CHAPITRE III
PARABE FRANÇAISE
Les préparatifs militaires de l’Allemagne trouvèrent la France à la hauteur de ses devoirs. La leçon d'Agadir avait été entendue ; Topinion publique était prête aus: sacrifices nécessaires.
Au moment où le gouvernement allemand obtenait d’an Reichstag conscient du but poursuivi le vote de la loi du 10 mai [9ï% etoùil se décidaità élaborer le projet qui consacrait son suprême effort, l^L Armand Faîtières achevail son septennat pacifique et digne. M, Ea 3 miond Poincaré avait pris à la Présidence du Conseil la succession de M. Caillanx, tombé le 9janvier 1912 à la suite ePune séance de la commission sénatoriale chargée d^examinerla récente convention conclue avec rAIIemagnef
Par une coïncidence qui n'était pas due au simple jeu des combinaisons ministérielles, M. Poincaré s’était chargé en même temps du portefeuille des Affaires étran* gères.
Les questions internationales passaient, par une explicable répercussion de la crise d’antan, au premier rang delà vie politique française. On en.avait assez de l’attitude
d. Le ministère de M. Caillaux avait duré du â7 juin düil 10 janvier 1912. M. Poincaré garda le pouvoir du 14 janvier 1Û13 au 18 janvier 191 û.
LE MINISTÈIIK POINCARE
BieTiaçante de TAllemagne. En cédant contre le protectorat marocain, mais sous le canon du croiseur Be?'lin, embossé devant Agadir, deux bandes du territoire du Congo français, le cabinet précédent était allé jusqu'à l’extrême limite des concessions possibles L’opinion avait ratifié, sans cûtbousiasmc, une cc liquidation » du passé, mais elle gardait le souvenir profond et ému du procédé employé pour engager la conversation* Pacifique, certes, son attachement aux institutions démocratiques, sa soif de réformes, tout prouvait qu’elle l’était toujours, comme aux premiers temps de la République. Mais si elle avait gardé la meme répulsion pour la politique du fc poing sur la hanche », elle entendait bien exiger que personne dans le monde, fût-ce l’Allemagne, ne parlât à la France (c le poing sur la table ». L’arrivée de M. Poincaré aux aUaires, son entrée au Quai d’Orsay, répondaient à cet égard, à ses désirs les plus profonds. De son esprit cultivé et clairvoyant, de sa volonté opiniâtre, de son caractère même de Lorrain, peu porté aux accommodements, elle attendait des directions éclairées, une influence bienfaisante sur les milieux polL tiques, et au dehors une attitude ferme et agissante à la fois, digne du passé de la France, du rôle qu’elle avait conservé dans le monde, de la place qu’elle y devait occuper dans fa venir.
De fait, l^ctivité gouvernementale de M. Poincaré s’étendit souvent et largement hors du cercle fermé de la politique intérieure. Le Parlement ayant donné son approbation à la convention du 4 novembre 1911, le premier travail diplomatique à mener à bien, c’était de faire reconnaître le protectorat français sur le Maroc par les puissances signataires de l’Acte d’AIgésiras. La plupart donnèrent rapidement et spontanément leur adhésion, l’Italie en tête, dont la situation en Libye fut reconnue par la France quelques semaines plus tard. L’attribution d’une zone du Maroc à l’Espagne rendit plus longues et plus
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PARA DR FIIAXRAISK
délicates les négociations engagées sur ce sujeL ayec celte puissance. Ces négociations aboutirent néanmoins, le 27 novembre 1912, h la signature d’un accord qui donnait pleine satisfaction aux deux parties
L*aclivité diplomatique de la France s’affirma et se précisa également, en parfait accord avec ractivilé de son alliée la Biissie, au cours des profonds bouleversements qui transformèrent FEiirope orientale.
M. Poincaré, secondé par M. P. Gambon, aboutit enfui, le 22 novembre 1912, à la signature d’une entente conditionnelle, mais d’un prix inestimable pour la sécurité de l’avenir, avec TAngieterre.
La nature des liens qui unissaient la France et l’Angleterre, leur position respective vis-à-vis de l’AUemagne, rendaient en effet nécessaire une mise au point délicate et précise de leur entente en vue d’un conflit européen.
Ï1 n’y avait, des deux côtés du détroit, plus beaucoup d’hommes d’Etat avertis qui se fissent encore quelque illusion sur le risque grandissant d’une guerre à soutenir en commun contre l’Allemagne. L’hypothèse du concours que l’Angleterre devait apporter à la France avec sa flotte avait même été déjà envisagée, et un premier pas avait été fait deux ans auparaYnant dans la voie de la coopération, L’Angleterre ne pouvait, pour sa propre sécurité, admettre une action de la flotte allemande contre les eûtes françaises de la Manche, et de l’Atlantique. L’étendue de ces côtes, autant que l’importance de l’effort militaire qu’elle avait à soutenir sur terre, empêchaient d’autre part la France de donner à sa marine de guerre l’ampleur capable de lui assurer une protection efficace. Il avait donc été admis que la France concentrerait sa flotte dans la Méditerranée. Le renforcement de F escadre française de la Méditerranée, dû à Finitiative du ministère présidé de 1909 à 1911 par M. A. Briand, et assure par l’amiral Boué de Lapéreyre, avait rendu possible l’exécution de ce pian.
