‹ La guerre allemandeChapitre 19 sur 59 · LA LOI MILITAIRE BELGE · texte numérisé non relu

LA LOI MILITAIRE BELGE

laissaient subsister tous les soupçons. Un membre du parti du progrès J se joignant alors àM. Ledebour, avait insisté pour obtenir des assurances moins équivoques. Mais Aï. de Jagow avait répliqué d'un ton tranchant que « sa déclaration concernant la Belgique était suifisammeiit claire Pas plus claire cependant que ie tracé du réseau s tra tégi q ne al 1 em an d ^.

Le laborieux peuple des Flandres, aimable et pacifique, riche et amoureux de la vie, mais d’autant plus attaché à son indépendance qu'il avait appris au cours de son histoire les misères de la domination étrangère, s'était donc mis de plus en plus sur la position défensive. Une loi, votée le 'âl avril 1913 avait déjà institué Je service militaire « général )). Quelque temps après un projet portant l'armée de campagne de 100.000 à 17o.00ü hommes sur le pied de guerre, les forces destinées à la défense d’Anvers, Liège et Narnur à 100.000 hommes, avait été présenté aux Chambres. Les motifs qui avaient déterminé le gouvernement devaient être bien graves, puisque AL de Broqueville président du Conseil, ne s en était expliqué, le 14 février, que devant une Chambre instituée eu comité secret. Mais les nécessités auxquelles répondait les projets étaient si apparentes, qu’elles avaient peu à peu rallié la majorité. Le Sénat avait acquiescé au second à la fin de juillet, et, dans la mesure des moyens dont il disposait, le gouvernement s'était mis à l'œuvre sans tarder, de manière que le

1. La réponse du générai von Heeringen montre qu'un militaire peut être plus subtilement dlplomatLi qu’oa ue le croit généralement, rt La Belgique, dit le ministre, ne joue aucun rôle dans la jusliUcation du projet de réorgamsatiou militaire alleman il ; celui-ci se trouve jujitiiié par la situation en Odent. L’Allemagne ne perdra pas de vue que la neutiafiLé belge est garantie par les traités iniernatiojiau>:. V [La Gcc>zette de VAllemagne du citée par le Livve gjHs

Belge, annexe à la pièce m 13). Le rapprochement de cette réponse et de i’aveu du obanceüer, au début d’août 191 S, que rAllemagne violait le droit des gens, ne manque pas de saveur.

GERMANISME EN ACTION

nouveau régime put recevoir un commencement d'application dès le 15 décembre '19i3‘.

Un incident significatif avait, à l'automne, ralTermi les hommes d’État belges dans leur résolution.

Au commencement du mois de novembre, le roi Albert avait fait en Allemagne un séjour assez prolongé, pour rendre h Tempereur Guillaume la visite que celui-ci avait faite à Bruxelles en 1910. Le roi s'était arrêté le 9 à Lunebourg, pour remettre son portrait au régiment de dragons kanovriens dont il était le chef honoraire. Le 6, à Postdam, Tempereur allemand donnait en son honneur un grand dîner auquel assistaient, avec le chancelier de Bethmann Hollweg, les plus hautes autorités militaires de Tempire. Des conversations s'engagèrent sur le ton des confidences familiales. Guillaume H et son entourage ne pouvaient oublier les origines allemandes du visiteur. Avec une subjectivité qu'on est étonné de rencontrer dans un pays où le mot « objectif» revient à chaque instant sur toutes les lèvres, ils prenaient leurs désirs pour des réalités et leurs intérêts pour des droits. Ils s’ouvrirent presque entièrement au souverain belge.

