Je vais t'écrire une longue lettre et j'espère que tu la recevras ; je vais te décrire aujourd'hui l'emploi d'une journée de repos, plus tard, je te dirai une journée passée dans les tranchées.

Donc nous sommes au repos depuis trois jours, car voici comment cela se passe : on reste un certain temps dans les tranchées, puis un autre régiment vous remplace et l'on va dans un pays pour se reposer et se nettoyer (pendant 3 ou 4 jours environ).

Hier samedi, à quatre heures, je suis allé me confesser au curé du pays, et ce matin dimanche, à 7 h. 1/2 en union avec toi, je suis allé à la messe et j'ai communié ; tu ne peux pas te figurer ma joie et mon bonheur, me voilà à nouveau avec une provision de courage et plein de con-

fiance dans l'avenir, ainsi que l'âme et le cœur tranquilles.

En retournant au cantonnement, j'apprends que quelques-uns se préparent pour la messe paroissiale de CJ heures, j'y retourne avec eux. Ce fut un spectacle vraiment impressionnant : l'église assez grande était pleine de soldats au point que plusieurs ne purent entrer. A l'évangile, l'aumônier militaire prend la parole et empoigne l'assistance, puis nous chantons le Credo et après la communion on chante le Souvenez-vous. Au souvenir de ce chant, j'avais les yeux pleins de larmes, mais joyeux tout de même, car j'avais du honheur plein le cœur. Jamais je n'oublierai le spectacle de cette église pleine de soldats, d'officiers, dont un général, chantant le Credo. Passons maintenant aux choses matérielles. A 10 h. 1/2, nous mangeons un ragoût de mouton aux pommes de terre, avec un quart de vin donné par la compagnie. Puis le café avec rhum (payé par un camarade).

Tu le vois, nous ne sommes pas trop malheureux (malheureusement ce n'est pas tous les jours la même chose). Aujourd'hui, il fait un temps superbe, il fait chaud et le soleil brille, c'est une véritable journée de printemps, j'ai du bonheur plein le cœur, c'est, je crois, la meilleure journée depuis mon départ.

3 heures de l'après-midi. Je rentre des vêpres et du salut, l'église est encore pleine de soldats, nous chantons :

Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours ; Servez-moi de défense, Prenez soin de mes jours.

Et un autre cantique à la Vierge pour protéger la France et lui donner la victoire. Quelle chose sublime que la prière. Toute la journée je fus avec toi, uni par la pensée, le cœur et la prière. Maintenant, l'àme en paix, j'attends l'avenir avec confiance, certain que la Vierge ne m'abandonnera pas. Ainsi maigre la distance, durant ce dimanche, nous ne faisions qu'un. Courage, aujourd'hui j'ai fait provision

de courage et j'attends l'avenir avec calme, je m'abandonne aux mains de Dieu.

Dieu ne nous abandonnera pas, je l'espère, et je te reviendrai la guerre finie, nous serons réunis dans la vie ; et en croyant à la vie éternelle, le premier parti de cette terre attendra l'autre dans l'autre monde pour être « unis pour toujours » ; cette pensée quoique triste est consolante. Pour aujourd'hui, je te quitte et t'embrasse de tout mon cœur ainsi que notre cher petit.

Le 8 novembre 1914.

Comme il n'y a pas de fait saillant à te raconter, je

vais, pendant quelques instants, être plus encore que d'habitude avec toi en décrivant ces quelques mots. Et ce sera mon dimanche à moi.

Par la pensée, je me transporte auprès de toi, et là dans notre petit nid, je te cause cœur à cœur.

Prends confiance et fais provision de courage, car je crois que notre séparation va encore durer quelque temps. Combien? Je l'ignore, mais sans doute assez longtemps (c'est du moins mon avis), mais j'accepte ce sacrifice d'être séparé de toi et de mon cher petit, pour notre patrie ; et pour le reste, je m'abandonne aux mains de Dieu, en demandant la protection de la Sainte Vierge. De ton côté, fais la même chose, et crois-moi, je suis fier d'avoir une femme courageuse comme toi, qui à chacune de ses lettres fait taire ses craintes et ses inquiétudes et m'envoie du courage en même temps que des marques d'amour.

