‹ La guerre allemandeChapitre 33 sur 59 · SÉRIE ROUGE · texte numérisé non relu

SÉRIE ROUGE

saisissante : sur 3^2 fonctionnaires d'autorité que comptait en 1910 la seule Bosnie, 31 seulement étaient Serbes; a Serbes étaient professeurs de lycée, contre 125 immigrés; les finances, le corps médical, présentaient le même tableau. Dans les campagnes appauvries par des siècles de dévastation, des colons allemands se heurtaient à la population autochtone. Le prosélytisme religieux rivalisait avec un innombrable personnel policier pour soutenir, canaliser ou réprimer les manifestations jugées déloyales du traditionnalisme le plus sacré. La délation s'érigeait en institution d'Etat, la trahison avait ses tarifs officiels.

Les quelques vagues garanties inscrites dans la constitution octroyée à la Bosnie étaient devenues lettre-morte. Le gouverneur civil avait été remplacé par un gouverneur militaire, le général Potîorek, et, h la suite de rixes dues il l’attitude provocante des officiers allemands de la garnison, un projet avait été mis à rétude, qui avait pour ht de soumettre les deux provinces au régime des marches militaires.

La liste des attentats politiques commis en quatre ans dans cet infortuné pays témoigne des résultats de cette politique. Le 6 juin 1910, c’est le général Varétchanine, gouverneur de la Bosnie, qui est visé par un Bosniaque le jour même de f inauguration de la Diète. Le 8 juin 1912, m catholique tire sur Je commissaire royal. Le 30 septembre de la même année, un autre catholique tire sur le ban de Croatie. Le 10 août 1913, autre attentat sur le même

haut fonctionnaire, Tauteur, par une coïncidence curieuse, étant taujours catholique...

Cette série rouge devait malheureusement se clore par rni crime plus effrayant..*

Les journaux viennois avaient a peine fini de commenter les conséquences possibles de l’entrevue de Konopischt <iue les grandes manœuvres de l’armée austro-hongroise commençaient en Bosnie-Herzégovine. L’archiduc Fran-

KONOFIbüHT ET SARAJEVO

çoiS'Ferdinand et 3e ministre de la Guerre quittaient Li ç capitale pour y assister. Le 27 juin, Tempereur François. Joseph partait pour Bad-Ischl, ou il devait passer 1 été. L? ^ même jour les manoeuvres prenaient fin et farchidot adressait aux IS" et 16'' corps, qui y avaient pris part, ui ordre de félicitation et de remerciement. Le dimancheÏÏ, il était à Sarajevo... ]

Cette visite devant être une fêle et un avertissemeiilji duchesse de llohenberg était venue rejoindre sou niari.k ville était pavoisée ofûciellement, et les vêtements dorai I nicaiix des paysans bosniaques et des citadins donnaieiil rillusion d’une atmosphère de joie et d’apaisement. s Dans la matinée, comme l’archiduc et sa femme seieji- i: daient en automobile découverte à T hôtel de ville oii m( r réception avait été annoncée, un ouvrier typographe e nommé Cahrinovitch lança dans la direction de la voüuit j' une bombe remplie, dit-on, de clous et de plomb hacM J’ Une formidable explosion retentit. Les rideaux de ferde^ e boutiques environnantes, racontèrent les premiers télé- d grammes d’agences, furent transperces en plusieuiî li endroits. Vingt personnes environ furent légèrenmt blesséess parmi lesquelles le colonel Boos-Waldeck, aideJe j camp de rarchiduc, et un fonctionnaire du goiivernemol c. principal furent plus grièvement atteints. Mais le coupk d princier sortit indemne de Fattentat.

Les autorités militaires et civiles, qui paraissaicih aa a premier abord n'avoir pas pris toutes les mesures prévi- v tives nécessaires, se mirent en devoir de réparer Icii? oubli. Mais l’archiduc intervint- Il entendait qu’on nepril h point de précautions plus apparentes que celles qui avaiesl p déjà été prises, ni que rien ne fût modifié dans le prs- ^ gramme de la réception. P

Le cortège reprit donc au milieu des acclainatioa^ ^ disent les télégrammes, le chemin de l'hôtel de-ville, k bourgmestre, à la tête du conseil municipal, reçut Fran è

l’attotat

çojâ-Fercliiiand et la dachcssc. Comme il ouvrrait la bouche pour souhaiter la bienvenue à ses hôtes, Carchiduc, lui coupant la parole, lui dit avec animation :

— Monsieur le bourgmestre, on arrive à Sarajevo pour ■aire une visite et on vous lance une bombe : c'est indigne I

Il y eut un moment de gêne et de silence, après lequel Tirchiduc ajouta :

