LES DEUX DANGERS
Des renforts, venant de Russie, affluent sur le front occidental, aussi bien en Flandre qu'en Italie. Tel est le premier effet de la trahison maximaliste, que le peuple russe semble accepter avec un redoublement de nitchevo. Nous assistons à des scènes d'un comique qui serait savoureux s'il n'était si pénible, tel l'envoi au quartier général allemand de trois compères dont le plus marquant est un ancien lieutenant expulsé de l'armée pour malversations. Il fut un temps où les représentants de l'Allemagne se seraient montrés plus chatouilleux sur un tel affront et auraient dédaigneusement refusé d'entrer en rapports avec des personnages aussi
grotesquement odieux. Mais maintenant, on veut la paix, et on l'achètera, même au prix des plus honteuses compromissions.
On la veut en Orient, avec l'espoir de mieux accabler l'Occident. Déjà, la contreattaque de Marcoing a pris l'allure d'une grande bataille, où vingt divisions, ont été engagées. Celles-ci n'étaient assurément pas toutes à pied d'œuvre. On a donc profité, pour les avoir sous la main, à la fois de la défection russe et du calme persistant qui règne partout, hors le point en question. C'est que la coordination des efforts n'est pas absolument comprise de la même façon, ici et ailleurs.
Les Anglais, avec la ténacité dont ils
(Cl. Polak.)
Ruines d'un village sur le Chemin des Dames.
Lt-COLONEL ROUSSET
ont déjà donné tant de preuves, se sont raidis de leur mieux contre l'ouragan qui déferlait sur eux, ne cédant que quelques bribes de leurs récentes conquêtes ; quant aux Allemands, qui attaquaient en masses compactes, ils ont été, comme toujours, fort éprouvés. Mais on sait qu'ils ne regardent point à la casse quand ils ont, comme c'est ici le cas, à venger une profonde blessure d'amour-propre ou à réparer un dommage important. Je ne crois pas, cependant, qu'ils puissent se vanter d'avoir fait, cette fois, l'un ou l'autre, encore qu'ils s'y soient repris à plus de dix fois. Quelques villages reconquis ou rendus intenables, comme Masnières, ne rétablissent point l'intégrité assez fortement écornée de la ligne Hindenburg. Mais la lutte a été rude, et peut-être n'est-elle pas terminée. Des avalanches peuvent encore fondre sur nous, entraînées par le vent du nord, qui a déjà convoyé tant de nuages chargés d'orage. Nous ne les empê-
cherons de crever qu'en nous unissant tous.
L'Italie également est menacée. La coalition des Tudesques a amené dans la* montagne une artillerie nombreuse, qui commence à faire grand bruit. Elle a amené également des troupes, soixante divisions, dit un journal italien qui, j'aime à le croire, exagère. Mettons qu'il y en ait seulement la moitié. Cela fera tout près de 250 000 hommes, et c'est là une force respectable, qui ne se trouve probablement pas rassemblée simplement pour être passée en revue par le jeune Charles P'.
Je ne demande pas ce t]ue l'on compte faire pour parer à ces dangers divers.
C'est le secret militaire. J'aimerais seulement à savoir qu'on a organisé quelque chose. Car nous sommes, à l'heure actuelle, suffisamment avertis par ce qui s'est passé devant Marcoing, sur la façon dont nos ennemis entendent profiter de la défection russe, pour être sans excuse si nous nous laissions encore une fois prendre de court.