4. Les travaux exécutés par les Allemands sur leur frontière ouest bavaient pas soulevé une moindre éinotion dans le f^rand-duché de Luxembourg. Dans son numéro du 7 mars L\lndépenda7ice lua^embourgeoise écrivait ceci :

« U surfit de constater le formidable développement des voies ferrées de Trêves à Luxembourg, de considérer que d'Ebrang à Kartbaux et à Trêves les quais d'embarquement ne sont pour ainsi dire pas interrompus, de remarquer la combinaison des trois lignes différentes qui partent de Trêves dans notre direction* de suivre les travaux incessants qui font de la ligne de Trêves-Luxembourg une ligne à quadruple voie* de scruter les nouveaux projets qui vont détourner la ligne actuelle de Berchem alin d'éviter les viaducs nous pourrious. le cas échéant, faire sauter* et de considérer que toutes les installations de tout le matériel appartiennent à remplie d'Allemagne. Puis, nous tournant du edté de Longwy, il sufiit de chercher si la France a fait quelque chose d'analogue..,

« Devant ce parallèle irappant, est-il encore besoin de discuter? »

ALBEÏIT A BEBLIJ^Î

Ce que le roi Albert entendit alors, ne laissa pas que de le plonger dans un étonnement profond et ému.

L’empereur n’était plus, au moins le disait-il alors, le champion de la paix contre les tendances belliqueuses de certains partis. La guerre avec la France lui paraissait inévitable, 11 faudrait en venir là un jour ou Tautre.

— Ce jour-là, ajouta Guillaume lï, j’espère que Votre Majesté se souviendra qu’elle est un Cobourg.

— Je me souviendrai surtout, répliqua noblement le roi Albert, que je suis Belge î »

La riposte jeta naturellement un froid. Mais l’empereur et son entourage ne doutaient pas que leur royal interlocuteur ne réfléchît et ne modifiât ses sentiments. Le succès de l’Allemagne pouvait-il être mis en question ? Pour eux, ils avalent une telle certitude! Le général de Moltke, chef d’état-major général, qui assistait à rentretien, assurait le souverain belge de l’élan unanime de la nation.

— Cette fois, dit-il, il faut en finir, et Votre Majesté ne peut se douter de Fenthousiasme irrésistible qui, ce jourlà, entraînera le peuple allemand tout entier. »

La conversation glissa ensuite sur les dispositions de Topinion française envers rAllemagne. On tenait ces dispositions pour hostiles, surtout depuis que l’affaire d’Agadir « avait donné aux chauvins une autorité nouvelle » î

Le roi des Belges, raconte M, Cambon, protesta que c’était travestir les intentions du gouvernement français que de les présenter de la sorte et se laisser abuser sur les sentiments de la nation française par les manifestations de quelques esprits exaltés ou d’intrigants sans conscience. Mais, l’empereur et son chef d’état-major n’en persistèrent pas moins dans leur manière de voirL Pour eux l’esprit chauvin et Thostilité contre rAllemagne gagnaient chaque

1, Livre jaum hangais, pièce ti.

GERMAINÏSME EX ACTION

jour du terrain en France ; le gouYernement, on Tayait bien vu en 1911, était sans force pour résister. Mieux valait pour T Allemagne prendre ses sûretés dès que Toccasion s*cn présenterait.

La physionomie de Guillaume II avait frappé le roi Albert au moins autant que le ton de la conversation. L’empereur qui s’appliquait naguère à ne montrer que le visage souriant d*un homme sûr de lui-mème, on le devi“ liait maintenant surmené et irritable. Peut-être ses préférences secrètes allaient-elles toujours aux solutions pacifiques. ce Mais, à mesure que les années s’appesantissaient sur lui, on le sentait plus accessible aux traditions familiales, aux sentiments rétrogrades de la Cour, à Timpatience des militaires. » Tenons notre poudre sèche, conclut M, Jules Gambon dans la dépêche où il rendait compte an gouvernement français de la conversation impériale que le roi des Belges lui avait, sous le coup d’une profonde émotion, rapportée.

Cet avertissement direct et émouvant était à peine parvenu de Berlin à Paris, qu’une nouvelle sensationnelle, publique celle-là, vint agiter î’opinion européenne : une mission militaire allemande allait s’installer en Turquie, dans des conditions telles qn’on ne pouvait y voir qu’une mainmise de l’Allemagne sur les forces de Tempire ottoman.

