‹ La guerre allemande et le catholicisme--Chapitre 29 sur 37 · II. — Les enseignements de cette guerre · texte numérisé non relu

II. — Les enseignements de cette guerre

La guerre, et surtout une horrible guerre comme celle qui multiplie sous nos yeux les désastres et les crimes, est un grand et terrible châtiment; et ce châtiment est une épreuve de la sagesse et de la miséricorde infinies.

Ici M*» Turinaz reconnaît les fautes de la France et de son gouvernement, fautes qu'aucun catholique ne songe à nier, puis il ajoute :

(1) Le gouvernement alleniacid a essayé de préciser quelques-unes de ces accusations : ainsi il a affirmé qu'à Montbéliard un bon nombre de prisonniers avaient été cruellement maltraités. La réponse est écrasante: Il n'y a jamais eu de prisonniers allemands à Montbéliard, il n'y a eu qu'un malade, et il a reçu les soins les plus charitables.

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Mais la Franco est-elle plus coupable que les peuples qui veulent la châtier et l'anéantir? Ces peuples sont-ils moins égarés, moins corrompus, moins coupables? Qiii oserait l'affirmer? Il y a dans l'univers entier une conjuration et une propagande d'accusations odieuses et iniques. Partout un grand nombre de catholiques, de prêtres à tous les rangs de la hiérarchie, affirment que l'impiété règne dans toute la France, que nos églises sont vides, que le clergé est impopulaire, méprisé et impuissant. Pour une grande partie de la France, ces accusations sont injustes : dans nos régions et dans beaucoup d'autres, les églises sont remplies, nos œuvres et nos associations chrétiennes sont nombreuses et florissantes; jamais le clergé n'a été aussi actif et aussi dévoué, aussi populaire et aussi respecté. Les catholiques et le clergé des autres nations ont-ils montré la même fidélité aux vraies doctrines, la même soumission à l'autorité suprême, le même détachement devant la spoliation et la pauvreté, la même fermeté dans les plus dure3 épreuves que le clergé français? Qui donc a fondé et soutient, par son or et par son sang, tant d'associations chrétiennes de charité et d'apostolat, tant d'oeuvres et d'institutions admirables? Un évêque missionnaire nous disait en 1870 : « Si la France périt, nous n'avons plus qu'à abandonner nos missions. » Un autre évêque missionnaire nous répétait, il y a quelques semaines, les mêmes paroles.

Qui oserait dire que l'héroïque Belgique, si fidèle, si active, si généreuse, est plus coupable que l'Allemagne qui en est devenue le bourreau? Et que ne pourrions-nous dire d'autres peuples qui accusent la France?

Mer ïurinaz explique comment les chrétiens fidèles sont atteints comme les autres et montre que de telles épreuves sont pour les âmes un moyen puissant de progrès et de sainteté; puis il ajoute :

Cette guerre nous donne l'enseignement, nous révèle le devoir, nous apporte le principe d'une grande transformation morale et religieuse.

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Cette rénovation, il n'est personne qui n'en soit le témoin. Sans doute, dans un certain nombre de régions, l'indifférence et l'hostilité ne sont pas vaincues. L'erreur et la corruption sont toujours puissantes; les ennemis de l'Église ne veulent pas abandonner leurs projets et leurs espérances. Cependant, parmi eux, des âmes sincères reconnaissent qu'un changement s'impose, que les catholiques ont, eux aussi, des droits sacrés, et qu'ils ont bien mérité de la patrie. Mais, dans la partie la plus élevée de ce peuple, dans nos populations droites et généreuses, dans notre noble et vaillante armée, la transformation est manifeste, éclatante.

Les sentiments, qui sommeillaient dans l'âme française, se sont éveillés au premier appel de la guerre, au premier son du canon. Ils ont rayonné et suscité des merveilles. Personne, il y a six mois, n'aurait espéré ces manifestations religieuses, qui, sur tous les chemins conduisant à la frontière, dans toutes les villes traversées par nos légions allant au combat, ont étonné les populations. Les soldats, les officiers, les chefs de nos armées, en grand nombre, ont manifesté un esprit de foi, une piété, qu'on ne soupçonnait pas, remplissant nos églises, priant avec ferveur, s'inclinant sous l'absolution du prêtre, sans braver et sans craindre personne.

