ES ACTION
x\ Vienne* cependant, Tinqniétude persistait.
On y feignait peut-être d'ignorer ce que c'est qu’une nationaUté* Mais niôme lorsqu’on se bouche les oreilles pour ne pas entendre le bruit de la sape qui mine le teiTain, peut-on ne pas percevoir les ébranlements sourds qui se propagent? Une nation qui souûYe de démembrement a des soubresauts de blessé qui ne veut pas mourir; les membres séparés semblent, dans leurs convulsions, chercher le tronc dont on les a détachés. Il n’en pouvait être autrement des Serbes d’Autriche-Hongrie, surtout dans Tavenir. La Serbie libre peu h peu se relèverait de l'état d'épiiisement ou l'avaient mise deux guerres glorieuses mais meurtrières. Elle deviendrait plus forte, plus riche, plus savante et plus cultivée. Sa conscience nationale s'élargirait avec son rayonnement. Sa force d'attraction aussi. Que vaudrait alors la renonciation verbale arrachée à ses lèvres meurtries? La foi nationale ne connaît point les frontières artificielles dont la main des politiques cisaille les territoires jadis unis. Un jour viendrait où le vieux domaine des Habsbourg verrait ses frontières mordues, rongées par un serbisme triomphant,
La déception et la peur emplissaient donc l'ame des hommes d’État de la Double-Monarchie : non seulement le rêve d'un protectorat politique ou économique sur les Balkans, d'un protectorat qui s'étendrait jusqu’à Salonique, s'évanouissait à jamais; mais voilà qu'en dépit des renonciations officielles, îc spectre d'une Grande-Serbie se dressait sur l'écran de Ta venir.
Contre cette éventualité redoutable, parce que conforme h la nature des choses* on avait donc pris à Vienne les seules mesures qu'une politique de violence comporte, Ij’oc eu patio n militaire des territoires peuplés de Serbes s’était changée en mobilisation permanente* La police renforcée était devenue chaque jour plus agissante ; les fonctionnaires publics avaient pris figures de garni sa ires ;
i/aUTUICIIE îCT LH IIF.KMANrS^M K ijl
Icÿ poursuites politiques s’élaieut multipliées. Au célébra procès d’Agram, qui dura plusieurs mois, âSO témoins vinrent déposer pour ou contre 53 accusés. La suspicion s'interposait entre les pouvoirs ei le peuple. La délation s’organisait,
il fallait dès lors, au milieu de 1913, que le gouvernement austrodiongrois choisît entre les deux termes de cette alternative : ou desserrer Tétreinte par laquelle il croyait contenir ;ie serbtsme, ou persévérer dans la manière forte.
De fait, il n'était pas libre de son choix.
Bon gré, mal gré, l'empire des Habsbourg était devenu le champion du germanisme au sud et à Torient de l'Europe. La chaîne des événements passés liait définitivement son avenir.
En 1878, à Berlin, Bismarck avait promis à l*z\utriche des compensations, à prendre dans les Balkans, aux diminutions queia Prusse lui avait infligées eu 1866. En 1890, Guillaume II, pour rester fidèle à ce pacte, môme au risque de se brouiller avec la Russie, avait congédié le chancelier de fer. Enfin, au mois de mars 1909, si la Serbie s’était Cf soumise », n'était-ce pas h la suite d’une menace de l’Allemagne à la Russie, encore affaiblie par sa lutte récente contre le Japon ? ÏJn parti puissant dans la Double- Monarchie avait beau projeter de slaviser l'empire des Habsbourg, c’est encore h son alliance avec l’Allemagne que cet empire devait sa force de cohésion et son prestige. Si, sur un point quelconque de son territoire, il cédait au slavisme, il était certain de perdre son étai le plus sur et le plus solide.
Suivre rAilemagne dans ses méthodes et jusque dans la voie des armements où elle s’était engagée, pour 1 appuyer à son tour, tel était le seul parti que pût prendre alors rAutriche-Hongrie, et qu elle prit en effet.
Delà décision, elle passa aux actes sans perdre de temps,
GERMANISME EN AETTON
eL il ne dépendit point d'elle que son premier geste ne réalisât tous ses desseins.
L'encre dn traité de Bucarest n'était pas séchée qu'elle se mit en mesure de préparer le terrain diplomatiqne à une agression. L'assentiment de ses deux alliés, rAIiemagne et l’Italie lui paraissant encore nécessaire, elk risqua an coup de sonde de leur côté. Mi GioliLti, alors président du conseil des ministres italien, a fait de ces ouverlures un récit en raccourcL qui vaut un long exposé :
““ Au cours de la guerre balkanique, a-Uil dit, précisé* ment le 9 août 1913, étant absent de Rome, j'ai reçu de mon collègue, Fbonorabie Di San Giuliano, le télégramme suivant :
Uàulriche nous a eommuniqué, ahiBi qu'à VAllemagne, son intenlion d'agir contre la Serbie et elle définit celle action une action défensive^ e&pé?^ant appliquer à la Triple^Alliance le casus fœderis, que je croU inapplicable. Je cherche à concerter acec (Allemagne des efforts en vue d*empêcher cette action autrichienne ; mak il pourrait être nécessaire de dire clairement que nom ne considérons pas cette action éventuelle coînme défensive et que par conséqUrent, nous ne croyons pas que k casus fœderis existe. Je te prie de me télégraphier à Rome si tu approuves.