Les desseins de TAllemagne en Orient, ses efforts méthodiques et continus pour y établir et y développer son influence étaient connus. Elle les avait souvent et depuis longtemps proclamés, surtout en ce qui concerne l’Âsie- Miïieure. Dès 1848, rappelle M. Ghéradame, l’économiste Koscher désignait ce pays comme devant former dans l’avenir la part de TAUemagne dans les dépouilles de la Turquie. Hodbertus allait plus loin encore. Il espérait « vivre assez longtemps pour voir la Turquie tomber entre

LES ALLEMÂÎïDS EN TURQUIE

les mains de rAllemagne et les soldats allemands sur les rives du Bosphore ».

C’est ce rêve qui était en train de se réaliser.

Les efforts préparatoires avaient été rapides, méthodiques et conduits avec une vigueur remarquable. Quelques sociétés commerciales et financières avaient d’abord, à titre privée jalonné la voie d’obscures et fructueuses entreprises : banques, comptoirs, chemins de fer isolés. Des écoles et des missions religieuses avaient suivi. Le nom allemand, inconnu en Orient au milieu du s:tx® siècle, s’était peu à peu répandu, puis imposé. Guillaume (ï, personnellement, avait enfin apporté Tappui du prestige impérial à Tetfort de ses sujets. Il ne s’était pas contenté de nouer à distance, avec le sultan Abd-ul-Hamid, ces relations personnelles qui, entre souverains, facilitent les tractations politiques. Il avait fait, au mois d’octobre 1898, un voyage triomphal en Orientetaux Lieux-Saints, et i’on avait vu le casque de Lohengrin, après avoir défilé aux côtés du Commandeur des Croyants sous la porte du palais impérial, promener son orgueil par les rues de Jérusalem et jusqu’à la colline tragique où le Fils de Dieu avait agonisé pour les hommes. Les contradictions n’embarrassai'^ nt pas le Hohenzollern, Que lui importait que les massacres d Arméniens et de Chrétiens eussent valu à son nouvel ami le triste sttruom de Sultan rouge. Pour lui, sans cesser d invoquer le nom du Christ, il se campait devant le monde, mais surtout devant les trois puissances musulmanes : Angleterre, France et Russie, en défenseur chevaleresque de rtslam opprimé.

Cette activité avait porté des fruits rapides. Le baron Marschall de Biebersteiu, le plus remarquable des diplomates allemands, avait enlevé de haute lutte, en deux ans, la concession du chemin de fer de Bagdad La tdche d huile s’était élargie. Elle s’étendait maintenant du Bosphore au Golfe Persique. Une mission militaire s’était en

GERMANISME EN ACTION

rnêmc temps instRllée à CoDStantiDOplej sous îes ordres du général von der Goltz, fait pacha pour la circonstance* La révolution jeune-turque, au mois de juillet 1908, loin d ébranler 1 influence allemande, l’avait au contraire consolidée. Même les victoires des Balkaniques sur Tarmée turque n’avaient, en dépit des quolibets de TEurope. porté qu’une atteinte passagère au prestige de la science militaire allemande. La mission von der Goltz s’était retirée pendant les hostilités, attendant des temps meilleurs pour reparaître sous une autre forme et sous un autre nom*

Or, deux mois s’étaient à peine écoulés depuis que Turcs et Bulgares avaient signé la paix qui consacrait le retour d Andrinople à 1 Empire ottomanque l’occasion parut propice à 1 Allemagne, non seulement de ressaisir son influence d’antan, mais encore de la fortifier. Et voici ce que 1 Europe étonnée avait appris un jour de la fin de novembre i913 :

Une nouvelle mission militaire allait partir de Berlin pour Constantinople. Elle comprendrait plusieurs officiers, dont on ne disait pas le nombre, mais dont tout le munde soupçonnait bien qu’elle pourrait toujours se grossir u^-unités nouvelles* A sa tête, se trouverait le général Liman von Sanders, connu pour son activité et pour ses sentiments pangermanistes. Innovation impressionnante : il ne s’agissait plus cette fois d’une simple mission d’instruction. Tous les membres ainsi détachés de Tarmée allemande recevraient un commandement effectif dans l’armée turque. Le général von Sanders lui-même deviendrait chef du premier corps d’armée stationné à Constantinople.

il J eut quelques jours d’hésitation émue.

