XLI
hors d'usage ou en ruines. Des villages entiers ont quasi disparu. A Werchter - Wackerzeel , par exemple, sur 380 foyers, il en reste 130; à Tremeloo, les deux tiers de la commune sont rasés; à Bueken, sur 100 maisons, il en reste 20; à Schaffen, d'une agglomération de 200 habitations, 189 ont disparu, il en reste 11. A Louvain, le tiers de l'étendue bâtie de la cité est détruit; 1.074 immeubles ont disparu ; sur le territoire de la ville et des communes suburbaines, Kessel-Loo, Herent et Héverlé, réunies, il y a un total de 1.823 immeubles incendiés.
Dans cette cbère cité Louvaniste, dont je ne parviens pas à détacher mes souvenirs, la superbe collégiale de Saint- Pierre ne recouvrera plus son ancienne splendeur; l'antique collège Saint- Ives; l'école des beaux-arts de la ville; l'école commerciale et consulaire de l'Université, les halles séculaires, notre riche bibliothèque, avec ses collections, ses incunables, ses manuscrits inédits, ses archives; la galerie de ses gloires depuis les premiers jours de sa fondation, portraits des recteurs, des chanceliers, des professeurs illustres, au spectacle desquels, maîtres et élèves d'aujourd'hui s'imprégnaient de noblesse traditionnelle et s'animaient au travail : toute cette accumulation de richesses intellectuelles, historiques, artistiques, fruit de cinq siècles de labeur, tout est anéanti.
De nombreuses paroisses furent privées de leur pasteur. J'entends encore l'accent douloureux d'un vieillard à qui je demandais s'il avait eu la Messe, le Dimanche, dans son église ébréchée : « Voilà deux mois, me répondit-il, que nous n'avons plus vu de prêtre. » Le curé et le vicaire étaient dans un camp de concentration à Munsterlagen, non loin de Hanovre.
Des milliers de citoyens belges ont été ainsi déportés dans les prisons d'Allemagne, à Munsterlagen, à Celle, à Magdebourar. Munsterlagen seul a compté 3. 100 prisonniers civils. L'histoire dira les tortures physiques et morales de leur long calvaire.
22ï EXTRAIT DE LA LETTRE nr CARDINAL MERCIER
Des centaines d'innocents jurent fusillés; je ne possède pas au complet ce sinistre nécrologe, mais je sais qu'il y en eut, notamment, (.»I à Aerscbotet que là, sous la menace de la mort, leurs concitoyens furent contraints de creuser les fosses de sépulture. Dans l'agglomération de Louvain et des communes limitrophes, 176 personnes, hommes et femmes, vieillards et nourrissons encore à la mamelle, riches et pauvres, valides et malades, furent fusillées ou brûlées.
Dans mon diocèse seul, je sais que treize prêtres ou religieux furent mis à mort (1). L'un d'eux, le curé de Gelrode est, selon toute vraisemblance, tombé en martyr. J'ai fait un pèlerinage à sa tombe, et, entouré des ouailles qu'il paissait, hier encore, avec le zèle d'un apôtre, je lui ai demandé de garder du haut du ciel, sa paroisse, le diocèse, la patrie.
Nous ne pouvons ni compter nos morts, ni mesurer l'étendue de nos ruines. Que serait-ce, si nous portions nos pas vers les régions de Liège, de Namur, d'Andenne, de Dinant; de Tamines, de Charleroi; vers Virton, la Semois, tout le Luxembourg; vers Termonde, Dixmude, nos deux Flandres (2)?
(lj Leurs confrères en religion ou dans le sacerdoce seront soucieux de connaître leurs noms; les voici : Dupierreux, de la Compagnie de Jésus; les Frères Sébastien et Allard, de la Congrégation des Joséphites, le Frère Candide, de la Congrégation des Frères de la Miséricorde; le Père Maximin, Capucin, el le Père Vincent, Conventuel; Lombaerts, curé à Boven-Loo, Goris, curé à Autgaerden; l'abbé Carette, professeur au Collège Episcopal de Louvain; De Clerck, curé à Bueken; Dergent, curé à Gelrode, Woutcrs Jean, curé au Pont-Brûlé. Diverses circonstances nous induisent à penser que 'le curé de Hérent, Van Bladel, vénérable vieillard de soixante et onze ans, a aussi été tué ; cependant, jusqu'à cette heure, son cadavre n'a pas été retrouvé.
