I. — Les caractères de cette guerre
La guerre qui soulève et désole tant de peuples, est une guerre sans pareille. Et pourtant les apôtres aveugles du pacifisme, et d'autres encore, que le désir de l'union ne nous permet pas de signaler en ce moment, ont nié l'évidence des préparatifs formidables de l'Allemagne; ils nous ont affirmé que la guerre était impossible, ou qu'il suffirait,
LETTRE PASTORALE DE S. IL M-'" Tl/RLNAZ 243
pour être victorieux, de nombreuses légions de milice et de garde nationale.
Or, cette guerre est incomparable par le nombre des combattants. Ce ne sont plus quelques centaines de mille hommes, ce sont des multitudes, des peuples entiers, djeâ millions d'hommes, qui se livrent les plus sanglants combats. Les champs de bataille ne sont plus resserrés sur une étendue de quelques kilomètres, c'est sur une étendue de 100, 150, 200 kilomètres que se mêlent et se détruisent les combattants. L'ensemble des armées ennemies occupe parfois en face l'une de l'autre jusqu'à i50 kilomètres. Napoléon disait de tel de ses habiles généraux : « Il est capable de commander 100.000 hommes. » Que faut-il dire aujourd'hui des chefs de ces immenses armées?
Cette guerre est incomparable par la puissance des instruments de destruction, que la science et l'industrie perfectionnent chaque jour, et qui vont au loin anéantir des ennemis qui ne savent d'où leur vient la mort. Elle est plus redoutable encore, plus lente, plus meurtrière, parce qu'elle se transforme en travaux de siège, se heurtant à des tranchées, à des fortifications, qui déconcertent parfois l'ardeur, l'élan, l'entraînement de la bravoure française.
Sans doute les progrès de la science, la générosité, la pitié, multiplient les secours, les hôpitaux et les ambulances, mais les blessés, hélas ! sont si nombreux. Combien d'infortunés, abandonnés pendant des journées et des nuits entières, sous la pluie, la neige et l'orage, dévorés par la fièvre, torturés par la douleur, succombent dans d'affreuses angoisses. Et ces luttes qui entraînent l'Europe, qui bientôt, peut-être, entraîneront le monde entier, suppriment partout, même dans une certaine mesure chez les peuples restés neutres, l'industrie et le commerce, arrêtent toute vie sociale, et jettent d'innombrables familles dans la gêne, les privations et la pauvreté.
Nous sommes condamnés à le dire, cette lutte effroyable est une guerre d'extermination. L'Allemagne l'affirme, et
24 i LETTRE PASTORALE DE S. G. M*r TURTNAZ
elle en donne, chaque jour, d'irrécusables et horribles démonstrations. Un colonel bavarois, prisonnier dans le Midi de la France, répondait à un prêtre, qui se plaignait des atrocités commises par les armées allemandes en Belgique et en France : « Ah ! c'est que ce n'est pas une guerre ordinaire; c'est une guerre d'extermination. Il s'agit de savoir si la race latine et la race slave vont prétendre continuer d'exister en face de la race germanique, c'est-à-dire en face d'une culture et d'une civilisation supérieures il). » C'est la conclusion nécessaire, évidente, de toute la culture allemande, qui fait, de ses prétendus surhommes, selon l'expression d'un de ses plus grands docteurs, « des bêtes plus complètes » (2). Aussi un général allemand, dans un ordre du jour, dont l'authenticité a été démontrée par l'ambassade de France à Berne, ordonnait de tuer tous les prisonniers de guerre. Un autre général écrivait : « Nous n'avons pas à nous justifier; tout ce que font nos soldats pour faire du mal à l'ennemi, tout cela est bien fait et justifié d'avance. »
Hélas ! la Belgique et la France savent ce qu'ils ont fait et ce qu'ils font. Des massacres de vieillards, de femmes et d'enfants, des petits enfants horriblement mutilés, les plus odieuses et infâmes violences, les villages et les villes détruits systématiquement par l'incendie et le bombardement, le pillage partout organisé, les églises et les plus magnifiques cathédrales ravagées et détruites.