Le fait nouveau réalisé par la volonté de rAllemagne

I. La paix entï ‘0 la Bulgarie ai la Turquie avait été signée Je septembre 1913 à Constantinople.

LA MlSSrOÎT VON SANDERS

bouleversait les traditions orientales des chancelleries et menaçait des positions séculaires.

 cheval sur l’Europe et sur rAsie, l’empire ottoman représentait pour toutes les nations du vieux continent le carrefour cosmopolite où chacune avait construit, à force de patience et d'ingéniosité, une citadelle d’intéréts, d'influences et de droits spéciaux. Chaque citadelle veillait jalousement à maintenir ses avantages particuliers en face de la citadelle rivale. Une d'elles obtenait-elle une concession ou une faveur nouvelle, on voyait immédiatement les commandants de toutes les autres sortir de leurs bastions pour réclamer au Grand Seigneur des concessions ou des faveurs qui maintinssent les proportions de puissance ou d'éclat. Installé par la conquête dans un pays aux innombrables nationalités, le sultan apparaissait ainsi comme un chef de garnisaires chargé d’assurer en même temps a aes troupes et aux représentants des nations qui pouvaient menacer sa position, les produits des territoires sur lesquels il étendait son glaive. La France y protégeait les chrétiens ; TAngleterre, gardienne vigilante de îa route des Indes, y maintenait une situation politique et économique privilégiée ; rAntriche-Hongrie montait la garde sur la route de Salonique ; la Russie, protectrice des Arméniens et des Slaves dti sud de l'Europe, veillait sur le sort des orthodoxes. L'accord se faisait entre toutes, tacilemenl ou expressément, pour que la situation d’aucune ne grandît au détriment de la situation des autres. Ainsi, peu à peu, sous le soleil d'Orient, des communautés s’étaient formées, avaient grandi et prospéré sous la protection du Commandeur des Croyants et des ambassadeurs et consuls des puissances. Toute la force du souverain turc était dans Téquilibre de ces rivalités, ou du moins jusque-là cette conviction était demeurée un dogme diplomatique.

Les pouvoirs donnés à la mission allemande, le comman-

Alkik. Agadir-^Sarajevo.

gkrmaïîisme en action

dement attribué à son chef surtout^ renversaient toutes les traditions.

üe fait, le général Liman von Sanders devenait le chef de l’armée turque. Pis encore : le commandement du corps d’armée stationné à Constantinople lui valait, et par contrecoup valait à son pays une puissance politique hors de pair sur tout Tempire ottoman. Ce corps d’armée, en i effet, avait fourni au parti Jeune-Turc ses adhérents lu i plus agissants et les plus audacieux, ceux qui avaient | imposé à Abd-ul-Hamid une constitution et des ministo j de leur choix, puis l'avaient détrôné ! Placer ces soldats i politiciens sous l’autorité effective d’un chef allemand, c’était vraiment un coup de maître. On ne consolidait pas seulement l’influence allemande sur le Bosphore, on don- S naît au parti jeune-turc une garantie de stabilité, dont | rAllemagnepartagerait avec lui les profits.

Seulement, du même coup, la situation des autres puissances dans l’empire ottoman prenait un caractère de vassalité inquiétante. Dominant le gouvernement par sa compétence, et le palais par le gouvernement, c’est la ! mission allemande qui, en fait, allait régner sur Constantinople, et, de Constantinople sur tout fempire. Tous les | intérêts étrangers seraient sous son contrôle et toutes ies [ demandes des ambassades à sa discrétion. I

En Russie plus qu’ailleurs, la nou^relle devait agiter et agita en effet, avec les milieux gouvernementaux, les i masses profondes de l'opinion. Le slavisme entier sentit la gravité de la menace.