Des hommes, qui paraissaient terre à terre, sensuels, esclaves de l'indifférence ou du respect humain, des ouvriers de l'industrie, des champs, des pères de famille abandonnant tristement leurs enfants et leurs demeures, se sont révélés tout à coup des vaillants et des héros. L'abnégation, le courage, l'héroïsme sont contagieux. Un souffle d'En Haut a passé sur ce peuple, il a fait vibrer les âmes, il a élevé et transformé les cœurs. Les périls de la patrie, l'orgueil insatiable et les menaces de l'étranger ont soulevé l'indignation, et la France s'est dressée frémissante en face des envahisseurs.

Depuis lors, sans cesse et partout, quelles luttes, quels

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sacrifices, quelle bravoure unie à une patience et à une ténacité admirables! Dans les ambulances et les hôpitaux, quelle énergie au milieu des plus atroces souffrances, quels sacrifices généreux de la vie et de toutes les espérances humaines! Quelles saintes morts nous avons admirées! On l'a dit, l'année terrible est devenue l'année sublime.

Dans cette rénovation le clergé a eu sa grande part. Jamais son abnégation, son dévouement, son héroïsme, n'avaient jeté de telles clartés. Jamais il n'a confondu et anéanti de plus haut les accusations et les calomnies de la haine aveugle.

Le clergé, que l'impiété croyait atteindre, dans sa vocation, dans ses vertus, dans la puissance de son ministère, a mérité par sa bonté, sa simplicité, sa soumission à la discipline, par son dévouement dans les hôpitaux et les ambulances, par sa bravoure et souvent par son initiative sur le champ de bataille, il a mérité la haute estime et la reconnaissance de tous. Les curés « sac au dos » sont en train de conquérir l'opinion publique, nous allions dire, de conquérir l'armée française.

Ne l'oublions pas, tous ont répondu au premier appel de la patrie. Ceux que la haine aveugle avait bannis de leur pays, religieux de tous les ordres, Frères des Écoles chrétiennes, missionnaires servant au loin Dieu et la France, tous sont accourus, même des extrémités du monde.

Dans nos villes et nos villages, saccagés, incendiés et détruits, nos prêtres ont défendu leurs paroissiens contre les fureurs de l'ennemi. Souvent ils les ont protégés au péril de leur vie; ils ont été injuriés, maltraités, entraînés dans une douloureuse captivité; plusieurs ont été fusillés, et quelques-uns après de grandes souffrances (1). Ceux qui

(1) La prudence ne nous permet pas de dire en ce moment toute la vérité sur les épreuves de nos prêtres, et nos renseigrH'rarnts ne sont point encore complets.

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ont j)u rester libres, ont soutenu et guidé, vis des régions et des villes hospitalières, leurs paroissiens, comme eux dépouillés de tout. Ils se sont efforcés de leur trouver un abri, du travail, des secours, avec l'espoir de les ramener, plus tard, dans leurs villages en ruines.

Au-dessus du clergé séculier, des ordres religieux, des religieuses, toujours et partout admirables dans leur charité et leur dévouement, l'épiscopat français s'est montré supérieur à toutes les épreuves et à tous les périls. Nos vénérés collègues, dans leurs cathédrales ravagées et détruites, dans leurs villes épiscopales désolées, sont restés debout sous les obus et la mitraille, soutenant tous les courages, consolant toutes les angoisses, et offrant chaque jour leur vie pour leur troupeau. Plusieurs, et parmi eux notre cher et vaillant coadjuteur, sont allés sur le champ de bataille, et se sont attiré la vénération et l'admiration de tous.

Quand ces religieux, ce clergé, cet épiscopat, descendront de ces hauteurs, aux jours de la sécurité et de la paix, ils apparaîtront aux peuples, portant au front des rayons plus éclatants de la charité et du sacrifice, parce qu'ils auront vu et entendu Dieu de plus près.

On pardonnera à un vieil évêque, au doyen par le sacre de l'épiscopat français, en présence de la propagande allemande menteuse et inique dans tous les pays du monde, en présence d'une crédulité lamentable, parmi les catholiques et même dans le clergé, on lui pardonnera de faire entendre ce témoignage et cette démonstration de la vérité et de la justice.

Cette guerre nous impose le devoir d'une invincible espérance.