— J'ai, continue M. Giolitti, répondu ainsi :
Si rAutriche agit contre la Sei^bte, U est évident que le casus fœderis n'extste pas. C'est une action qu'elle entrepreitd pour scm propre compte ; car il n'est pas question de défense, puisque pe7^sonne ne songe à (attaquer. Il est nécessaire que cela soit déclaré à (Autriche de la façon la plus formelle et U est à souhaiter que (action de (Allemagne düsuade (Autriche de cette péritieme aventuf^e.
AHÜEMENTà AUTIUCHÏENB
— C’est ce qui fut fait, dit M. Giolitti en terminant son récit; et l’interprétation donnée par nous eut le consentement de nos alliés avec lesquels nos rapports d’amitié ne furent pas le moins du monde troublés C
Cet échec ne découragea point le gouvernement austrohongrois. Le cabinet de Vienne, par nature, est tenace surtout dans l’erreur. Ü dissimula seulement, pour l’instant, ses desseins particuliers, et seremitavec plus d’acharnement que jamais, en attendant l’occasion qu i! souhaitait, à l’œuvre de réorganisation et de renforcement de sa puissance militaire.
Déjh, dès le début des guerres balkaniques, d’importants crédits avaient été obtenus pour l’armée et surtout pour la marine. Mais, à côté du suprême etfort de l’Allemagne, leur insufTisance apparaissait.
ües projets nouveaux furent donc mis à l’élude et publiés au milieu d’octobre, La situation précaire des finances austro-hongroises empêchait seule qu’ils prissent l'ampleur désirée certainement par leurs rédacteurs. Tels quels, ils n’en étaient pas moins d’importance : l’effectif de l’armée, augmenté de 33.000 hommes, était porté à 317 000 hommes ; l'effectif de la réserve était accru de 6,000 hommes ; celui des deux landwehrs, respectivement de 14 000 et de 12.000. Enfin l’effectif de la marine étaii élevé à 27.000 hommes.
Ces renforcements étaient à peine décidés que le paradoxe albanais apportait au cabinet de Vienne cette occasion qu’il guettait de reprendre la politique de violence
1. C’est le texte mÈme du récit fait à la séance publique de la Chambre italienue, le S décembre 1914, par M. Giolitti. qui ajouta . <i La déclaration de neutralité faite au début du présent conflit est donc conforme ù, l’esurit et à la lettre des traités. J ai voulu rappeler ce lait, parce (fue je juge utile qn'il apparaisse aux yeux de toute l’Europe que l’ILalie a été complètement loyale. « bien ne prouve tiûeux clue ces paioles t^ue la guerre actuelle est la conséquence d’une agression austro-alletnaade.
^54 (ÏKRMAMSMF, KX ACTION
arrêtée deux mois plus tôt par la sagesse et la loyauté de ritalie.
L'afTaire, cette foLs, se présenta dans des conditions plus favorables.
Les puissances avaient bien pu décréter d'abord qu'il y aurait un État albanais, ensuite qu'il aurait telles froii' tières qui paraîtraient les plus conformes k leurs convenances. Mais ce qu'iî n'avait pu obtenir, c'est que cette création correspondît à une réalité nationale. Les Albanais musulmans, dédaigneux des savantes combinaisons de la diplomatie, continuaient leur séculaire tradition : guerroyer contre les gens de l'Épire au sud, contre les Sorbes ou les Monténégrins à Test et au nord. Cette meurtrière fermentation compromettant surtout la sécurité delafron* tière serbo-albanaise, le cabinet de Belgrade avait fait occuper par ses troupes, en territoire albanais, mais à proximité de la ligne frontière, quelques points stratégiques importants, de manière à préserver le territoire serbe des incursions dangereuses des musulmans albanais*
Cette légitime prétention fournit à la colère austro-hongroise îe motif de déchaînement qu'elle épiait. Vainement, le 17 octobre, dans une note remise par ses agents auprès des puissances, la Serbie protesta-t-elle qu'elle avait donné l'ordre à ses troupes, jusqu'à ce que la frontière fut définitivement fixée, <c de ne pas pousser plus avant en Albanie ». Oubliant que cette question albanaise, résolue à Londres par les six grandes puissances, ne pouvait être évoquée par une seule d'entre eîîes, et inaugurant h méthode qui devait, dix mois plus tard, mettre le feu à l'Europe, le cabinet de Vienne fit de cette affaire « commune » une querelle personnelle. Le 18 octobre, son ministre à Belgrade présentait au gouvernement serbe un véritable ultimatum : la Serbie était sommée d'avoir à évacuer dans les dix jours les points du territoire albanais