(2) Je disais qu'il y a eu treize ecclésiastiques fusillés dans le diocèse de Malines. Il y en a, à ma connaissance actuelle, plus de trente dans les diocèses de Namur, de Tournai, et de Liège : Schlôgel, curé d'Hastière; Gille, curé de Couvin; Pieret, vicaire à Etalle; Alexandre, curé à Mussy-laATille; Maréchal, séminariste de Maissin; le R. P. Gilltt, bénédictin de Maredsous; le R. P. Nicolas, Prémontré de l'abbaye de Leiïe, deux Frères de la même abbaye; un Frère de la Congrégation des Ûblats; Poskin, curé de Surice; Hotlet. curé des Alloux: Georges, curé de Tin-
Là même, où les vies sont sauves et les édifices matériels intacts, que de souffrances cachée? ! Les familles, hier encore dans l'aisance, sont dans la gène ; le commerce est arrêté; l'activité des métiers est suspendue; l'industrie chôme; des milliers et des milliers d'ouvriers sont sans travail; les ouvrières, les filles de magasin, d'humbles servantes sont privées de leur gagne-pain ; et ces pauvres âmes se retournent, fiévreuses, sur leur lit de douleur, et vous demandent : à quand la fin?
Nous ne pouvons que répondre : C'est le secret de Dieu.
Oui, mes bien chers Frères, c'est le secret de Dieu. Il est le maître des événements et le souverain régulateur des sociétés. « Domini est terra et plenitudo ejus; orbis terra- « rum et universi qui habitant in eo. » « La terre est à « Vous, Seigneur, avec tout ce qu'elle contient; à Vous « notre globe et tous ceux qui l'habitent (1). » La première relation qui surgit entre la créature et son Créateur est celle d'une dépendance absolue de la première au second. L'être est dépendant; la nature, les facultés, les actes, les œuvres le sont. A chaque instant qui s'écoule, la dépendance se renouvelle, parce que, sans le soutien du Tout- Puissant, l'existence de la première seconde s'évanouirait à la suivante. L'adoration, c'est-à-dire la reconnaissance de la souveraineté divine, n'est pas l'objet d'un acte fugitif, elle doit être l'état permanent de la créature consciente de ses origines. A chaque page de nos Écritures, Jehovah affirme son souverain domaine. Toute l'économie de la Loi ancienne, toute l'histoire du peuple élu tendent au même objectif : Maintenir Jehovah sur son trône, abattre les idoles. « Je suis le premier et le dernier, dit-il dans Isaïc,
tigny; Liloudcn, curé do Latour; Zendeu, curé retraité à Latour; l'abbé Jacques; Druet, curé d'Acoz; Pollart, curé de Roselies; Labeye, curé do Blegny-Trembleur; Thielen, curé de Haccourt; Janssen, curé d'Heuro-le- Romain; Chabot, curé de Forêt; Dossogne, curé de Hockay; Reusonnet, vicaire d'Olme; Bilande, aumônier des sourds-muets, .') Lîouj."-; l'abbé Docq, etc.
(1) Ps. XXIII, 1.
15 — Fr.
c et, hors moi, il n'est point de Dieu. Qui est comme moi? « Qu'il s'avance et qu'il parle!... Existe-t-il un refuge autre « que moi?... Je forme la lumière et je crée les ténèbres; « je fais la paix et je crée le malheur : c'est moi Jehovah « qui fais tout cela... Malheur à qui dispute avec Celui qui « le forme, lui, tesson parmi les tessons de terre! L'argile « dit-elle au potier : Que fais-tu? et l'œuvre à l'ouvrier : « Tu es maladroit!... Parlez, exposez, qui délibérez. Mais, « sachez-le, de Dieu juste et sauveur il n'en est point que « moi (1). »
Ah! raison superbe, tu croyais pouvoir te passer de Dieu! Tu ricanais quand, par son Christ et par son Église, il prononçait les paroles graves de l'expiation et de la pénitence. Enivré de tes succès éphémères, homme frivole, repu d'or et de plaisir, tu te suffisais insolemment à toimême! Et le vrai Dieu était relégué dans l'oubli, méconnu, blasphémé, avec éclat, parfois, par ceux que leur situation chargeait de donner à autrui l'exemple du respect de l'ordre et de ses assises. L'anarchie pénétrait les couches inférieures ; les consciences droites se sentaient tentées de scandale : Jusques à quand, pensaient-elles, jusques à quand, Seigneur, tolérerez-vous l'orgueil de l'iniquité? Où êtes-vous, Maître, et donnerez-vous donc finalement raison à l'impie qui proclame que vous vous désintéressez de votre œuvre ?
