‹ La guerre allemande et le catholicisme--Chapitre 25 sur 37 · AU CONSISTOIRE DU 22 JANVIER · texte numérisé non relu

AU CONSISTOIRE DU 22 JANVIER

Nous adressâmes naguère au cardinal-archevêque de Malines.

Et Nous faisons ici appel au sentiment d'humanité de ceux qui ont franchi les frontières des nations adverses pour les conjurer que les régions envahies ne soie)it pas dévastées plus qu'il n'est strictement exigé pa>r les nécessités de l'occupation militaire, et, ce qui importe davantage encore, qu'on ne blesse pas gratuitement les habitants en ce qu'ils ont de plus clier, comme les temples sacrés, les ministres de Dieu, les droits de la religion et de la foi : car pour ceux qui voient leur patrie occupée par l'ennemi, Nous comprenons fort bien combien il doit être dur de se trouver soumis au joug de l'étranger, mais Nous ne voudrions pas que le désir ardent de recouvrer leur indépendance les amenât spécialement à entraver le maintien de l'ordre public et à aggraver par suite de beaucoup leur position.

Du reste, Vénérables Frères, parmi les si grandes et si pesantes angoisses qui nous agitent, nous ne devons pas toutefois perdre courage ; plus l'avenir nous apparaît obscur, plus grande doit être la confiance avec laquelle nous nous approchons du trône de grâce pour obtenir miséricorde et y trouver la grâce avec le secours opportun. (Hébr., iv, 16.)

Il est, par conséquent, nécessaire, comme Nous l'avons déjà prescrit, d'adresser d'instantes et humbles prières au Seigneur, qui est le maître et l'arbitre souverain des événements humains et qui peut seul, par les voies qui lui plairont davantage, diriger les volontés humaines. Nous ne croyons pas que la paix ait quitté le monde sans l'assentiment divin. Dieu permet que les nations qui avaient placé toutes leurs pensées dans les choses de cette terre se punissent les unes les autres, par des carnages mutuels, du mépris et de la négligence avec lesquels elles l'ont traité; d'autres événements viennent encore s'y ajouter pour contraindre les hommes à s'humilier sous la puissante main de Dieu. (I, Petr., v. G.j

Telle est la catastrophe de ces derniers jours, dont nous savons tous combien elle fut horrible et meurtrière.

C'est pourquoi, puisque la prière en commun est la plus agréable à Dieu et la plus fructueuse, Nous exhortons tous les gens de bien à rendre propice la divine clémence par leurs prières personnelles, mais surtout en prenant part, dans les temples sacrés, aux prières publiques.

Et pour qu'un immense chœur de voix suppliantes monte vers le ciel, Nous avons prescrit, vous ne l'ignorez pas, deux solennelles cérémonies expiatoires, l'une qui aura lieu, pour les catholiques de toute l'Europe, le 7 février prochain, et l'autre, dans le reste du monde catholique, le 21 mars.

Nous avons décidé d'assister Nous-même à la première dans la basilique de Saint-Pierre, et Nous sommes certain que vous ne manquerez pas, mes Vénérables Frères, à y prendre part avec Nous.

Que la Vierge, très saint secours des chrétiens, écoute et qu'elle seconde les vœux de l'Eglise! Puisse son intercession obtenir de son divin Fils que les esprits reviennent au culte de la vérité, les âmes à celui de la justice, et que la paix du Christ reparaisse dans le monde et fixe désormais son séjour parmi les hommes !

