DEUXIEME PARTIE
l'action providentielle peut nous procurer une paix vraiment glorieuse.
9. A la vérité, ce qui frappe d'abord dans la guerre, ce sont les victimes qu'elle fait, et les maux sans nombre qu'elle engendre. Mais elle a d'autres effets, des résultats meilleurs et si importants qu'on ne doit point les passer sous silence.
Elle est, en effet, une merveilleuse excitatrice de toutes les énergies latentes de la race ; elle donne l'essor aux plus mâles vertus; et, poussant l'homme à de continuels efforts, elle le force à développer toutes les qualités dont la nature et l'éducation l'ont pourvu.
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On n'a jamais été mieux à même de le constater que de nos jours. Vertus militaires, vertus civiques, les unes et les autres portées jusqu'au degré le plus héroïque, nous en sommes, chaque jour, les témoins émerveillés.
10. Par exemple : Quelle résignation courageuse ne montre-t-on pas dans les adieux faits à une famille aimée! Quelle promptitude presque joyeuse à laisser là ses affaires, ses intérêts personnels, ses habitudes, ses occupations les plus chères! Et, dans le feu des combats, quand, de tout côté, l'artillerie « chante son chant de mort », quelle intrépidité stoïque à marcher en avant, à faire voir aux camarades qui suivent comment on meurt quand on est brave ! A quelle époque a-t-on pu admirer dans nos armées une fermeté plus soutenue, et toutes les qualités d'endurance, d'inlassable ténacité que ne soupçonnaient pas ceux qui nous prenaient volontiers pour une nation en décadence, une race dégénérée, et que nous n'étions pas loin de nous refuser à nous-mêmes! Enfin, quelle patience dans ces blessés qui, au milieu des plus cruelles tortures causées par des opérations nécessaires, déclarent qu'on ne saurait trop souffrir pour la France!
Aussi, cette France est fière de ses fils ; et des autres nations, celles mêmes qui auraient été le plus tentées de nous regarder avec une certaine pitié, presque avec mépris, ne peuvent s'empêcher de reconnaître notre vaillance et d'applaudir un peuple qui sait défendre si fièrement ses libertés et son honneur.
11. D'autre part, les vertus civiques ont grandi du même coup.
Des hommes qui ont vu l'incendie dévorer, avec leurs maisons et leurs biens, tout le fruit d'un pénible et long travail, acceptent, sans se plaindre, la nécessité de refaire une fortune anéantie, et, pour cela, de recommencer l'ancien labeur à l'âge où Ton n'aspire plus guère qu'au repos. Des femmes restées seules après le départ de leurs époux, de leurs enfants, n'abandonnent pas le fardeau des affaires
et le portent vaillamment, si lourd qu'il soit devenu pour leurs faibles épaules. Et que dire de l'empressement avec lequel ceux et celles qui le peuvent s'efforcent de subvenir aux mille nécessités que la guerre engendre ? Dans ce pays de France, on en est toujours sûr, l'infortune ne monte jamais si haut que la charité ne puisse l'atteindre. Voyez comme celle-ci s'ingénie à trouver tous les secours demandés, à donner tous les remèdes nécessaires! Comme elle est généreuse, active dans ses desseins, délicate et douce dans ses procédés! Nous l'avons vue à l'œuvre dans nos ambulances et nos hôpitaux ; et dans les visages penchés sur les plaies, dans les mains qui soignaient le mal, nous croyions voir quelque chose de la bonté divine. Quel plus frappant contraste que celui qui existe entre les brutalités plus que sommaires de la bataille, et les attentions maternelles dont les victimes deviennent aussitôt l'objet? Autant la blessure est faite sans pitié, autant elle est soignée avec amour.
12. Hâtons-nous d'indiquer ce qui fait le prix des vertus militaires et civiques dont nous venons déparier. C'est que, au moins dans la plupart des cas, ces vertus méritent d'être appelées chrétiennes, d'être louées et récompensées comme telles, attendu qu'elles ont Dieu pour premier inspirateur et pour soutien.