Un coup de foudre, et voici tous les calculs humains bouleversés. L'Europe entière tremble sur un volcan.
La crainte du Seigneur est le principe de la sagesse.
Les émotions se pressent dans les âmes, mais il en est une qui domine, c'est le sentiment que Dieu se révèle le Maître.
Les nations qui, les premières, ont donné l'assaut, et celles qui se défendent, se sentent également dans la main de Celui, sans qui rien ne se fait, rien n'aboutit.
(1) Isaïe, XLV, 4 et suiv.
Des hommes déshabitués depuis longtemps de la prière, se retournent vers Dieu. Dans l'armée, dans le monde civil, en publie, dans le secret des consciences, on prie. Et la prière n'est pas, cette fois, une parole, apprise par cœur, qui effleure les lèvres, elle monte du fond de l'âme et se présente devant la Majesté souveraine sous la forme sublime de l'offrande de la vie. C'est tout l'être qui s'immole à Dieu. C'est l'adoration, l'accomplissement du premier et fondamental précepte de l'ordre moral et religieux : « Dominum Deuin tuum adorabis et Mi soli servies » (1), « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne te mettras qu'à son service. »
Même ceux qui murmurent et ne se sentent pas le courage de courber le front sous la main qui nous frappe et nous sauve, reconnaissent implicitement que Dieu est le Maître suprême, car ils ne le blasphèment que parce qu'il se hâte trop peu, à leur gré, de s'accommoder à leurs désirs.
Quant à nous, mes Frères, nous voulons sincèrement L'adorer. Nous ne voyons pas encore, dans tout son éclat, la révélation de sa sagesse, mais notre foi Lui fait crédit. Nous nous humilions devant sa justice et nous espérons en sa miséricorde. Avec le saint homme Tobie, nous reconnaissons qu'il nous châtie, parce que nous avons péché, mais nous savons qu'il nous sauvera, parce qu'il est miséricordieux. « Ipse castigavit nos propter iniquitates nostras : et ipse salvabit nos propter misericordiam suam » (2).
Il serait cruel d'appuyer sur nos torts, au moment même où nous les payons si durement et avec tant de grandeur d'âme. Mais n'avouerons-nous pas que nous avions quelque chose à expier? A qui II a beaucoup donné, Dieu a le droit de beaucoup redemander; « Omni autem cui multum dntxim est, multum quœretur ab eo » (3). Or, le niveau moral et
\i) Deut. Matth. IV, 10.
(2) Tobie XIII, 6.
(8) Luc, XII, 48,
religieux du pays montait-il de pair avec sa prospérité économique? Le repos dominical, l'assistance à la messe du dimanche, le respect du mariage, les lois de la modestie, qu'en faisiez-vous? Que devenaient, même dans les familles chrétiennes, la simplicité de nos pères, l'esprit de pénitence, la confiance dans l'autorité? Et nous, religieux, prêtres, évêque, nous surtout, dont la sublime mission est de traduire dans notre vie, plus encore que dans nos discours, l'évangile du Christ, nous donnions-nous assez le droit de redire à notre peuple la parole de l'apôtre des nations : « Copiez votre vie sur la mienne, comme la mienne « est copiée sur celle du Christ, Imitatores mei estote, « sicut et ego Christi (1). » Nous travaillions, oui; nous priions, oui encore; mais c'est trop peu. Nous sommes, par devoir d'état, les expiateurs publics des péchés du monde. Or, qu'est-ce qui dominait dans notre vie, le bien-être bourgeois, ou l'expiation?