Durant cette journée que je passe dans ma tranchée, ma pensée te suivra à chaque instant et rien que de te représenter en train d'habiller notre petit, le sortir, puis le voir être la joie et le rayon de soleil de ses grand-père et grand'mère, cela me procure une douce joie en même temps qu'une provision de courage et un rayon d'espérance de voir bientôt tout le monde content.

Prends courage, du reste tu connais la source de toutes forces et tu y puises presque chaque jour. Ne te tourmente pas trop à mon sujet. Dis-toi que, malgré la distance, nos cœurs s'unissent pour n'en former qu'un seul et battre du même amour en même temps que de la même confiance en Dieu.

*J2 novembre 1914.

Quelle joie de retourner au feu, peut-être cette fois-ci ne reviendrai-je pas; mais je retournerai là-bas plus fier que jamais, content de faire mon devoir, et n'ayant nullement peur de la mort.

Je n'ai jamais été dans d'aussi bonnes dispositions morales et n ai jamais aussi bien senti la force de la prière ardente montant vers Dieu et Lui demandant ce dont nous, pauvre pécheurs, avons besoin. Maintenant, plus de respect humain, et bien rares sont ceux qui pensent à blâmer ceux qui très sincèrement et sans éclat s'approchent presque journellement des Sacrements.

Comme on se sent fort, et comme on désirerait faire profiter les malheureux qui ne connaissent pas notre belle religion.

Je me demande vraiment comment ils peuvent aller au feu sans cette force surnaturelle qui nous réconforte et nous emporte, eux qui comme nous s'en vont au feu et peut-être pour n'en plus revenir, et qui ne possèdent pas d'idéal religieux. Dites bien, mon bon Père, à ces chers amis du Cercle que leurs aînés prient tous les jours pour eux, pour que Dieu mette en leur ànie ce que vous avez si bien semé dans la nôtre, à nous qui sommes vos enfants.

Oh! comme je voudrais être du nombre de ceux qui reviendront. Comme ils seront forts '. llien ne leur a été épargné sur le champ de bataille, et vous aurez à la fin de cette terrible campagne un groupe d'hommes capables de mieux encore vous comprendre, vous aimer et vous servir en Dieu et puur sa cause .'

Cette belle et généreuse pensée d'un'enfantdu peuple, je la retrouve sous la plume d'un de nos jeunes écrivains catholiques, dans un article éloquent et profond, Pour ceux qui survivront :

Comment, dit-il, ne pas être saisi d'un sentiment complexe, celui que peut éprouver l'enfant d'hier à qui l'on vient dire qu'il est roi et que le sort de millions d'êtres lui est confié, devant cette tâche inconnue qui incombera, qui incombe déjà à chacun de nous pour faire de la victoire française une victoire durable en faisant qu'elle soit aussi une victoire chrétienne? Sentiment de respect pour la Volonté qui donne à nos vies chétives cette magnifique mission; fierté, mêlée à la plus noble angoisse, de ce que, si nous n'avons pas été choisis pour être des victimes, nous sommes appelés sans hésitation possible à être des apôtres (1).

Catholiques, nos frères, vous avez entendu la voix même de nos soldats chrétiens. Croyez-vous encore que la France soit la nation athée? Croyez-vous que ces jeunes gens ne sont pas, selon la parole de Notre Seigneur, le sel de la terre, le ferment qui fera lever la masse ? Croyez-vous que le mouvement auquel ils participent et que, dans une certaine mesure, ils dirigent, ne soit pas sérieux et durable? Croyez-vous que les œuvres qui les ont formés n'ont pas donné à l'Eglise catholique, notre mère à tous, des enfants dignes d'elle et dignes des meilleurs d'entre vous? J'en appelle à votre bonne foi et je ne doute pas de votre réponse.

Alfred Baudrillart, vicaire général, recteur.

(1) Revue pratique d'apologétique, 1" avril 1915.

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