Des intérêts politiques immédiats allaient d’abord se trouver compromis. Un commandement allemand installé à Constantinople, c’était les Détroits à la merci de l’Allemagne, rembôuteillage définitif de la Russie dans la mer Noire. A la première alerte, à la première complication, les navires marchands qui, d’Odessa, exportaient les céréales russes dans toute TEurope, seraient bloqués dans

PREMIÈBE PBOTESTATrON

BZ

leur port d'attache ou immobilisés k leurs escales. Toute une moitié de l’empire des Tsars pouvait être, sur un geste, isoié du reste du monde.

Le front germanique, eu même temps, prenait en face de la Russie, une extension soudaine et démesurée. Coupé seulement par ia Roumanie et la Bulgarie, — jusque-là plutôt sous Tiiifluence de Berlin que favorables à la Triple- Lntentô, — il partirait désormais de la Baltique pour aboutir h ia mer Égée et même au golfe Persique. Qu'en adviendrait-il seulement dans un demi-siècle? Constanti” nople, la ville sainte de Torthodoxie, dont la religion, avant Mahomet ÏI, devint celle de la Russie, Tsargrad, comme l'appelaient les vieux auteurs moscovites, était-elle destinée à devenir, avec Berlin et Vienne, la troisième capitale du germanisme?

En dernière analyse, faisaient remarquer les journaux russes, la mission Liman von Sanders, c'était un protectorat allemand en Turquie. Et le Novoïe i^rémia jetait ce cri d'alarme : « Est-il désirable pour la Russie que son amie traditionnelle rAlleinagne, armée jusqu’aux dents sur notre frontière de l’ouest, allonge celte frontière jusqu'à la mer Noire, changeant son influence diplomatique sur les bords du Bosphore en un pouvoir réel sur les Détroits? Que faille Pont des Chantres? Comment la France en visage-bel le cette nouvelle révolution de Constantinople? Pourquoi le gouvernement anglais, qui préserva si jalousement la capitale turque en 1878, semblet-il se taire aujourd’hui quand il s'agit du sort de l’empire ottoman tout entier? »

A la vérité personne ne se taisait, et la diplomatie de la Triple-Entente ne restait pas inactive. Mais TAngleterre et la France, parce que la menace visait surtout la Russie, lui avaient laissé le soin d'élever la première protestation, M. Kokovtsoir, président du Conseil, faisant une tournée en Europe, était passé à Berlin le 20 novembre. Les rap-

flERMÂNIüME KN ACTION

ports officiels et de surface étaient encore mieus: que courtois entre Russes et Allemands. M. Kokovtsolï avait été gracieusement reçu. îl avait déjeuné chez Tempereur, pris le thé chez un puissant banquier, conféré avec h chancelier de Bethmann-llollweg. Des assurances sur les csLceltentes intentions de rAllemagne, lorsque la conversation était venue sur la mission Liman von Sanders, on lui en avait donné autant qu’il fallait pour endormir sa confiante bonne foi jusqu’au fait accompli. La mission n’avait pas encore pris le train,.* On avait beaucoup exagéré... En tous cas, il ne fallait voir la aucune v pointe contre la Russie »... Et le 9 décembre, au Reichstag, M, de Bethmanii-Hollweg avait encore repris cette vieille chanson de la traditionnelle amitié germano-russe qui avait bercé, pendant de si nombreuses crises, lesméfiances nationales les mieux justifiées.

Mais le dimanche 14 décembre, dans la matinée, le général Liman von Sanders et neuf autres officiers allemands, vêtus de runiformc turc de leur grade, débarquaient sur le quai de la gare de Sirkedji, à Stamboul

La veille, les ambassadeurs de la Triple-Entente enfic émue, avaient fait auprès du grand vizir une déinarehiî collective. Courtoisement, ils avaient demandé à être éclairés sur Tétendue des pouvoirs conférés à la mission allemande. La réponse vint deux jours après, enveloppée de restrictions de forme, mais nette dans le fond. Le général von Sanders n’aurait le commandement ni des Détroits ni de la cour martiale* Donc, en raisonnant par élimination, il garderait le commandement du premier corps,

L'AllÊmagne demeurait sur sa position la plus forte.