Oh! oui, tous nous tombions, à nos heures, sous le reproche que faisait l'Eternel à son peuple élu, après la sortie d'Egypte : « J'avais engraissé mon peuple et il a « regimbé; mes fils ont été infidèles, ils m'ont traité comme « si je n'étais pas leur Dieu; je les traiterai comme s'ils « n'étaient plus mon peuple. » « Incrassatus est dilectus et « recalcitravit... Infidèles fdii; ipsi me provocaverunt in eo, « qui non erat Deus, et ego provocabo eos in eo, qui non est « populus. »
« Je les sauverai, cependant, car je ne veux pas que leurs adversaires se méprennent et disent : « Notre main a été « puissante; c'est nous, et ce n'est pas l'Éternel qui a fait « toutes ces choses. » « Sed propter iram inimicorum dis- « tuli, ne forte superbirent hostes eorum et dicerent : « Manus nostra excelsa, et non Dominus, fecit hœc omnia. » « Sachez donc que c'est moi qui suis Dieu, et qu'il n'y a « point de Dieu autre que moi ; je fais vivre et je fais mourir,
(1) I Cor. xi, l.
« je blesse et je guéris. Videte quod ego sim solus, et ncm « sit alius Deus prœter me. Ego occidam, et ego vivere « faciam : peveutiam et ego sanabo (1). »
Dieu sauvera la Belgique, mes Frères, vous n'en pouvez point douter.
Disons mieux : Il la sauve.
En vérité, à travers les lueurs des incendies et les vapeurs du sang, n'entrevoyez-vous pas, déjà, les témoignages de son amour?
Est-il un patriote qui ne sente que la Belgique a grandi?
Qui de nous aurait le courage de déchirer la dernière page de notre histoire?
Qui ne contemple avec fierté le rayonnement de la gloire de la patrie meurtrie?
Tandis que, dans la douleur, elle enfante l'héroïsme, notre mère verse de l'énergie dans le sang de ses fils.
Nous avions besoin, avouons-le, d'une leçon de patriotisme.
Des Belges, en grand nombre, usaient leurs forces et gaspillaient leur temps en querelles stériles, de classes, de races, de passions personnelles.
Mais lorsque, le 2 août, une puissance étrangère, confiante dans sa force et oublieuse de la foi des traités, osa menacer notre indépendance, tous les Belges, sans distinction ni de parti, ni de condition, ni d'origine, se levèrent comme un seul homme, serrés contre leur roi et leur gouvernement, pour dire à l'envahisseur : « Tu ne passeras pas.»
Du coup, nous voici résolument conscients de notre patriotisme : c'est qu'il y a, en chacun de nous, un sentiment plus profond que l'intérêt personnel, que les liens du sang et la poussée des partis, c'est le besoin et, par suite, la volonté de se dévouer à l'intérêt général, à ce que Rome appelait « la chose publique » Res publica; ce sentiment, c'est le Patriotisme.
{[) beuter. Canticum Moysis XXXII, 15 et seq.
La Patrie n'est pas qu'une agglomération d individus ou de familles habitant le môme sol, échangeant entre elles des relations plus ou moins étroites de voisinage ou d'affaires, remémorant les mêmes souvenirs, heureux ou pénibles : non, elle est une association d'âmes, au service d'une organisation sociale qu'il faut, à tout prix, fût-ce au prix de son sang, sauvegarder et défendre, sous la direction de celui ou de ceux qui président à ses destinées.
Et c'est parce qu'ils ont une même âme, que les compatriotes vivent, par leurs traditions, d'une même vie dans le passé; par leurs communes aspirations et leurs communes espérances, d'un même prolongement de vie dans l'avenir.
Le patriotisme, principe interne d'unité et d'ordre, liaison organique des membres d'une même patrie, était regardé par l'élite des penseurs de la Grèce et de la Rome antiques, comme la plus haute des vertus naturelles. Aristote, le prince des philosophes païens, estimait que le désintéressement au service de la cité, c'est-à-dire de l'Etat, est l'idéal terrestre par excellence.