Nous sommes condamnés à le faire remarquer ; partout, c'est d'abord sur les églises que leurs obus sont dirigés; les prêtres catholiques ont été les plus insultés, les plus maltraités, quand ils n'ont pas été fusillés après de terribles tortures. A Gerbéviller, dans ce diocèse, après les plus horribles excès, dans l'église à moitié détruite, les soldats ont tiré, à bout portant, sur la porte du tabernacle qui leur
(1) Louis Bertrand : Nietzchc et la guerre.
(2) Nietzche.
LETTRE PASTORALE DE S. G. M^r TURINAZ 245
résistait : le saint-ciboire a été criblé de balles, qui ont mis en pièces ou en poussière les Saintes Espèces qu'il renfermait.
Des officiers se déclarent bons catholiques, des soldats montrent leurs chapelets et leurs scapulaires, et aux reproches qui leur sont adressés, ils répondent : « C'est la guerre. » On leur enseigne donc que la guerre autorise tous les crimes, toutes les atrocités !
Nous ne l'ignorons pas, les Allemands nient tout, même en présence des rapports officiels de France et de Belgique, résultats des enquêtes les plus sérieuses, appuyées sur d'incontestables documents. Il n'y a qu'à parcourir notre malheureuse région, nos départements envahis, la Belgique tout entière, pour entendre d'innombrables témoins, pour voir les ruines accumulées par le bombardement et l'incendie, pour recueillir les preuves du massacre impitoyable de prêtres, de vieillards, de femmes et d'enfants.
Nous le savons, selon leur système, qui a toujours été celui des Turcs, leurs amis et alliés, les Allemands se sont empressés de prévenir ces accusations écrasantes, en calomniant les Français. Ils osent accuser la population civile, nos officiers et nos soldats de maltraiter leurs prisonniers et leurs blessés, de leur crever les yeux, et de ne leur donner aucun soin. Ils osent dire que les femmes françaises versent de l'eau bouillante sur ces malheureux. Nous opposons à ces infamies le démenti le plus formel, la protestation la plus indignée. Il n'est pas de diocèse en France qui n'ait reçu des malades et des blessés allemands. Tous nos vénérés collègues ont, comme nous, visité ces blessés et ces malades, ils les ont interrogés. Partout, ils ont constaté les soins qui leur étaient donnés avec une admirable charité et entendu l'expression de leur gratitude. Rien n'est plus opposé que de tels actes aux traditions de nos armées et à la générosité française. Si ces déplorables desseins s'étaient manifestés, il n'est pas, en France, un évêque, un prêtre, aumônier, infirmier, simple soldat, qui
24G LETTRE PASTORALE DE S. 0. M*r TURINAX
ne se fût placé devant ces malheureux, et qui ne les eût protégés, s'il l'avait fallu, même au péril de sa vie. Voilà la vérité. Nous délions toute l'Allemagne et toutes les nations assez crédules et assez aveugles pour admettre la bonne foi allemande, de justifier une seule de ces accusations il).
Cette guerre n'est pas seulement une lutte d'extermination contre les nations et les races déclarées inférieures et condamnées à mourir ; elle va, par une pente fatale, par ses conclusions nécessaires, à la destruction de VÊglièe catholique, de son autorité et de ses doctrines, à la destruction de toute religion. Ce n'est pas assez dire, elle conduit à la destruction de toutes les lois, de tous les droits, de toute morale, de tous les principes, dont vit l'humanité tout entière. Car, selon la culture allemande, la vérité, la justice, la loi, le droit, la morale, la loyauté, la vertu, c'est tout ce qui convient, tout ce qui plaît à la race supérieure des surhommes, tout ce qui sert son orgueil, ses passions, son ambition et ses instincts, tout ce qui doit faire de l'humanité un troupeau immense, dont les plus forts et les plus féroces déchireront, écraseront et dévoreront les plus faibles.