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CHAPITRE V

DEUX, OU TROIS

Lorsque s’ouvre Fannée 1914, le destin a déjà rédigé son arrêt. L’empire allemand, né de la guerre, ne saurai! tarder à demander à la guerre te nouveau développement auquel il estime que sa force lui donne droit.

L’empereur Guillaume n oppose plus au parti militaire qu’une résistance chaque jour amoindrie.

Peut-être, au fond de lui-même, ce titre d'empereur de ia paix dont il a rêvé si longtemps, y , pense-t-il encore parfois? Mais il n’est que le premier des Allemands. Accablé parla fatigue physiologique, contre laquelle il lutte vainement par les exercices violents, touché par les premiers signes de la sénilité, isolé au milieu d’une famille jeune et avide d’action, il se résigne de plusec plus à se laisser porter par le flot national vers la rive sanglante qu’il aurait voulu éviter. Il se rappelle les jours lointains où, simple héritier présomptif, il représentai! le parti des impatients. Monté sur le trône à son tour, il avait réfléchi, pris conscience de ses responsabilités, évolué vers les solutions pacifiques, sans cesser d’ailleurs de travailler à la puissance de son pays. Mais alors la génération qui avait fait cette Allemagne « rassasiée» dont parlait Bismarck vivait encore. Le parti de la paii armée le soutenait.

I^^Üuel changement depuis t

AUTOUiï d’un TRÔ^Îli

Le üls a repris la tradition frondeuse des princes héritiers. Mais il n’est plus isolé comme son père autrefois, Perrière le char du jeune colonel au sourire gouailleur, dont les incartades mêmes amusent le public berlinois, la nation eutière marque le pas, encadrée, dominée, liypoolisée par la plus formidable armée qu'on ait jamais vue. L’ordre impérial qui l’appelle h Berlin a-t-il été donné spontanément? Personne ne pourrait le dire. Mais tout le monde a le droit de penser qu’il correspond à quelque projet précis et donne satisfaction à un parti qui n’est pas celui de la paix. « Il est évident, dit le prince luimême, que j’aurais, dans des cas donnés, un commandement plus important que celui d/un régiments » Ces cas donnés, il n’esl pas difficile de deviner que l’héritier du tronc en fait Tobjet de toutes ses pensées et de toutes ses espérances. Oserait-il en parler s’il en était autrement?

Autour du trône, le haut personnel gouvernemental de l'Empire approuve ouvertement ou se tait.

Le chancelier de Bethmann-fïolhveg continue à donner aux étrangers de marque qui le visitent, Anglais, Français ou Russes, ces assurances pacifiques dont il a été si prodigue au début qu’il a passé jusque-là en Europe pour le plus ferme champion de la paix. Mais il mêle maintenant tant de réticences à ces affirmations ! La digue qu’il oppose aux exigences du parti militaire n’olfre plus qu une si mince résistance ! Comme son souverain, il se résigne peu à peu. Il est vieilli aussi, fatigué.

Installé dans la fonction la plus en vue après celle de chancelier, M. de Jagow, secrétaire à l’Office extérieur, surveille son chef et lui impose les décisions du Icronprinz et de ses amis. Les plus hauts fonctionnaires placés sous ses ordres — on favait bien vu par la lettre du préfet

1. Interview du kronpriius paru dans la B. Z. am Mütag du janvier 1914.

DEUX, OU TBOIS?

de police au colonel von ReuLter — ne craignent pas d’affirmer des solidarités qui n’eussent pas été tolérées naguère encore. Le sort en est jeté : le Irène et la Chancellerie obéissent plus qu’ils ne dirigent. Une conjuration qui se dissimule de moins en moins tient les avenues du pouvoir. Ses créatures et ses apologistes intimident ceux qu’elle ne peut convaincre, et la majorité du peuple allemand, peu à peu, vient à elle.

Quel saisissant spectacle que celui de celte nation, se convertissant graduellement, même au mépris des droits les plus sacrés de l’individu, et parce qu elle estime que tel est l’intérêt de la collectivité, au sombre culte de la force ! Quel film magique que celui où défileraient, dans leur ordre chronologique, mais avec la rapidité suffisante pouren faire apparaître le lieu logique, les divers tableaux de ce drame qu’offre, durant les premiers mois de 1914, la politique intérieure de l’Allemagne!

Dès les premiers jours de janvier, l’affaire de Saverne renaît et rebondit sur le tremplin de l’opinion publique. Et elle a la valeur d’un symbole.