M. POINCAÏÎlt A l/l'iLVSÉR
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Mais Jes coéditions mêmes dans lesquelles, politiquement, cette coopération devait éventuellement se produire avaient besoin d etre précisées, A une alliance véritable, c'est-àdire à rengagement formel de T Angleterre de joindre scs armes aux armes de la France, il i^y fallait point songer. l/Angleterre entendait jusqu'au bout montrer au monde qu'elîe se refusait à admettre la possibilité d'une agression allemande. Mais si, pourtant, cette agression devenait une réalité ? Alors, il n'y avait qu'à stipider que les gouvernements des deux pays examineraient s'ils devaient cc agir de concert en vue de prévenir Tagression ou de sauvegarder la paix ». Ft, fc si ces mesures comporlaient une action, les deux gouvernements prendraient aussitôt en considération les plans de leurs états-majors et décideraient alors de la suite qui devrait être donnée à ces plans Et tel est en effet l’accord qui intervint.
L'Angleterre restait donc maîtresse de sa liberté d'action. Mais sur son appui effectif, la France démocratique et pacifique, la France résolue à ne jamais provoquer une guerre européenne, pouvait moralement compter si rAllemagne l'attaquait.
Ainsi Texercice du pouvoir, le concours que lui avaient apporté, au sein môme de son cabinet, les parlementaires les plus compétents et les plus auLorisés, tout grandit tellement la personnalité de M. Poincaré qu'à la fin de 1912, la succession de M. Fallières, dont le mandat venait h expiration quelques semaines plus tard, semblait tout naturellement lui devoir être dévolue. Les guerres balkaniques, les complications européennes qu'elles menaçaient d'entraîner, apportèrent une force nouvelle à ce courant d opinion. Le 17 janvier 1913, après une très brève campagne, qui ne fut vive que les derniers jours, FAsscmblée
1. Voir à rappemUe.û lïl, Je texte des lettres êcliangées entro sir l.dward Orey ot M. Paul G^irnhoo et constatant eot accord.
PARAEü: FRAKgAÏSE
Nationale, réunie à Yersailles, ratifia le choix de l’opinion. M. Poincaré fut élu Président de la République ^
Vingt-cinq ans après réchec de Ferry, mais avec les changements apportés aux situations par le temps, la politique étrangère redevenait le facteur le plus efficace d une élection présidentielle !
L’opioion et la presse allemande ne s’y trompèrent pas : cc Jusqu’à présent, écrivit Tofficieux lokai Anzeiger, on s’était accoutumé à considérer à l’étranger l’élection du Président de la République comme un événement n’intéressant que la politique mtérieure. Il n'en est plus de même cette fois u. Los organes libéraux s’empressèi^ent d’ailleurs d’insister sur le sens pacifique de l’élection : U Pendant toute la durée de la crise balkanique, résuma le Berliner Tageblatt, M. Poincaré a fait tous ses efforts, pour assurer le maintien de la paix européenne. Son attitude vis-à-vis de l’Allemagne fat réservée, correcte et pacifique ».
M. Poincaré, qui ne devait entrer en fonctions que le 18 février, ayant, par un seotiment de haute convenance, abandonné la Présidence du Conseil, M. Failières eut à constituer son dernier cabinet. L’hésitation fut brève, ou plutôt il n y eût pas d’hésitation* Le ministère qui avait assumé le pouvoir au lendemain de la crise de 19i l devait, sauf quelques modifications de personnes inévitables^ demeurer aux affaires. Quant à l’homme d’État qui le présiderait, la voix ropinion, autant que les derniers événements, le désignaient sans équivoque. Le 21 janvier, M. Aristide Briand eut donc constitué son cabinet M. Stephen Pichon ayant, à raison de son attitude dans la discussion sur la réforme électorale, refusé le portefeuille des Affaires étrangères, ce fut un homme élevé dans
1. M. Poincard fut élu par iid voix contre 3â7 à M. Paras et 3 à divers aulres candidats.
LE MINISTERE ItllIAXD
les grandes traditions politiques et administratives de la Eé publique, M. Jonnart, qui prit au Quai d’Orsay la place laissée vacante par M. Poincaré.
Le fardeau qu’assumait courageusement M. Briand était loin d’être léger. Aux inextricables complications de la situation parlementaire venait s’ajouter la redoutable nécessité de regarder en face et de résoudre, sans autre considération que l’intérêt national, le plus grave problème militaire qui se fût posé depuis 1871,
L’histoire et la reconnaissance des Français rendront à M. Briand cet hommage mérité qu’il n’eut, à prendre une décision et à remplir son devoir jusqu’au bout, aucune bésitation.