Chrétien est le patriotisme de nos soldats, prêtres, lévites et laïcs de tout rang, de toute arme. Volant à la défense de la patrie, ils reconnaissent dans ce fait un devoir, et dans ce devoir l'expression de la volonté divine qui le dicte, et, en le dictant, le rend obligatoire. C'est bien, en définitive, pour se conformer à cette volonté suprême qu'ils sacrifient leur existence et tout ce qu'elle pouvait contenir de biens terrestres ; ne connaissant plus le respect humain que pour le mépriser, obéissant à tout ce que le baptême et les religieuses pratiques du passé ont mis dans leur âme, ils vont droit à Dieu dans la confession, la réception de la sainte Eucharistie, le chant des saints cantiques et la prière.
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Chose merveilleuse! Ils croient, ceux qui pensaient avoir perdu toute croyance; ils se prosternent, ceux qui se vantaient de ne plus rien respecter; ils prient, ceux qui s'imaginaient avoir oublié toute prière ; et l'on voit s'accomplir, au bruit strident des mitrailleuses, des cérémonies qui, d'ordinaire, ne se déroulent que dans le silence du sanctuaire. Elle est donc aussi vraie que consolante, cette parole d'un général : « Cette guerre où le prêtre mêle son sang à celui du soldat resplendit de surnaturel. »
Chrétienne aussi est la résignation des personnes retenues au foyer de la famille, parce qu'elle se soumet à tout ce que Dieu veut ou permet, alors même qu'elle n'arrive pas à comprendre le sens de l'épreuve qu'il impose ; parce qu'elle fait reposer dans le secours d'En-Haut son principal appui, et dans la rétribution future ses meilleures espérances.
Chrétienne enfin est la charité parce qu'au lieu d'être inspirée par un vague sentiment d'humanité, par l'attrait d'une sympathie naturelle, ou la parenté du sang, elle l'est avant tout par les paroles du Christ prescrivant de nous aimer les uns les autres, déclarant qu'il regarde comme fait à lui-même ce que nous faisons au moindre de nos frères, parce qu'elle cherche dans la sainte communion la force de durer, et qu'elle ne compte que sur la divine bonté pour être payée de son dévouement.
Dieu soit béni de tout le bien spirituel déjà opéré à l'occasion de la guerre! Qu'il veuille pourtant abréger la durée de cette épreuve qui deviendrait désastreuse en étant trop prolongée ! Qu'il daigne enfin la terminer par une paix dont la Patrie et l'Église aient toutes les deux à se réjouir!
13. Est-il donc possible à Dieu d'intervenir dans les affaires humaines, d'influer sur tels ou tels événements en cours, au point d'en retarder ou d'en précipiter la marche, d'en assurer ou d'en empêcher le succès? Sans aucun doute, puisque le Créateur ne s'est jamais dessaisi des droits qu'il
a sur ses créatures, sur leurs actes aussi bien que sur leur être.
Comment s'effectue son intervention? De plusieurs manières. Il peut recourir à des intermédiaires, ou célestes comme saint Michel, ou terrestres comme la Bienheureuse Jeanne d'Arc ; il peut aussi agir par lui-même, et par luimême aveugler l'esprit de celui-ci, éclairer l'intelligence de celui-là. Bien que ces opérations demeurent secrètes, qu'on ne voie pas les ressorts mis en jeu, qu'on ne sente pas la touche de la main toute-puissante, cependant l'action divine se révèle plus ou moins clairement par ce que nous nommons « l'irrésistible », V imprévu ».
Voici des hommes de guerre à qui a été confié le commandement des armées ; ils n'ont pas manqué de tracer le plan des opérations futures ; pour le faire aussi heureusement que possible, ils n'ont négligé aucune précaution, ils ont pris le conseil de chefs expérimentés ; mais ils comptaient sur telle ou telle manœuvre des adversaires, tel ou tel concours de circonstances, et ce qui était supposé dans les calculs n'arrive pas ; ce qui arrive, c'est ce à quoi on ne pensait même pas : c'est l'imprévu.
D'autre part, l'histoire militaire nous apprend que des capitaines fameux sentaient parfois, aussi bien dans l'exécution que dans l'élaboration de leur plan stratégique, je ne sais quelle idée-force, qui tout en différant de leurs conceptions personnelles, s'imposait à eux et les menait impérieusement dans leurs marches et leurs conquêtes. Voilà Virrèsistible .
L'irrésistible, l'imprévu peuvent ne pas être autre chose que l'action providentielle elle-même, et c'en est assez pour autoriser nos prières ; c'en est assez pour que nous demandions à Dieu de prendre en main notre cause et de la faire triompher.