— Eh bien, maintenant vous pouvez parler,

le bourgmestre prononça alors son allocution, à laquelle tohiduc répondit :

— C’est avec un plaisir parlieulier que j accepte ici Tassuraice de votre fidélité inébranlable et de votre attachement à Sa Majesté notre empereur et roi et que je vous remerue, Monsieur le bourgmestre, a vec Joie, des ovations enthoEBiastes que la population nous a réservées. De plus, j’y voisEexpression de la joie que cause la non-réussite de rattentat. Je vous exprime la satisfaction sincère qui m’a été donnte de pouvoir personnellement me rendre compte du développement heureux de ce magnifique pays, développememauquel j'ai toujours pris le plus vif intérêt.

Et, en langue serbe, François-Ferdinand ajouta ;

“ Je VOIS prie d’adresser à la population décollé belle capitale de h Bosnie mes salutations les plus cordiales et de l’assurer de mon attachement inébranlable.

Quelques iistants après le couple princier remonta en automobile ptur se rendre à rhôpital militaire afin d’y visiter l’aide camp de rarchiduc blessé parla bombe.

Le cortège éhit parvenu à Tangle de la rue François- Joseph et de la me Rudolf, lorsqu'un tout jeune homme, presque un garni^ se précipita contre la voiture où se Lrou- Tûit 1 archiduc en sortant rapidement un revolver de sa peche.

Deux détonationÉiretentirent.

Le premier coup, racontent les télégrammes d'agence^ transperça la paroi de J’automobile et pénétra dans le côté

KOHOPrSüHT ET SARAJEVO

droit du ventre de la duchesse; Je deuxième coup atteignii l’archiduc héritier à la gorge et transperça l’artère cartK tide.

La scène avait été si rapide et les détonations si gréfe que plusieurs personnes de la suite des princes ne ûi étaient même pas aperçues.

Transportés immédiatement au Konak, Farchiduc etl femme expirèrent quelques instants après, sans m repris connaissance.

Les renseignements recueillis dans 1 après^midi fm\ connaître la personnalité du meurtrier : il s'appelait Garib Princip, il était né h Qrahow, dans le district de hmi Agé de dix-neuf ans a peine, il était encore élève d 0 „ liuitième classe du Lycée. Comme Cabrinovitch, J était donc sujet austro-hongrois. Les autorités eslmaient acquise rexistence d’un complot, du fait même d^ la suc cession des deux attentats, l’un à Falleret Fautre in retour du cortège, du fait aussi qu’après le meurtre me boialie fut trouvée non loin du lieu du crime, abandannée éîi demment par un troisième complice dont la :'éussite(l8 1 attentat consommé par Princip avait rendu ,e concoor^ te inutile

A quatre heures de l’après-midi, le Consul municipal réuni pour la circonstance entendit une allocution émiij de son bourgmestre, puis leva la séance en figne de Une heure après, à la Diète, même cérémoiie. La soirée, a Sarajevo, fut agitée. Visiblement, unmoti’ordrecouraii excitant les Croates contre les Serbes. Tes manifestauli parcoururent la ville en cortège, portait des drapeaui cravatés de deuil et auxquels étaient attachés des portraits de Fempereur, de Farchiduc-héritier i de la duchesjf.

Deux cents maisons ou boutiques appartenant à des SbM furent pillées on détruites. Les instalktions des Jourflam serbes Srbska-Eice, Na^^od ot iS'auze furent mises à sac Des arrestations en masse furent qiérées, puis J’élat sfe

VIOLENCES POPÜLAIHES

av:

siège décrété. Des désordres semblables se produisirent dans presque toutes les villes de Bosnie, ainsi qu'à Agram, L’impression produite par l’attentat, et révolution de Topinion dans les deux capitales de la Double-Monarchie, offrirent immédiatement après le drame le spectacle d'une diTergence signiiieative*

A Vienne, le deuil fut profond, mais, sauf quelques maûifëstations isolées, digne et calme. L'officieux

exprima des sentiments de tristesse, non de haine oa de vengeance. « Nous pensions, dit-il, avoir traversé les périodes les plus tragiques quand la mort nous avait enlevé dans la force de !a jeunesse et de l'activité le prince heritier Bodolphe, l'espoir de toute l'Autriche. Nous croyions avoir bu le calice jusqu'à la lie quand notre impératrice bten-aimée est tombée à Genève sous ie poignard fiin fanatique. Le destin nous réservait encore ce noii- Teaucoup. » Le lendemain, des étudiants ayant parcouru la ville en criant : « A bas la Serbie î A bas les assassins ! », laAcï^e F7'eie Presse répliqua par des exhortations au calme. <c La plus grande faute que nous puissions commettre, écrivit-elle, serait de faire de l’attentat le point de départ d une politique hostile aux Serbes de la monarchie et de réaliser ce que voulaient précisément les meurtriers, dont le but était de creuser un abîme entre le peuple serbe la monarchie. Toute vengeance tirée de l’attentat par une persécution politique générale ne pourrait que faire ' jeu de l’agitation irrédentiste. »

