EMBARRAS CROISSANT
(7 Février.)
A la bonne heure ! Voilà au moins des gens sincères et qui ne se mâchent pas à eux-mêmes leurs vérités. « L'empire allemand est en guerre avec le monde entier, écrit VArbeiter Zeitung. Les classes dirigeantes en Allemagne ont réussi à déchaîner dans les cinq parties du monde une haine féroce contre leur nation. L'Allemagne n'a qu'un seul grand État pour allié : l' Au triche- Hongrie. Elle doitsonger qu'aucune alliance n'est éternelle, qu'aucun peuple ne supporterad'êtrecontraintàpoursuivreune guerre sanglante, s'il veut la paix et s'il veut l'obtenir. » Ainsi, à de dures vérités, le journal socialiste joint la menace. Les hobereaux prussiens comprendront-ils que celle-ci pourrait devenir dangereuse, même si elle est compensée par la tonne volonté des bolcheviks?
Ceux-ci d'ailleurs, si les nouvelles qui nous arrivent par le canal allemand sont véridiques, se trouvent, pour le moment, en posture d'équilibre instable. Battus
en Ukraine, ils auraient perdu leur quartier général de Mohilef, y compris le grand général Krylenko prisonnier des Polonais.. Ils ont beau piller les banques, former à Petrograd un régiment turc, se déclarer gouvernement définitif et procéder tant bien que mal à la constitution d'une armée rouge d'ouvriers et de paysans, ils n'en sont pas moins minés de toutes parts, et ne donnent aux Allemands, si ceux-ci comptent encore sur eux, que l'appui d'une planche pourrie. Le gâchis devient tel que personne ne s'y reconnaît plus.
Je n'essayerai pas d'y voir clair, et pour cause ; mais je crois pouvoir dire que ces événements chaotiques peuvent parfaitement avoir leur répercussion jusque sur notre front, en ce sens qu'ils dérangent encore pour un temps indéterminé les projets de l'ennemi. A Berlin, on est inquiet et visiblement agité. Les conciliabules se succèdent entre le kaiser et ses principaux conseillers ; le chancelier, Hindenburg, LudendorfiE. On
Li-COLONEL ROUSSET
LA GUERRE AU JOUk LE JOUR
V appelle le kronprinz, que d'aucuns disent même devoir rester là-bas, peut-être parce <iue, dans le coup de partie qui doit toujours se j,ouer aussitôt que ce sera possible,
Tout cela, évidemment, ne représente pas d'excellentes conditions pour se lancer dans les grandes aventures. On entend, dans l'édifice boche, de sourds craquements.
Avant-poste de mitrailleuses sur le front britannique.
on se méfie de sa pétulance débridée et de son incapacité notoire. Enfin, l'Autriche- Hongrie crie famine, et il paraît que, sous peine de catastrophe, le gouvernement allemand va devoir s'occuper de la ravitailler.
Leur écho n'est point pour nous déplaire, au moment où la conférence de Versailles vient de sceller d'un ciment plus solide l'accord complet et l'union absolue des pays alliés.
L'IMBROGLIO RUSSE (8 Février.)
Il paraît qu'à Berlin on s'est décidé à maximalistes. Les délégués allemands se- ;mployer les grands moyens à l'égard des raient repartis pour Brest- Litovsk avec.
Lt-COLONEL ROUSSET
en poche, un ultimatum tout à fait déterminatif. «Les choses ne vont plus traîner, avec les Russes, écrit la Neue Wiener Tageblatt, maintenant que la paix avec l'Ukraine est pour ainsi dire conclue.» Que les empires centraux se croient en droit de compter sur la complaisance de la bande à Lénine, ce n'est peut-être pas, chez eux, une simple illusion. Mais en ce qui regarde l'Ukraine, ils pourraient bien courir à quelques déceptions.
Je n'ai assurément pas la prétention de débrouiller l'écheveau extraordinairement compliqué des nouvelles qui nous viennent de cette région par des voies d'ailleurs plus ou moins suspectes. Suivant leur origine, elles disent blanc ou noir. Les unes nous annoncent la prise de Minsk par les troupes polonaises, lesquelles chercheraient à englober tous les éléments de même sang qui peuplent la Russie blanche. D'autres laissent entendre que, contrairement aux renseignements précédemment fournis, la ville de Kief n'aurait point été enlevée aux bolcheviks. Ceux-ci, au contraire, étendraient leur domination jusque sur la Crimée, et auraient occupé Simferopol, après Orenbourg. Jamais bouteille à l'encre ne fut plus difficile à clarifier.
La situation se complique encore de ce fait que, sur la frontière de Roumanie, les événements échappent à toute espèce de vérification. On dit que Mackensen a dénoncé l'armistice. Mais de quel côté,
puisque, tout récemment encore, les troupes royales se battaient contre les Russes en Bessarabie ? On dit également que Tcherbatchef aurait été arrêté. Mais où, et par qui? Il faut se méfier des racontars et des nouvelles à sensation qui se croisent dans l'air comme ces étoiles filantes dont chaque année, au mois d'août, on suit sur le firmament la lueur éphémère, sans pouvoir établir les lois de leur cours capricieux.
Le plus curieux est que les Allemands rejettent sur les maximalistes toute la responsabilité des difficultés que soulève leur attitude intransigeante au sujet de la Courlande, la Lithuanie et la Pologne. La presse domestiquée fait passer les maîtres de Petrograd pour des fous, qui ne veulent pas de la paix, et servent, consciemment ou non, d'instrument aux alliés.
C'est de cette façon que les Impériaux manifestent la colère qu'ils éprouvent à voir s'éloigner chaque jour un peu plus le moment où ils ne seront plus tenaillés par la faim.
Quelque chose encore les exaspère, à savoir la réponse ferme et topique que les puissances de l'Entente ont, après la conférence de Versailles, opposée aux discours insidieux de Hertling et de Czernin. A défaut d'une offensive militaire, que les circonstances obligent à retarder beaucoup plus qu'on n'aurait voulu, les empires centraux avaient essayé d'uneofïensivediplomatique.
(Cl. Wyndham.)
Auprès de Lens, nos mineurs continuent leurs travaux sous le bombardement.
U-COLONEL ROUSSET
dont l'échec est pour eux un mauvais présage, et ils enragent de voir le calme que nous opposons à leur agitation. Je crois pouvoir affirmer que l'avenir leur
réserve d'autres surprises, faute pour eux d'avoir pu produire celles qu'ils nous ménageaient peut-être, mais que leur habituelle forfanterie a démasquées trop tôt.