Nous espérons dans la victoire et dans une paix glorieuse, parce que cette guerre, préparée pendant quarante ans par nos ennemis, a été entreprise au mépris des traités, et par la violation du territoire français, plusieurs fois renouvelée, avant toute déclaration. Nous espérons parce

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que, en présence de tant d'épreuves, de tant de dévastations et de ruines, la France a observé, avec une constance invincible, toutes les lois divines et humaines. Nous ne pouvons admettre que la récompense et la victoire soient accordées à nos impitoyables ennemis.

Nous ne pouvons croire que Dieu privera son Église du concours si généreux et si dévoué de la France, qu'aucune nation ne pourrait remplacer dans cette mission providentielle.

Nous espérons dans les trésors presque infinis de nobles actions, de souffrances et de sacrifices, qui sollicitent pour nous la miséricorde de Dieu.

S'il est vrai que pas une bonne action, pas un bon désir ou une bonne pensée, ne sont sans mérite devant Dieu, qu'un verre d'eau froide donné en son nom ne perdra pas sa récompense, que faut-il espérer, de tant de nobles inspirations, de tant d'actes admirables de charité, d'apostolat et de dévouement, de tant de flots de sang et de tant de flots de larmes? Que faut-il espérer des mérites de tant de séparations déchirantes, d'atroces blessures, de morts sublimes, de fortunes anéanties, de massacres sans pitié de prêtres, de religieuses, de vieillards, de femmes et d'enfants? Quel incomparable et sublime holocauste! Quelle puissance d'expiation, de rédemption et de salut!

Écoutons les promesses divines de la miséricorde et de l'espérance : « Résistez jusqu'à l'agonie, combattez jusqu'à la mort pour la justice, et Dieu lui-même combattra vos ennemis. Pro justitiâ agonizare pro anima tua, et usque ad mortem certa pro justitiâ ; et Deus expugnabit pro te inimicos tuos (1). »

« Au-dessus de toutes les œuvres de sa sagesse, de sa justice et de sa toute-puissance, Dieu a mis les œuvres de sa miséricorde infinie (2). »

(1) Eccl. c. IV, f. 83.

(2) Et misericordia ejus super opéra cjus (Ps. c. 14 IV-8).

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« La miséricorde de Dieu enveloppera de sa protection ceux qui espèrent en Lui (i). »

« Nos pères ont espéré, ils ont été délivrés de leurs ennemis (2). »

Cette guerre nous enseigne le devoir de l'union de tous les Fils de la France. Nous n'insistons pas, nous reviendrons plus tard, après la victoire, sur ce devoir d'une suprême importance. Car, quelque glorieuse que puisse être la victoire, quelque heureuse et puissante que puisse être la paix avec les ennemis du dehors, la France irait à l'impuissance, à la défaite et à la ruine, si l'union ne se faisait pas entre tous ses Fils. Il faudra, par cette paix au-dedans, sauver une seconde fois notre pays.

Mais cette paix ne sera possible que dans le respect de tous les droits, dans la vraie justice et la vraie liberté.

Donc, plus que jamais, serrons les rangs et tendons-nous la main ; plus que jamais, en haut les cœurs, courage, patience, persévérance, invincible espoir. Redisons ces paroles des vaillants Macchabées : « Nous, nous combattons pour nos âmes et pour nos lois, et Dieu brisera sous nos yeux la puissance de nos ennemis; mais, vous, ne les craignez pas. Nos autem pugnabimus pro animabus nostris et legibus nostris, et ipse conteret eos ante faciem nostram : vos autem, ne timueritis eos. »

Donné à Nancy, le 2 février 1915, en la fête de la Purification de la Très Sainte Vierge.

•f Charles-François,

Archevêque titulaire d'Antioche,

Évêque de Nancy et de Toul.

(1) Sperantcrn in Dowioo misericordia circumdabit. (Ps. XXVI, 10).

(2) Ps. XXI. 5.

Extraits de la lettre pastorale de S. Gr. Mgr. Lobbedey, Ëvêque d'Arras (Carême 1915.)

C'est au bruit des canons et sous la perpétuelle menace des obus ennemis que nous traçons ces lignes. Plus d'une fois, depuis l'investissement de notre cité épiscopale, nous avons parlé dans les circonstances où nous écrivons; notre parole, tout accompagnée qu'elle était de bruits sinistres, était écoutée, parce qu'elle s'efforçait d'être une parole de consolation et de réconfort. Nous espérons que la lecture de notre lettre trouvera le même accueil près de nos prêtres et de nos fidèles, parce que, phrases écrites ou phrases parlées, toutes partent du même cœur et tendent au même but.

