DE LENS A VERDUN
(2 Juillet.)
C'est bien, comme je l'écrivais hier, une bataille, que l'ennemi nous livre en ce moment, ou qu'il essaye de nous livrer. La lutte, en effet, s'étend depuis la rive gauche de la Meuse jusqu'au Chemin des Dames, et accuse, par endroits, un caractère de violence particulièrement accentué. On sent qu'on a devant soi une direction moins flottante, et que le mot d'ordre a changé.
Fortement étrillés sur le Chemin des Dames, les Allemands ont tourné leurs efforts vers les plaines de Champagne, à l'est de Reims, et surtout contre les hauteurs du Mort-Homme et de la cote 304.
Dans la première de ces deux régions, il semble qu'ils en soient encore aux préliminaires d'artillerie et aux coups de sonde prémonitoires. Sur la seconde, ils s'engagent à fond et s'acharnent contre
nos lignes avancées, dont certaines parties, chaudement disputées, sont à ce point démantelées qu'il faut tacitement les neutraliser. Voilà donc l'ancienne histoire qui recommence, bien qu'avec certains tempéraments apportés par le temps et auxquels nous devons trouver notre compte. Au surplus, si le kronprinz s'est remis en tête d'aller à Verdun, il prend là, je crois l'avoir autrefois démontré, le chemin le plus long et le plus rocailleux.
Sur le front britannique, nous voyons se poursuivre avec une continuité impressionnante le débordement par le sud de la ville de Lens. Hier encore, nos alliés ont enlevé, sur les deux rives de la Souchez, tout un système de défenses qui couvraient latéralement la ville. Eux-mêmes nous signalent l'importance à la fois stratégique
(Cl. Méprisse.)
Défilé du premier bataillon américain en France.
U-COLONEL ROUSSET
et tactique de ces positions, et le simple examen du terrain nous montre qu'ils n'exagèrent rien.
Pour suivre le détail de leurs manœuvres, rien ne valait les notes si vivantes, si exactes, si parfaitement claires et si judicieuses en même temps, qu'envoyait le pauvre Serge Basset. Rarement correspondant de guerre eut autant de pénétration et de sens militaire que notre malheureux ami. Poussant jusqu'à la témérité la conscience professionnelle, il ne voulait qu'aucun incident échappât à son œil investigateur, précisément parce qu'il savait tirer des moindres choses un trait pour le tableau qu'il voulait tracer. Il ne cherchait pas la mort, certes, — car jamais
homme ne prit l'existence avec plus de gaîté et de bonne humeur, — mais il la bravait avec un beau courage. Il l'avait même narguée tant de fois, qu'il s'imaginait qu'elle -ne voulait pas de lui !
Hélas ! elle le guettait en sournoise, attendant l'heure de la destinée. Elle l'a frappé en pleine bataille, comme un de ces soldats dont il avait l'âme, et lui l'a reçue avec la même sérénité que le plus brave d'entre eux. Aussi l'hommage mérité, qu'avec une spontanéité toute généreuse, M. le ministre de la Guerre rend à la mémoire de notre ami, en faisant déposer sur son cercueil la croix de guerre avec palme, nous touche profondément et nous emplit de gratitude. Il ne nous console pas.