Depuis plusieurs semaines, les rapports des agents diplomatiques avaient averti le gouvernement français des projets nouveaux d’armements que le gouvernement impérial allemand venait de mettre a l’étude. Quelques précautions indispensables avaient bien été prises, des demandes de crédit pour l’armement avaient bien été déposées antérieurement devant le Parlement pour parer autant que possible aux conséquences de. la loi allemande du 10 mai 1912. Mais raccroissement annoncé en ce début de l'année 1913 dépassait considérablement l’efïort précédent. Après les déclarations de rernpereur Guillaume àKœnigsberg et celles du chancelier, aucun doute u’était plus permis : l’Aile magne entendait s’assurer la victoire, une victoire déflnitivo contre la France.
Accepter sans agir la consolidation d’une pareille inégalité de forces, quel gouvernement français^ digne de la France, aurait pu en accepter la responsabilité'?
La sécurité matérielle et immédiate du pays, d’abord, imposait une riposte sans retard. Le plan d’invasion rapide de la France adopté en Allemagne se lisait nettement sur les cartes de l'Empire. La répartition des troupes, les mailles sans cesse plus serrées d’un réseau ferré cal-
l^AUADE FRANCAI^IÏ
Cille pour rendre cette invasion irrésistible, tout disait Tinte ntî on de l’état-major de Berlin d'en finir d'un coup et en quelques semaines avec la France. Si la redoutable maeliincallait ae perfectionner encore, sans que fût consolidé le mur h lui opposer, c'esL que la France accepterait devant le monde Tinégalité de situation qui lui serait ainsi faite. Chaque fois que, dans la plus banale des couve rsalions qu'elle engagerait avec TAllemagne, elle prendrait, position, il serait bien et définitivement entendu qu'elle ^ parlerait en puissance de second rang.
Pouvait-elle accepter cette déchéance?
Aucun régime n'aurait pu répondre affirmativement, et . le régime républicain moins que tout autre. Depuis la , défaite de 1871, la République avait refait une nouvelle France, une France qui ne reniait rien du passé glorieux de Tancienne, et dont tous les hommes d'État auraient pu reprendre le motdcNapoléon : « Depuis Clovis, je me sens solidaire avec tout ce qui s'est fait dans ce pays ». ta République avait fait mieux : elle avait agi^andi la France hors de France, Tour h tour la Tunisie, le Tonkin, le Congo, le Dahomey, le Maroc enfin, étaient devenus terres françaises* Les lettres, les arts, les sciences et jusqu'à, cette chose ténue et inexprimable, mais sensible à tous les amoureux de la grdee, les modes françaises, rayonnaient snr le monde. Ses luttes intérieures même, comme les idées qui en faisaient le fond, ivavaient-elles pas quelque chose . d'uuiversel? L'Allemagne le savait bien, le sentait bien, puisqii elle n'avait trouvé rien d’autre, pour supprimer Ifi rivalité irritante entre toutes, que la conslrocLion d'une machine de guerre destinée à broyer la rivale î ï
11 n'y avait donc aucune considération de politique intc- j lieure qui pût diminuer Té tendue du devoir immédiat à \ remplir. Il fallait, pour que la France ne fût pas étoulféc, I vivifier les organes de sa vie extérieure, mettre sa défense apparente et réelle à la bauLonr du danger grandissant
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Le parti de M. Briand fut rapidement pris.
M. Poincaré à peine installé à l’Élysée et le ministère confirmé dans scs pouvoirs, d’importants projets militaires furent annoncés, d’abord orficiouseinent, par la yn-esse, dès ^ le il février. Ils visaient trois ordres d'idées également importants.
Avant tout, et pour tout prévoir, même une surprise, il fallait assurer, dans le matériel et l’outillage, un certain nombre de réformes urgentes. Une demande de crédit de 70 millions était donc prévue et le vote devait en être demandé d’urgence au Parlement. Mais, comme la procédure parlementaire entraîne, quelque simplification que l’on apporte è ses formalités, des délais qui peuvent être dangereux en matière de défense nationale, M. Briand, s’inspirant de plusieurs précédents analogues, et sur l’avis conforme et l’approbation des présidents et rapporteurs des commissions compétentes des deux Chambres, engagea d’ores et déjà les dépenses correspondant à cet objet particulier des réformes projetées.
Un second crédit de 500 millions devait ensuite être demandé, en vue de réaliser un programme plus étendu de réformes relatives aux places fortes, à fartillerie lourde, aux munitions et à l’aéronautique.
La question des effectifs, c’est-à-dire, au fond, le grave problème de la durée du service militaire, ferait enfin à bref délai l’objet d’un examen attentif des autorités militaires.
L'exposé des motifs, qui, quelques jours plus tard, accompagna le dépôt du projet relatif aux 500 millions de dépenses, ne laissait aucun doute sur l’esprit dans lequel 'cet effort militaire allait être accompli. La France ne faisait que suivre les autres nations : « Les guerres récentes, disait l’exposé, ont confirmé la nécessité pour les nations de maintenir constamment leurs moyens de défense à la hauteur des progrès de l’art et de la science mililaires,