PRExMIERE PARTIE

l'action providentielle donne aux souffrances que cause LA guerre une vertu expiatrice.

1. La guerre se définit « une suite de violences par lesquelles chacuyi des adversaires cherche à se rendre maître de Vautre ».

Ces violences n'ont pas été les mêmes dans le cours des siècles et dans les différents pays du monde. Elles ont varié quant à la méthode, l'intensité et la durée.

Terribles toujours, elles sont véritablement effroyables quand la guerre entreprise est décidément un carnage sans merci, ne devant pas s'arrêter avant l'épuisement complet,

Tentière destruction d'une, sinon de toutes les parties belligérantes .

2. Telle est celle dans laquelle nous nous trouvons présentement engagés. Quoi qu'on en puisse dire, nous ne l'avons ni cherchée, ni voulue; elle nous a été imposée; l'honneur national nous l'a fait accepter comme on accepte un devoir et maintenant, nous la faisons avec l'énergie, avec l'entrain de ceux qui ont conscience d'être, en combattant, les défenseurs de la justice et les champions du droit.

Cependant, quelque certaines que soient la loyauté de nos intentions et la sainteté de notre cause, quelque fondée que paraisse être, en ce moment, l'espérance du succès final, il faut bien avouer pourtant que la guerre ne va pas sans son habituel cortège de victimes et de désastres. Ce qu'elle a déjà semé de souffrances, dans les nations qu'elle a soulevées et mises aux prises l'une avec l'autre, est incalculable.

3. Les premiers à le savoir sont nos chers et courageux combattants.

Comme ils souffrent, en effet, ceux qui, pendant des jours et des nuits interminables, sont condamnés à mener « la vie en creux » ! Quelle existence que l'existence souterraine de ces tranchées ! Demeures étranges pour ceux qui rêvaient de se battre en pleine lumière ; abris périlleux autour desquels la mort ne cesse jamais de faire le guet, et dans lesquels, pour prendre quelque repos, il faut oublier que les nuages du ciel y versent la froide pluie de l'hiver, et que la foudre humaine y fait tomber sa pluie de feu !

Comme ils souffrent aussi, ceux qui, pour avoir tenté quelque offensive, essayé une reconnaissance, ont été mortellement frappés dans la nuit; qui gisent seuls, abandonner, agonisants sur une terre nue, comme s'ils n'avaient au monde ni foyer pour les recueillir, ni famille pour les aimer !

Comme iis souffrent, enfin, les soldats qu'un ennemi plus fort a pris, qu'il a désarmés, qu'il emmène à travers les

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imprécations, les insultes d'une foule sans pitié, vers une terre lointaine où ils trouveront, peut-être, moins des surveillants que des bourreaux !

î. Hélas 1 les souffrances causées par l'état de guerre dépassent de beaucoup les rangs de l'armée. Où ne sont pas leurs victimes ? Allez de foyer en foyer, dans toutes les directions et jusqu'aux extrémités de notre sol français, vous les y trouverez.

Vous les trouverez surtout Là où l'envahisseur a réussi à prendre pied; parce que là, il viole outrageusement ces lois respectables qui, fondées sur le droit naturel, sur les principes les plus élémentaires de l'humanité, sur des conventions internationales, mettent hors de toute atteinte les biens des citoyens inoffensifs, les personnes désarmées et particulièrement ces deux faiblesses sacrées qui sont : la femme et l'enfant.

L'ennemi méconnaît ces lois; il les méconnaît volontairement, il les transgresse, non d'une façon purement accidentelle, mais d'après une méthode nettement arrêtée et fidèlement suivie.

Avouons-le : on comprendrait encore des actes individuels, des actes isolés de barbarie. La guerre a toujours été l'occasion de crimes plus ou moins nombreux. « Quand on racole des millions d'hommes et qu'on les pousse de force sur un champ de carnage, on est certain de trouver parmi eux un certain nombre d'individus prêts à des actes dont la nation aura honte, et dont le commandement ne voudra jamais prendre sa responsabilité. »

Ce qui s'est passé, ce qui se passe encore dans nos provinces envahies montre tout autre chose que de simples accidents. Des rapports officiels parlent d'incendies, de massacres, d'atrocités de toute sorte; de plus, ils démontrent que ces actes n'ont pas seulement été exécutés d'après un plan froidement prémédité, mais qu'ils sont approuvés en haut lieu et pleinement glorifiés.

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