14. Ne dites pas que, de leur côté, les ennemis adressent au Ciel des supplications ; car il ne faut pas confondre leur cause avec la nôtre, ni leur conduite avec notre conduite.
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Sans vouloir nous prononcer sur leurs intentions, sans vouloir affirmer que leur but conscient est d'imposer au monde une civilisation matérialiste, une civilisation d'égoïsme et de dureté, il est certain que la guerre a commencé par une agression injuste, qu'ils en sont les auteurs et nous les victimes ; il est certain aussi qu'ils accomplissent chez nous des actes dont rien n'excusera jamais la barbarie. « Qui se tiendra devant Dieu, avec la confiance d'être agréé de lui, » demande la sainte Ecriture? et elle répond : « Celui dont les mains sont pures et les desseins innocents » ; ce n'est donc pas le peuple dont le cœur est plein d'une haine farouche, d'un insupportable orgueil, et qui porte aux mains des taches de sang.
Qu'on ne dise pas non plus que notre conscience nationale n'est pas sans faute; nous ne le savons que trop. Quelle nation n'a rien à se reprocher ? Mais si l'on voit le mal dont notre responsabilité de Français est chargée, qu'on voie aussi tous les sacrifices faits en vue de la réparation ; si l'on écoute ce qui crie vengeance, qu'on écoute aussi ce qui demande miséricorde. Nous voulons dire les paroles sublimes de tant de mourants s'écriant, avant de rendre le dernier soupir: « Pour Dieu, pour VEglise, pour la France! »
Non ! ce n'est pas présomption de notre part de compter sur les préférences divines ; et elle nous paraît absolument justifiée, la confiance avec laquelle, dans toutes nos églises et chapelles, les foules chrétiennes répètent, sans se lasser, la supplication liturgique : « Ut cuncto populo christiano pacem eiunitatem largiri digneris, Te rogamus , audi nos . » Accordez, Seigneur, au peuple chrétien la paix et l'unité.
16. Gardons-nous bien de séparer ces deux mots : la paix, l'unité, chacun d'eux n'ayant de valeur que par son alliance avec l'autre.
Nous demandons d'abord la paix ; une paix sérieuse, ferme, et non une trêve de quelques années. On l'a bien dit : « Il n'est pas un seul Français digne de ce nom qui ne
comprenne le péril en même temps que la honte qu'entraînerait pour nous une paix hâtive consentie parla lassitude. Ce ne serait pas seulement déserter la cause de la justice humaine dont nous avons la charge, ce serait encore signer par avance notre arrêt de mort en permettant à l'adversaire implacable qui nous a manques, cette fois, de préparer à loisir un nouvel et plus dangereux guet-apens. Lorsqu'un homme a été assailli à l'improviste et qu'il a pu parer le coup, il ne lâche point son agresseur qu'il ne lui ait arraché le couteau. »
Encore faut-il que le succès final ne tourne pas contre le bien des âmes, en semblant consacrer de sa gloire les tenants d'une politique antireligieuse. Si, en effet, ceux-ci devaient s'en prévaloir, pour s'applaudir de leur conduite passée, pour s'affermir dans leurs premiers desseins et continuer plus hardiment que jamais une méthode où la Religion était persécutée, la liberté des consciences opprimée, si la guerre extérieure, qui a son côté grandiose et sa noblesse, ne devait cesser que pour faire place à une guerre intestine où il n'y a rien que de tyrannique et d'odieux, comment la paix serait-elle souhaitable, et comment pourrait-on la demander à Dieu ?
Celle qui est l'objet de nos vœux et de nos prières est la paix dans la justice et l'unité.
Qui, en effet, avec le plus magnifique élan, s'est précipité sur l'ennemi; qui, pour en triompher, a bravé la mort ? un parti quelconque ? Non, mais la France entière. Qui donc vaincra et devra profiter de la victoire ? un parti quelconque? Non, mais la nation entière.