La religion du Christ fait du patriotisme une loi : il n'y a point de parfait chrétien, qui ne soit un parfait patriote.
Elle surélève l'idéal de la raison païenne, et le précise, en faisant voir qu'il ne se réalise que dans l'Absolu.
D'où vient, en effet, cet élan universel, irrésistible, qui emporte, d'un coup, toutes les volontés de la nation dans un même effort de cohésion et de résistance aux forces ennemies qui menacent son unité et son indépendance?
Comment expliquer que, sur l'heure, tous les intérêts cèdent devant l'intérêt général ; que toutes les vies s'offrent à l'immolation ?
Il n'est pas vrai que l'État vaille, essentiellement, mieux que l'individu et la famille, attendu que le bien des familles et des individus est la raison d'être de son organisation.
Il n'est pas. vrai que la Patrie soit un dieu Moloch, sur l'autel de qui toutes les vies puissent être légitimement sacrifiées.
La brutalité des mœurs païennes et le despotisme des Césars avaient conduit à cette aberration — et le militarisme moderne tendait à la faire revivre, — que l'Etat est omnipotent et que son pouvoir discrétionnaire crée le Droit.
Non, réplique la théologie chrétienne, le Droit c'est la Paix, c'est-à-dire l'ordre intérieur de la nation, bâti sur la Justice. Or, la Justice elle-même n'est absolue, que parce qu'elle est l'expression des rapports essentiels des hommes avec Dieu et entre eux.
Aussi, la guerre pour la guerre est-elle un crime. La guerre ne se justifie qu'à titre de moyen nécessaire pour assurer la paix.
« Il ne faut pas que la paix serve de préparation à la guerre, dit saint Augustin ; il ne faut faire la guerre que pour obtenir la paix. » Non enim pax quœritur ut bellum exciietur : sed bellum geritur ut pax adquiratur (1).
A la lumière de cet enseignement, que reprend à son compte saint Thomas d'Aquin (2), le patriotisme revêt un caractère religieux.
Les intérêts de famille, de classe, de parti, la vie corporelle de l'individu sont, dans l'échelle des valeurs, au-dessous de l'idéal patriotique, parce que cet idéal c'est le Droit, qui est absolu. Ou encore, cet idéal, c'est la reconnaissance publique du Droit appliqué à la nation, l'Honneur national.
Or, il n'y a d'Absolu, dans la réalité, que Dieu.
Dieu seul domine, par sa sainteté et par la souveraineté de son empire, tous les intérêts et toutes les volontés.
Affirmer la nécessité absolue de tout subordonner au Droit, à la Justice, à l'Ordre, à la Vérité, c'est donc implicitement affirmer Dieu.
Et quand nos humbles soldats, à qui nous faisions com-
(t) S. Aug. Ep. ad Bonifacium, i (i) Sum. Thcol. 2. 2. q. 40, art. 1.
pliment de leur héroïsme, nous répondaient avec simplicité : « Nous n'avons fait que notre devoir », « l'honneur l'exige », ils exprimaient, à leur façon, le caractère religieux de leur patriotisme.
Qui ne sent que le patriotisme est « sacré » et qu'une atteinte à la dignité nationale est une sorte de profanation sacrilège ?
Un officier d'état-major me demandait naguère si le soldat qui tombe au service d'une cause juste, — et la nôtre l'est à l'évidence — est un martyr.
Dans l'acception rigoureuse et théologique du mot, non, le soldat n'est pas un martyr, car il meurt les armes à la main, tandis que le martyr se livre, sans défense, à la violence de ses bourreaux.
Mais si vous me demandez ce que je pense du salut éternel d'un brave, qui donne consciemment sa vie pour défendre l'honneur de sa patrie et venger la justice violée, je n'hésite pas à répondre que sans doute le Christ couronne la vaillance militaire, et que la mort, chrétiennement acceptée, assure au soldat le salut de son âme.
« Nous n'avons pas, dit Notre-Seigneur, de meilleur moyen de pratiquer la charité, que de donner notre vie pour ceux que nous aimons. Majorem hac dilectionem nemo habet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis (1). »
Le soldat qui meurt pour sauver ses frères, pour protéger les foyers et les autels de la Patrie, accomplit cette forme supérieure de la charité .