Le 18 décembre, à une nouvelle démarche de l’ambassadeur russe, demandant que le maintien du sldtu ÿîc: des Détroits lui fût garanti, le grand vizir répondit quil n’avait rien à ajouter à sa réponse antérieure.

INCIDENTS A SAVEHKE

Jamais, remarqua justement un journal français, même lorsqu'en 1833 la Russie tenait la Turquie à merci, la question d'Orient ne s’était dressée, aussi menaçante, devant TEiirope alarmée; jamais elle n’avait fait depuis plusieurs siècles un pas aussi considérable au seul bénéfice d’une puissance

Le germanisme d’ailleurs, ne se contentait pas en cette fin fie Tannée 1913, d’élargir et de dresser au dehors son influence en face des autres nations d’abord étonnées, puis émues. A Tintérieur de Tempire il affirmait avec plus d’énergie que jamais la thèse de TEtat-Monstre, du militarisme-MoIoch, à laquelle il demandait la cohésion nécessaire pour faire de la nation allemande la masse capable d’écraser ses adversaires et d'écarter de sa route les obstacles les plus résistants.

Un dramatique fait divers, survenu en Lorraine annexée et qui déborda rapidement sur le domaine politique, olTiit au militarisme prussien une occasion de s’exprimer telle qu’il ne pouvait en rêver de plus saisissante.

Au pays d’Empira, les traditions libérales de la France sont restées vivaces dans la population indigène. A Tautoritarisme prussien, la force a pu parfois soumettre Lorrains et Alsaciens. L’acceptation et la résignation ne sont jamais venus. Même ceux qui, en raison de leur âge, n’ont pas connu l’époque heureuse des débonnaires garnisons françaises* ne peuvent se résoudre à l’arrogance du militaire allemand, à la brutale théorie qui nie les droits de l’homme en face des prérogatives du représentant de la force et de TÉtat. Sur cette terre où se heurtent la civilisation occidentale et la sombre cc Kiiltur o germanique, le moindre incident a des répercussions profondes. Un conflit, un simple froissement entre la population et la

Le Temps du SÛ décembre 1913.

GERMANISME EN ACTION

troupe met face à face deux élémeuts irréductibles et contradictoires*

C'est ce qui arriva a la fin de novembre dans la paisible et gracieuse ville de Saverne.

Le colonel von Heutter, du 99® régiment d'infanterie, et un de ses lieutenants, gamin de dix-neuf ans nommé von Forstner, y acquirent en même temps un triste renom. Déjà odieux pour leur arrogance, des manifestations bruyantes les avaient visés ; un incident les mit en opposition plus vive encore avec la population.

Von Forstner, s'adressant plus spécialement aui recrues alsaciennes qu'il avait coutume de traiter de « waekes leur fit un jour une allocution patriotique. L'apologie de FAllemagne y voisinait avec les insultes à la France* Sur la manière de traiter le drapeau français, ce hobereau à monocle avait une théorie que la décence défend d'expliquer, mais qu'il ne se lit point faute de recommander aux jeunes soldats. Malheureusement pour lui, rallocution eut plus de retentissement qu’il ne croyait. Les recrues « waekes » la soumirent au jugement de l'opinion publique par forgane d'un journal de Strasbourg. Une enquête de l’autorité militaire suivit. La colère de Forstner contre la population indigène ne connut plus de limites. Le 2b novembre, à 11 heures du soir, comme il sortait du mess, une bande de gamins l'entoura en lui criant cc wacke Courir à la caserne, en ramener une escouade de soldats, et foncer sur la foule qui s'était assemblée, fut pour Forstner l'affaire d'un instant. Les coups de sabre s'abattirent. Un jeune ouvrier nommé Brandi fut blessé grièvement par le lieutenant Plusieurs citoyens paisibles furent arrêtés par les soldais et conduits à la caserne oii on les retint toute la nuit, et

1. Expression intraduisible du patois alsacien et qui sert A dé&i' gner les voyous indigènes*

L^AUTSE JAGOW

d'où ils ne furent relâchés que ie lendemain sur les démarches du sou s-préfet MahL

Une émotion inconnue Jusqu'alors s'empara de la population alsacienne-lorraine et gagna rAllemagne.

