‹ La guerre allemande et le catholicisme--Chapitre 27 sur 37 · LES CARDINAUX FRANÇAIS AU CARDINAL MERCIER · texte numérisé non relu

LES CARDINAUX FRANÇAIS AU CARDINAL MERCIER

Les cardinaux français au cardinal Mercier.

Eminentissime Seigneur,

Les cardinaux français se font un devoir d'offrir à Votre Eminence l'hommage de leur respectueuse admiration pour la noble attitude et le langage vraiment apostolique que lui ont inspirés le zèle de la vérité et de la justice et l'amour de son héroïque patrie.

Ils s'associent à la douleur que causent à votre cœur d'évèque et de père l'injuste invasion de votre pacifique pays, les malheurs et les souffrances de votre peuple, la dévastation et le pillage de vos villes et de vos campagnes, l'incendie des églises, des écoles, de votre Université de Louvain, de sa bibliothèque et de ses collections, la destruction des monuments qui faisaient l'ornement de vos antiques cités, la dispersion de vos compatriotes réduits à s'exiler pour échapper au joug et aux vexations de l'étranger, les sévices et les meurtres dont la population civile et le clergé ont été victimes

Ils applaudissent au témoignage si juste et si éloquent que vous rendez à la magnanimité de votre roi, à l'héroïsme de votre armée, à la vaillance du peuple belge qui personnifie à l'heure actuelle la défense du droit, de la liberté et du respect des traités.

Ils tiennent à protester contre l'outrage fait à la dignité de votre personne et à la liberté de votre ministère.

Ils unissent leurs prières aux vôtres pour demander au Maître souverain des nations de ne pas permettre le triomphe de la force sur le droit, de conserver à la catholique Belgique son indépendance, de l'aider à réparer

promptement ses ruines et à reconquérir dans la paix et le travail une prospérité que tous les peuples lui enviaient.

Veuillez agréer, Eminentissime Seigneur, avec l'assurance de notre fraternelle sympathie, l'hommage de nos sentiments de profonde vénération.

f Loois-Joseph, cardinal Luçon, archevêque de Reims.

f Paulin, cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux.

f Léon- Adolphe, cardinal Amette, archevêque de Paris.

f François-Marie-Anatole, cardinal de Cabriè-

res, èvêque de Montpellier.

f Hector- I renée, cardinal Se vin, archevêque de Lyon.

Adresse des évèques de la province de Lyon au cardinal Mercier.

Eminentissime Seigneur,

Nous qui aimons l'Eglise comme une mère et la Belgique comme une sœur du même sang et de la même foi que la France, nous ne pouvons taire l'admiration dont nous remplit la lettre pastorale que vous venez d'écrire à votre peuple, passé sous le joug allemand. Elle a remué des millions d âmes, heureuses et fières d'entendre cette protestation du droit contre la force, en un langage si calme,

si mesuré, si intrépide, si é tin celant d'énergie, et elle a inscrit votre nom à côté de celui des Basile et des Ambroise, des Chrysostome et des Hilaire, des Anselme et des Thomas de Cantorbéry, des Droste et des Ledochowski.

La Belgique jouissait d'une prospérité prodigieuse, sous la protection de Dieu, qu'elle honorait plus qu'aucune autre nation de notre temps, par le caractère chrétien de toute sa vie publique, lorsqu'au mépris des traités, de la foi jurée, de la parole donnée, elle se vit subitement envahie. En laissant son épée au fourreau et en ouvrant aux bataillons allemands les chemins qui les auraient conduits en trois jours au cœur de la France, elle eût conservé la paix, mais la paix sans honneur et sans la liberté, une paix plus ruineuse que les plus sanglantes défaites. Le sang de Charlemagne et de Godefroy de Bouillon le lui interdisait. Sans hésiter, elle courut aux armes à l'appel de son jeune roi, suppléant au nombre par le courage et couvrant tous les points menacés. La valeur guerrière de ses troupes leur valut, sous le feu de l'ennemi, les acclamations des plus braves soldats du monde. Mais si les cœurs étaient invincibles, les bras ne pouvaient l'être.

En quelques semaines, nous vîmes Bruxelles occupé, Liège, Namur, Anvers emportés d'assaut, les neuf provinces couvertes d'incendies, de ruines, de sang, d'infâmes souillures, le roi obligé de se réfugier sur les frontières de France. Vous restiez seul, vous deveniez l'unique force morale qui pût servir de soutien au peuple meurtri qui habitait encore ce champ de carnage ; sa faiblesse et ses droits opprimés appelaient un défenseur : ses yeux se fixaient sur vous.