EXTRAIT DE LA LETTRE Dr CARDINAL MERCIER 219

Extrait de la lettre de S. E. le cardinal Mercier. Patriotisme et endurance.

iNoël 1914.1

Lorsque, dès mon retour de Rome, au Havre, déjà, j'allai saluer nos blessés belges, français ou anglais; lorsque, plus tard, à Malines, à Louvain, à Anvers, il me fut donné de serrer la main à ces braves, qui portaient dans leurs tissus une balle ou, au front, une blessure, pour avoir marché à l'assaut de l'ennemi ou soutenu le choc de ses attaques, il me venait spontanément aux lèvres pour eux une parole de reconnaissance émue : « Mes vaillants amis, leur disais-je, c'est pour nous, pour chacun de nous, pour moi, que vous avez exposé votre vie et que vous souffrez. J'ai besoin de vous dire mon respect, ma gratitude, et de vous assurer que le pays entier sait ce qu'il vous doit. »

C'est que, en effet, nos soldats sont nos sauveurs.

Une première fois, à Liège, ils ont sauvé la France ; une seconde fois, en Flandre, ils ont arrêté la marche de l'ennemi vers Calais: la France et l'Angleterre ne l'ignorent point, et la Belgique apparaît aujourd'hui devant elles, et devant le monde entier, d'ailleurs, comme une terre de héros. Jamais, de ma vie, je ne me suis senti aussi fier d'être Belge que, lorsque, traversant les gares françaises, faisant halte à Paris, visitant Londres, je fus partout le témoin de l'admiration enthousiaste de nos alliés pour l'héroïsme de notre armée. Notre Roi est, dans l'estime de tous, au sommet de l'échelle morale; il est seul, sans doute, à l'ignorer, tandis que, pareil au plus simple de ses soldats, il parcourt les tranchées, et encourage de la séré-

nité de son sourire, ceux à qui il demande de ne point douter de la patrie.

Le premier devoir do tout citoyen belge, à l'heure présente, est la reconnaissance envers notre armée.

Si un homme vous avait sauvé d'un naufrage ou d'un incendie, vous vous jugeriez lié envers lui par une dette d'éternelle gratitude.

Ce n'est pas un homme, ce sont deux cent cinquante mille hommes qui se battent, souffrent, tombent pour vous, afin que vous demeuriez libres, afin que la Belgique garde son indépendance, sa dynastie, son union patriotique et que, après les péripéties qui se déroulent sur les champs de bataille, elle se relève plus noble, plus fière, plus pure, plus glorieuse que jamais.

Priez, tous les jours, mes Frères, pour ces deux cent cinquante mille hommes et pour les chefs qui les conduisent à la victoire ; priez pour nos frères d'armes ; priez pour ceux qui sont tombés; priez pour ceux qui luttent toujours; priez pour les recrues qui se préparent aux luttes de demain.

En votre nom, je leur envoie d'ici le salut de notre confraternelle sympathie et l'assurance que, non seulement nous prions pour le succès de leurs armes et pour le salut éternel de leurs âmes, mais que nous acceptons, à leur intention, tout ce qu'il y a de pénible, physiquement et moralement, pour nous, dans notre oppression momentanée, tout ce que l'avenir peut nous réserver encore d'humiliations temporaires, d'angoisses ou de douleurs.

Au jour de la victoire finale, nous serons tous à l'honneur: il est juste qu'aujourd'hui nous soyons tous à la peine.

D'après des échos que j'ai pu recueillir, il semble que, de certains milieux où la population a le moins souffert, il s'élève parfois, contre Dieu, des paroles amères qui, si elles étaient froidement calculées, seraient presque blas phématoires.

Oh I je ne comprends que trop les révoltes de l'instinct

naturel contre les maux qui se sont abattus sur la catholique Belgique : le cri spontané de la conscience est toujours que le succès couronne sur l'heure la vertu, et que l'injustice soit aussitôt réprimée.