17. Et tout porte à croire qu'il en sera ainsi: « Les hommes que la défense de la patrie a rapprochés, fondus dans un même peuple de héros, une fois le but obtenu, au lieu de retourner à leurs partis et de réveiller, de reprendre les anciennes querelles, continueront la cohésion des efforts résultant de la conformité des esprits et de l'union des cœurs; ensemble, ils travailleront au bien social, ils s'occu-
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peront de relever les ruines et de faire revivre la prospérité dans l'honneur et la vertu. »
Allons plus loin, et citons ces paroles d'un écrivain autorisé : « Je pense, dit-il, que la guerre allemande nous suffira, sans qu'il faille avoir encore la guerre civile, la guerre religieuse, la guerre sociale. Nous reprendrons possession de notre bien vivant, et après avoir chassé de nos frontières les Allemands, nous ouvrirons ces mêmes frontières aux meilleurs des Français, afin qu'ils rentrent chez eux et apportent, à la patrie qu'ils défendent magnifiquement, le renfort de leur intelligence et de leur charité. »
Qu'il en soit ainsi, et vraiment « l'œuvre de paix sera, chez nous, d'une beauté dépassant en éclat toutes les œuvres passées. »
Il nous est agréable de finir cette lettre en disant: « Dieu aidant, il en sera ainsi (1). »
Pendant plusieurs semaines, dans une de nos plus chères église?, Notre-Dame des Ardents, on pouvait entendre, résonnant à la fois sans se confondre, deux voix, d'intention, de caractère, d'accent tout opposés: la voix frêle et douce de quelques jeunes filles récitant le chapelet et demandant au Ciel de sauver la France envahie, et la voix inarticulée, sonore et terrible des canons ennemis ; l'une implorant la vie, l'autre annonçant la mort.
Et l'on se surprenait à dire : « Seigneur ! à laquelle serez-vous favorable ? laquelle des deux écouterez-vous de préférence? Celle delà supplication oucellede la violence? »
Mais qui pourrait douter que Dieu se prononce en notre faveur ?
Si inexaucé que paraisse avoir été jusqu'à présent le cri de la faiblesse désarmée, soyons-en persuadés, c'est lui qui
(1) Voir l'Encyclique de Sa Sainteté le Pape Benoît XV.
vaincra, lui qui survivra. A l'heure marquée par la Providence, l'ennemi cessera d'investir notre pacifique cité; les canons se tairont, et la faible voix des humbles suppliantes deviendra la grande voix du peuple délivré, du peuple qui, dans l'élan d'une joie d'autant plus vive qu'elle aura été plus retardée, fera monter versle Ciel l'hymme delà reconnaissance.
Cet hymne, où le chanterons -nous?
Si toutes nos églises sont abattues, nous le chanterons sur leurs ruines d'abord, et nous le redirons dans nos temples relevés et rajeunis, pour les années sans nombre de leur gloire renouvelée.
Extraits des lettres sur la guerre de Sa Grandeur
Msr Mignot, archevêque d'Albi.
Espoir.
(28 décembre 1914.)
Puisque les guerres sont inévitables en raison des conflits d'intérêts inévitables entre nations comme entre individus par suite de l'orgueil, de l'ambition, des passions, des convoitises, on conçoit qu'il faille tuer, détruire, renverser les obstacles pour vaincre. C'est ici que la force se trouve en présence du droit. Nous ne sommes plus dans le monde physique matériel, nous sommes en pleine humanité régie par des lois morales. Mais, à voir ce qui se passe sous nos yeux, on se croirait revenu au temps des Sargon, des Sennachérib, des Nabuchodonosor et autres épouvantables tyrans de l'Assyrie et de la Chaldée, ou, si vous trouvez ces temps trop éloignés, à ceux d'Attila, de Tamerlan, de Mahomet IL
Quand Alaric — un des grands ancêtres — s'empara de Rome en 410, Marcella et Principia sa fille trouvèrent un
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asile assuré contre la violence des Goths dans la basilique Saint-Paul. Ces patriciennes auraient été moins heureuses si, vivant en l'an 1914, elles s'étaient réfugiées dans la cathédrale de Reims, sous le règne d'un successeur lointain d'Alaric.
Qu'est-ce que pratiquer le droit? C'est être fidèle à la parole donnée, jurée, écrite ; c'est ne pas déchirer des traités solennels comme des chiffons de papier sans valeur, sous prétexte qu'on est dans l'embarras, qu'étant acculé dans une fausse situation, on s'en tire comme on peut, et que le contrat gêne notre ambition.