Vous vous êtes levé et en face d'un ennemi triomphant, au milieu d'un monde qui encense la force et se prosterne devant le fait accompli, vous avez proclamé la sainteté des traités que l'Allemagne venait de mettre en pièces.

Une philosophie, qui prétend réaliser un progrès sur le christianisme, enseigne outre-Rhin que le plus fort est le meilleur et qu'à ce titre, il doit dominer. Nous sommes ainsi ramenés au temps de ces impies dont parle la sagesse et qui avaient pour principe : Que notre force soit la loi de la justice : Sit fortitudo nostra lex justitiœ, et qui en tiraient cette conséquence : opprimamus... quod enim infirmum est inutile invenitur (Sap. n, 11). « Opprimons : ce qui est faible n'est bon à rien ! » Avec cette maxime, que devient le respect de la faiblesse ? Que devient la sainteté des serments, par lesquels les puissants s'engagent à la protéger ? Au plus fort les dépouilles ! A lui mon héritage ! à lui l'indépendance de mon poys, si mon bras ne peut l'abattre ! Quelle doctrine de guerre éternelle ! Non, elle n'est pas le progrès, et ce n'est pas seulement la Belgique que vous avez obligée, c'est tout le monde chrétien, en rappelant au vainqueur que le droit, même désarmé, est imprescriptible ; que c'est une force dont la violence et l'outrage ne triomphent pas ; que c'est une flamme, à laquelle tôt ou tard Dieu allume la vengeance qui rétablit l'ordre un instant troublé.

Vous avez, Eminentissime Seigneur, affirmé le droit chrétien de la guerre.

Les nations civilisées par l'Eglise ne connaissaient plus les excès des siècles païens, où les peuples précipités les uns contre les autres songeaient moins à vaincre qu'à détruire. Elle avait lentement amené le soldat victorieux à tenir pour sacrés : l'honneur de la femme, la faiblesse de l'enfant, la vie des citoyens désarmés, la propriété privée, l'immunité des temples et des ministres de Dieu, des écoles et des hôpitaux, n'accordant à la guerre que les violences qui lui sont essentielles.

Le droit nouveau, tant prôné en Allemagne, a fait reculer l'influence de l'Eglise. A-t-il rendu la guerre moins inhumaine ? Nous pouvons juger l'arbre à ses fruits. Douloureuse passion de la Belgique ! Vous la racontez, Emi-

nenee, le cœur brisé par toutes les douleurs qui peuvent affliger un citoyen et un évoque. Vous ne pouvez taire les atrocités commises : les églises brûlées, les prêtres massacrés, Louvain incendié, tant de villages rasés, de vierges outragées, d'enfants et de vieillards fusillés ; il faut que le monde connaisse toutes les horreurs issues de l'abandon de l'idée chrétienne ; mais pour les retracer, vous avez retrouvé quelque chose des accents avec lesquels les auteurs sacrés racontent la mort du Fils de l'homme.

Sans un mot d'anathème ou de violence, vous accomplissez l'œuvre de justice que l'histoire reprendra demain. Et en vouz lisant, ceux qu'on plaint, ce ne sont pas les vaincus, les victimes ! Comme vous les vengez, en évêque, de ceux qui ont tenté de les insulter ou de les tourner en dérision !

Vous avez affirmé l'indépendance de la Belgique.

Quel singulier service vous avez rendu à votre pays! Au peuple que l'excès de la souffrance pousse tantôt à l'abandon et tantôt à la révolte, vous rappelez que c'est Dieu qui a donné au roi la puissance souveraine, et que l'usurpation qui l'en prive en fait ne l'en dépouille point en droit. Le devoir de tout Belge est de rester fidèle à la religion de la seconde Majesté. Vous faites un trône au prince malheureux dans la conscience de ses sujets, où vous étouffez les germes de la défection et jusqu'au simple murmure. Vous ne voulez pas que les Belges opprimés organisent des complots, vous ne souffrez pas qu'ils oublient leurs serments.

Il y a des hommes autour de vous pour nier la patrie et vous répliquez qu'il faut d'autant plus l'aimer qu'elle est plus malheureuse. Vous apparaissez comme le Defensor civitatis, vous réchauffez le culte de la patrie, vous en attisez l'amour sous les yeux de l'ennemi. « Apprends, semblezvous lui dire, ce que c'est qu'un évêque patriote. Nous ne pensons pas te faire peur, mais nous sommes incapables de te craindre. » D'où vient notre hardiesse? Du mépris que nous faisons de la vie quand il s'agit de notre pays.

Qui aura mieux servi que vous lu Belgique? Vous la reconstruisez; aujourd'hui comme les premiers évêques la construisirent jadis.