S'il devait être permis à des militaires de procéder, sans réquisition régulière, à des arrestations de civils, qu'allait devenir la liberté des citoyens? Les journaux libéraux de Fempire jetèrent un cri d alarme. Mais les protagonistes du pangermanisme tinrent bon : les militaires devaient avoir le droit de faire respecter, même par la force, « Thabit du roi )>. S'ils n'avaient pas ce droit, s’en était fait de FÉtat et de FAllemagne. La condamnation de Ferstner à quarante-trois jours de prison par ie conseil de guerre de Strasbourg ne fit qu'exaspérer la polémique. Le condamné se sentant soutenu par une partie de Fopinion, approuvé â Faudience par le colonel von Reutter lui-même, fit appeL

On vit alors, h cet incident, déjà émouvant, s'ajouter un spectacle « auquol dit la Gazette de Francfort, on nàvait encore jamais assisté ». Le préfet de police de Berlin, M. de Jagow, proche parent du secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, également pangermaniste et inféodé au parti militaire, condamna, dans une lettre rendue publique, les juges de Forstner. ff Les exercices militaires, argumentait cet étrange fonctionnaire, relèvent du pouvoir souverain. Si on veut les contrarier par des obstacles, la suppression de ces obstacles relève également du pouvoir souverain. Un acte du souverain ne saurait être passible de poursuites judiciaires..* Si Fétat de notre législation était autre, une prompte révision s’imposerait. Nos officiers ceux-là mêmes qui servent en pays Presque enneTni — encourent le danger d'un blâme pour ^^voir assuré le libre exercice du service du roi. N’est-ce pas là un grave ailront à la plus noble des professions? ïin tout casj le vote d’une loi s'inspirant de la loi prus-

GERMANISME EN ACTION

sienne s'imposerait coinme une nécessité politique. »

La pensée pangermaniste ne s'était jamais avouée plus nettement : de la Prusse, la théorie de PEtat-Dieu devait s’étendre, pour le soumettre, à tout l’empire allemand, et i'Empire, à son tour^ devait y convertir, par la force s'il était nécessaire, TEurope et le monde. Les nations qui reconnaissaient aux hommes des droits imprescriptibles, même contre TÉtat, étaient des nations anarchiques dont la destruction s'imposait.

Qu\m simple citoyen eût formulé une pareille thèse, qui n'eût pas vu là, déjà, le symptôme d une inquiétante mentalité? Mais, que cette thèse eût trouvé, en Ja personne d'un des plus hauts dignitaires de la hiérarchie prussienne, un apologiste avoué qui ne recalait même pas devant une lettre publique, n'est-ce pas l'indice certain qu'un parti de violence, prêt à faire tête à tout ce qui restait d'éléments libéraux et pondérés dans Tempire, se jugeait assez puissant pour formuler son e7*edo et prononcer des excommunications?

Bien des gens en Allemagne même le pensèrent.

Si le préfet von Jagow avait osé cette lettre, c'est qu’il se sentait soutenu, encouragé. Autour des quelques partisans de la modération et de la légalité à l’extérieur aussi bien qu'à l’intérieur de Tempire qui pouvaient rester en Allemagne, la cohorte des apôtres de la violence, des protagonistes de la force, multipliait et resserrait ses rangs chaque jour. A leur tête, le prince impérial, malgré ses incartades et les semonces paternelles, grandissait en influence et en prestige. Nommé chef de section à rétat-major général précisément au milieu du mois de décembre, il allait bientôt rentrer à Berlin, s'offrir aui acclamations d'une foule toujours enthousiasmée par l’allure décidée d'un jeune officier frondeur. Il allait aussi ^ malheureusement devenir le centre des mécontentements et des conjurations contre la paix.

Page 1