Mais les voies de Dieu ne sont point les nôtres, dit l'Écriture; la Providence donne libre cours, durant l'intervalle que sa sagesse a mesuré, au jeu des passions humaines et à l'entrechoquement des intérêts. Dieu est patient, parce qu'il est éternel. Le dernier mot, celui de la miséricorde, est pour ceux qui ont foi à l'amour. « Pourquoi es-tu triste, « ô mon âme, et pourquoi te troubles-tu? Quare tristis es « anima mea et quare conturbas me ? Espère en Dieu ; « bénis-Le quand même : n'est-il pas ton Sauveur et ton « Dieu? Spera in Deo quoniam adhuc confitebor Mi, salu- « tare vultus mei et Deus meus fit. »

Lorsque le saint homme Job, que Dieu voulait offrir en modèle de constance aux générations futures, avait été, coup sur coup, privé par Satan de ses biens, de ses enfants, de sa santé, ses amis défilaient devant lui en le narguant, et l'incitaient à la révolte ; sa femme lui suggérait des pensées de blasphème et d'imprécation : « Que « gagnes-tu à demeurer intègre? lui disait-elle ; maudis donc « Dieu et meurs (2). » Seul l'homme de Dieu était inébranlable dans sa foi. « Ta tiens le langage d'une insensée, « répliquait-il; lorsque Dieu nous comblait de ses dons, « nous les recevions de sa main ; pourquoi refuserions- « nous aujourd'hui les maux dont il nous afflige? Il est le « maître. Il donne, il reprend: Que son saint Nom soit « toujours béni! Dominus dédit, Dominus absLulit; sicut « Domino placuit ita factum est. Sit nomen Domini bene- « dictum! (3) »

Or l'expérience a démontré que le saint homme avait

il Ps. XLII, 5.

(2) Dixit autem illi uxoi' sua : « Adhuc lu permanes in simpliulate lua ! Benedie Deo et morere. » Job II, 9.» |3) Job II, 10; I, 21.

raison : il plut au Seigneur de récompenser, dès ici-bas, son serviteur fidèle; il lui rendit, au double, tout ce qui lui avait été repris et, par égard pour lui, fit grâce à ses amis (1).

Moins que personne, peut-être, j'ignore ce qu'a souffert notre pauvre pays. Et aucun Belge ne doutera, j'espère, du retentissement, en mon âme de citoyen et d'évèque, de toutes ces douleurs. Ces quatre derniers mois me semblent avoir duré un siècle.

Par milliers, nos braves ont été fauchés; les épouses, les mères pleurent des absents qu'elles ne reverront plus; les foyers se vident; la misère s'étend, l'angoisse est poignante. A Malines, à Anvers, j'ai connu la population de deux grandes cités livrées, l'une durant six heures, l'autre durant trente-quatre heures d'un bombardement continu, aux affres de la mort. J'ai parcouru la plupart des régions les plus dévastées du diocèse : Duffel, Lierre, Berlaer, Saint Rombaut, Konings-Hoyckt; Mortsel, Waelhem, Muysen, Wavre-Sainte-Catherine, Wavre- Notre- Dame ; Sempst, Weerde, Eppeghem ; Hofstade, Elewyt; Rymenam, Boort-Meerbeek, Wespelaer, Haecht, Wechter-Wackerzeel, Rotselaer, Tremeloo; Louvain et les agglomérations suburbaines, Blauwput, Kessel-Loo, Boven-Loo, Linden, Herent, Thildonck, Bueken, Relst; Aerschot, Wesemael, Hersselt; Diest, Schaffen, Molenstede, Rillaer, Gelrode, et ce que j'y ai vu de ruines et de cendres dépasse tout ce que, malgré mes appréhensions pourtant très vives, j'avais pu imaginer. Certaines parties de mon diocèse, que je n'ai pas encore trouvé le temps de revoir, Haekendover, Roosbeek, Bautersem, Budingen, Neerlinder; Ottignies, Mousty, Wawre ; Beyghem, Capelle-au-Bois , Humbeek, Nieuwenrode, Liezele, Londerzeel; Heyndonck, Mariekerke, Weert, Blaesvelt, ont subi les mêmes ravages. Églises, écoles, asiles, hôpitaux, couvents, en nombre considérable, sont

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