Il n'aura pas toujours, je le veux, soumis à une analyse minutieuse la valeur morale de son sacrifice, mais est-il nécessaire de croire que Dieu demande au brave, entraîné au feu du combat, les précisions méthodiques du moraliste ou du théologien ?
(1) -roan. XV, 13.
Nous admirons l'héroïsme du soldat : se pourrait-il que Dieu ne l'accueillit pas avec amour?
Mères chrétiennes, soyez fières de vos fils. De toutes nos douleurs, la vôtre est, peut-être, la plus digne de nos respects. Il me semble vous voir en deuil, mais debout, à côté de la Vierge des douleurs, au pied de la Croix. Laissez-nous vous offrir nos félicitations en même temps que nos condoléances. Tous nos héros ne figurent pas à l'ordre du jour des armées, mais nous sommes fondés à espérer pour eux la couronne immortelle qui ceint le front des élus.
Car telle est la vertu d'un acte de charité parfaite, qu'à lui seul il efface une vie entière de péché. D'un coupable, sur l'heure, il fait un saint.
Ce doit nous être à tous une consolation chrétienne de le penser, ceux qui, non seulement parmi les nôtres, mais dans n'importe quelle armée belligérante, obéissent, de bonne foi, à la discipline de leurs chefs, pour servir une cause qu'ils croient juste, peuvent bénéficier de la vertu morale de leur sacrifice. Et combien n'y en a-t-il pas, parmi ces jeunes gens de vingt ans, qui n'auraient pas eu, peut-être, le courage de bien vivre, et dans l'entraînement patriotique, se sentent le courage de bien mourir?
N'est-il pas vrai, mes Frères, que Dieu a l'art suprême de mêler la miséricorde et la sagesse à la justice, et ne devrez-vous pas reconnaître que, si la guerre est pour notre vie terrestre un fléau, dont nous mesurerions difficilement la force de destruction et l'étendue, elle est aussi pour les âmes un agent de purification, un facteur d'expiation, un levier qui les aide à gravir les hauteurs du patriotisme et du désintéressement chrétien?
Nous pouvons le dire sans orgueil, mes Frères, notre petite Belgique a conquis le premier rang dans l'estime des nations.
Il s'est bien rencontré, je le sais, en Italie et en Hollande, notamment, des personnages habiles qui ont dit : « Pourquoi exposer la Belgique à cette perte immense de richesses
et d'hommes? N'eùt-il pas suffi de protester verbalement contre l'agression ennemie, ou de tirer, au besoin, un coup de canon à la frontière ? »
Mais tous les hommes de cuuur seront avec nous contre les inventeurs de ces calculs mesquins.
L'utilitarisme n'est, ni pour les individus ni pour les collectivités, la norme du civisme chrétien .
L'article 7 du traité signé à Londres, le 19 avril 1839, par le roi Léopold, au nom de la Belgique, d'une part ; par l'empereur d'Autriche, le roi de France, la reine d'Angleterre, le roi de Prusse, l'empereur de Russie, d'autre part; énonce que « la Belgique formera un Etat indépendant et « perpétuellement neutre, et qu'elle sera tenue d'observer « cette même neutralité envers tous les États ».
De leur côté, les cosignataires du traité « promettent, « pour eux et pour leurs successeurs, sous la foi du ser- « ment, d'accomplir et d'observer ledit traité en tous ses e points et articles, sans y contrevenir, ni permettre qu'il « y soit contrevenu ».
La Belgique était engagée d'honneur à défendre son indépendance : elle a tenu parole.
Les autres puissances s'étaient engagées à respecter et à protéger la neutralité belge : l'Allemagne a violé son serment, l'Angleterre y est fidèle.
Voilà les faits.
Les droits de la conscience sont souverains : il eût été indigne de nous de nous retrancher derrière un simulacre de résistance.
Nous ne regrettons pas notre premier élan, nous en sommes fiers. Écrivant, à une heure tragique, une page solennelle de notre histoire, nous l'avons voulue sincère et glorieuse.
Et nous saurons, tant qu'il le faudra, faire preuve d'endurance.