Le droit, c'est respecter les biens, les membres, la vie des innocents, c'est être fidèle à la parole donnée, aux engagements pris; le contraire serait la fin de tous les contrats sociaux, la fin de toute sécurité. Il faudrait alors brûler tous les exemplaires de nos codes et rétablir celui qui était en honneur chez les brigands de la vieille forêt de Bondy! Qu'un homme innocent soit victime d'une catastrophe imprévue, c'est un malheur qu'on ne saurait empêcher ; que la loi de solidarité englobe les justes avec les coupables, c'est un fait redoutable devant lequel il faut s'incliner en gémissant ; mais couper le poignet à des enfants de trois ou quatre ans, c'est une infamie, une cruauté sans nom analogue aux pratiques d'un Sargon déjà cité qui crevait les yeux à ses prisonniers, leur amputait quelque membre, comme cela se fait encore dans certaines régions de la Turquie, ou dans l'ancien royaume de Behanzin ; c'est contraire au droit des gens. Priver, sans autre raison qu'une haine brutale, son semblable de ses biens, le chasser de sa pauvre demeure après l'avoir dépouillé, le séparer de sa femme et de ses enfants, obliger ceux-ci à quitter leur patrie sans savoir où diriger leurs pas, pour aller dans une terre étrangère dont ils ne pas la langue, chercher un abri contre l'intempérie des saisons et un peu de pain pour ne pas mourir de faim : cela, c'est la force primant le droit. Outrager des femmes
et les mutiler ensuite, cela, c'est la force contre le droit. Fusiller des otages innocents, placer devant le front de bataille des prisonniers, s'en faire un abri et obliger par là les Français à tuer d'autres Français, cela est une cruauté doublée de lâcheté : c'est la force primant le droit. Bombarder des villes sans défense, lancer des bombes sur des édifices religieux, incendier ou ruiner des cités ouvertes sans raisons stratégiques, comme on l'a fait pour Louvain, Reims, Soissons, Arras, etc., c'est pure sauvagerie. Qu'on se serve d'obus comme d'une grêle foudroyante pour détruire des casernes, des dépôts d'armes, des munitions, des trains d'approvisionnement ou de ravitaillement, c'est cruel assurément, mais légitime, étant donné le caractère de la guerre, mais se servir de ces moyens pour écraser des innocents, voilà qui est monstrueux et mérite les châtiments de Dieu. Qu'un officier, se trouvant près d'un blessé qui, à demi mort, se soulève un peu en comptant sur la pitié de son semblable, que cet olficier, dis-je, au lieu de secourir un frère malheureux, lui tire un coup de pistolet et s'enfuie dans les ténèbres parce qu'on l'a aperçu, cet officier est-il chrétien? est-il même un homme? n'est-il pas au-dessous de la brute? Voilà ce qu'on appelle la force primant le droit.
Peut-être, me dira-t-on, exagérez-vous ; les faits ne sont peut-être pas aussi atroces que vous l'affirmez. Pour n'être pas taxé de parti pris, je cite entre mille un article publié dans le journal Le Temps sur ce qui s'est passé en quelques points de la Belgique. L'article est signé Roland de Mares.
On pouvait supposer qu'après la destruction de Louvain et de Termonde, tout avait été dit dans cet ordre de choses et que ce qui fut commis dans d'autres villes n'était qu'une pâle réplique des scènes de pillage et de massacre vécues dans ces deux cités à jamais meurtries. Le récit de ce qui se passa à Dînant — récit fait par un témoin neutre à un journal neutre, le Telegraaf, d'Amsterdam, et que connaissent nos lecteurs — prouve que, contrairement à l'« excuse » allemande, Louvain ne fut pas un « accident » et Ter-
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monde ne fut pas une « erreur ». Encore peut-on expliquer qu'à Dinant, les Allemands se sentaient tout près de l'attaque des Français, et que, dans leur rage aveugle, ils ont voulu châtier la ville où les troupes françaises leur infligèrent, au début de la campagne, un premier échec. Ailleurs, dans de malheureuses petites villes situées en dehors de la zone des combats, dans de pauvres villages perdus au fond des vallées, ils ont fait pis qu'à Dinant, sans la moindre provocation, sans chercher même un prétexte.