Le colonel von Rentier, commandant du 99" régiment d’infanterie, comparait devant le Conseil de guerre de Strasbourg. L’inculpation paraît irréfutable : en donnant l’ordre à ses officiers et à ses hommes de se rendre justice à eux-mêmes, de procéder, sans réquisitions régulières,» des arrestations de civils, voire même à tirer sur la foule, il a méconnu l’article 2 de la Constitution prussienne du 31 janvier 18o0 ; « La force armée ne peut être employée» réprimer des désordres intérieurs et à assurer l’exécution des lois que sur la requête des autorités civiles. » La condamnation qui l’attend, lui et ses deux coaccusés, les lieutenants Schadt et von Forstner, qui pourrait en douter?’

\. Le lieutenant von Foretner avait été condamné le 28 décemltw 1913. Sur son appel, une Instance nouvelle avait été ouverte, à laquelle

force sans GRACE

L’opinion suit, haletante, les débats. Sauf les journaux coQservateurs et pangermanistes, la presse proclame d’abord la nécessité d’une répression sévère. Les actes incriminés n’ont point d’excuse. Le colonel von Reutter, sans provocation, a fait charger un attroupement de curieux, arrêter des juges sortant du tribunal, violer le domicile de paisibles citoyens. Une cave de la caserne, la cave dite des Pandours, a servi do geôle aux prisonniers. Au président du tribunal qui protestait, il a répondu simplement ; « .l’agis par ordre supérieur ! » Allusion à un télégramme de félicitations que lui avait fait parvenir le kronprinz, et sur le fond duquel aucune contestation n’est possible*.

Le chancelier lui-même, en ce moment critique, a vu le danger pour l’Allemagne de laisser s’acclimater de pareils errements. Sans se prononcer directement sur l’espèce soumise au Conseil de guerre, il a condamné 1 esprit qui anime Reutter et ses subordonnés. Il a écrit au jurisconsulte Lamprecht ces lignes qu’on ne lui rappellera jamais assez : « Nous sommes un jeune peuple. Nous avons peut-être trop de foi dans la force. Nous faisons trop peu de cas des moyens plus fins, et nous ne savons pas encore que ce que la force gagne, la force seule n’est jamais capable de le garder. U y a quelques jours Edmond Rostand, parlant de l’impérialisme de l’idée, disait; « C est au moment qu’on veut redoubler de force qu il faut redoubler de grâce. » Pour cette forme de l’impérialisme, nous autres, xVllemands, nous ne paraissons pas mûrs*

avaient été jointes des poursuites eonlre le colonel von Reutter et le lieuténinL Sdiadt.

1, Dans le cûuiant de décembre, le prince impérial avait adressé au colomd von Reutter un télégramme dont plusieurs journauv allemands avaient donné le texte, d'ailleurs apocrypbe. Le prince Immêméj en démentant la teneur de ce texte dans une interview parue le 7 janvier 19’14 dans le B&rliner confirma 1 exis¬

tence du télégramme.

DEUX, OU TROIS

M. de Bethmann-Holhveg n'a pas cru sî bien dire, ni prophétiser si juste. La suite des débats va le lui prouver.

Le parti militaire ne tarde pas, en effet k se ressaisir. Les accusés! Mais ils ne sont pas sortis do cette légalité qu’on leur reproche d’avoir transgressée. Le tout est seulemeni de s’entendre sur le sens de ce grand mot: légaUlé. Or le sens que lui donne cette Constitution prussienne arrachée à un roi trop faible par des libéraux romantiques est on contradiction avec la tradition orthodoxe. Ce n’est pas un texte de législation constitutionnelle qui régit cette grave matière des rapports entre civils et militaires, c’est un évangile hermétique où s’est ramassée la pure doctrine qui a fait la grandeur de rAllemagne, Une ordoii’ nance du cabinet militaire, datée du 17 octobre 1820, ne dit-elle pas en effet :

En vue de veiller à la, répression des désordres intérieurs et d'assurer rapplication des lois^ les ordonnaEts des troupes constituEies ont, en dehors des réquisitions de Tautorité civilt^, le droit et le devoir d'intervenir : lorsqubn cas de perturbation de l'ordre public, et après examen de la situation, les autorités militaires ont, en leur àtne et con science, rintîme conviction que les pouvoirs civils tardent trop longtemps à leur adresser leur réquisition et que les moyens dont ces derniers disposent ne suffisent plus à assurer le rétablisse* ment de Tordre public ; 2® les autorités militaires, au moment où elles interviennent, doivent s'efforeer d'examiner si ce moment osi bien choisi. Aussitôt quo les circonstances qui nécessitent cette intervention se sont produites,les autorités militaires prennent seules les mesures destinées à rétablir Tordre public. Les autorités civiles ont à s’y soumettre jusqu’à ce que le calme soit rétabli.

