UN PEU TARD, MAIS PAS TROP TARD
(!«' Novembre.)
La bataille italienne peut, à l'heure actuelle et d'après des renseignements que j'ai tout lieu de croire sûrs, se déterminer comme suit. La deuxième armée, commandée par le général Capello et qui formait l'aile gauche, a complètement cédé au choc des neuf divisions allemandes placées sous les ordres de von Below, et, débordée par sa gauche, effectiie une retraite très mouvementée vers le Tagliamento. L'armée autrichienne de Koewess (six divisions), prolonge vers le sud celle de von Below. Elle est entrée à Cividale et à Udine. Tout à fait au nord, un détachement assez fort, aux ordres du général Krobatin, essaie de s'emparer du point fortifié de Gemona, qui barre le débouché
de la vallée montagneuse du Tagliamento, Il a affaire là à des troupes fraîches, venues de l'arrière et qui lui opposent de la résistance, tandis que la première armée, également renforcée et couverte par des arrière-gardes, s'écoule sans accident vers l'ouest. Quant à la troisième, que commande le duc d'Aoste, elle est intacte et suit, en bon ordre, la route Monfalcone- Trévise. Ayant quitté ses positions sans combat et uniquement parce que les événements qui s'étaient produits sur le plateau de Bainsizza rendaient sa position intenable, elle est destinée à servir de réserve et, au besoin, à fournir des éléments de résistance s'il en fallait ailleurs. Comme je l'ai laissé entendre hier, le
Lt-COLONEL ROUSSET
général Cadorna . reculera, très probablement, jusqu'à la Piave, de façon à prendre du champ et à éviter un contact dangereux avec l'ennemi, en attendant les secours annoncés de notre côté et l'arrivée des réserves nationales. Je pense qu'il en aura le temps, car les Austro-Allemands, étonnés eux-mêmes de la rapidité de leur avance, sont obligés de compter avec des circonstances qu'ils n'avaient pas prévues. Une attaque subsidiaire par le Trentin paraît peu probable, pour des raisons que
avec la joie féroce du fauve à qui est échu un régal de choix.
Ah ! si l'on avait aidé les Italiens à culbuter l'Autriche quand celle-ci se voyait sur le point d'être dépossédée de Laybach, quelle différence ! Malheureusement, non seulement on ne l'a pas fait, mais on ne nous a pas même permis de dire que le coup pourrait être bon à tenter. Or, aujourd'hui, il faut y revenir, dans des conditions, il est vrai, beaucoup plus hasardeuses, et non plus attaquer, mais nous défendre
Le sous-lieutenant Barthe devant son « Nieuport*.
(Cl.Boyer.)
j'ai déjà dites. Il n'en faudra pas moins prendre toutes précautions de ce côté.
Mais il est à craindre que l'ennemi, à qui le déplorable état de l'armée russe laisse ses coudées franches, ne se renforce encore. On prétend même qu'il le fait- Son succès soudain et presque inespéré a changé l'orientation de sa manœuvre générale. L'Italie est devenue pour lui une proie meilleure que Petrograd. Aguiché par un premier triomphe, il va donc chercher à s'emparer d'elle. J'espère qu'en nous y mettant à plusieurs, nous arriverons à la retirer de ses griffes, que déjà il resserre
nous-mêmes en même temps que nous défendons nos alliés.
Je ne dis point cela, qu'on veuille bien m'en croire, avec le moindre sentiment de désespérance, mais par simple regret de voir une belle occasion manquée sans retour.
Quant à l'avenir, nul ne saurait douter de lui en voyant qu'aux empires du centre, même quand ils bénéficient de 1 unité de direction qui nous manque, est opposée la coalition de presque tous les peuples du monde, qui, l'un après l'autre, se dressent contre eux.
U COLONEL ROUSSET
En route pour l'Italie, par la Côte d'Azur.
(Cl. BeaufréreJ