L'enquête faite par des fonctionnaires belges sur les événements qui se déroulèrent à Andenne le 20 août, établit que, ce jour-là, à six heures, alors que tous les habitants de la petite ville étaient enfermés chez eux, les soldats allemands se mirent à tirer dans les fenêtres et dans les soupiraux des caves. Au matin, les cavaliers parcoururent les rues en criant que les habitants devaient sortir ; ceux qui obéirent furent fusillés aux premiers pas qu'ils firent. Comme la plupart des habitants s'obstinaient à se terrer dans les caves, les soldats enfoncèrent les portes et les chassèrent à coups de crosse. Toute la population fut rassemblée place des Tilleuls, les femmes à gauche, les hommes à droite. Dans un groupe de 850 hommes, un colonel en prit trois, au hasard, et les fit fusiller. On en prit plus lard encore une quarantaine qui tombèrent sous un feu de salve. Les autres furent retenus comme otages — et, pendant trois jours, la petite ville fut pillée, saccagée. Deux cent cinquante tués, trente maisons incendiées à ras du sol pendant que les officiers prussiens se livraient à des orgies abominables, tel fut le bilan de l'occupation allemande à Andenne.
A Tongres, dans le Limbourg, on groupa les 10,000 habitants dans les rues, on les fit sortir de la ville. Quand ils rentrèrent, toutes les maisons étaient pillées. On prit des civils au hasard el on les fusilla, • pour l'exemple ». On mena ensuite les notables à l'hôtel de ville, la corde au cou, et les soldats de Guillaume II s'amusaient à serrer la corde, obligeant les prisonniers à de lamentables contorsions. On contraignit le procureur du roi à balayer les rues, le juge de paix et le substitut à nettoyer la place devant l'hôtel de ville.
A Tamines, bourg prospère de 5,800 habitants, dans le Namurois, les Allemands incendièrent 181 maisons. Ils ordonnèrent à 500 civils de se ranger sur la Grand'Place, et une première décharge des fusils en abattit un grand nombre. Un officier déclara alors aux hommes non atteints qu'ils pouvaient se relever; mais au premier mouvement qu'ils firent pour se redresser, les mitrailleuses furent dirigées contre eux. Ce fut un soldat portant le brassard de la Croix-Rouge qui acheva les blessés... Les cadavres demeurèrent étendus sur la place pendant vingt heures, puis on obligea un groupe de 200 autres civils à enter
rcr les morts dans une autre propriété privée. C'est à Tamines que deux hommes et une femme transportant un vieillard infirme furent tués en pleine rue et enterrés sur place.
Partout, en Belgique, ce fut le même système : on groupait toute la population sur un point donné, on fusillait un certain nombre de civils, on incendiait les maisons après les avoir pillées, le feu étant évidemment un moyen de dissimuler le vol.
Les brasiers étaient créés instantanément par des bombas spéciales en grès et en forme de carafon. Ces engins contiennent du phosphore dissous dans du sulfure de carbone, le tout étant baigné de benzine. Sous le choc, le carafon se brise, le sulfure de carbone s'évapore immédiatement, le phosphore s'enflamme et met le feu à la benzine qui crée le brasier. C'est ce que la science allemande a créé de mieux, parait-il, pour l'affirmation de la puissance allemande dans le monde.
Qu'on ne dise pas que tout cela est le fait de soldats et d'officiers subalternes; des documents officiels établissent que les troupes impériales ont agi par ordre dans cette œuvre de destruction. Dans une proclamation adressée aux autorités communales de Liège et datée du 22 août, le général commandant en chef von Bulow, faisant allusion au sac d'Andenne dont nous parlons plus haut, dit : « C'est avec mon consentement que le général en chef a fait brûler toute la localité et que 100 personnes environ ont été fusillées. » A Hasselt, l'autorité militaire allemande obligea le bourgmestre à annoncer par voie d'affiches que, « dans le cas où des habitants tireraient sur des soldats de l'armée allemande, le tiers de la population mâle serait passée par les armes ». A Namur, le commandant de la place lança une proclamation, le 25 août, stipulant que les soldats belges et français qui aurait pu encore se cacher dans la place devaient être livrés immédiatement et ajoutant que « les citoyens qui n'obéiront pas seront condamnés aux travaux forcés à perpétuité en Allemagne ». Dans une lettre adressée au bourgmestre de Wavre, petite ville du Brabant, le lieutenant général von Nieber, exigeant une contribution de guerre de 3 millions, stipulait que « la ville de Wavre sera incendiée et détruite si le paiement ne s'effectue pas à terme utile, sans égards pour personne, les innocents souffriront pour les coupables ».