Peu importe que cet ordre n’ait jamais été publié, qu’il soit en contradiction flagrante avec la Gonstitutioû prnssienne et avec le régime applicable en Alsace-Lorraine ! Il autorise les militaires à se faire juges de l'opportunité de leur intervention armée contre les citoyens, et cela suffit au parti militaire pour en proclamer la précellence sur tous autres textes. Ceux qui se refuseront à

VON RKUTTER ACQUITTÉ

en appliquer la lettre et à en approuver Tesprit seront de mauvais Allemands. Il ne s'agit pas seulement de faire sentir une poigne de fer aux populations indisciplinées de l’Alsace-Lorraine ; il y va du prestige de T uniforme, par conséquent de la solidité de l’Etat dans tout l'empire.

Une affirmation énergiquement soutenue vaut souvent presque une preuve. Qu’en dire lorsqu'elle rencontre un terrain favorable, un bumos malsain^ mais fécond, de passions et d’intérêts?

La thèse du parti militaire n'a d'abord pas de peine à rallier le ministère public. Le Conseil de guerre siège en territoire antiexé. L’autorité de Tarmée y doit être discutée moins que partout ailleurs. Le corps des officiers y est particulièrement dense, plus accessible par conséquent aux excitations* Un d’eux^ le général von Deimling a résumé d’un mot leurs sentiments : ce Nous en avons assez de tirer a blanc ! » Mot d'ordre ou passion personnelle^ le commissaire du gouvernement adopte la thèse militaire: rordonnance de 18^0 est seule applicable. II abandonne donc l'accusation, et le 10 janvier le colonel von Rculter et ses deux lieutenants sont acquittés.

Seuls, les journaux socialistes et radicaux élèvent une protestation sans réticences. Les grands organes d’information, comme le Berliner TageblaU^ baromètres sensibles de Topinion publique, amortissent prudemment leurs attaques de Ja veille. La Gazette de Cologne approuve. La presse conservatrice et pangermaniste acclame. La Post ouvre un jour menaçant sur l'avenir prochain : « Le prestige de l'armée est rétabli, conclutelle, 11 faut espérer que celui defélément civil se rétablira aussi. Nous reviendrons encore sur la question de savoir quels sont les moyens à employer pour arriver à ce résultat* »

La première indication ne se fait pas attendre* Elle vient de haut. Huit jours après son acquittement, le

DEtrX, ÛÎJ TROIS?

coloTieî von Reutter reçoit TAigle Rouge de 3® classe avec cordon.

L’élan est donné. Les résistances peu à peu se laissent emporter.

Le chancelier donne l’exemple. Le ^3 janvierj an Reichstag, le socialiste Franck lui rappelle son attitude: « M. de liethmann-Hollweg avait déclaré, dit-ii, que les autorités militaires avaient outrepassé les limites de la loi. Il avait dit que cette faute serait expiée. Les officiers von Reutter, Schadfc, von Forstneront été acquittés. On a dit que c était un soufflet pour le chancelier. Ce furent, si vous voulez, trois coups de crosse. » M. de Bethmanii’ Hûihveg a réfléchi depuis. Sa réponse aux interpella leurs est une amende honorable. Lorsqu'il a prononcé les paroles qüe lui rappelle M. Franck, il voulait dire seule' ment que les officiers, comme les autres citoyens doivenl respect à la loi. Aïais la Constitution est muette sur Tiatervention de l'armée dans la répression des désordres, te La question est donc de savoir si, cette loi n'existant pas, l'armée u'a jamais le droit d'intervenir sans réquisition...!) Du doute, le chancelier passe naturellement à la négation de son opinion d'an tan Juriste et raisonneur, il n'a poinl de peine à démontrer que l’approbation qu'il apporte au* jourd'hui a racquitteinent de von Reutter a toujours été dans sa pensée. Et il déclare pour terminer qu'il ne laissera pas « entamer le prestige de l’armée qui a fait la grandeur de rAllemagne, parce que dans une ville se sont passés des incidents dont personne ne souhaite \t retour

Sans doute la presse socialiste et libérale essaie encora de protester* Mais les clameurs de triomphe des coaser* vateurs et des chauvins couvrent sa voix. Ce succès est pour eux décisif. Il les encourage à demander davantage encore, et le but de leurs efforts apparaît dès fors clairement : détacher les partis bourgeois du libéralisme. U

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