A Budapest, bien que l'archiduc défunt fût connu pour son indilférence a l'égard des Magyars, rémotion, peutêtre plus superticie! le, s exprima en termes plus violents ài égard des Serbes et de la Serbie. Le mépris des Hongrois pour les Slaves du sud est systématique, parce que le territoire de la Hongrie, qui forme dans la Double-Monarchie lin empire en miniature, est peuplé en majorité non de Hongrois, mais de Slaves, et que la domination de ceux-

KOKOPISCHT A SARAJEVO

là sur ceux-ci devient ainsi une question d'État. Le meurb de François-Ferdinand était une trop belle occasion d tiser la haine contre les Serbes pour qu'on la échapper. Le comte Tisza, président du Conseil ministres, se distingua dans cet ordre d'activité.

L'opinion du monde civilisé fut unanime à réprou^i Tattentat et quels que fussent les mobiles auxquet aient obéi, à condamner les meurtriers. Les gonvem*

ments et les parlements de la Triple-Entente furentIs premiers à adresser au vieux souverain, dont on vm naissait qu'il avait été jusque-là un des plus fermes s» tiens de la paix, des condoléances qui avaient le son dcl sincérité et de la tristesse. Le tsar Nicolas, le roi Georges!, le président Poincaré envoyèrent à François-Joseph télégrammes chaleureux. Malgré les menaces qu'elle derl naît autour d'elle, la Serbie renia et flétrit les assassins Le bureau delà presse du ministère des Affaires étrangère à Belgrade publia même une note qu'il est juste de citer

Profondément émus des attentats qui ont eu Heu à nous ne trouvons pas de mois pour condamner ces assassinatit prenons part à la douleur de la mort inattendue de l'héritier ausii» hongrois et de son épouse atteignant la cour et le souverain dei monarchie voisine et tous les peuples- Nous sommes en mcsil d*affirmor que ces attentats ont soulevé dans notre pays la p! vive indignation et ont été sincèrement condamnés.

Cette dignité dans l'affliction fut de courte durée. Bry.^ quement, et avec une simultanéité qu'on ne peutpasDt pas souligner, la presse viennoise et la presse alleaiaû^i sans attendre que la dépouille des victimes fût mise» tombeau, se déchaînèrent contre la Serbie. La EHchs0 et lo,MUitariscàe Rundschau sommhreni le gouvernemei austro-hongrois d’obtenir une réparation éclatante, « devine de qui et de quoi : la Serbie devait reconnaîtrea complicité et faire amende honorable. « A la moindre!^ tative de la Serbie de nier ou do louvoyer, notre seuli

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On n’était ni moins net ni moins violent à Berlin ^ «L’Europe, JiBon dans le Be7^lmer Tageblall du 30 juin, i maintenant; à régler un des plus grands dangers qui la menacent ; le mouvenient panserhe, qui, dans Tesprit de ses promoteurs, ne peut se régler que par une guerre européenne. L’archiduc François-Ferdinand meurt parce qu*on craignait qifîl ne trouvfità ce problème une solution paci- Hque ménageant les intérêts de rAutriche. Les Slaves du sttd vont maintenant redoubler d'énergie. On ne pourra plus parler de la politique de la Triplice sans songer à ce danger». Quel écho symptomatique et lointain au discours deM. de Bethmaon-Hollweg sur le conflit du germanisme et du slavisme l

.Mais les peuples et les gouvernements sont naturellement portés k ne point croire k ce qu'ils redoutent secrètement, Du côté de la Triple-Entente, on se refusait à conclure du drame de Sarajevo au drame plus efïroyahle d’une conflagration générale. De Timagc sanglante des deux victimes on détournait les yeux vers un tableau idyllique : T héritier du trône des Habsbourg était maintenant f archiduc Charles-François, à peine âgé de vingtsept ans, Marié à ia princesse Zita de Bourbon-Parme, père d’un tout j eune prince, on lui prêtait des sentiments bienveillants pour la France. Ce couple gracieux, qui semblait fait pour Timagerie populaire, faisait oublier les deux cercueils et les haines de nationalités qui les avaient ouverts. L'humanité peut-elle s’immobiliser, agenouillée, sur le seuil des tombeaux?

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