L'œuvre de ruine et de mort systématiquement accomplie par les Allemands en Belgique et dans le nord de la France, on ne la connaîtra jamais totalement. Il y a des abominations que l'on ne peut raconter; il y a des hontes que l'on ne peut constater, même dans des enquêtes officielles. Devant cette chose si grande qu'est le supplice d'un peuple, la haine elle-même demeure impuissante, et l'on ne peut que pleurer dans toute la détresse de l'âme. Boland de Mares.
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Citerais-je encore un autre article à propos de Lille manquant de pain et de charbon? A l'humble demande du maire, mendiant de la farine pour ses concitoyens, le général von Heindrich, qui, ayant tout pris aux environs, réquisitionné tous les approvisionnements, laisse la grande cité sans pain et sans ressources, écrit au maire avec une sauvage ironie : « Monsieur le bourgmestre de Lille, adressezvous maintenant à la Suisse si vous voulez manger. Rappelez-vous son rôle magnanime à l'égard de la ville de .Strasbourg en 1870; en tout cas, l'autorité allemande ne saurait assumer de nourrir les civils aussi longtemps que l'Angleterre empêchera toute importation par la mer (1). »
Vraiment, les crimes reprochés à Israël par Amos et les autres prophètes dépassaient-ils ceux de ces prétendus défenseurs des droits de Dieu?
Je parle d'Amos et des prophètes d'Israël, parce qu'en Allemagne nous sommes en pays bibliste; on n'y est pas l'ennemi d'un certain esprit religieux — souvent sincère — et l'on ne serait pas fâché de justifier l'abus de la force en faisant appel à certains faits de l'Ancien Testament dont on altère le sens et la portée. A dire toute ma pensée, je crois aussi que le Dieu qu'invoquent nos ennemis est toujours le Dieu non dégagé de ses grossiers anthropomorphismes tel que se le façonnaient les vieux Sémites, plutôt que le Dieu des prophètes et surtout le Dieu de l'Evangile.
C'est sans trop de surprise que j'ai lu un essai de la justification de l'invasion de la Belgique tirée de la Bible. C'est un passage relatif au refus opposé par les Moabites aux Hébreux, qui trouvaient plus court et plus facile de traverser le territoire voisin pour arriver en Chanaan! Si cette citation n'est pas un simple jeu d'esprit, elle trahit chez son auteur une mentalité bien extraordinaire.
(1) Cité par L. Latapie dans YExprcss.
Est-ce que par hasard nos ennemis se regarderaient sans rire comme la nation prédestinée? Est-ce que, sérieusement, ils regardent la France comme une terre de Chanaan qu'il leur faut à tout prix pour la régénérer? comme une terre à eux promise, terre riche, excellente, fertile, abondante en fruits, en moissons et en vignes? Est-ce qu'ils se croient de nouveaux soldats de Josué, ou des janissaires de Jéhu destinés à exterminer la race impie d'Achab et de Jézabel, c'est-à-dire la France? Que la Prusse étudie donc son passé et ses origines. Je ne dis pas avec de Maistre qu'elle est le crime de l'Europe, mais elle se ressent toujours de l'apostasie des chevaliers de l'ordre teutonique; elle a au fond de l'âme une aversion profonde pour le catholicisme, et son roi, dans une lettre écrite à l'une de ses parentes, lui reproche d'abandonner la religion protestante, et il ajoute qu'il a, lui, la haine du catholicisme. Cette lettre est dans toutes les mémoires.
Certes, nous sommes coupables et nous regrettons que la France officielle ne soit pas à l'unisson religieux de la majorité du pays, mais tout de même ses représentants ne sont pas des fils d'Achab et de Jézabel; ils ne nous obligent pas à adorer Baal et Astarté. En dépit de nos fautes, j'espère que, dans la balance de Dieu, le bien qui se fait chez nous fait incliner le plateau de la miséricorde et de l'amour.
Après le faux mysticisme, le mensonge.
Qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée. En Allemagne, comme partout ailleurs, il y a d'excellentes gens, de bons catholiques, de bons protestants, édifiants pris individuellement, mais dont l'état d'âme, la mentalité intellectuelle a été en partie déformée. Le mensonge a contribué à fausser les esprits et les cœurs. Dans certains milieux sincèrement religieux, on n'est pas loin de nous