A tous les opprimés vous jetez un cri d'espérance. La Belgique est vaincue, elle n'est pas au cercueil. Elle se relèvera. Une patrie, avez-vous dit, est une association d'âmes. A toute association, il faut un principe d'union et d'harmonie. Où votre pays le trouvera-t-il ? Dans l'épiscopat belge, dont la main continuera jusque sous l'oppression à en rapprocher tous les éléments ; dont la voix ne cessera de lui dire qu'il faut aimer son sol et sa race jusqu'au suprême sacrifice ; dont le zèle lui rappellera sans relâche qu'il convient d'abreuver son patriotisme à la source de tous les grands sentiments, à la source de la religion.

La Belgique est vaincue. Mais elle revivra. Dieu, qui est en train de broyer l'Europe pour la remanier, ne frappe la Belgique que pour la guérir ; il est comme l'artiste qui ne brise le bronze, dont le temps a terni la beauté, et qui ne le jette au creuset que pour en tirer une statue plus belle et plus resplendissante. Quand ? Comment? Tous ou presque tous les pronostics ne sont-ils pas contraires ? Nous comptons comme vous sur Dieu et sur le mot de Dieu. Lorsque retentit ce mot, si bas que soient tombées les affaires du bon droit, tout se relève, tout change de face. Des signes inespérés, inattendus, impossibles, paraissent à tous les points du ciel : ce qui était sûr de la victoire et tranquille dans sa force se trouble et se déconcerte. En vain le succès d'hier veut-il faire bonne contenance, une ombre se voit sur son front qui est le signe des puissances passées, et tout le monde voit à un je ne sais quoi, que ce qui n'était rien est devenu tout.

L'histoire est pleine de ces coups de foudre, et voilà pourquoi c'est pitié de vouloir faire l'histoire sans tenir

compte du « mot de Dieu » [l). Dieu est-il avec nous ? S'il en était éloigné, nos expiations ne l'ont-elles pas ramené ? Nous croyons comme vous au mystère des expiations. Et la Belgique a été rachetée par un sang trop pur, pour ne pas se relever bientôt.

Qu'adviendra-t-il de vous, Éminence, après le grand acte que vous venez d'accomplir? Nous l'ignorons. Mais une cause comme celle que vous avez défendue vaut bien la peine que l'on aille en prison, que dis-je? qu'on affronte l'exil. Jusqu'ici votre peuple est fier de penser que la cause du droit opprimé a trouvé un refuge dans le cœur de son archevêque. Si demain vous alliez en prison, avec quel amour, il baiserait vos chaînes !

Tous les évêques de la province de Lyon et tous les catholiques lyonnais s'unissent à moi pour offrir à Votre Éminence et à tous les évêques de la Belgique, le tribut de leur admiration. Toutes vos douleurs sont les nôtres; votre gloire dans l'adversité est à vous, mais nous vous sommes si étroitement unis que nous nous réjouissons de l'honneur que votre courage fait au clergé et à l'Eglise, comme si la France était votre patrie.

Daignez agréer l'hommage de la profonde vénération avec laquelle nous avons l'honneur d'être

De Votre Eminence Révérendissime, les serviteurs très

humbles et très dévoués :

f H.-I. cardinal Sevin, archevêque de Lyon, Primat des Gaules ;

T Alexandre, èvêque de Saint- Claude ;

-j- Olivier-Marie, èvêque de Langres ;

Y Jacques-Louis, èvêque de Dijon ;

— Joseph-Louis, èvêque de Grenoble;

7 Jean, èvêque d'Adrumèle.

Lyon, le 25 janvier 1915.

(1) Abbé Perreyve.

LETTHi: PAi fOKALE DE S. G. M ' I URINAZ

Lettre pastorale de S. Gr. Mgr Turinaz, Archevêque titulaire d'Antioche, Évèque de Nancy et de Toul, Primat de Lorraine.

Nos Très (Jhers Frères,

De quoi pourrions-nous vous parler en ce moment, sinon de cette horrible guerre, qui menace l'existence de notre pays, l'avenir de l'Europe et du monde? Certes, nous ne songeons pas à exciter la haine des peuples les uns contre les autres, mais nous avons le devoir d'exposer les caractères et le but de cette guerre, d'en dénoncer les suprêmes périls, d'affirmer la vérité, de servir la justice, de défendre notre pays contre des accusations iniques, de rappeler les droits sacrés de tant d'innocentes victimes et des populations livrées à de si cruelles épreuves.

Élevons nos âmes, fortifions nos cœurs, pour comprendre ces douloureuses démonstrations et pour mettre en pratique de grandes et divines leçons.

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